CHAPITRE III
L'Impassibilité et la Bouderie.
Nous nous ferons une idée plus nette et plus juste, semble-t-il, de la fausse indifférence en la comparant à un état psychologique qui s'en rapproche beaucoup, qui lui ressemble à plusieurs égards, qui même peut, sans doute, parfois se confondre avec elle ou du moins la préparer. Je veux parler de la bouderie.
Elle aussi est une impassibilité affectée, et elle provient d'un froissement. Mais elle est une réaction plutôt qu'une protection. Elle se produit après le froissement et comme expression du mécontentement qu'il a causé. Elle n'est pas une protection aussi nette que la fausse impassibilité. Cependant elle peut avoir pour but plus ou moins avoué et pour effet aussi de garantir le boudeur contre des froissements futurs. Elle agit indirectement en ce sens, en empêchant les gens qui ont froissé le boudeur de le faire encore. Ils voudront, soit par sympathie, soit par lassitude et par ennui de le voir bouder, lui en éviter les occasions.
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Cet eiïet suppose un milieu sympathique, bienveillant et assez intime, tandis que l'impassibilité affectée est plutôt produite par un milieu hostile ou indifférent. On ne boude guère que ceux que l'on considère comme des amis. Avec des indifférents ou des adversaires, la bouderie n'aurait aucune raison d'être. Peut-être même ne s'en apercevraient-ils pas. Témoigner de la froideur à un adversaire, garder rancune à celui qui nous a sérieusement blessés, ce n'est pas bouder. Ou alors c'est qu'on tient encore à eux malgré tout et qu'on espère inconsciemment peut-être un raccommodement. Tout autre est la bouderie par laquelle le boudeur, l'enfant surtout, veut châtier ceux qui tiennent à son affection, les priver de ses effets, leur faire craindre de l'avoir perdue. Comme d'ailleurs chacun peut tenir à l'estime, à l'admiration, à la sympathie de personnes très différentes et pour des causes très diverses, et tenir à en recevoir les marques que son tempérament personnel lui fait désirer, la bouderie peut se transformer considérablement sans changer, au fond, de nature.
La bouderie comporte une sorte d'affectation d'indifférence. Le boudeur agit comme si les gens à qui il en veut lui étaient devenus étrangers, ou comme s'ils n'existaient plus ou très peu. Il ne leur parle pas, il leur répond à peine, brièvement et sèchement; il a l'air distrait, il ne les voit pas, ne s'occupe pas d'eux, supprime toutes ses manifestations ordinaires de sympathie ou
de tendresse. Mais son indifférence difïère sensiblement de celle du faux impassible.
D'abord elle éclate brusquement, elle tranche visiblement sur les allures antérieures du boudeur. Il désire qu'on s'aperçoive d'un changement en lui, elle est nettement teinte ou voulue. La fausse impassibilité, au contraire, tend à se faire prendre au sérieux, elle est un état permanent, qui doit paraître naturel. De plus, la bouderie est aggressive, elles'étale, elle déborde. Le boudeur serait fâché qu'on ne fît pas attention à lui et qu'onnes'aperçût pas qu'il boude. Ce trait est bien moins fréquent chezle faux impassible. Il ne tient pas forcément à ce qu'on le remarque et, dans beaucoup de cas, se passe trèsbienqu'onfasseattentionà son impassibilité. Il s'abrite derrière elle, mais cherche surtout à se préserver, non à se venger et à inspirer des regrets aux autres.
La bouderie ne porte en général que sur des points d'importance relativement faible. On boude un ami qui vous a fait une mauvaise farce, on ne bouderait pas le voleur qui a voulu vous assassiner. Quand le mal a une certaine gravité, on n'y répond pas par la bouderie, et d'ailleurs on peut penser que ce serait, visà vis de celui qui l'a causé, une vengeance ou une prévention singulièrement inefficace. La fausse impassibilité, au contraire, peut accompagner les actes les plus graves.
La bouderie cherche à préparer un retour possible. Elle est un moyen d'obtenir des compensations, elle est une sorte de lutte. La fausse impassibilité, au contraire, n'est pas une lutte, elle est plutôt un procédé pour en éviter une. Elle ne tend pas à nous faire obtenir quelque compensation à un désagrément, mais bien à nous mettre à l'abri de ce désagrément