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CHAPITRE IV

La défense sociale et la défense individuelle par la fausse impassibilité.

La fausse impassibilité peut être envisagée aussi comme un phénomène de défense sociale, comme une condition de l'harmonie générale, et son rôle à cet égard est sans doute aussi important. Je n'ai pas à l'examiner longuement ici ; il faut bien pourtant que, pour ne pas être trop incomplet, j'en dise quelques mots.

Comme phénomène de préservation générale, la feinte impassibilité ne profite pas directement à celui qui la réalise. Elle est plutôt une condition de la régularité de la vie sociale, elle importe principalement à la bonne conservation des relations entre individus, et elle prend une apparence régulière et semblable chez la plupart des membres d'une même société et d'un même milieu. On la retrouve même chez tous plus ou moins atténuée.

Les conditions de manifestation de cette indifférence affectée

changent singulièrement ici. Le but poursuivi n'est plus le même. Il ne s'agit plus pour chacun de nous de s'abriter lui-

même, il s'agit surtout de préserver les sentiments généraux de la société, les conventions qui lui donnent sa force, les préjugés dont elle profite encore, les vérités aussi qu'elle a pu admettre, les lois exprimées et sous-entendues de son fonctionnement actuel et normal, et même les sentiments spéciaux des individus en général. Aussi, tandis que la feinte impassibilité que nous avons examinée jusqu'ici retenait surtout l'expression des sentiments de l'individu en tant que cette expression aurait pu lui nuire en révélant ses côtés faibles et ses points vulnérables, désignés ainsi aux attaques de ses adversaires, c'est d'une tout autre manière qu'elle agit à présent. C'est la société, ce sont ies autres individus qu'il faut éviter de froisser. La société nous engagera donc à dissimuler nos sentiments, à affecter au moins l'indifférence toutes les fois que l'expression de nos émotions intimes pourrait heurter les sentiments dautrui. Elle va bien plus loin et commande même de simuler les sentiments que nous n'éprouvons pas, mais je n'ai pas pour le moment, en traitant de l'impassibilité feinte, à examiner ce côté de la question.

La morale et la politesse nous poussent avec force dans ce sens. Il est inconvenant aux yeux du monde, il est blâmable, de marquer sa sympathie pour les idées qui n'ont pas, pour ainsi dire, cours légal, de faire montre de sentiments que la société, par l'organe de ceux qui en sont la représentation plus ou moins fictive, réprouve ou tient pour suspectes. Bien plus, il faut éviter de montrer des sentiments trop vifs, des passions intenses, des convictions trop fortes. Non seulement nous froisserions les autres en pensant et en sentant autre-

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ment qu'eux, mais encore nous ne devons pas être de leur avis plus qu'ils ne le sont eux-mêmes, et nous les choquerions peutêtre plus encore en approuvant leurs idées avec trop d'enthousiasme qu'en les combattant discrètement. La passion, l'émotion vive sont d'ailleurs la marque d'une personnalité qui peut être aisément envahissante, elles sont suspectes par elles-mêmes, dangereuses et choquantes. Et la morale commande aussi de ne manifester par nos actions aucun sentiment, aucune idée qui ne soit considéré comme bon par le milieu social dans lequel nous sommes enclavés.

Je n'ai pas à apprécier ici la qualité de ces interventions, à rechercher longuement si elles sont bonnes ou mauvaises. En fait, la politesse et la morale ont parfois raison, et assez souvent, même à leur point de vue, elles ont tort. Je veux dire qu'elles sont maladroitesetmarchent contre leur but dernier. En toutcas, elles sont hostiles à tout ce qui est purement individuel, à tout ce qui donne un relief particulier à notre personnalité. « L'hérétique est celui qui a une opinion » ; elles pourraient adopter celte formule en la transformant un peu et en la généralisant. Il est immoral et impoli d'avoir des opinions à soi, des sentiments à soi, et surtout de les laisser apercevoir et de se laisser diriger par eux.

De là, chez l'homme du monde, chez l'homme religieux, chez l'homme vertueux « selon la formule », une fausse indifférence qui rappelle beaucoup, tout en différant notablement d'elle, la fausse impassibilité qu'utilise l'individu pour sa conservation. En somme, elle est surtout, pour prévenir l'agression, ce qu'est l'autre pour préparer la défense. Elle nous empêche d'attaquer

les autres comme celle-ci empêche les autres de nous attaquer si la première ne suffit pas à les retenir.

La fausse indifférence prescrite par la politesse se distingue de celle qu'enseigne la morale. La première s'attache surtout à la forme, l'autre se préoccupe davantage du fond. Elle tend à se transformer en indifférence réelle, ou même en aversion pour tout ce qui n'est pas reconnu conforme aux principes acceptés. En revanche, la morale admet, plus volontiers que la politesse, une certaine vivacité de sentiments en ce qui se rapporte à ses prescriptions, bien que l'expression doive en être retenue et réglée. Il est moral tout de même d'aimer vivement le bien, et religieux de se passionner pour Dieu, il ne serait peut-être pas de bon ton de s'enthousiasmer pour la politesse. Ces différences se comprennent aisément si l'on songe aux buts différents de la politesse, qui s'occupe surtout de régler des relations assez superficielles, et de la religion ou de la morale, qui s'inquiètent bien davantage des conditions essentielles et profondes de la vie sociale.

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