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CHAPITRE V

La part de la sincérité dans la fausse indifférence.

L'homme ne feint pas absolument. Dans ses mensonges, il entre toujours quelques éléments de vérité. Le faux impassible n'est pas un simple simulateur, et si son indifférence est simulée, elle ne l'est pas complètement. Qu'une déception comme celle de Mérimée transforme un caractère, cela n'est guère croyable. Si un homme, à la suite de quelques froissements, est porté à se revêtir, comme d'une carapace, d'une apparence de froideur, c'est qu'il était déjà passablement indifférent, sans doute, sur bien des points. Et en effet, chez le faux impassible, nous trouvons, à côté de l'indifférence simulée, une indifférence réelle, qui n'est point sans influence sur l'autre.

Il doit en être forcément ainsi. Les qualités qui accompagnent, suivent ou provoquent la fausse indifférence, l'amour de la vie intérieure, l'orgueil, l'amour-propre, s'accompagnent tout naturellement d'un certain détachement à l'égard de bien des choses. La dissimulation du faux impassible pourrait donc consister à géuéraliser une manière détre qui lui'est, jusqu à un

certain point et par rapport à certains objets de désir, tout à fait naturelle.

Nous avons des raisons de croire que cela est exact en effet. Le faux impassible est, par définition, par hypothèse, un homme en désaccord avec son milieu, froissé par lui dans ses tendances intimes et que le manque de sympathie engage à retenir l'expression de sa sensibilité. Mais ce désaccord implique à peu près toujours, sans doute, des différences marquées entre les goûts, les désirs, les idées de cet homme et les tendances ou les opinions de ceux qui l'entourent. Il ne me semble pas que le heurt de deux désirs semblables engendre très souvent la fausse impassibilité. Gela peut arriver en certains cas de sacrifice, mais accidentellement et pour un moment. L'un des rivaux ne veut pas laisser voir à l'autre qu'il souffre de s'être sacrifié. Une dissimulation continuelle de ses propres désirs, cachés pour ne pas nuire aux désirs semblables d'autrui, supposerait un altruisme peu commun, une affection extrême et parfois unilatérale qui donnerait déjà comme condition à la fausse impassibilité une différence de caractère et de sentiments bien nette. Le sacrifice réciproque serait théoriquement possible, mais bien invraisemblable et reste troprare sans doute pour qu'on s'en occupe davantage. D'ailleurs la fausse impassibilité se rapprocherait ici de celle que recommande la morale ou la politesse, et qui est plutôt désintéressée que destinée à la défense personnelle.

En fait, l'affectation de l'indifférence est surtout produite par lopposition de sentiments différents. C'est quand nous savons que nos sentiments ne seront pas approuvés, partagés et imités, que nous sommes surtout portés à les contenir. Le manque de

LA PART DE LA SINCERITE DANS LA FAUSSE INDIFFÉRENCE r>3

sympathie fait le faux impassible. Et ce manque de sympathie provient non seulement de ce que le candidat à la fausse impassibilité éprouve des sentiments qui seront froissés par les autres, mais aussi de ce qu'il n'a pas les sentiments de ceux-ci. S'il aime ce qu'ils n'aiment pas, il reste indifférent à bien des plaisirs qui les charment. Peut-être même cette indifférence produit-elle plus fréquemment notre type que l'opposition directe du désir et de l'aversion. Celle-ci engendre des inimitiés plus nettes et plus franches.

Un intellectuel parmi des hommes d'affaires, un actif parmi des rêveurs restent indifférents à ce qui passionne leurs compagnons. Leur indifférence ne deviendra consciemment ou inconsciemment une dissimulation qu'en se généralisant et parce que l'isolé finira par se faire un procédé de la réserve naturelle et habituelle que les circonstances lui imposent. Ayant pris l'habitude de l'indifférence et de la réserve parce qu'il ne s'intéresse guère à ce qui se dit, à ce qui se prépare, à ce qui se fait devant lui, il lui sera plus facile d'étendre cette manière d'être aux cas où il aurait à manifester des sentiments personnels qui, il le sent bien, n'éveilleraient daus son entourage aucun écho sympathique. Sa dissimulation n'est que la systématisation de son insociabilité. L'indifférence apparente est une barrière entre lui et les autres, barrière naturelle d'abord, et qu'il développe plus tard. Il en a vu les avantages, et il ne peut accepter de contacts pénibles sur quelques points avec ceux dont il est, d'autre part, naturellement et complètement séparé. Et c'est encore l'occasion de reconnaître la nature fondamentale du mensonge, qui est essentiellement la chose

anti-sociale par excellence, la négation même de la société, bien que, par une contradiction nécessaire, étrange en apparence et assez facile à comprendre par l'analyse des faits, la société ne puisse s'en passer et repose en somme sur lui. Ainsi, l'indifférence jointe à une sensibilité vive portant sur des points différents nous apparaît comme une bonne condition de la formation de notre type de fausse impassibilité.

Je crois que cette indifférence réelle se trouve, pour les raisons que j'ai dites, très souvent dans le type que nous étudions. Il se peut cependant que parfois l'opposition directe soit plus marquée et que l'indifférence affectée soit due à un goût malheureux pour quelqu'un des objets qui excitent en même temps les désirs de l'entourage. J'ai indiqué en passant le cas où la renonciation à cet objet et l'indifférence apparente à son égard pourraient être un effet de la sympathie et du dévouement. Mais elles peuvent être aussi involontaires et forcées. En ce cas, l'affectation d'indifférence devient une caractéristique intéressante et significative.

L'amour contrarié, quel qu'en soit l'objet, se traduit souvent non par l'impassibilité, mais par la lutte. Que ce soit le résultat opposé qui se produise, cela tient évidemment au caractère propre du sujet et cela peut servir à le révéler. La sensibilité vive ne nous explique pas suffisamment le fait, il y faut joindre une certaine aversion pour la lutte directe, qui peut se rattacher

àdescausesdiverses, temporaires ou permanentes. L'actif aimera mieux lutter qu'affecter l'indifférence si la lutte lui paraît possible. Au contraire, le dédaigneux, le poltron, le délicat impressionnable, le paresseux, le rêveur doux aimeront mieux renoncer, paraître indifférents, si quelque motif très particulier ne les pousse à la lutte. De même le réfléchi, le maître de soi, le prudent, à moins que l'issue de la lutte ne lui soit très probablement favorable. Nous retrouvons ici l'effet des dispositions d'esprit dont j'ai signalé l'association ordinaire avec la fausse impassibilité. Nous voyons aussi quelques-uns des motifs de cette association et comment ils peuvent être décelés par certaines réactions.

S III

Le froissement qui détermine la fausse indifférence produit aussi une indifférence vraie, dont l'impassibilité affectée est une extension systématisée, mais aussi, à quelques égards, une déviation. Un homme dont les sentiments affectueux auront été tournés en ridicule par la personne qui les inspirait, pourra bien les conserver en partie et les dissimuler désormais sous un air de dédain et d'indifférence. Cependant je crois bien que, dans la plupart des cas au moins, le sentiment primitif ne se conserve pas rigoureusement. L'objet, tel qu'il est représenté dans l'esprit, cesse plus ou moins, car tout cela est un peu indécis et flottant, de se confondre entièrement avec la réalité. L'image mentale, contrariée par celle-ci, s'en détache. Ceci peut

s'appliquer à l'amitié, à la sympathie, à l'amour et de même à l'aversion et à la haine. La personne aimée, si nous prenons le cas de l'amour, est toujours aimée ; seulement cette personne, l'amoureux commence à se rendre compte que c'est un fantôme créé et développé par lui, rattaché sans doute à la réalité par des liens étroits, greffé sur elle, mais ne s'accordant pas tout à fait avec elle et susceptible de s'en séparer.

L'affection qui se porte toujours sur la personne imaginaire se détache alors de la personne réelle, et elle s'en détachera de plus en plus, à mesure que la séparation des deux personnes s'accentuera. Mais les liens qui les unissentsont encore assez forts, bien qu'ils commencent à se rompre, pour que les sentiments qu'inspire l'une s'attachent aussi à l'autre. Ainsi de temps en temps l'affection se portera de nouveau sur la personne réelle, ;t d'autres fois l'indifférence ou la rancunesur la personne imaginaire. L'expression de l'affection peut être, en ce cas, enrayée par le souvenir des circonstances qui l'avaient diminuée, et la fausse impassibilité reparaît. Mille nuances peuvent ainsi varier l'évolution et la dissolution d'un amour ; des sentiments compliqués et fugaces, continuellement changeants, s'y produisent et s'y déroulent. Retenons surtout pour notre sujet que l'indifférence vraie peut se mêler ainsi constamment, en proportion variable, à la fausse impassibilité, et que les deux dérivent ici de la même cause.

De même, dans un cas comme celui de Mérimée, il se peut très bien que l'enfant, trompé d'abord sur les dispositions des personnes qui l'ont grondé, devienne réellement, une fois qu'il les a comprises, beaucoup plus indifférent à leurs sentiments.

C'est toujours le même procédé. La personne à l'opinion de qui on tenait n'est plus la personne réelle. On en peut conserver l'image dans le souvenir et garder pour cette image ses anciennes dispositions, mais on sait que ce portrait ment, et la personne réelle n'inspire plus les mêmes sentiments. Son appréciation devient plus indifférente, et l'impassibilité que l'on pourra garder dorénavant en écoutant ses reproches n'est pas absolument feinte. Elle correspond assez normalement à une attitude vraie de l'esprit. Elle est l'exagération et la régularisation d'une indifférence vraie, mais encore naissante.

Le dédoublement de la personne imaginaire et de la personne réelle (ou que nous acceptons pour telle, car elle est une seconde personne imaginaire) est souvent transitoire. Il serait intéressant de suivre de plus près les évolutions corrélatives de ces deux personnes si cela ne sortait pas de notre sujet. La réalité relative, telle que nous la supposons, agit continuellement et vient en général réduire et dissoudre plus ou moins la représentation reconnue comme purement imaginaire. Le sentiment qui s'attachait à celle-ci disparaît alors, ou reste plus ou moins abstrait, ou se fixe, grâce souvent à quelques éléments communs, sur un nouvel objet. Chez des personnes du typeimaginatif, chez des rêveurs, l'image reconnue fausse peut être aussi conservée, ins tinctivement ou volontairement, et rester longtemps le centre d'un système d'idées et de sentiments. Parfois encore il peut y avoir une multiplication /les images, la seconde image peut être reconnue fausse comme la première, et les choses se compliquent encore. Mais cela ne nous intéresse pas directement.

g IV

Nous entrevoyons ici une des causes de la vraie indifférence qui vient continuellement se mêler à la fausse. Celui qui est destiné à la fausse impassibilité est en général très sensible et même affectueux, mais son affection, facilement provoquée, ne peut se développer que dans desconditions complexes, délicates, d'une réalisation rare et difficile. Il s'ensuit que bien des sentiments s'ébaucheront chez lui, mais que, dans la plupart des cas, ils ne pourrontpas se développer, ils avorteront ; l'affection naissante, qui s'annonce parfois comme devant être très forte, dévie, s'arrête, se dissout, disparaît devant l'indifférence. Des froissements, des heurts à peu près inévitables se sont produits. Et si le futur impassible est volontiers affectueux, ses affections sont souvent enrayées par l'excès de son impressionnabilité. Aussi peut-on constater chez lui un vif désir d'aimer qui ne peut arriver à se satisfaire. Il voudrait s'attacher aux personnes qu'il rencontre, il se passionnerait volontiers pour elles, mais elles ne sont jamais absolument telles qu'il les souhaite et qu'il est porté à les voir. Les petites déceptions le découragent, et sa nervosité vient toujours combattre son désir d'affection. Froissé, rebuté souvent pour des causes insignifiantes et que la délicatesse exagérée de sa sensibilité lui rend très pénibles, il se rejette en arrière, il se replie sur lui-même. La misanthropie. est, à un certain âge, et après une certaine expérience des hommes, un des aboutissants naturels de cette tournure d'esprit. L'indiffé-

rence vraie pour les personnes réelles en est un autre, et l'on peut voir à la fois chez le même individu une grande capacité d'aimer, une atïectuosité virtuelle, latente, et une grande indifférence réelle.

L'indifférent de l'espèce singulière dont je parle sera parfois sensible à des souffrances générales ou anonymes. Ilreporterasur une classe sociale, sur l'humanité, une bonne part des sentiments qu'il n'aura pu répandre sur les individus. Cela lui sera d'autant plus aisé, à rencontre de ce qui se passe en général, que les objets de son affection resteront pour lui des abstractions, des êtres géuéraux. A connaître de près les individus qui les incarnent, il ne pourrait guère que se dégoûter. Il aimera l'humanité sans aimer les hommes.

Tel autre représentant du type s'absorbera peut-être dans un égoïsme plus ou moins raffiné. Il peut également se passionner pour des personnages imaginaires qu'il créera lui-même s'il peut créer, ou qu'il trouvera dans des livres. Il s'enthousiasmera pour des héros de roman, il s'apitoiera, avec une véritable affliction, sur les malheurs des gens qu'il ne connaîtra pas, sur les victimes que désignent à sa compassion les faits-divers de son journal. C'est que ces personnes-là, il ne les voit que par les côtés qui peuvent émouvoir sa sympathie. S'il les voyait, de près, moins abstraitement, il serait sûrement rebuté. Aussi sera-t-il plus apte à faire la charité de loin, à donner son argent, s'il est généreux, ou bien à émettre des idées générales sur des questions d'économie sociale qu'à prodiguer sa personne, à visiter des malheureux, à créer ou à soutenir activement des oeuvres de bienfaisance et de justice. Il lui faut vivre dans

un monde idéal, ou, ce qui revient au même, dans un monde réel analogue au monde idéal qui vit en lui, pour développer sa virtualité d'affection et de sympathie. Mais ce n'est guère que par une illusion plus ou moins volontaire qu'il y peut arriver. Avec sa disposition à se sentir blessé, à se décourager pour les moindres piqûres, il a donc toujours une tendance à se détacher du monde réel et à se renfermer dans une indifférence en partie feinte, mais en partie aussi réelle et caractéristique.

L'indifférence vraie, que nous avons jusqu'ici examinée dans ses connexions avec l'intelligence fausse, est d'une nature un peu spéciale. Mais nous pouvons la considérer sous une forme beaucoup plus générale et même universelle.

Feindre l'indifférence, peut on dire, c'est réaliser jusqu'à un certain point l'indifférence. Toutes nos manifestations existent en tant que telles, elles ont par elles-mêmes quelque réalité. Nous sommes portés à penser aux autres manifestations qu'elles annoncent, et si ces manifestations n'existent pas, nous déclarons que les premières sont trompeuses. Et en effet nous nous sommes trompés sur elles, mais elles existent, et notre erreur même atteste leur existence. Un enfant refuse, par bouderie, par rancune, d'accepter le bonbon qu'il convoite. Son indifférence est feinte, mais son geste n'en subsiste pas moins, et, si peu de valeur qu'il ait en lui-même, il en a une cependant. Il est de l'indifférence réelle. Nous nous tromperons, si nous croyons

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l'esprit entier de l'enfant d'accord avec lui. Le désir subsiste, mais le geste est en contradiction avec lui, et il est en contradiction avec lui parce qu'il est en lui-même du refus et de l'indifférence. Toute une part de l'enfant désire et accepte, une autre refuse et nie le désir. L'une et l'autre sont réelles. La première est peut-être plus importante, plus durable, plus vivace par elle-même; mais l'autre, suscitée et soutenue par des impressions momentanément puissantes, l'éclipsé pour une minute.

Nous pourrions faire la même constatation pour tous les cas d'indifférence simulée. Feindre un sentiment, c'est le réaliser, c'est l'éprouver à quelque degré, d'une manière incomplète peutêtre et très incomplète, mais non d'une manière nulle. Feindre l'indifférence, c'est également réaliser l'indifférence ; feindre de ne pas éprouver un sentiment, c'est chasser ce sentiment, commencer à le dissoudre, en diminuer la réalité. Et d'ailleurs la réalisation de l'état simulé ne s'arrête généralement pas là. Elle dépasse aisément les bornes du strict nécessaire. Conformément à la loi de l'association systématique, l'état maintenu par la volonté tend à envahir l'esprit et il y réussit plus ou moins ma;s toujours, semble-t-il, à quelque degré. C'est un exemple de suggestion analogue à ce cas bien connu de l'observateur qui, en simulant l'attitude de la colère, sentait la colère s'éveiller en lui, ou qui imitait de son mieux les allures et les expressions des autres pour connaître leurs sentiments secrets.

S VI

Cet envahissement de l'esprit par un état réel déjà et qui tend à susciter des idées et des sentiments en harmonie avec lui peut aller très loin.

Sans doute, au début le faux impassible, renfermé en luimême comme dans une forteresse, y garde sa sensibilité toujours vivante et frémissante, parfois même exaltée par les obsîacles quelle a rencontrés. Le désir comprimé se défend, il réagit et cherche à se développer de son mieux.

Mais des forces redoutables tendent à le réduire encore. Comme le faux impassible est obligé de feindre souvent l'indifférence à propos de choses qui l'émeuvent et de dissimuler aussi bien ses sentiments égoïstes que sa compassion ou sa pitié, il se peut bien que, par l'affermissement et le développement de la manière d'être qu'il s'est imposé, sa fausse impassibilité finisse par devenir vraie. Par un très simple mécanisme d'association systématique, un état d'âme rigoureusement maintenu et souvent reproduit tend à conformer tout l'esprit à sa propre nature. L'esprit a une tendance à se modeler sur les apparences extérieures et les désirs sur les actes. Sans doute, la nature primitive peut se maintenir et l'emporter dans la lutte. Mais la nature simulée et acquise ne doit pas toujours être vaincue. Elle a pour auxiliaire dans la lutte la partie de l'esprit qui déjà lui ressemble, des habitudes prises en des cas différents et qui vont se généraliser. Il se peut encore que la répétition contribue à émousser des impressions pénibles ou agréables, et

que, plus qu'on le croit, le raisonnement lui vienne en aide. Enfin la prudence et la raison du faux impassible peuvent intervenir dans les circonstances de sa vie de manière à ce que son impressionnabilité soit moins rudement et moins souvent éprouvée. Pourtoutes ces raisons au moins le faux impassible tend vers un état d'indifférence vraie. Il n'y arrivera jamais complètement, mais si le hasard, ou la malveillance, qui n'est guère moins à craindre, ne viennent pas contrarier son évolution, il s'en rapprochera peut-être d'une manière fort appréciable.

§ VII

Inversement le vrai indifférent peut être un sensible auquel a manqué l'occasion qui devait mettre enjeu sa capacité de sentir. 11 a toujours vécu dans des conditions qui, sans contrarier directement ses désirs déjà formés, n'ont pas favorisé le développement de certaines tendances dont il portait en lui les éléments. Ce qu'on appelle « trouver sa voie », c'est précisément rencontrer enfin, souvent par hasard, et parfois après un long tâtonnement, un ensemble de circonstances qui permettent à l'esprit de laisser voir ce qu'il y avait de caché et d'à peine ébauché en lui jusquelà, qui rendent prépondérante, bien vite et presque subitement parfois, une tendance encore obscure et incomplète, que ce]ui même dont elle va régler la vie avait pu longtemps méconnaître.

Aussi la distinction rigoureuse des types est-elle bien difficile ou impossible. Il y a chez l'impressionnable qui feint

l'impassibilité des indifférences réelles très nettes, et aussi des indifférences virtuelles parfois très nombreuses. De même l'indifférent vrai recèle des sensibilités virtuelles et ignorées souvent très vives.

Mais alors est-il un véritable indifférent ? Il l'est sans doute, momentanément au moins et d'une manière relative. C'est à peu près tout ce que nous pouvons communément affirmer. On peut donc considérer le vrai indifférent comme une sorte de simulateur possible. Assurément, il ne feint pas volontairement, il ne tire aucun avantage appréciable de sa nature apparente. Cependant le contraste entre sa nature actuelle et sa nature virtuelle est très analogue à une simulation. Des apparences de paresse, de négligence, d'ennui, de dédain cachent ainsi parfois une grande ardeur au travailetungoûtimpérieuxpourl'activitéintellectuelle ou pratique, qui se révéleront plus tard, quand la vocation sera fixée, quand l'étincelle aura jailli. Sans doute, ces qualités n'existent pas encore, mais certaines de leurs conditions sont réalisées déjà, et Ton ne peut les considérer comme n'étant réelles à aucun degré. Il y a une différence entre celui qui est paresseux parce qu'il n'a pas encore trouvé d'occupation à son goût et qui convienne à ses aptitudes, et celui qui ne peut que rester paresseux sa vie durant. (Encore n'est-on peut-êtrejamais bien sûr que la faute n'en soit pas aux circonstances de sa vie.) Sans doute il se trouve ainsi en chacun de nous de fausses indifférences dont nous n'avons aucune idée. Nous sommes tous et en tout des simulateurs à quelque degré.

? VIII

Ce qui précède fait saisir les raisons qui peuvent pousser le faux indifférent à prendre lui-même au sérieux son impassibilité. Il n'est pas rare qu'un simulateur soit une première dupe. On se méconnaît si aisément soi-même! Un faux impassible s'exagérera volontiers la portée de son impassibilité ettoutde même il s'en servira peut-être pour garantir une sensibilité dont il ne se rend pas très bien compte. Ce qu'il y a de vrai dans son indifférence peut le tromper sur ce qu'elle a de simulé. Son indifférence réelle pour certains objets ordinaires du désir, il peut l'étendre par l'imagination plus aisément qu'en réalité et se croire blasé, revenu de tout, supérieurement dédaigneux, par excès de naïveté et par ignorance des désirs qui vont naître en lui dès que l'occasion le voudra.

Il peut aussi se faire un idéal du type qu'il simule et s'efforcer de le réaliser. Je pourrais citer une parsonne chez qui ce type existait assez nettement et qui admirait fort la complète maîtrise de soi, la domination des sentiments par la volonté réfléchie. Ses héros préférés étaient des impassibles ou tout au moins des maîtres d'eux-mêmes, sinspirant surtout de sentiments généraux ou abstraits, toujours un peu froids, réfléchis et contenus, des personnages comme l'Enjolras de Hugo ou le Lohengrin de Wagner, indifférents à tant de choses humaines. Et l'on pouvait remarquer en elle, à côté d'une impressionnabilité nerveuse souvent excessive et de quelques traits de caractère qui

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la rendaient fort différente de tels personnages rencontrés dans des livres ou rêvés par l'imagination, d'autres qualités qui expliquaient sa sympathie admirative pour eux. C'étaient, par exemple, une certaine habitude de retenir l'expression de ses sentiments, une tendance développée à la réflexion et à l'analyse avec un certain nombre d'indifférences très accentuées contrastant avec des impressions vives et fortes. Il s'établissait ainsi une lutte entre deux groupes de tendances et d'attitudes générales, si je puis dire, dont aucun ne Fa, autant que j'ai pu le voir, complètement emporté et qui se sont accommodés l'un de l'autre comme ils ont pu.

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