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L IMPASSIBILITE ET LA BOUDERIE

même, et elle ne se préoccupe guère d'une conciliation possible. Au contraire, on peut dire que, d'une manière générale, elle va à l'encontre de toute conciliation. Elle nous sépare des autres, non point pour nous en rapprocher davantage, mais bien plutôt pour nous en mettre définitivement à l'écart. Sans doute elle peut cependant être considérée comme une discordance qui prépare une harmonie, mais c'est à un tout autre point de vue. Par la fausse impassibilité, comme par la bouderie, on amasse des réserves de tendresse et d'expansion ; mais au lieu que le boudeur les conserve pour celui même qui l'a froissé, le faux impassible les garde pour ceux vis-à-vis desquels il pourra se départir de sa fausse impassibilité. On vante les joies des raccommodements qui suivent les bouderies des amoureux, on pourrait vanter pour les mêmes raisons les joies de l'expansion chez le faux impassible, quand son attitude ne s'est point figée en une vraie nature et qu'il croit enfin avoir placé sûrement sa confiance. La joie paraît surtout pour lui, encore qu'elle puisse s'aviver aussi chez son partenaire de l'orgueil, un peu trompeur, d'avoir conquis une amitié apparemment si rare.

§ III

Pour toutes ces raisons la bouderie prend aisément un aspect un peu mesquin, puéril, très jeune, avec quelque chose d'un peu ridicule. La fausse impassibilité peut être aussi mesquine, mais elle s'élève parfois à la grandeur. Celle-là révèle une discordance, mais légère et recouvrant une harmonie fon-

damentale, celle-ci montre une lutte plus grave et ne révèle qu'un accord incertain, ou même le désaccord profond inhérent sans doute à toute réalité. La première est plutôt un peu comique, elle est du domaine de la comédie, mêmedu vaudeville, la seconde devient à l'occasion dramatique ou tragique. Il y a de la fausse impassibilité dans Hamlet. Aussi la bouderie caractérise-t-elle surtout l'enfant et certaines femmes, les femmes enfants. Maiscommeilya«bonnombred'hommesquisont femmes», il y en a beaucoup qui restent enfants, au moins par quelques parties de leur caractère ou de leur esprit. Nous le sommes peutêtre tous à certains égards. Et c'est pour cela que la bouderie n'est pas inconnue chez l'homme.

On voit combien une apparence analogue, l'indifférence jouée, peut recouvrir de réalités différentes et semblables à la fois, étroitement reliées entre elles et cependant en contraste. Il se peut que le boudeur devienne un faux impassible avec l'âge et l'expérience quand il se verra exposé non pas à des froissements, souvent involontaires, de parents ou d'amis, mais à des hostilités nettes et à de sérieux dommages. Il se peut aussi que le faux impassible redevienne boudeur quand il se trouve entouré de personnes sympathiques et qu'un léger nuage vient à voiler un moment ses amitiés. Peut-être encore, pourrait-on dire, à un autre point de vue, quel'impassibilité feinte est une sorte de bouderie grave anticipée, ou que la bouderie est une sorte de fausse impassibilité visiblement simulée après coup. Mais les définitions de ce genre ne peuvent guère que résumer plus ou moins heureusement la réalité sans l'expliquer davantage.

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