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II

Un exemple assez intéressant des indications de la politesse et delà moraleentantqu'ellesse rapportent à l'organisation delà vie sociale et même à la conservation de l'espèce, et par suite à la durée de la vie organisée, nous est fourni parla pudeur sexuelle. La pudeur se rattache de très près au sujet de notre étude. Elle est une spécialisation delà fausse indifférence, avec quelque chose

LA DEFENSE INDIVIDUELLE ET LA DEFENSE SOCIALE

de plus. Elle comporte, enefïet, un trouble, une émotion visible que l'indifférence affectée ne suppose point. On pourrait affecter l'indifférence au sujet des fonctions de reproduction sans montrer aucune pudeur. La pudeur suppose même un certain effroi, une certaine crainte, et parfois une certaine aversion des réalités de l'amour, au moment même où elles sont désirées, car la pudeur s'éveille surtout avec la vie sexuelle. 11 n'en reste pas moins que la pudeur empêche d'avouer, de laisser paraître des sentiments et des émotions, elle implique à la fois l'impressionnabilité et la retenue. Si la retenue est essentielle, l'impressionnabilité Test aussi. Pour de véritables indifférents, la pudeur n'aurait aucune raison d'être. Elle est donc bien une forme spécialisée de la fausse indifférence.

Sans doute, elle peut être considérée à certains égards comme un phénomène de défense individuelle. Dans les conditions sociales actuelles elle est sans doute nécessaire à la femme, et elle lui est tout au moins assez avantageuse en bien des cas. Elle a également son utilité, au moins temporaire, sa valeur morale et sa valeur de politesse, en prévenant peut-être des conflits, en évitant bien des froissements et en tendant à conserver les mœurs actuelles ou l'idéal qu'on voudrait actuellement leur donner comme règle. Enfin, au point de vue de l'espèce, on peut penser qu'elle est utile en favorisant la fonction de choix. Peutêtre a-t-on exagéré la portée de cette considération, car, après tout, le choix pourrait s'effectuer sans pudeur, mais tout ce qui retient, tout ce qui retarde la satisfaction d'une tendance est à certains égards favorable au développement et à la complication de cette tendance, par suite à la formation d'un système psy-

chique plus complexe, et peut préparer aussi une satisfaction meilleure. Il est très vraisemblable que la pudeur a pu exercer ainsi une influence relativement heureuse. La question est compliquée et demande des distinctions et des réserves. Je n'ai pas à l'approfondir ici, et il me suffit d'avoir montré par un exemple comment peuvent s'enchevêtrer les défenses individuelles et les défenses sociales.

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La fausse impassibilité, qui est une défense individuelle, est aussi très étroitement dépendante du milieu social. Et il me semble qu'ici nous trouvons une différence entre les faits relevant de la psychologie sociale et ceux qui rentrent dans la sociologie. Les uns ont sans doute des conditions dans l'état delà société, ils impliquent un certain milieu et ils en dépendent directement. Mais ils ont surtout une portée individuelle, ils tendent surtout à la conservation de l'individu. Les autres, tout en étant aussi, à certains égards, comme tous les phénomènes sociaux possibles, réalisés dans et par des individus, ont aussi leurs conditions profondes dans les combinaisons de la vie des groupes, ils dépassent l'individu parleur fin et tendent surtout à continuer, à développer, à compliquer la vie de l'ensemble. Ils ont pour objet moins les idées, les plaisirs ou les peines de l'individu que les rapports des individus entre eux, leur forme et le maintien de cette forme. Il n'y a d'ailleurs que des différences de degré sans doute entre ces deux sortes de phéno-

ia défense individuelle et la défense sociale

mènes, ils se combinent et se fondent les uns dans les autres. Il n'y en a pas moins, semble-t-il, quelque distinction à faire entre eux.

Je viens d'indiquer quelques-uns des faits sociaux que Ton peut rapprocher, par leurs côtés psychologiques, de la fausse impassibilité. Les faits de psychologie sociale comprendraient toute une série d'influences exercées par les conditions sociales sur la formation de l'indifférence simulée et du type en qui elle domine. Il est assez aisé de constater ici des modes plus ou moins durables, des propagations de l'idée du type par l'art, et, par là, sans doute, la réalisation plus fréquente du type lui-même. On pourrait constater aussi peut-être que certaines qualitésspéciales des milieux sociaux tendent à la produire comme une des meilleures défenses qui puissent être opposées aux agressions de ce milieu.

Il serait aisé sans doute de citer plusieurs auteurs qui se sont plu à reproduire le type du faux impassible et ont pu ainsi contribuer à le répandre. Je rappellerai simplement que la littérature du second Empire en a fait un assez grand usage. On retrouverait le type, par exemple, dans les comédies de Dumas fils. Et ce n'est pas un symptôme moins important que l'indifférence dédaigneuse affectée par Flaubert à l'égard des personnages qu'il faisait vivre dans ses romans, que l'impassibilité hautaine, non point constante, mais assez marquée, des grands vers de Leconte de Lisle et des petits vers de Théophile Gautier. On retrouverait encore des traces d'un état d'esprit analogue dans l'œuvre de Mérimée, de Taine, spécialement dans les Notes sur Paris, ou même chez Edmond About comme chez Prévost-ParadoL

Il y avait là une réaction contre certains excès du romantisme. On était lassé du débordement de la passion, des cris et des sanglots, des grands sentiments et des grandes phrases. Comme après la sécheresse de la première partie du dix-huitième siècle, on avait éprouvé le besoin de répandre, un peu à tort et à travers, des trésors de sensibilité, après les orgies de passion et de sentimentalisme des romantiques, on se sentait porté à retenir, à contenir sa sensibilité, à se masquer d'indifférence. Ce n'est pas qu'on ne pût trouver des affectations d'insensibilité jusque chez les héros de romantisme, mais elles n'étaient point en belle place et cédaient vite. Ce fut le contraire plus tard, et la sensibilité, même réelle, se trouvait effacée à son tour, cachée sous l'indifférence apparente. A l'Antony de Dumas père succédait l'Olivier de Jalin de son fils.

En môme temps que la tendance à l'impassibilité affectée, on voit croître et se développer l'ironie et la blague. Inutile sans doute de rappeler longuement les signes de cette évolution : le triomphe de l'opérette, d'une part, et de l'autre la place que prenaient le sarcasme ou l'ironie froide dans les attaques contre le gouvernement impérial. On peut reconnaître dans ce fait, semble-t-il, une double réaction : d'une part, l'ironie est assez étroitement liée à la feinte indifférence. Elle est un très bon moyen de simuler ses sentiments propres et d'en simuler d'autres, ou plutôt, car on ne cherche guère à faire prendre ceux-ci au sérieux, de simuler une autre simulation. La « blague», qui n'est qu'une sorte d'ironie familière, remplit le même office. Elle est pour le faux impassible une façon de cacher ce qu'il éprouve en affectant de traiter avec dédain des sentiments qu'il garde précieu-

LA DEFENSE INDIVIDUELLE ET LA DEFENSE SOCIALE

sèment, mais que, par prudence ou par fausse honte, il préfère ne pas avouer.

Mais en même temps que, sous certaines de leurs formes, la blague et l'ironie s'associent pour servir à la fausse impassibilité, sous d'autres formes elles la provoquent et ramènent à se développer. Certaines personnes de sensibilité délicate et expansive ne craignent rien tant que la blague et l'ironie, à moins qu'elles n'y reconnaissent un simple jeu qui cache une sympathie réelle et qui encore les inquiète un peu ; rien ne les décide aussi bien à se replier sur elles-mêmes, à se retirer derrière une simulation d'indifférence ou de dédain supérieur. L'ironie et la blague, qui ont servi de moyens d'attaque, serviront également de moyens de défense. Et cette affectation de mépris hautain, de dédain gouailleur qui nous a froissés, nous pouvons la prendre à notre tour pour dissimuler les blessures, pour les prévenir et aussi pour les rendre.

§ IV

Nous trouverions d'autres caractères à signaler et nous pourrions étudier plus longuement les conditions sociales qui déterminent la formation et la diffusion du type psychologique de lafausse indifférence. Onpourraitaussichoisird'autresexemples. La première partie du dix-huitième siècle serait intéressante à étudier à ce point de vue, avec son dilettantisme spécial et son amusement dédaigneux, son affectation d'indifférence ou même de méchanceté. Mais ce n'est point mon but d'étudier ici les

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phénomènes sociaux. L'esquisse que j'ai donnée suffit, il me semble, à mon dessein. J'ai voulu seulement indiquer comment il existait une fausse impassibilité plus spécialement sociale dans ses causes et dans ses effets, tout en étant réalisée par des individus, et comment, même sur la feinte impassibilité plus strictement individuelle, les conditions sociales influaient tantôt pour en favoriser le développement et la diffusion, tantôt, à d'autres époques, pour larestreindre. Lorsqu'il est de.bonton d'être « sensible » en effet, c'est l'indifférence qu'on masque plutôtque l'impressionnabilité.

Sans doute pourrait-on se demander encore s'il n'y a pas des phénomènes exclusivement sociaux correspondant à la fausse impassibilité, des phénomènes qui ne se réaliseraient que dans une collectivité sans se réaliser dans les individus, qui seraient à la vie d'un peuple ce qu'est la fausse impassibilité dans la vie d'un individu. Peut-être pourrait-on trouver quelque chose dans cette voie, mais cette recherche m'écarterait trop de mon sujet pour que je m'y arrête.

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