I \ FORCE ET LA FAIBLESSE DE LA VOLONTE
peu. On en connaît de différentes sortes. Le fanfaron ordinaire, le poltron vantard est assez connu. Mais la faiblesse de la volonté se manifeste aussi sous d'autres espèces, qui n'ex cluent pas la fanfaronnade et la vantardise, et, au contraire s'allient bien avec elles. Des gens à volonté sans consistance se donnent des allures d'énergie. Us parlent haut, ils se vantent, ils décident, ils ont de l'aplomb, ils instruisent les simples. Leur critique est nulle et leur prudence faible. Ils ne prévoient pas, ne font pas de combinaisons à longue portée. Leurs idées et leurs sentiments se forment sans contrôle sérieux, sans qu'une inhibition interne permette de les éprouver. Ils s'affirment avec netteté, dune manière tranchante. Mais dès qu'un obstacle se dresse devant eux, on les voit s'arrêter, reculer, aussi décidés dans la retraite que dans l'attaque et non moins prompts à fléchir qu'à se dresser. J'ai connu un bel échantillon du type.
La même cause produit cette réalité de faiblesse et cette apparence d'énergie. Cette cause, c'est le développement libre et spontané de toute impression qui naît, c'est l'absence de contrôle intérieur, de réflexion, le défaut de coordination des phénomènes, le jeu indépendant des éléments psychiques, dans une âme où les passions sérieuses font défaut et où s'étale une vanité puérile. Dès qu'un sentiment naît, il se développe, s'exprime en paroles et en gestes, je n'ose dire en actes. Cela prévient toute apparence d'hésitation, donne
l'impression d'une nature énergique et loyale, franche et hardie. Mais s'il se bute contre des obstacles extérieurs, les impressions immédiatement suscitées par ces obstacles vont se développer aussi facilement que lui. Il succombera sans grande résistance et ses manifestations disparaîtront. Comme les sentiments réducteurs sont provoqués et appuyés pardes réalités extérieures, ils ont des chances de persister comme elles et l'emportent assez facilement.
Le même défaut met ainsi l'individu à la merci des influences du dehors quand elles se manifestent avec quelque énergie, et permet à ses idées de s'affirmer bruyamment, à ses sentiments de déborder avec indiscrétion lorsqu'aucun obstacle extérieur ne s'oppose à eux. Il yalàle principed'une véritable simulation qui parfois atteint son but. Les apparences d'énergie et de loyauté en imposent pendant quelque temps et ceux mêmes qui ont eu l'occasion d'en reconnaître la valeur s'y laissent tromper encore à l'occasion. Avec un peu de bon vouloir et pas trop de clairvoyance on peut discerner dans le simulateur un mélange d'entrain et de bonhomie, d'expansion, de hardiesse et de douceur qui n'est pas sans charme, mais qui n'est par malheur qu'une illusion.
La volonté personnelle est encore simulée par l'accord de l'individu et de son milieu. Cet accord réduit presque l'activité à l'imitation et à la routine en lui laissant les apparences de l'initia-
LA FORCE ET LA FAIBLESSE DE LA VOLONTÉ 21r>
tive et de l'énergie volontaire. Cette illusion est assez différente de la précédente, quoiqu'elle lui ressemble à certains égards. Elle se fonde surune réalité ;seulementcette réalité n'est pas telle que nousla supposons, l'illusion la transforme. Laforce quenous croyons voir dans l'individu ne réside pas en lui, mais dans son milieu. C'est celui-ci qui le soutient et l'inspire. Comme l'individu, guidé par lui, veut et agit d'accord avec lui, son activité se déploie librement et prend une apparence de force qu'elle ne doit qu'à l'absence d'obstacles sérieux. L'harmonie interne est réelle, mais elle dépend beaucoup plus qu'on ne le croirait de l'harmonie de l'esprit et de son milieu et aussi de l'harmonie propre du milieu. C'est sur leur confusion que la simulation se fonde.
Certaines personnes agissent, parlent, brillent, font montre d'entrain et d'apparente initiative tant qu'elles vivent de leur vie ordinaire dans leur entourage habituel. Parfois même elles semblent réagir contre le milieu, se mettre en opposition avec lui, énoncer des idées plus hardies, proposer des projets, agir de façon à choquer un peu les habitudes reçues. Elles prennent par là l'aspect de personnalités indépendantes.
Et puis, si les circonstances se modifient, si leur milieu change, si les conditions de leur vie sont brusquement transformées, elles apparaissent hésitantes, déconcertées, ne savent plus à quoi se résoudre, deviennent incapables de penser, de se décider, d'agir. Même dans leurs oppositions, toujours superficielles, à leur milieu, c'est sur ce milieu en général et sur quelques éléments de ce milieu qu'elles s'appuyaient. Sur le milieu en général, car elles étaient, en somme, certainesde sa solide
sympathie, sur quelques-uns de ses éléments, quelques personnes préférées, de plus de prestige ou de plus d'initiative qui leur fournissaient l'excitation dont elles avaient besoin. Si elles prouvaient quelque initiative personnelle aussi, c'est qu'elles étaient instinctivement averties que cette initiative ne trouverait pas d'obstacle grave sur sa route. C'est leur entourage, c'est cet ensemble de conditions représenté dans l'esprit par quelques systèmes d'habitudes, d'idées et de sentiments, par une certaine orientation générale, qui les faisait agir.
Chacun de nous, même le plus personnel et le plus énergique, peut être, dans certaines conditions, l'occasion d'une erreur de ce genre. Nous devons tous à la société qui nous entoure et nous soutient en même temps qu'elle nous comprime et nous déforme, une appréciable partie de notre énergie personnelle, surtout lorsqu'il s'agit de queques-unes de ses manifestations. Mais cette dépendance est particulièrement développée chez certaines personnes qui, malgré des apparences d'entrain et d'initiative, ont peu d'énergie et deviennent plutôt un symbole du milieu qui les environne que des réalités par soi. J'en ai connu plusieurs de ce genre-là. Il est vrai que, dans des conditions bien choisies, elles auraient peut-être non plus simulé, mais déployé réellement une force originale. Au contraire, il est peutêtre tel concours de circonstances extérieures qui réduirait à l'impersonnalité apathique des hommes d'un assez fort pouvoir personnel. On ne connaît bien les pouvoirs et les impuissances spéciales d'une personne que quand on l'a vue traverser des états et des milieux très divers.
La simulation sociale ainsi considérée est extrêmement fré-