Yillemain, Chateaubriand , p
2. A M. Abel qui le questionne au sujet d'une notice biographique, Chateaubriand répond, le 29 septembre i8i5 [Correspondance générale) : « J'avais reçu l'ordre du duc de Rovigo de me présenter pour candidat à l'Institut, sous peine d'être enfermé pour le reste de mes jours à Vincennes. » Il ajoute qu'il pensa « perdre la vie » dans les incidents qui marquèrent le Discours de réception. Même comme gasconnade, n'est-ce pas un peu vif? Et plus loin, dans cette même lettre : « Je désire que l'on parle de moi le moins possible. » Quelle modestie! Une partie du caractère de l'homme est là, dans cette véracité qui se contente d'approximations parfois fort lointaines, dans ces contrastes d'attitude, où il est difficile de ne pas voir quelque rouerie.
invitait celle-ci à Télire, enfin il songeait à créer pour lui un poste de Directeurgénéral des bibliothèques de l'Empire. A ces marques de bienveillance — autant de caresses — le Ghat\ en chat hargneux qu'il voulait être,
— Peut-on forcer un chat à la reconnaissance? —
répondit par quelques coups de griffe au travers des ronrons élogieux du discours de réception, discours qu'il lui fut interdit de prononcer. Tout cela fit quelque bruit, mais, on le sait de reste, le bruit n'était pas pour lui déplaire. Ce qui fut tenace, ce fut la rancune de Chateaubriand contre Bonaparte; peu à peu elle se tourna en haine. On le vit bien au pamphlet : de Buonaparte et des Bourbons.
Mais cette démission elle-même fut-elle si spontanée? Le sacrifice fut-il si pénible? Il ne le semble pas. Chateaubriand ne cacherait-il pas quelque chose? « J'étais aise, dit-il dans ses Mémoires^ vers i834, de m'enfuir aux montagnes. » Or, en mars i8o4, il écrivait à un de ses
I. Sobriquet que lui donnaient ses amis dans l'inlimité. Ce chat, aux si suaves ronrons, ronrous qui lui valurent tant de caresses, se délectait aussi aux coups de griffe, et naïvement s'en faisait gloire. (M. de Marcellus, Chateaubriand et son temps, p. 49).
LES « MENTERIES » DE CHATEAUBRIAND i3
intimes, à Chênedollé, au sujet de Sion, la capitale du Valais : « Je vais dans un trou horrible \ » Et encore: « J'ai accepté malgré la tristesse de la résidence... J'espère n'y faire qu'un court séjour et solliciter quelque place obscure dans une bibliothèque qui me fixe à Paris. » « La chose n'est pas brillante, » écrit-il le i4 mars. Non seulement il n'a pas de secrétaire de légation, mais on lui refuse même un secrétaire particulier. « Dupuy, que j'ai appelé comme secrétaire, a été épouvanté et refuse d'y venir. Je tâcherai de prendre quelque enfant de seize ans qui me coûte peu. »
Au vrai, en mars i8o4, la fuite aux montagnes du Valais ne le comblait pas d'aise, et son zèle pour la religion ne tenait pas devant la perspective du trou horrible et devant la faiblesse des émoluments. Tout pesé, le jeu valait-il la chandelle ?
Au reste, il est, à ce moment, en proie à la plus invincible tristesse, une de ces tristesses folles qui portent à envoyer tout promener. Il en veut à « cette triste vie, qui ne mène à rien et qui n'est bonne à rien ». a Quelle triste chose que cette vie! w écrit-il encore à Chênedollé, toujours