I. Correspondance générale
à cette même époque. Qu'avait donc la vie de si triste pour lui à ce moment?
A ce moment, M°"^ de Chateaubriand, séparée de lui depuis près de douze ans, depuis son mariage même, venait de le rejoindre, et tous deux habitaient Paris, rue de Beaune, à Thôtel de France. Sur de sages conseils, auxquels il avait d'abord résisté, l'époux volage avait consenti à reprendre la vie commune; il était convenu que M""^ de Chateaubriand l'accompagnerait dans la capitale du Valais. Ne serait-ce point cette sorte de voyage de noces différé et la pensée du tète-à-tête à Sion avec M"^'' de Chateaubriand qui auraient à ce point attristé son humeur? Les façons détachées dont, à ce moment même, il en usait avec l'épouse, pourraient le donner à penser.
Et non seulement il est triste, mais il pleure, a Vous ne pouvez vous faire une idée de mes chagrins... Je vous embrasse en pleurant; c'est maintenant mon habitude, » écrit-il à Chènedollé à la fin d'une des lettres où il exhale sa tristesse. Eh quoi! tant de larmes sur les joues d'un homme de trente-cinq ans ! Quelle sensibilité exaltée, presque maladive! René ne serait-il point, à ce moment, possédé de quelque passion qui l'aifole? N'est-ce point Paris qu'il regrette
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plutôt que Sion qu'il redoute? Peut-être. A Paris, en effet, ou non loin de Paris, est une liaison nouvelle, ou plutôt une liaison retrouvée à son retour de Rome où il avait été secrétaire d'ambassade, M"*" de Gustine. Déjà, l'année précédente, sa passion pour elle avait été si violente, le regret de la quitter si poignant qu'à la veille de son départ pour Rome, il avait failli dire adieu à la diplomatie : « Vous ne pouvez concevoir ce que je souffre depuis hier, lui écrivait-il en mai i8o3 ; on voulait me faire partir aujourd'hui. J'ai obtenu, par faveur spéciale, qu'on m'accorderait au moins jusqu'à mercredi. Je suis, je vous assure, à moitié fou, et je crois que je finirai par donner ma démission. L'idée de vous quitter me tue... » En mars 1804, même état d'âme qu'en mai i8o3. C'est en général par de l'agitation, ou par de l'agitation et des larmes, que se traduisent ses préoccupations féminines ^ En
I. C'est par de la dépression et de la tristesse que se traduisent ses préoccupations pécuniaires. Ici et là la réaction du système nerveux diffère. Fort instructive est, à cet égard, l'étude de sa correspondance, notamment de celle qu'il entretint avec Frisell et avec M*""^ de Duras, ses confidents. Si on veut le connaître, c'est là qu'il faut l'aller chercher, et non dans les Mémoires, œuvre d imagination avant tout, où il joue avec le lecteur un perpétuel jeu de cligne-musette. Dans ces lettres, on voit son incurable tristesse, son dégoût de la vie aller presque toujours de pair avec son incurable gêne pécu-
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i8o3, il avait failli donner sa démission; en 1804, il la donna. Avant d'être envoyée, la lettre qui Tannonçait avait été soumise à M"^ de Custine ; elle ne pouvait lui désagréer. L'amie dut sourire des raisons alléguées, de l'attachement du mari pour sa femme, de la sollicitude dont il entourait sa santé, du danger du voyage auquel il ne pouvait se résoudre à l'exposer. Une lettre, du tour le plus gracieux et le plus tendre, adressée le 3o mai i8o4 à M""® de Custine, alors au château de Fervacques (Calvados) , lettre publiée par M. de Robethon S montre en effet les sentiments contraires, faits d'attraction et de répulsion, qui vers cette époque déchiraient le cœur de René, et ses termes, rapprochés de ceux de la lettre de démission, témoignent que le démissionnaire était passé maître en l'art de feindre. « Je m'ennuie fort à Paris, écrit-il, et j'aspire au moment où je pourrai jouir de quelques heures de liberté, puisqu'il faut renoncer au fond de la chose. Bon Dieu! Comme j'étais peu fait pour cela ! Quel pauvre oiseau prison-
niaire, en suivre les variations et comme la courbe, et, aux moments d'extrême détresse, susciter en lui la pensée du suicide.
1. Chédieu de Ptobethon, Chateaubriand et M"^^ de Custine, p. 63.
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nier je suis! Mais enfin le mois de juillet viendra, je ferai effort pour courir un peu tout autour de Paris, et puis j'irai un peu plus loin. Ce sera comme dans un conte de fée. Il voyageabien loin, bien loin... et arriva à Fervacques... Là logeait une fée qui n'avait pas le sens commun. J'achèverai l'histoire dans le département du Calvados.
« Mille joies, mille souvenirs, mille espérances... »
M. de Robethon, si favorable cependant à Chateaubriand, ajoute : « Chateaubriand fait évidemment allusion à son mariage, à sa réunion encore toute récente avec M™° de Chateaubriand et à la répugnance que «la vie de ménage» lui inspirait. Il a même dit quelque part que c'est pour échapper à ce sort, et rester indépendant qu'il avait accepté un poste diplomatique, et qu'il était parti pour Rome. » Faut-il dire : Hahemus confitentem reum? Est-il téméraire d'ajouter : Chateaubriandn'aurait pointversé tantde larmes, Sion ne lui aurait sans doute pas paru un trou si horrible, s'il avait pu s'abriter dans ce trou, loin de M™" de Chateaubriand, en tête à tête avec M"*^ de Custine ?
Une lettre de Joubert à ChênedoUé, datée du 20 mars 1804, la veille môme de l'exécution du duc d'Enghien, montre à quel point Château-
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briand était irrésolu, combien il était peu pressé de rejoindre son poste : «Chateaubriand est encore à Paris, dit Joubert. Nous n'avons point de ses nouvelles, et mon frère même, qui court après lui sans pouvoir le joindre depuis six jours, n'a pu rien savoir et rien nous apprendre de ses affaires. Il devait partir ; il n'est point parti, et nous ne savons plus s'il partira, et quand et comment il pourra partir. Il nous paraît qu'à cet égard lui-même en sait aussi peu que nous. ^ » Grande était la perplexité du nouvel ambassadeur. L'exécution du duc d'Enghien ne vint-elle pas à point pour le tirer d'embarras ? Le saisissement et l'indignation qu'il dut éprouver, à sa nouvelle, ne font point doute ; mais, manifestement cette mort servit d'occasion ou de prétexte à sa démission ^ Elle fut comme la pichenette