Hartenberg, L'hystérie et les hystériques, p
de lourdes vulgarités, délasser un groupe excédé de logique, pour enchanter et dérider tout ensemble ceux qui peuvent s'émerveiller sans renoncer à l'exercice de leur judiciaire.
« J'écris ces menteries incroyables, dit l'abbé de Mondésir parlant des hâbleries du chevalier de Chateaubriand à son retour de File Gracieuse, dans la crainte qu'elles ne se lisent plus tard, dans une œuvre posthume de l'auteur, dont nous sommes déjà menacés de son vivant. Avis donc aux lecteurs futurs ! »
— :<. Nous avons lu, mon Père. Grâces vous « soient rendues. Nous avons été fort scandali- (( ses ; mais nous nous sommes encore plus « divertis. Rien de désopilant comme de jolies « menteries dont on n'est pas la dupe. On ne « peut toujours faire oraison.
« D'ailleurs, puisqu'il était poète, ne peut-on « pas chez lui appeler
« .. .rêveries ({ Ce qu'en d'autres qu'un maître on nomme menteries ? »
(( C'est Corneille qui nous y invite.
« Si Chateaubriand nous enchante, n'est-ce (( point par ses rêveries et par l'ample et somp- « tueux costume dont il les revêt ? N'est-il point « là presque tout entier ? Et n'aurions-nous pas
<( mauvaise grâce à lui reprocher le plaisir même « que nous lui devons ? Si dans ses descrip- « lions de l'île Gracieuse, comme dans tant
d'autres, il corrigeait le réel, c'était pour Tem- « bellir, ajouter encore à la beauté des œuvres « du Créateur. Le bon Dieu lui-même est donc « son obligé.
c( Expurgez les Mémoires cV outre-tombe de « toutes les rêveries de l'auteur. Que reste-t-il ? « quelques réalités, pour la plupart assez plates.
(( Certes, dans le récit de son tête-à-tête avec <( le moine du Couvent de Saint-Pierre d'Alcan- « tara, il a un peu brouillé les heures. Mais si, « en fait, il a calomnié le bon moine en le fai- « sant souper à deux heures du matin et officier à « l'aurore, soyez sur qu'il n'y entendait pas « malice : quoique chevalier de Malte, il était « peu informé des exigences du jeûne eucharis- « tique.
« Il a voulu vous en faire accroire, dites-vous. <c II s'en est fait accroire bien plus à lui-même, <( et sur tous les chapitres, et à son grand dam ! « Que de mécomptes, que de déboires, que de <( soucis, que de tristesses lui a valus l'autosug- « gestion qu'il pratiquait couramment sur lui- « même ! Plaignons-le. Il a été si souvent la « dupe des mirages de son imagination, il en a
(c tant souffert qu'il y aurait quelque cruauté à « lui tenir rigueur de ce qui fît son tourment et (( de ce qui est notre joie.
« Et même, si menteries il y a, qui de nous « n'a pas menti ? Omnis homo mendax, chante un « psaume. N'est-il point des mensonges néces- « saires? A preuve, la politesse. S'étudier à dire « crûment toute vérité serait s'étudier à être le « dernier des rustres. Qui de nous ne ment « point? Plus ou moins, assurément. Au vrai et « sans conteste, ce pauvre Chat, pour l'appeler (( comme ses intimes, abusait. Il avait le men- « songe intempérant, d'une luxuriance postiche, « mais si charmante.
« Cependant ses menteries, à lui, ne sont le (c plus souvent que de ces petites menteries que (( l'Eglise qualifie àe joyeuses, manières de plai- « santerie , ou encore à'' officieuses , dites pour (( rendre service, pour servir sa vanité, il est « vrai, mais exemptes de la malice du mensonge « pernicieux.
« Mensonges joyeux, mensonges officieux, « donc le plus souvent fautes vénielles, ajoute « l'Eglise. Et fautes d'autant plus vénielles ici (( que le pécheur manquait un peu de ce que (( vous, directeur de conscience, nommez d'un « bon vieux mot, l'advertance : il prêtait peu
c( d'attention au péché qu'il commettait, il n'en « avait pas la conscience pleine et entière ; « comme nombre d'hystériques, il mentait sans « avoir l'intention formelle de mentir. Il mentait « sans le faire exprès. Que de choses il fit ainsi, « sans le faire exprès !
« Fautes vénielles, disons-nous, donc dignes c( de pardon.
« Tout pesé, mon Père, il n'y a pas dans cette « histoire des Açores de quoi fouetter un chat. « Rentrez votre verges, et, en manière d'absolu- « tion, passez la main sur Téchine du pauvret. « Toutefois, gare aux coups de griffe ! »
— Tirons de cela quelque profit pour notre avancement moral. A beau mentir qui vient de loin, dit le proverbe . Or, le chevalier avait été immergé, on sait avec quelles précautions, très loin, très loin de la terre de France, à peu de distance des côtes duMaryland; cela en 1 791. Le récit de la baignade impavide, écrit en 1822, ne devait, suivant la volonté expresse du narrateur, être publié qu'après sa mort ; il ne le fut qu'en 1849, près de soixante ans après l'événement, donc un peu tard pour que le lecteur y allât voir. Chateaubriand croyait faire un mensonge de tout repos. Il avait compté sans les yeux et sans la mémoire d'un jeune Sulpicien. Les exi-
gences de la politesse mises à part, ne mentons jamais. On n'est jamais sûr qu'il n'y ait pas quelque Sulpicien dans le voisinage.
Menteries conscientes mises à part, à voir ainsi dans les Mémoires cV outre-tombe le fabuleux se mêler au vrai, l'envelopper au point de l'étouffer parfois, on se prend à songer à telle autobiographie du moyen âge où le merveilleux enveloppe aussi le réel et souvent le déborde, à Ma vie de Guibert de Nogent*. Chez l'un et l'autre mémorialiste, sensibilité aiguë, richesse Imaginative, vanité littéraire et « recherche des expressions rares et insolites », pauvreté du sens critique, autosuggestibilité maladive; ici et là rêves avec hallucinations, et, comme milieu social, ici et là, époques troublées où l'équilibre mental risque plus d'osciller fâcheusement que dans les temps de paix et de calme. Mais, ici, la source de la suggestion est la hantise obsédante, mais sincère et naïve, de Dieu et surtout du diable, celui-ci toujours aux aguets,
i.B. VLorvoà, Le moine Guibert. —M. G. Bourgin, Guibert de Nogent, Histoire de sa vie.
toujours agissant. Là, le bon Dieu ne se montre guère; la Providence n'est qu'une comparse aux apparitions furtives, faite pour jouer le jeu du grand homme; souvent même , elle s'efface devant le destin, \q fatum de l'antiquité païenne. Que reste-t-il là comme principe de suggestion? Le diable. Oui, le diable lui-même sous la forme du démon de Torgueil, comme on dit en chaire ; et le voici qui se dresse presque à chaque page, plein de lui-même, au milieu de la troupe bariolée des farfadets de l'imagination.
Chateaubriand, fauteur de légendes, le cerveau plein de sensations et d'images qu'il exprime et clame au loin, sans les avoir au préalable soumises à la critique, c'est-à-dire tout à l'opposite de cet esprit de défiance de soi-même qu'est l'esprit scientifique, pourrait apparaître comme un homme du moyen âge égaré, dépaysé, dévoyé au milieu de ces siècles raisonneurs et réalistes que furent le xviii^ et le xix^ siècles ^ Comme un homme du moyen âge, tout entier à ses sensations, en proie à son imagination, il com-
i. « Ce qui caractérisait le moyen âge, c'est la vive imagination, la vision intense. Or, entre l'imagination vive et l'hallucination il n'y a qu'une différence de degré, si bien que tout grand artiste, tout voyant est un peu halluciné. » Th. Ribot, L'hérédité psychologique, 9^ édition, p. 307.
pose, à certains moments, ses Mémoires comme une chanson de geste. Troubadour .attardé et pressé, il prend comme héros le premier venu; il advint que ce premier venu fut lui-même.
Ses Mémoires sont, si l'on veut , comme sa Légende dorée , trop dorée ; il ne laisse à nul autre le soin de le raconter ; il veut être lui-même son Jacques de Yoragine. Légende très laïque, — ainsi le voulut sans doute le malheur des temps, — l'image de Dieu devant laquelle il se prosterne le plus volontiers étant la sienne.
Chateaubriand est devenu l'objet d'un culte. Ce culte a ses fidèles, — bien mieux, ses dévots, — bien pis, ses fanatiques. Ceux-ci, acharnés à le disculper de ses mensonges évidents, sont souvent fort en peine de trouver des raisons. En voici une qui les vaut toutes. Qu'ils imaginent que, pendant que le grand rêveur, à sa table de travail, rêvait, le diable prenait sa plume et, en Malin qu'il est, inventait, inventait à perdre haleine. Ce sera très moyen âo^e; et, du coup, voilà le rêveur absous. Pauvre Chat!
L'hystérie a, parmi les gens du monde, un renom fâcheux : le mot éveille en eux l'idée d'un être trop épris de certaines réalités charnelles, trait de la névrose fort secondaire aux yeux du
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médecin, trait qui non seulement n'a rien de nécessaire, mais peut même faire place à une anormale et surprenante frigidité. Par contre, on attribue, dans le monde, à la neurasthénie quelques-uns des signes propres à l'hystérie ; un grain de neurasthénie y est même bien porté ; c'est presque une élégance; cela vous vaut quelques marques d'intérêt, et tel se pare de sa neurasthénie qui protesterait, irrité, contre l'épithète scientifiquement et légitimement appliquée d'hystérique. Cette confusion du langage est l'origine de quelques malentendus. Entre médecins, qualifier quelqu'un d'hystérique n'est point assurément le combler d'éloges, mais ce n'est pas non plus le charger d'opprobres.
La neurasthénie (étymologiquement, faiblesse des nerfs) est assurément voisine de l'hystérie. Mais tandis que celle-ci est comme une modalité fonctionnelle du système nerveux, celle-là en exprime l'épuisement. Neurasthénie et hystérie ont du reste quelques traits communs : l'émotivité, l'insuffisance de la discipline intérieure, du pouvoir critique s'exerçant sur les idées et sur les actes. Mais la neurasthénie se distingue par quelques signes spéciaux, notamment par une céphalée, ordinairement diurne, comprimant la tête à la façon d'un casque trop
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étroit (casque neurasthénique), par une dépression mentale se traduisant par une diminution de l'intelligence, surtout de l'attention et de la mémoire, et par des troubles gastriques. Le (c bouillant » chevalier de vingt-trois ans, en qui la vie surabonde et déborde, est aux antipodes de la faiblesse nerveuse, et il paraît bien difficile de faire de lui, dans sa maturité, un simple neurasthénique.
Que chez lui, comme il arrive souvent chez rhomme hystérique, au dire de Charcot, des accès de neurasthénie se soient de temps à autre surajoutés à la névrose primitive, à cela rien que de très vraisemblable : plusieurs de ses lettres à M""® de Duras et quelques-uns de ses entretiens avec M . de Marcellus le donnent à penser. Il y avait droit : à son système nerveux, déjà mal équilibré, il n'épargnait point, on le sait, les causes d'épuisement,
Chateaubriand hystérique? N'est-ce pas un bien gros mot? dira-t-on peut-être. Hystérique, et pourquoi ?Parce qu'il était vaniteux, fantasque, égoïste, agressif en politique, parce qu'il mentait plus souvent qu'il ne convenait, parce que la vue d'un jupon le troublait étrangement. A ce compte, qui de nous, hommes, n'est hystérique, peu ou prou? Qui n'a ses tares, héréditaires ou
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acquises, ses travers, ses défauts, sinon ses vices? Qui se peut targuer d'un parfait et permanent équilibre mental? En fait, ne sommesnous pas tous des malades?
— Tous malades? C'est là une de ces affirmations en bloc, qui frappent parleur audace, mais dont il y a lieu de se défier, la vérité étant dans les nuances. La santé n'est qu'un mot : soit. Mais, avant de biffer ce mot du vocabulaire comme inutile, il convient de s'entendre. Non seulement l'état normal ou physiologique n'a rien d'immuable, mais il est l'instabilité même, instabilité que traduisent les variations incessantes de notre température centrale. La vie d'un organisme, en perpétuelle rénovation cellulaire, est à ce prix. Vivre, c'est, chaque jour, mourir en détail. Cette mort quotidienne et fragmentaire n'est pas la maladie ; mais, vienne une déviation légère des échanges nutritifs normaux, déviation d'une extraordinaire fréquence, elle peut y conduire d'une façon insensible ^ Ainsi, de même que la santé parfaite, etparfaite d'une façon continue, est un accident d'une si exceptionnelle rareté qu'on ne saurait trop s'en louer quand il vous atteint, l'équilibre mental parfait, sans dé-