XXIV PRÉFACE
à m'en détourner parfois pour des visions plus riantes. Érudit, j'avais ces images du temps jadis dans ma mémoire; j'avais ces couleurs toutes prêtes sous ma main. Je m'amusai à les broyer et à en tracer ces esquisses qui me dépaysaient pendant quelques heures. Le. sentiment auquel j'ai obéi est peut-être partagé par plus d'un lecteur; auprès de ceux-là, ces courts récits trouveront grâce.
La vîUe de Lyon était, au seîzîème sîècle, un centre de commerce non moins important que de nos jours. Elle entretenait des relations très-multipliées avec les grandes villes de Pltalie : Gênes, Florence, Venise. Elle avait le privilège presque exclusif des
échanges que ces villes faisaient avec la France, à qui elles fournissaient principalement des marchandises précieuses : soieries, étoffes, perles d'Orient, objets d'art et d'orfèvrerie. Lyon pouvait passer pour le grand entrepôt du luxe dans le Midi; Marseille était son port et son comptoir sur la Méditerranée.
Des relations sociales avaient suivi les relations commerciales. Les fils des riches familles de la bourgeoisie lyonnaise allaient passer quelques années à Gênes, à Florence, à Venise, chez les correspondants de leurs pères, tandis que ceux-ci envoyaient leurs héritiers faire un séjour à Lyon. Il y avait en outre dans cette ville toute une colonie italienne très-florissante. Les chroniques nous disent que cette colonie étonna la cour de France par la splendeur des fêtes qu'elle offrit au dauphin Henri, lorsqu'il ramena en 1 533 la fille des Médicis qu'il avait épousée. Les Italiens avaient importé à Lyon jusqu'à l'architecture propre à leur pays, et l'on y voyait de ces maisons ayant pour vestibule une galerie à ogives délicatement découpées, galerie surmontée d'un vaste balcon dont les brouillards de la Saône ne permettaient que bien rarement l'usage.
C'est dans une de ces maisons, qui semblaient regretter le ciel toscan, que notre récit nous conduit
d'abord. Celle-ci était la demeure d'un des plus hauts représentants du commerce italien à Lyon; il se nommait Pierre Lulle et était natif d'Arezzo. Fixé depuis longtemps sur les bords du Rhône, Pierre Lulle, qui avait épousé une Lyonnaise, était resté veuf avec une fille unique qui s'appelait IsabeUe,
Isabelle avait vingt-trois ans; elle était célèbre dans la ville, qui l'eût choisie pour sa reine s'il y avait eu une royauté élective de la beauté et de l'esprit. Quoiqu'elle eût une double origine, Isabelle était, à dire vrai, plutôt Italienne que Française; elle était Italienne par les traits à la fois corrects et expressifs de sa physionomie, par son caractère, par ses talents et ses goûts. Elle avait cet amour de l'art et de la poésie qui était alors moins commun en France qu'en Italie; elle estimait à haut prix le bien dire, « le gentil parler, » pour employer un mot de la reine de Navarre. Elle était passée maîtresse dans la science du rhythme et de la musique. Platonicienne sans le savoir, vivant tout en imagination, elle avait dans sa conduite une indépendance sereine qui lui faisait braver l'opinion; et l'opinion, qui aime parfois qui la brave, témoignait pour elle d'un profond respect. Une circonstance pourra la faire apprécier sous ces points de vue divers. Dans les fêtes données par la boime
ville de Lyon au roi François !•', rendu à la liberté et rentrant dans son royaume, Isabelle LuUe avait représenté « la Nuit couverte d'étoiles, portant un croissant d'argent sur le sommet du front, et chantant dans un chariot traîné par deux chepesches (chouettes ou chats-huants). » Elle avait, en remplissant ce personnage de féerie, excité un tel enthousiasme, que jamais, dit un chroniqueur, le roi ni tous ces galants de la cour n'eurent autant de regret de voir partir la Nuit.
Isabelle, qui avait perdu sa mère de bonne heure, et que son père avait élevée en princesse orientale, ressemblait donc à une compatriote de TArioste et du Tasse beaucoup plus qu'à une de nos bourgeoises françaises. Ajoutons, pour achever d'établir sa véritable nationalité, qu'elle composait, « dans la langue harmonieuse où le si résonne, » des églogues, des sonnets non moins élégants, non moins subtils et raflSnés que ceux de sa fameuse contemporaine la marquise de Pescara, Vittoria Colonna, aimée de Michel-Ange.
Isabelle LuUe, qui avait adopté en France les gracieux atours florentins, était assise devant un jeu de régale (petit orgue qui, se transformant par la suite, devint le clavecin, puis le piano); elle s'occupait à déchiffrer quelques morceaux de la partition (ÏArettisa, tragédie lyrique qu'on lui avait en-
voyée de Ferrare, où cette œuvre théâtrale, Tune des premières du genre, avait été représentée récemment. Une jeune fille, debout près d'elle, tenait sous ses yeux les feuillets de la partition. Cette jeune fille, nommée Olivette, avait pour père le précepteur d'Isabelle, le docteur Ficoroni, dont le savoir était depuis longtemps inutile à son élève, mais qui n'en restait pas moins dans la maison à titre d'homme de confiance. Olivette tenait lieu à sa maîtresse à la fois de camériste et de compagne. Ayant grandi à ses côtés, elle était admise fort avant dans sa familiarité, et à des fonctions aussi variées que peu définies elle joignait celle de confidente.
— Oui, vraiment, j'ai entrevu une fois ou deux ce M. Faustin chez votre oncle Raynal.
— Et tu es sûre, Olli, dit Isabelle qui avait coutume d'abréger ainsi le nom d'Olivette, tu es sûre que ce gentilhomme était prisonnier en Afrique bien longtemps avant mon cousin Horace ?
— C'est ainsi, du moins, que j'ai entendu raconter l'histoire. Au reste, vous pouvez éclaircir ce point en interrogeant mon père, que j'aperçois dans le jardin. Mon père est intime ami de l'intendant de votre oncle, qui a été chargé de porter ati bassa d'Alger les trois cents ducats et qui est revenu avant-hier.
s LES MÉPRISES.
— C'est cela; appelle ton père, je te prie.
Le docteur Ficoroni, appelé par sa fille, se présenta aussitôt. Tout habillé de noir, avec une large collerette blanche, portant la robe ou soutane pardessus son pourpoint de velours, le docteur était un personnage cérémonieux et disert.
— Docteur, lui dit Isabelle, connaissez-vous bien tous les détails de la captivité et de la délivrance des deux hôtes de mon oncle, Horace Salviati et son compagnon?
— r Nul ne pourrait connaître ces détails mieux que moi, répondit le docteur. Mon ami Bernardino m'a fait part de tout ce qu'il sait sur ce sujet, et personne n'est mieux informé que Bernardino, qui a été deux fois en Afrique pour cette affaire. Il a été le deus ex machina; il a été le messager de liberté et de salut. A peine de retour, il m'a fait le récit de sa périlleuse ambassade. Il m'a décrit les tourments que les captifs endurent dans ces redoutables séjours. En l'écoutant, j'ai frémi, surtout quand je me rappelais ce qui faillit autrefois vous arriver à vous-même.
— Quand Horace Salviati fut pris, dans la traversée de Livourne à Marseille, son compagnon n'était pas sur le même navire que lui, n'est-il pas vrai?
— Sans aucun doute, signora. C'est dans le
bagne même d'Alger que votre cousin a lié connaissance avec ce Français. Hélas! oui, le seigneur Horace, tout riche quUl est, a été au bagne-, il a traîné la chaîne, il a été soumis à la corvée; il a ramé comme un autre sur les galères du bassa.
— Je suis parfaitement instruite des épreuves que mon cousin Horace a eu à subir; mais c'est de ce Français, nommé Faustin, que je n'ai presque pas entendu parler.
— Eh bien , le seigneur Horace , pendant les trois mois qu'il a passés en Afrique, distingua parmi la foule des prisonniers ce Faustin, qui avait la réputation d'un homme intrépide et énergique. Sa force d'âme et de caractère en imposait, dit-on, même aux gardiens de la chiourme. Ceux-ci ne se livraient pas envers lui aux actes de brutalité, aux mauvais traitements dont ils accablent surtout les infortunés dont le rachat se fait attendre; ils ne lui adressaient jamais de paroles injurieuses. Il arrivait fréquemment à ce gentilhomme de prendre la défense des autres; et quand tous croyaient que la vengeance des maîtres allait retomber sur l'audacieux, quand tous tremblaient pour lui, il était seul tranquille, et il semblait qu'on n'osât en effet lui infliger aucun châtiment. Ah ! il a fait des choses qui resteront longtemps dans la mémoire des gens de ce pays.
— En vérité, docteur, votre imagination s'enmporte. Vous pariez de ce jeune homme comme d'un héros. Ce que je savais jusqu'ici à son sujet est beaucoup plus simple : il était, à ce qu'il paraît, sans ressources, sans famille; il n'avait, par conséquent, presque aucune chance de sortir jamais de ce dur esclavage. Il avait fait plusieurs tentatives d'évasion qui toutes avaient échoué : on le surveillait si bien qu'il lui fallait renoncer à toute entreprise de ce genre. Il ne lui restait plus d'espoir. Pourtant il ne rêvait que la liberté; un ardent amour de son pays, le désir intense de le revoir, éclataient dans ses paroles. Horace eut pitié de lui...
— Certes, il faut le reconnaître, reprit le docteur, votre cousin a fait là une belle action. J'ai été ému quand Bernardino m'a raconté comment les choses se sont passées. Le sauf-conduit était signé, le vaisseau était prêt à mettre à la voile. Horace déclara tout à coup qu'il ne partirait pas sans son ami Faustin. Bernardino, qui venait de verser mille écus d'or pour le rachat de votre cousin, n'avait pas de quoi payer une nouvelle rançon ; il voulut persuader à Horace de s'en revenir toujours, sauf à prendre ensuite des mesures pour assurer la délivrance du Français. Horace fut inflexible. Il dit à Bernardino : « Retournez vers le seigneur
LE MUET. Il
Raynal ou vers mon père, et rapportez Pargent qu'il faut pour délivrer mon compagnon, afin que tous deux puissions être libres ensemble. Je n'accepte pas la délivrance pour moi seul, je vous attends ici. D II m'a paru que ce trait était digne d'un ancien Romain.
— Personne n'est moins disposé que moi à en diminuer le mérite.
— Qui était embarrassé ? continua le docteur. C'était Bernardino. Heureusement, le bassa, informé de ce débat extraordinaire, résolut de se fier à l'honneur des captifs : il consentit à les laisser aller l'un et l'autre, à la condition que les jeunes gens lui feraient parvenir trois cents ducats aussitôt qu'ils seraient rentrés dans leur patrie. Et c'est ce qui a obligé Bernardino à traverser de nouveau la mer, quoiqu'il se fût bien passé de revoir les infidèles.
— Votre ami ne vous a-t-il pas dit depuis combien de temps à peu près le Français était prisonnier?
— Depuis plusieurs années, je pense. Je pourrais demander à Bernardino s'il sait cela exactement.
— ir est plus simple que je le demande à mon cousin Salviati, ou, mieux encore, à ce gentilhomme lui-même. Je vous remercie, docteur; les rensei-
gnements que vous m^avez donnés me suffisent.
Le docteur se retira.
— N^est-ce pas une chose singulière, Olli, dit Isabelle, que jusquHci notre attention ne se soit pas fixée sur ce Français, et qu'il ait fallu, pour que nous songions à lui, le retour de M. Bernardin? Il peut cependant y avoir un grand intérêt pour moi à interroger cet inconnu. Il faudra que je prie Horace de me l'envoyer demain.
Il y avait à cette époque, et il y eut encore bien longtemps après , une cause infiniment ifréquente d'événements tragiques, une source perpétuelle d'aventures et de catastrophes : c'était l'audacieuse, et formidable piraterie exercée par les Barbaresques sur les côtes d'Espagne, de France et d'Italie. La Méditerranée était le théâtre habituel de coups de main qu'on ne trouvait aucun moyen de répri-
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mer. Les nations chrétiennes avaient fini par s^y accoutumer, à peu près comme on se fait à un mal sans remède. Cétait un péril de plus ajouté aux périls de la navigation, et qui entrait dans les prévisions des voyageurs, sans les arrêter.
On s'imaginerait difficilement, si Ton n'en avait de si nombreux et si irrécusables témoignages , la hardiesse des corsaires qui venaient faire des captures jusque dans les ports les plus populeux, et qui, parfois, débarquant sur un point du rivage, allaient enlever les habitants d'un château ou d'une métairie situés bien avant dans l'intérieur des terres. On peut citer notamment l'excursion de Khaùr-Eddin- Barberousse sur Fondi, excursion entreprise dans le but de s'emparer d'une princesse célèbre par sa beauté, Julie de Gonzague, dont il voulait faire hommage au sultan. « Sa beauté, dit Brantôme, avait volé jusque dans le Levant. Barberousse, nouvellement nommé général de l'armée de mer du Grand-Seigneur, en voulait faire un présenta son maître. Deux mille Turcs, débarqués non loin de Naples, arrivèrent à Fopdi si à propos et à l'improviste, au milieu de la nuit, qu'ils emportèrent la ville d'assaut en un moment et donnèrent l'escalade au château où était Julie de Gonzague. Cette princesse, qui était endormie, n'eut que le temps de se jeter, en chemise, par une fenêtre, de
sauter sur un cheval, et de s'enfuir à toute bride vers les montagnes. Les Turcs entrèrent dans sa chambre comme elle n'en faisait que sortir. Barberousse fiit désespéré d'avoir manqué ce beau coup de main. » — La légende maritime de cette époque offre mille traits de ce genre. On s'imaginerait difficilement quelle dîme , si l'on peut employer ce mot, les Africains prélevaient sur les populations d'Europe. On en aura une idée en songeant qu'à Alger, lorsque Michel de Cervantes y fut emmené en esclavage, le nombre des captifs dépassait vingt-cinq mille.
La course était une spéculation fondée bien moins sur les produits du travail qui pouvait être imposé aux prisonniers que sur leur rachat; et ce rachat des captifs rapportait en effet des revenus immenses aux gouverneurs des Etats barbaresques. D'un autre côté, la lutte incessante qui était établie dans ces parages, lutte de pièges et de surprises, donnait lieu à d'étranges coups de fortune, à des prodiges d'intrépidité ou de constance, à des miracles de ruse, à des actes sublimes de dévouement et de sacrifice. Ainsi, peu d'années avant l'époque où commence notre récit, on avait beaucoup parlé, à Marseille et dans le pays d'alentour, de la généreuse conduite d'un jeune gentilhomme français qui, étant accouru trop tard pour
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porter secours à la fille d^un marchand lyonnais ravie sur la côte, était entré en pourparlers avec les corsaires déjà réfugiés dans leur barque et leur arvait offert de prendre la place de la jeune fille; les corsaires consentirent à rechange, qui s'était effectué sur le sable même du rivage; la jeune fille avait été remise aux compagnons du gentilhomme, et celui-ci avait été emmené comme une proie d'élite ; en quoi les Sarrasins se trompaient, car ce gentilhomme était des plus mal partagés des biens de la fortune. Mais le père de la jeune fille ainsi délivrée avait envoyé promptement à Alger un agent marseillais chargé d'acquitter la rançon du libérateur. Quoique l'agent eût rempli son mandat, le gentilhomme n'avait point reparu ; on supposa qu'il s'en était allé prendre du service à Naples ou en Hongrie. Peu à peu l'événement s'effaça de la mémoire de ceux mêmes qui en avaient été les témoins, et l'on cessa entièrement de songer à celui qui y avait joué le principal rôle.
C'est là un de ces mille traits qu'offre alors la légende maritime. Il n'y a rien de surprenant à ce que les Italiens, les Espagnols et les Français aient si largement usé des corsaires barbaresques dans leurs tragédies ou leurs comédies. Ces aventures étaient bien loin d'être aussi dépourvues de vraisemblance qu'elles le paraissent à nos yeux; elles
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tenaient une grande place dans les préoccupations de la curiosité publique; elles étaient du domaine de la réalité autant que de celui de la fiction. Les écrivains se trouvaient quelquefois à même de savoir par expérience le degré d'intérêt que ces aventures méritaient d'exciter : par exemple, Fauteur de Don Quichotte et notre Regnard. Il est incontestable que la conquête de PAlgérie, en supprimant à jamais ces grands repaires de forbans échelonnés sur les rivages de l'Afrique, a tari une des sources les plus fécondes du romanesque, et a causé par là même un préjudice notable aux dramaturges et aux conteurs.
On ne s'étonnera donc pas qu'un incident si peu extraordinaire en ce temps-là serve de point de départ à un récit qui se passe juste au moment où l'insolence des Barbaresques ne connaissait plus de bornes, par suite de la rivalité de François P' et de Charles-Quint. Horace Salviati, dont il a été question dans la conversation d'Isabelle LuUe et du docteur Ficoroni que nous avons rapportée, était le fils d'un riche négociant de Florence; Horace s'était embarqué à Livourne pour venir à Lyon, chez Jean Raynal, le correspondant de son père; le bâtiment sur lequel il avait pris passage eut une fortune si contraire qu'il tomba au milieu d'une escadrille de corsaires africains. La disgrâce
était moindre, après tout, pour le jeune Florentin que pour bien d'autres ; il s'agissait de se faire racheter le plus promptement possible; la négociation fut ouverte presque aussitôt, non avec le père d** Horace, mais avec Jean Raynal, mieux placé pour traiter rapidement cette affaire.
Malgré toutes les diligences que put apporter le négociant lyonnais, Horace fut obligé de passer près de trois mois dans le bagne algérien. Pendant cet espace de temps, il se lia d'une étroite amitié avec un Français nommé Faustin, dont il put apprécier les belles qualités. Enfin, quand il partit, il procura la liberté à ce jeune homme, qui était prisonnier depuis cinq à six années, et qui semblait oublié et abandonné de tout le monde. Horace s'étant engagé à envoyer la somme de trois cents ducats, Faustin ayant prêté serment de reprendre ses chaînes si cette somme n'était versée dans un délai déterminé, ils purent quitter sur le même vaisseau ces rivages maudits. Au moment du départ , Faustin , versant des larmes de bonheur, se jeta dans les bras de son ami : — Ma vie, lui dit-il, vous appartient désormais ! disposez et ordonnez de moi jusqu'à la mort !
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Les deux jeunes gens débarquèrent à Marseille, et Faustin éprouva, bien plus vivement que son camarade, « une des joies les plus enivrantes qu'on puisse goûter en ce monde (c'est Cervantes qui parle ainsi, et il Pavait ressentie lui-même), la joie de fouler, sain et sauf, le sol de sa patrie après une longue captivité. »
Le Français n'avait pas été sans avoir autrefois quelques amis à Marseille ; il rencontra des gens avec qui il avait eu jadis de bonnes relations ; il s'aperçut tout de suite , et non sans quelque tristesse, que personne ne le reconnaissait. C'est ce qu'il lui fut , du reste , facile de s'expliquer par le changement produit en lui par six années d'angoisses et de souffrances. Son teint hâlé, sa barbe longue et toufiue , devaient modifier entièrement sa physionomie. Ayant constaté l'incognito dont il
jouissait involontairement , il résolut de ne pas le faire cesser, de ne pas soulever Tespèce de masque que le temps avait placé sur son visage.
Les jeunes gens s'équipèrent convenablement.
On avait restitué à Horace Salviati son bagage ; il y retrouva les magnifiques habillements qui formaient alors la garde-robe d'un riche seigneur italien. Faustin quitta le justaucorps de gros drap bleu avec demi-manches , les hauts-de-chausses et le bonnet de même étoffe qui composaient le costume des prisonniers d'Afrique. .
Il conserva toutefois ce triste costume qu'il avait porté si longtemps.
— Qu'est-ce que vous serrez si précieusement dans cette boîte ? lui demanda Horace.
Faustin lui montra la grossière défroque.
— Un de vos poètes a dit, n'est-ce pas ? qu'il n'est point de plus grande douleur que de se rappeler les temps heureux , quand on est plongé dans l'affliction.
— C'est le divin Alighieri lui-même qui a exprimé cette pensée.
— Eh bien, reprit Faustin, j'ai dans l'esprit qu'il ne doit pas être, au contraire, sans quelque douceur , que surtout il doit être salutaire , quand la fortune nous sourit, de remettre de temps en temps sous nos yeux les reliques du malheur passé.
Lorsque le Français eut remplacé runiforme du bagne par des habits simples et de couleur sombre, mais élégants, comme Tétaient tous les habits à cette époque , lorsqu'il eut coiffé le chapeau de cavalier, revêtu le pourpoint violet et les hauts-dechausses gris bouffants à la François I«', et attaché à ses épaules le manteau noir descendant sur Pépée portée en verrouil , il eut une très-fière tournure, et personne ne se serait senti l'envie de lui contester la qualité de gentilhomme.
Ils remontèrent le Rhône en belle et honorable compagnie, Jean Raynal vint à leur rencontre jusqu'à Valence, Il s'empressa de donner des ordres pour que les trois cents ducats fussent expédiés à Alger. Ce fut alors que l'intendant Bernardin, chargé de toute cette négociation, repartit pour l'Afrique. Les autres continuèrent et achevèrent leur voyage en pleine et entière allégresse.
Jean Raynal accueillit Horace comme un fils.
Le jeune Italien fut d'autant plus fêté dans les cercles de Lyon, qu'il avait couru une périlleuse aventure et qu'il avait porté les fers des Sarrasins comme un saint Louis.
Quant à son compagnon , toujours enveloppé de mystère, il fuyait le bruit, l'éclat, et restait le plus possible à l'écart. Faustin attendait le retour de l'intendant, afin d'avoir la certitude que sa pa-
rôle était dégagée. Après quoi il se proposait de prendre du service militaire. Il comptait trouver en France les moyens de regagner bientôt sa position perdue.
Jean Raynal , le correspondant des Salviati de Florence , était le beau-frère de Pierre Lulle d' Arezzo , et par conséquent oncle de la charmante et brillante Isabelle. Horace , du premier jour où il vit la belle Lyonnaise, en devint éperdûment amoureux. Il eut le cœur subitement ravi par une de ces passions italiennes dont Roméo offre le type immortel. Isabelle fut maîtresse absolue du bonheur de sa vie, et il ne forma plus d'autre vœu que de devenir son époux. Il était , du reste , en fort bonne situation pour cela ; il ne doutait pas d'être soutenu par Jean Raynal et d'être agréé par Pierre Lulle ; mais il savait bien qu'il n'aurait pas sufa de leur appui et de leur assentiment pour faire la conquête de l'impérieuse Isabelle, qui, parmi tant d'amants qu'elle avait embrasés de ses feux , n'avait pu se décider encore à choisir un mari.
Il s'agissait pour lui de plaire à sa cousine : Horace avait découvert entre eux ce lien de parenté éloignée et un peu vague, et il en tirait le meilleur parti possible. Isabelle témoigna au jeune Florentin une sympathie qui pouvait être d'un heureux augure : elle prenait un visible plaisir à s'entretenir
avec lui dans le pur langage parlé sur les bords de PArno; ils lisaient ensemble les poètes. Horace n'était pas sans trahir parfois la violente impression qu'Isabelle produisait sur lui ; il mettait parfois une chaleur bien significative à déclamer quelque can:{one ou quelque sonnet; il récitait, par exemple, avec des intentions sur lesquelles il était difficile de se méprendre , VAntor che vedi. . . « Amour, qui sais toutes mes pensées et qui vois bien le rude chemin par lequel tu me mènes, jette un peu ta vue sur moi, et vois, de grâce, ce qui se passe dans le fond de mon cœur, qui est ouvert à toi seul et caché à tous les autres... (i). »
Isabelle ne se montrait pas trop offensée de ces hardiesses. Les astres paraissaient favorables, et le jeune Florentin voyait s'ouvrir devant ses yeux des perspectives plus que célestes.
Faustin évitait avec un soin tout spécial , quoique sans affectation, Pierre LuUe et sa fille. Personne n'en faisait la remarque, et Horace moins que personne. Faustin était en cela très-favorisé
(i) Amor che vedi ogni pensiero aperto E i duri passi onde tu sol mi scorgi , Nel fondo del mio cuor gl* occhi tuo' porgi A te palese , a tutt* altri coverto. . .
(PÉTRARQ.UE.)
par la passion de son ami ; celui-ci n^était occupé que de son amour, et pourvu que Faustin voulût bien prêter une oreille complaisante aux éloquents discours qu'il lui tenait sur les perfections de sa maîtresse, Horace n'exigeait pas davantage. D'autre part, il accaparait complètement l'esprit d'Isabelle en inventant chaque jour pour elle quelque divertissement nouveau. Faustin avait donc réussi à passer presque inaperçu , quand le retour de l'intendant Bernardin vint au dernier moment déranger tout ce plan de conduite.
— Hier soir, dit Horace à son ami, la signora Isabelle m'a parlé de vous ; elle désire vous interroger elle-même, et j'ai promis en votre nom que vous iriez lui rendre visite aujourd'hui. Réjouissez-vous, mon cher Faustin, vous la verrez une heure plus tôt que moi.
— Que pourrais-Je dire à votre cousine qu'elle ne sache déjà ? repartit Faustin avec quelque vivacité. Je vous serais grandement obligé si vous trouviez moyen de me dispenser de cet interrogatoire.
— C'est impossible, mon cher ami, car elle a mis à sa demande une insistance très-particulière. Ce qui me semble le plus probable, c'est que, s'assurant en votre raison et en votre maturité d'esprit, elle a dessein de vous consulter sur mes sentiments et sur mon caractère; et voici, ami Faustin, que vous allez être à même de me rendre un service mille fois plus grand que celui que je vous ai rendu. Ne craignez pas, je vous prie, de m'accorder infiniment plus d'éloges que je n'en mérite, car les qualités qui me manquent, je les acquerrai, je vous jure, afin d'être digne d'elle. Plaidez donc, chaleureusement ma cause *, je suis persuadé que votre voix grave et votre accent sincère auront sur son esprit une soudaine autorité.
— Je vous l'avoue, mon ami, je n'irai que malgré moi à cette entrevue. Il vous serait si facile de détourner la curiosité de votre cousine jusqu'à mon départ, qui est maintenant très-prochain.
— D'où vient ce refus ? dit Horace en fronçant les sourcils. Quelle inexplicable frayeur vous
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inspire donc Isabelle ? Cette frayeur , un seul sentiment peut la motiver : vous vous défiez peutêtre de vous-même.
— Vous vous méprenez complètement , Horace *, )e suis tout à fait sûr de moi , veuillez le croire. J'aurais éludé volontiers Pinvitation que vous venez de me transmettre ; mais , puisque vous attachez tant d'importance à cette démarche, je cède ; vous savez bien que vous avez sur moi un pouvoir souverain ; je ne ferai , du reste , qu'obéir à ma conscience en vous dépeignant à votre cousine comme le plus noble cœur qu'elle puisse rencontrer.
— Je vous remercie, ami Faustin, reprit Horace en se rassérénant avec la mobilité d'impressions propre à sa nation. Je compte donc sur votre complicité. Souvenez-vous que je ne respire plus que pour la beauté d'Isabelle ; ses yeux sont les arbitres de mon sort, et je ne survivrais certainement pas à la chute de mes espérances. Allez donc, mon ami ; voici l'heure où ma maîtresse vous attend ; acquittez-vous avec zèle des devoirs de l'amitié,
Faustin , après avoir serré la main de son ami , se dirigea vers la maison de Pierre Lulle. Il avait à peine disparu à l'angle de la rue, qu'Horace vit s'approcher un pauvre qui portait les habits
des captifs algériens; le pauvre tendit son bonnet vers le jeune homme avec un geste qui sollicitait sa charité.
— Tu as été prisonnier chez les Turcs ? lui demanda Horace avec intérêt.
Le mendiant fit un signe aflSrmatif; puis, montrant sa bouche avec la main , il fit comprendre que les Turcs lui avaient coupé ou brûlé la langue, et qu'il avait perdu la parole.
— Quelle misérable et cruelle destinée ! murmura Horace saisi de pitié.
Et il mit sa bourse entière dans la main du mendiant.
Faustin, cependant, arrivait à la maison de Pierre LuUe et y entrait. — Mes meilleurs amis ne m'ont pas reconnu, se disait-il en franchissant le seuil ; elle non plus ne me reconnaîtra pas.
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Lorsqu^il eut demandé la signora Isabelle , on le conduisit dans un beau jardin qui déployait en arrière du somptueux logis ses parterres fleuris et ses frais ombrages, et on lui indiqua la )eune fille qui se promenait dans une des avenues. Un large chapeau de couleur incarnate, aux bords dentelés, protégeait son front; elle était vêtue de la grande robe à fleurages que les femmes portaient dans Tintérieur des appartements et qu'on appelait ime chamarre. Un cordon de soie terminé aux deux bouts par deux grosses houppes était négligemment noué autour de sa ceinture.
Faustin affermît sa contenance et vint la saluer.
— Horace Salviati, dit-il, m'a fait part du désir que vous avez de me parler : je me suis hâté de venir recevoir vos ordres.
— Je vous remercie de votre empressement.
J'ai souhaité en effet vous adresser quelques questions. A ce que j'ai appris , vous êtes demeuré à Alger bien plus longtemps que mon cousin. Horace affirme que vous avez habité pendant six années ce funeste séjour.
— J'y ai effectivement passé à peu près ce long espace de temps. Dieu veuille m'en tenir compte pour mes fautes !
— Eh bien, vous avez dû, dans le commencement
de votre captivité, voir là un jeune gentilhomme français qui se nommait M. de Balagnier.
Faustin tressaillit et tarda à répondre.
— Je vous prie, continua Isabelle, de bien rappeler vos souvenirs. Ce gentilhomme ne fit au bagne qu'une courte demeure ; son rachat fut promptement effectué. Mais vous me causeriez une vive satisfaction si vous pouviez m'apprendre qu'il n'eut pas de trop pénibles privations ni de trop grandes souffrances à endurer pendant le temps qu'il fut prisonnier.
Une expression d'étonnement se peignit sur la phj^sionomie de Faustin pendant qu'Isabelle prononçait ces paroles.
— Il me semble bien réellement que ce nom a appartenu à un de mes compagnons de captivité, dit Faustin en portant le bout de sa main ouverte sur son front comme pour aider sa mémoire, et en cachant à demi son visage qui avait un peu perdu de son impassibilité. Mais , ajoutat-il, à moins que je ne prenne un personnage pour un autre, ce M. de Balagnier est un de ceux d'entre nous dont le séjour au bagne s'est prolongé davantage.
— Vous confondez bien certainement. Ce jeime homme fut délivré au bout de quelques semaines.
— Je ne crois pas, dit Faustin en secouant la tête. Nous avons été plus d'une année à la même chaîne. Il était, comme moi, oublié de tous les vivants , et n'avait à attendre de secours que de la Providence.
— Ce que vous me dites là est impossible.
Vous me frappez de terreur. Mais qu'est-il devenu alors ?
— Il fut vendu, je pense, à un renégat qui l'emmena à Alexandrie ou à Constantinople. Je le perdis de vue et Je ne saurais vous en donner d'autres nouvelles.
— Grands dieux ! vous m'annoncez une chose horrible ! Je ne veux pas vous croire. Savezvous que ce gentilhomme m'a épargné la destinée la plus affreuse, qu'il m'a sauvé bien plus que la vie, qu'il s'est dévoué pour moi? C'était moi qu'il remplaçait dans les chaînes des infidèles. Mon père, dès qu'il apprit le tragique événement, dépêcha un agent chargé de libérer à tout prix mon sauveur; cet agent revint avec les certificats les plus réguliers. Il nous dit que M. de Balagnier s'était fait conduire à Naples et qu'il se proposait même d'aller en Chypre ou en Hongrie combattre les musulmans. J'attendis, j'espérai longtemps que ce brave gentilhomme nous donnerait quelque signe de sa délivrance, mais
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en vain; nous n'entendîmes point parler de lui.
— Tout me porte à supposer, dit Faustin, que votre messager a trompé votre confiance.
— Mais alors, dit Isabelle avec un vrai accent de détresse , quelle conduite doit nous imputer le malheureux qui s'est sacrifié pour moi ! Pour quelle indigne et ingrate créature dois-je passer à ses yeux ! Il doit croire que je l'ai laissé, faute d'un peu d'argent, exposé à toutes les tortures, à tous les supplices! S'il existe encore , il me maudit justement. Mais il est mort , sans doute... Oh ! je ne me pardonnerai jamais !
— Rassurez-vous...
L'émotion avec laquelle ces mots furent prononcés frappa Isabelle, qui avait mis dans ses mains son visage tout en larmes. Elle redressa brusquement la tête. Ses yeux , grands ouverts , se fixèrent sur celui à qui elle parlait. Puis, d'un mouvement impétueux , se jetant à son cou :
— Ah! c'est vous, dit-elle, et je ne vous reconnaissais pas !
Faustin fut un moment avant de pouvoir surmonter son trouble. Mais, recouvrant bien vite sa présence d'esprit, il se dégagea doucement de l'étreinte dont Isabelle l'entourait avec un noble abandon; puis de sa voix la plus ferme, il lui dit :
— Je suis, en effet, celui à qui la fortune a permis
LE MUET. 3i
autrdTois de vous épargner un grand malheur.
Mais, pour des raisons qui me sont personnelles, je vous supplie de me garder le secret et de ne pas révéler mon nom. Je vais quitter ce pays, et il est douteux que vous me revopez jamais. Je vous sais gré du vif souvenir que vous m'avez conservé, il sufiBt à ma récompense. Mais si vous pensez me devoir encore quelque reconnaissance, vous avez une occasion décisive de me la témoigner : aimez votre cousin Horace qui vous adore, accordez4ui votre main, rendez-le ainsi le plus heureux des mortels, et c'est moi qui resterai votre obligé.
Il salua et se retira, laissant Isabelle étonnée et stupéfaite de son air froid et de son ton sévère. En quelques pas rapides, Faustin franchit l'espace qui le séparait du vestibule. Comme il y entrait, il se trouva en présence d'Horace Salviati, qui, pâle et les regards irrités, venait à sa rencontre. Horace sortait d'une des chambres dont les fenêtres s'ouvraient sur le jardin. Son impatience l'avait conduit là. Il avait vu ce qui s'était passé entre Faustin et Isabelle, mais sans pouvoir entendre ce qu'ils disaient. Quand sa maîtresse embrassa Faustin dans un élan qu'il lui était difficile de ne pas attribuer à un accès de folle tendresse, Horace fut saisi d'un violent transport d'indignation et de jalousie.
Il s'approcha de Faustin, et, le geste impérieux.
les lèvres frémissantes : — Ah! c'est ainsi que tu sers tes amis! dit-il. Je comprends tout maintenant; je m'explique tes hésitations, tes allures mystérieuses, bien des circonstances singulières de ta conduite passée. Il paraît que tu avais pris l'avance sur moi, et que tu jugeais à propos de dissimuler ta secrète victoire. Mais j'aurai ma revanche, si tu n'as pas usurpé la réputation que tu avais jadis d'être fidèle observateur de ta parole. Tu m'as juré que ta vie m'appartenait et que je pouvais disposer de toi jusqu'à la mort. Voici ce que je t'ordonne; écoute bien : tu reprendras tes habits du bagne, tu iras errant devant toi , mendiant et vivant d'aumônes ; tu ne prononceras pas une parole et passeras pour muet, pendant trois années à partir de ce jour. Je n'ai pas besoin d'ajouter que tu sortiras de cette ville et de cette province. Laisse-moi dire; je ne veux pas que tu entreprennes de te justifier. Tu as entendu ce que j'exige de toi en vertu de ton serment. Je verrai si tes protestations n'ont pas été vaines. La loi t'est imposée dès ce moment ; éloigne-toi sans répondre, sans regarder en arrière, et mets-toi immédiatement en chemin. Adieu.
Faustin courba le firont et sortit. Horace fit un mouvement pour se diriger vers Isabelle; mais, se sentant bouleversé par la colère, il ne franchit pas la porte du jardin, et, voulant reprendre un peu de
calme et de sang-froid, il se retira à la hâte. Dans son agitation, il se mit à marcher précipitamment en suivant la rive du Rhône, jusqu'au moment où les ombres du soir commencèrent à tomber. Il s'en retourna alors vers la ville; il y rentra à une heure assez avancée de la nuit, et il remit au lendemain Pexplication qu'il voulait avoir avec Isabelle. Pendant cette longue et orageuse méditation, il s'était confirmé dans la pensée qui lui était venue tout d'abord, que l'amour de Faustin et d'Isabelle devait remonter à une époque antérieure à la captivité du Jeune Français. Cette conviction était faite pour augmenter ses craintes. 11 fallait que ce fût un attachement très-profond pour qu'il eût survécu à tant d'années. Horace ne trouva pas que les torts de Faustin fussent moins graves; il lui reprochait de l'avoir laissé se livrer à des illusions mortelles, et ne jugeait point qu'il lui eût infligé une punition trop dure en comparaison de ce que lui-même allait souifirir.
Le lendemain, Horace alla rendre visite à sa cousine , qui s'étonnait de ne l'avoir pas vu la veille.
— Et votre ami, où est-il? demanda Isabelle aussitôt qu'elle l'aperçut.
Cet extrême empressement porta un coup douloureux au cœur du jeune Italien. Il répondit :
— Faustin est parti; il ne doit plus revenir.
Isabelle, qui, un livre à la main, était assise dans une grande chaise à dos sculpté, fut debout avant qu'Horace eût achevé sa réponse.
— Déjà parti ! s'écria-t-elle. Quel peut être le motif d'une fuite semblable? Horace, j'ai absolument besoin de lui parler de nouveau; il ne saurait être à une distance bien grande; montez à cheval et ramenez-moi M. de Balagnier,
— Ah! Faustin s'appelle M. de Balagnier. Vous êtes mieux instruite que moi : j'ignorais ce nom.
— Mon cousin, courez vite, ne perdez pas de temps, je vous prie. Je ne veux pas qu'il s'éloigne de cette façon, ou je croirais à un injuste ressentiment. J'ai promis à mon père de le lui présenter aujourd'hui, et mon père a le plus grand désir de le voir. Il est impossible que votre ami ne puisse différer son voyage d'un jour ou deux. Horace, vous avez tout pouvoir sur lui ; obtenez, de grâce, ce que je vous demande.
Toute cette véhémence irritait prodigieusement la jalousie d'Horace. Exaspéré par ce qu'il considérait comme un défi, il répondit avec amertume :
— J'ai malheureusement usé déjà de mon pouvoir. M. de Balagnier ne peut revenir; M. de Balagnier n'existe plus : il ne reste plus que Faustin le captif que j'ai ramené d'Alger. Oui, signora, Faustin a quitté ses vêtements d'emprunt et repris
le costume du bagne, et il s^en va mendiant sur les grandes routes. Il ne saurait plus avoir avec vous aucun entretien : il a perdu la voix, il est muet. Vous voyez donc bien que ce que vous demandez est impossible.
— Quels contes me faites -vous là, Horace?
Avez- vous Pesprit égaré ?
— Je vous ai dit la vérité pure. Faustin a commis envers moi une faute que, pendant trois années, il expiera ainsi que je vous l'ai déclaré.
— Vous, Horace, vous auriez fait cela?
— Sans doute, et de nous deux ce n'est pas lui qui est le plus à plaindre, puisqu'il a su exciter en vous un intérêt si puissant.
— Certes, je lui porte un intérêt extrême... et ne savez-vous pas pourquoi ?
— Je n'ai pas de peine à le deviner : hier et aujourd'hui votre passion a éclaté assez ouvertement.
— Vous n'avez donc pas ouï dire que moi aussi j'ai failli être enlevée par des corsaires africains ? A l'heure qu'il est, je serais peut-être dans quelque harem, car on n'obtient que rarement le rachat des captives, je serais l'esclave d'un Turc ou d'un renégat, si M. de Balagnier n'avait pris ma place. C'est pour moi qu'il a passé six années au bagne, et voilà qu'à mon occasion vous lui imposez un nouveau martyre! Mais c'est moi qui devrais revêtir
les habits des prisonniers : il est temps que je le remplace à mon tour. M. de Balagnier, songez-y bien, a sur moi les mêmes droits que vous avez sur lui, et bien plus légitimement encore; ce n'est pas avec de Tor qu'il les a acquis! Rien ne me fait supposer qu'il m'aime : c'est à peine s'il me connaissait quand il s'est dévoué avec une admirable grandeur d'âme. Mais si cela était, je ne pourrais pas lui refuser ma main, je lui appartiendrais. Et maintenant, seigneur Horace, entendez bien mes paroles : partez vite à sa recherche, poursuivez-le nuit et jour; ramenez-le par la main, car je vous défends de reparaître sans lui en ma présence. Déliez-le de son serment, rendez-lui la parole, car, je le jure, je ne serai jamais à vous que si, de sa propre bouche , il m'ordonne d'être à vous. Ainsi, veuillez^vous retirer, et, tant que vous serez seul, adieu !
Horace Salviati resta comme étourdi sous le coup de cette foudroyante apostrophe. Revenu à
lui, il reconnut qu'un seul parti restait à prendre, celui de retrouver et de ramener Faustin. Il recueillit à la hâte quelques informations sur le chemin que le fugitif avait pu suivre, puis il se lança lui-même sur ses traces. A Châlons- sur -Saône, comme il pensait Pavoir rejoint, il s'aperçut qu'on lui avait donné le cjiange, et que celui qu'il venait de rattraper était ce véritable muet à qui il avait donné l'aumône, et dont la vue lui avait sans contredit suggéré l'idée d'une si malencontreuse vengeance.
A quelques jours de là, un mendiant portant le costume de la chiourme algérienne recevait l'hospitalité dans une pauvre maisonnette située aux environs de la ville de Nice. Ce mendiant, privé de la voix, ne s'exprimait que par signes; il était muni d'un téorbe et de son archet, instrument assez rare dans les mains des vagabonds; il avait belle et haute mine, malgré sa misère.
Tout en offrant au captif du pain et des fruits, la bonne femme lui racontait qu'elle avait perdu son mari et qu'elle restait seule avec plusieurs petits enfants, et prodiguait les soupirs et les plaintes intarissables auxquels un tel récit donnait naturellement lieu. Les enfants, bien étrangers aux souds maternels, jouaient bruyamment sur le pas de la porte. Le captif, après avoir apaisé sa faim, vint s'asseoir sur le banc qui était devant la maison, et, prenant en main le téorbe, il se mit à en jouer à la grande admiration des enfants qui l'entouraient. L'un d'eux surtout, un petit garçon de huit à dix ans, paraissait extasié. A chaque pause il battait des mains, faisait des pirouettes, se livrait à des transports qui appelèrent un sourire survies lèvres du captif.
Quand le musicien eut cessé de jouer, l'enfant, sans doute pour montrer à son tour son savoirfaire, chanta une chanson burlesque dans un patois moitié provençal et moitié italien. Voici le sens des paroles :
En allant à Farbon, Je trouvai un citronnier, Je jetai mon bourdon dessus, J*en fis tomber des poires.
Vaderali , vadourenne, Vaderali, vadouron.
Mais accourut le bonhomme A qui était le pêcher ; Il lança son chien à mes trousses, Et sa chèyre me vint mordre.
Vaderali, vadourenne, etc.
Elle me mordit au talon, Et je saignai par l'oreille; On alla quérir le médecin Pour me guérir Tépaule.
Vaderali^ vadourenne , etc.
La chansonnette, populaire en ce temps-là, avait )e ne sais combien de couplets. Le petit garçon la chanta avec une voix si plaisante, avec des gestes et des grimaces si comiques, que le musicien en parut émerveillé.
— Oh! celui-là, dit la bonne femme, sera un gentil chanteur. Je suis sure que, s'il était un peu instruit et mené par le monde, il ferait son chemin. Tenez , Monsieur , vous devriez le prendre avec vous : il chanterait en même temps que vous feriez de la musique, et sa bonne grâce toucherait tout le monde. Je vois à votre air que vous êtes très-honnête et respectable; je vous le confierais volontiers, si vous me promettiez d'en avoir soin et de le bien surveiller. Vous n'auriez pas à vous plaindre de lui : il est le fils d'un homme de bien et ne vaudra
pas moins que son père; n'est-ce pas, Piperollo?
La perspective d'être toujours à même d'entendre le magnifique instrument dont jouait le muet enflamma et enchanta Piperollo. Il supplia avec toutes sortes de promesses le mendiant de le prendre pour son compagnon. Après quelques moments de réflexion, le captif fit signe qu'il y consentait et qu'il traiterait l'enfant comme son fils. La mère se hâta de préparer le petit paquet de hardes dont elle pouvait disposer pour le jeune voyageur.
— Serez-vous longtemps avant de revenir dans ce pays ? demanda-t-elle au mendiant.
Celui-ci fit comprendre qu'il ne fallait pas compter les revoir ni recevoir de leurs nouvelles avant une année au plus tôt, La bonne femme trouva que ce serait bien long, mais se résigna pourtant : — Fils, dit-elle, je te mets avec un bon maître ; sois docile, ne laisse pas échapper les occasions que tu auras de t'instruire. Va, et que Dieu te guide !
Piperollo embrassa sa mère ; tous deux ne purent retenir quelques larmes au moment de la séparation. Les autres enfants virent aussi en pleurant partir Piperollo. Mais celui-ci, qui semblait singulièrement attiré par le captif, et à qui le pays lointain et l'avenir inconnu inspiraient plus de curiosité que d'effroi, se mit bravement en chemin.
Les deux musiciens ambulants s'en allèrent le
long de la côte, et à quelques journées de là entrèrent dans le pays génois.
Depuis Pépisode picaresque que nous venons de retracer, près d'une année s'est écoulée. Une cavalcade composée de trois personnes entre dans la rue de Faenza, à Florence. Deux femmes enveloppées dans leurs capes et leurs capelines s'avancent d'abord, suivies d'un majordome ou d'un précepteur. Ces trois personnes, dans lesquelles les habitants de Florence n'ont pas de peine à reconnaître des étrangers , se dirigent vers la demeure du gonfalonier Melchior Tofano. A l'approche des voyageurs, le gonfalonier se montre sur le seuil, avec son fils Qnthio; ce dernier s'avance vers la dame qui est en tête de la petite caravane, l'aide à descendre de cheval, et, la prenant par la main, vient la présenter à son père.
— Signera Isabelle, dit le magistrat florentin, soyez la bienvenue dans notre cité ! La fille de mon vieil ami Lulle d'Arezzo peut considérer ma maison comme la sienne. Nous nous empresserons surtout de lui faire fête, lorsqu'elle vient disputer la couronne académique à nos poètes d'Italie.
Isabelle, ayant relevé la capeline qui lui couvrait en partie le visage, répondit par un gracieux remercîment à l'accueil de Melchior Tofano. Cinthio se chargea de conduire les dames jusqu'à la porte de l'appartement qui était préparé pour les recevoir, et que leurs domestiques, arrivés avant elles, occupaient déjà.
— La comète...
— Cinthio, dit le gonfalonier.
— La comète nous avait bien promis...
— Cinthio, reviens dès que tu auras installé nos hôtes.
— De merveilleux événements... Allons, on me laisse à peine le temps de commencer ma harangue ; permettez-moi, signora, d'en remettre la suite à un autre moment.
— Seigneur Cinthio, nous vous saurons gré de nous laisser réparer les désordres occasionnés dans nos toilettes par le voyage.
Les dames entrèrent chez elles. La compagne d'Isabelle n'était autre qu'Olivette, la camériste
favorite. Tout en débarrassant Isabelle de la cape qui Tenveloppait :
— Eh bien, dit Olivette, nous voici enfin dans rillustre ville de Florence où notre arrivée avait été, à ce qu'il paraît, annoncée par une comète, et où nous allons arracher aux Intenti le prix de la pastorale, si le seigneur Apollo nous est propice.
— Ah! Olli, répondit Isabelle, je me soucie assez peu de leurs couronnes. Il me fallait un prétexte pour venir à Florence, et je n'en ai pas trouvé d'autre que celui-là.
— Vous voulez avoir des nouvelles d'Horace Salviati^ soyez tranquille, j'aurai bientôt appris tout ce qu'on sait ici sur son compte.
— Peut-on concevoir une conduite comme la sienne ? Voilà plus d'im an qu'il partit de Lyon annonçant qu'il allait chercher son ami Faustin, et depuis lors je n'ai eu aucune révélation de l'un ni de l'autre. Décidément, OUi, ma beauté, à qui tu attribuais tant de pouvoir, commence à décliner : tu vois qu'Horace a mieux aimé satisfaire son dépit que gagner mes bonnes grâces.
— J'aime mieux supposer qu'il lui aura été impossible de retrouver ?on ami.
— C'est bien invraisemblable, s'il y a mis un peu d'ardeur; quoi qu'il en soit, il faut que je sache à quoi m'en tenir ; il faut que je fasse tout ce
qui m'est possible. Mon inquiétude ne me permet pas de repos. Je me figure sans cesse la douloureuse existence que doit mener le loyal gentilhomme à qui j'ai attiré une si longue suite d'infortunes. Et il aurait encore deux années à vivre de cette vie misérable, si Horace ne le relevait de son serment ! Non, je serais trop coupable de le souffrir. Je n'aurais pu rester paisiblement à Lyon dans cette incertitude; j'ai besoin d'être rassurée sur son sort. Ici, j'espère avoir du moins quelque nouvelle.
— Je sais combien vous êtes cruellement tourmentée par cette pensée. Mais, au milieu de tous ces tourments, croiriez-vous que je ne puis deviner au juste si c'est M. Faustin que vous aimez, ou bien votre cousin Horace. L'admiration que l'un vous inspire, l'irritation que vous nourrissez contre l'autre, laissent, je l'avoue, mon esprit fort perplexe : si j'avais à choisir pour vous, ma foi, j'hésiterais encore.
— Tu es une petite peste, Olli. Il ne saurait être question d'amour dans toute cette affaire. J'ai pour M. Faustin infiniment de reconnaissance, infiniment d'estime aussi ; et, je le dis avec franchise, je serais heureuse de l'épouser et de lui consacrer ma vie. Mais comment l'aimerais-je dans toute la force du mot? Je l'avais vu si rarement avant
sa captivité, que je ne le reconnus pas quand il revint avec Horace ; puis, dès que je Feus reconnu, il disparut de nouveau. Ses traits sont maintenant bien gravés dans ma mémoire; son caractère est le plus noble et le plus généreux qu'il y ait au monde. Mais son humeur, ses goûts, ses qualités d'esprit, je les ignore absolument, et, te le dirai-je? son air m'a paru un peu froid et sévère. Quant à mon cousin, il avait su me plaire, j'en conviens, pendant ces quelques semaines où nous nous sommes trouvés ensemble presque chaque jour. J'appréciai fort son enthousiasme pour les belles choses, pour la poésie, pour les arts. Sur bien des points nos sentiments étaient d'accord; il me semblait même qu'il comprenait la tendresse conune je la comprends. Mais il est hors de doute qu'il y avait beaucoup d'illusion de ma part. L'acte insensé qu'il a commis, l'abus qu'il a fait d'un avantage que lui avait donné la fortune, le peu de zèle qu'il a mis à réparer sa faute, ont détruit la sympathie que je ressentais pour lui, et à présent je le déteste.
— Ta, ta, ta, fit Olivette en souriant; on ne sait pas toujours bien ces choses-là soi-même.
La camériste, tout en parlant ainsi, s'occupait activement à parer sa jeune maîtresse. La conversation continua sur beaucoup d'autres sujets
qui n'auraient point le même intérêt pour nos lecteurs; nous ne resterons donc pas plus longtemps dans la compagnie des deux voyageuses.
Pendant que les jeunes dames, conduites par Cinthio, montaient rescalier et que le docteur Ficoroni , avant de franchir le seuil à son tour , se confondait en salutations et en compliments, un vieillard qui passait fit un signe de la main à Melchior Tofano.
— Bonjour, voisin Salviati, dit amicalement le magistrat.
— Pourrais-je avoir un moment d'entretien avec Cinthio ? J'aurais quelques mots à lui dire, s'il voulait bien m'accompagner jusqu'à la Loge des marchands.
— Les hôtes qui viennent de nous arriver retiennent mon fils; mais il va être libre et vous accompagnera comme vous le souhaitez.
Qnthio, appelé par son père, se présenta presque immédiatement, et accompagna le seigneur Girolamo Salviati.
— Qnthio , dit le vieillard , je suis bien malheureux : depuis huit jours qu'Horace est de retour, je le vois dans un état alarmant. Il n'y a moyen de lui rien dire : il ne m'écoute ni moi, ni sa sœur qui cherche en vain à le distraire et à le consoler. Il faut que sa captivité chez ces maudits Turcs lui ait troublé le cerveau. Vous ne savez pas, Cinthio, d'où peut venir cet abattement où nous le voyons ?
— Non-, Horace évite ses camarades et ne cherche que la solitude ; depuis son retour nous n'avons pas eu ensemble de conversation suivie.
— Imaginez qu'après avoir parcouru la France à l'aventure pendant toute une année, après avoir erré de l'ouest à l'est, du nord au sud de ce pays, sans aucune direction raisonnable, à peine revenu, languissant de tristesse, exténué de fatigue, il parle de se remettre en route; c'est pure folie! Cinthio, Horace a toujours eu beaucoup d'amitié pour vous et vous étiez son plus intime compagnon-, tâchez, je vous prie, de le dissuader de ce projet insensé. Je viens de le laisser làbas, dans le petit bois qui est derrière notre maison de plaisance ; allez lui parler, le rappeler
à la raison; découvrez au moins la cause de cette mélancolie qui Paccable. Si Torigine du mal nous était connue, nous pourrions peut-être y trouver un remède. Voilà, mon ami, le service que j'avais à vous demander.
— Je puis disposer d'une heure; je vais de ce pas, seigneur Salviati, essayer de remplir vos intentions.
Cinthio se dirigea lestement vers la maison de plaisance des Salviati, qui était située sur les bords de TArno, à un quart d'heure de marche de l'enceinte de la ville. Il entra dans le petit bois que le vieux marchand lui avait désigné.
Ce petit bois, dont Qnthio trouva la barrière ouverte, était une agréable dépendance d'une des plus riantes habitations qui fussent autour de la cité florentine. Il offrait une retraite silencieuse, pleine d'ombre et de fraîcheur. Qnthio y savait une murmurante fontaine particulièrement favorable à la rêverie. Il se dirigea de ce côté, et ne tarda pas, en effet, à apercevoir Horace livré à sa mélancolie accoutumée. En s'approchant, il l'entendit qui récitait le sonnet de Pétrarque : Aht, bella libertà.
« Ah! belle liberté, en t'éloignant, comme tu m'as fait connaître l'état où j'étais lorsque le premier trait fit la blessure dont je ne guérirai jamais !
« Je ne saurais plus écouter ceux qui ne
m'entretiennent pas de celle qui me fait mourir, et je ne remplis Tair que de son nom qui sonne si doucement.
« L'Amour ne m'attire pas autre part, mes pieds ne savent plus d'autre chemin!... (i) »
— Ah ! diavolo, dit Ginthio à part lui, je n'ai pas besoin de demander quel est le fléau qui ravage la bergerie... Je tiens le loup par les oreilles...
— Ami , reprit-il en s'adressant à Horace qui s'était retourné au bruit de ses pas, rassure-toi, je n'ai pas l'intention de t'importuner par d'autres discours que ceux qui en ce moment ont seuls le pouvoir de te plaire, et si je n'ai pas démérité de ton ancienne affection, j'espère que tu ne refuseras pas de me confier tes ennuis.
(i) Âht, bella libertà, corne tu m* hai, Partendoti da me, mostrato quale Era *1 mio stato quando *1 primo strale Fece la piaga ond' io non guarrè mai...
Ne mi lece ascoltar chi non ragiona De la mia morte, e sol del suo bel nome Vo empiendo Taere, che si dolce suona.
Amor in altra parte non mi sprona :
Ne i piè sanno altra via...
5o LES MÉPRISES.
Horace serra la main que lui tendait son compagnon.
— Ah ! fratello, je te rends grâce de ta cordialité. Je ne crois pas que, depuis le roi Ulysse, personne ait été plus accablé que moi par le destin. Je suis infortuné au delà de ce que je te puis dire, et je n'ai presque pas le droit de me plaindre. Je ne sais quelle ironie se mêle à mon désastre, et ce n'est qu'une pitié railleuse que peuvent exciter mes chagrins.
— Je t'assure qu'en te voyant si pâle et si défait, on n'a aucune envie de te railler, mon cher Horace. Mais je suis convaincu que tu t'abuses sur l'étendue de ce désastre, et que tu te crées des monstres imaginaires, comme font tous les amants.
— Promets-moi d'être discret, et je te montrerai le triste labyrinthe où je suis égaré. Tu vas juger à quel point ma situation est déplorable. Ecoute : voilà un an que je poursuis mon esclave qui est mon maître, mon prisonnier dont j'attends ma délivrance, ma victime qui est aussi mon bourreau, un muet à qui j'ai ravi et à qui je veux rendre la parole, un malheureux que j'ai condamné à la vie errante et qui m'entraîne sur ses traces, un vagabond plus triomphant que tous les princes de la terre; le rival, enfin, à qui je commande souverainement et qui, seul, a le pouvoir de me donner à celle qui me possède et qui lui appartient !
— Que diantre signifie tout cela ? dit Qnthio en souriant. Sont-ce des énigmes que tu me proposes de déchiffrer?
— Et pour comble de misère, cet être fatal est insaisissable, invisible-, il m^échappe, et, par conséquent, il me réduit au trépas.
— Je ne comprends rien à tes paroles, mon cher Horace, non plus que si tu parlais hébreu.
— En effet, ce sont des choses tellement inouïes qu^il est nécessaire d^entrer dans quelques explications, si je veux, ami Qnthio, que mon langage ne te paraisse pas extravagant. Sache que le correspondant lyonnais chez qui mon père m'envoya Tannée dernière a une nièce italienne, fille d'un citoyen d'Arezzo. Elle se nomme Isabelle, et elle est la bien nommée : bella di nome, bella di corpo e bellissima d' anima! La France possède en elle un chefd'œuvre de beauté, un assemblage de toutes les perfections. Ah! mon ami, si tu connaissais la signora Isabelle, tu avouerais que je ne suis pas comme les autres amoureux, que je n'exagère point, et que le ciel ni la nature n'ont rien produit de plus accompli.
— Corpo di Bacco! je puis bien t'en dire mon avis, puisque je lui donnais la main il n'y a qu'un moment.
Horace Salviati fit un mouvement en arrière en regardant Cinthio avec une surprise inquiète :
— Cest toi maintenant, dit-il, que je soupçonne de perdre le sens.
— Je ne te dis rien qui ,ne soit parfaitement exact : la signora Isabelle LuUe est en ce moment chez mon père.
— Isabelle à Florence! et depuis combien de temps ?
— Depuis une heure. Pierre LuUe d'Arezzo est un ami d'enfance de mon père ; il nous a envoyé sa fille, la brillante Isabelle, qui désire prendre part au grand concours académique des Intenti qui va s'ouvrir. C'est en son honneur que je prépare pour demain une fête comme la France ne doit pas lui en offrir souvent. Je t'aurais déjà entretenu de tout cela si tu n'avais pas été en proie à ton humeur sauvage.
— Elle à Florence ! répéta Horace, dont la joie illuminait les traits. Elle n'est pas venue sans songer qu'elle pourrait me rencontrer ici, ou qu'elle entendrait parler de moi... Ami Qnthio, que je t'embrasse pour une si bonne nouvelle !
Et Horace se jeta si follement dans les bras de son ami qu'il faillit le faire tomber à la renverse.
— Evviva la speran'{a ! Ami, il faut que je la voie, que je lui parle !
— Rien de plus facile; viens à la maison quand tu voudras.
— Sans doute, mais il m^est défendu de paraître à ses yeux.
— Au moyen de quelque masque, on peut éluder la défense. Nous arrangerons cela pour demain, sHl te plaît. Mais Je crains que mon père ne s'impatiente de mon absence. Je te quitte, nous nous reverrons bientôt.
— Et je m'en vais réfléchir à la conduite que je dois tenir dans ces graves circonstances; en attendant que j'aie recours à ton esprit inventif, gardemoi le secret.
Cinthio sortit du bois, et avant de reprendre le chemin de la ville, il songea qu'il avait une recommandation à faire à Flaminia, la sœur d'Horace. Il fit donc un léger détour, vint à la porte de l'habitation, la trouva ouverte et entra.
Pendant l'entretien de Cinthio et d'Horace, une scène assez curieuse se passait devant la maison des
Salviati. Cette maison avait sa façade sur la route qui conduisait à la ville. De l'autre côté de la route, l'Arno coulait derrière un rideau de saules. Flaminia, assise à une fenêtre du premier étage, était occupée à broder une gorgerette avec des fils de soie et d'or. C'était une très-séduisante et très-suave jeune fille que Flaminia Salviati : elle avait une beauté toute naïve, une physionomie à la fois vive, mutine même et ingénue ; elle était, pour employer une vieille et jolie expression, éveillée comme une matinée d'avril ; mais on devinait toujours, à travers les boutades de l'enfant espiègle, un naturel exquis. Elle était, du reste, de plusieurs années moins âgée que son frère, elle ne devait pas avoir plus de dixhuit ou dix-neuf ans. Sa figure, extrêmement fiine, n'indiquait pas davantage, et les tresses blondes de ses cheveux, entourant sa tête comme un double diadème, coifiRire juvénile, la rajeunissaient encore.
Du balcon où elle était, Flaminia découvrait une certaine étendue de la route, où l'on ne voyait d'ailleurs que de rares passants.
— Tu aimes donc mieux, Glarice, les manches à crevés que les manches tailladées ? dit-elle à une servante qui travaillait dans la chambre.
— Les manches à crevés vous vont mieux, à vous^ signora. Je le dis à mon corps défendant, car ces
crevés, avec leurs manches de dessous, me domient un ouvrage incroyable. Mais il faut que vous soyez la plus belle de nos Florentines.
— Qarice, sais-tu qui vient là-bas ? le captif français, le muet qui joue du téorbe.
— Et ce petit fripon de PiperoUo qui est si dégourdi et qui chante si bien l'italien et le français ?
— L'enfant est toujours avec lui.
— Ah! signora, il faut lui faire signe de nous jouer quelque chose.
— Certes, je n'y manquerai pas. Vraiment, Qarice, je ne puis m'en dédire, ce captif a l'air d'un prince.
— C'est peut-être un prince déguisé, dit Clarice, qui n'était pas sans avoir vu quelques-unes des tragédies ou des comédies du temps, où les personnages de ce genre pullulaient.
Quand les deux musiciens ambulants s'arrêtèrent sous sa fenêtre, Flaminia fit de la tête un petit geste d'approbation.
— Que désire entendre votre seigneurie ? s'écria, en ôtant son bonnet avec grâce, le petit virtuose PiperoUo : des stances de l'Arioste, une ballade du vieux Sacchetti, ou une chanson française? Une chanson française? très-bien, signora, ce sont celles que nous aimons le mieux à chanter...
Le captif, préludant par quelques accords.
hô LES MÉPRISE '.
interrompît le caquet de l'enfant, en même temps qu'il lui indiquait ainsi le morceau qu'il devait exécuter. PiperoUo chanta avec beaucoup de gentillesse le Blason du Souci :
J*aiine la belle violette, L'œillet et la pensée aussi ; J'aime la rose vermeillette, Mais surtout j'aime le souci.
Belle fleur, jadis amoureuse Du dieu qui nous donne le jour, Te dois-je nommer malheureuse.
Ou trop constante en ton amour >
Ce dieu qui en fleur t'a changée.
N'a point changé ta volonté ; Encor, belle fleur orangée, Sens-tu l'effet de sa beauté ?
Toujours ta face languissante A ses rayons s'épanouit ; Et quand sa lumière s'absente, Soudain la tienne se ternit.
Je t'aime, souci misérable.
Je t'aime, 'malheureuse fleur.
D'autant plus que tu m'es semblable Et en constance et en malheur.
J'aime la belle violette.
L'œillet et la pensée anssi ; J'aime la rose vermeillette.
Mais surtout j'aime le souci.
L^auditoire, c'est-à-dire Flaminia et Qarice, applaudit le jeune chanteur.
— Descendons, dit Flaminia à Ciarice; tu leur serviras des gâteaux et du vin. Je gage que le muet sait écrire, et, décidément, je veux Pinterroger.
Un moment après, Flaminia apparut sur le seuil et invita les musiciens à entrer dans les terrene stan^e, comme disent les Italiens, dans les salles du rez-de-chaussée. Piperollo y fut bien régalé par la servante Ciarice, dont il avait conquis les bonnes grâces.
— Votre courtoisie vient fort à propos, disait-il à Ciarice *, je n'ai guère mangé depuis ce miatin plus gros qu'une noix de pain; et puis toujours marcher, c'est être par trop traître à son pauvre corps. Imaginez- vous, ô déesse, que depuis le jour où nous sommes passés devant votre porte, nous avons été à Rome et à Naples. De grâce, au lieu de ces tartufoli, si vous me donniez une tartine avec des saucisses tout autour !
— Merci Dieu ! quel petit glouton ! dit Ciarice en riant.
— Et quel petit babillard ! ajouta Flaminia.
— Fleur des dames, repartit Piperollo, je suis un peu babillard sans doute, parce que, mon seigneur et maître étant muet , il faut que je parle pour deux.
Le captif s^était assis sur une escabelle; Flaminia lui versa elle-même un verre de vin d'Espagne, puis , montrant les tablettes qu'elle avait apportées :
— Si je ne craignais de vous offenser, dit-elle, je vous demanderais de me faire connaître en quelques mots les malheurs qui vous ont frappé.
Le captif prit les tablettes et y traça ces lignes empruntées de la Vita Nuova : « Mes yeux ont vu quelle compassion s'est manifestée sur votre figure quand vous observiez l'air et les habitudes que la douleur me fait prendre si souvent. Alors je me suis aperçu que vous étiez occupée du triste état de ma vie ténébreuse, et la peur me vint de laisser voir l'abaissement où je suis tombé, (i). »
Flaminia lut avec surprise ces vers du Dante cités si à propos. — En vérité, lui dit-elle, je vois qu'il n'y a dans votre esprit, non plus que dans
(i) Videro gli occhi miei quanta pietate Era apparita in la vostra figura^ Quand o guardaste gli atti e la statura Ch' io faccio pel dolor moite fiate.
Allor m' accorsi che voi pensavate La qualità délia mia vita oscura ; Sicchè mi giunse nello cor paura Di dimostrar cogli occhi mia viltate.
votre personne, rien de vulgaire. Je sais, d'après ce que Tenfant a dit à Clarice, que vous êtes Français. Quel est le pays de France où vous êtes né?
Le captif écrivit : « Je suis né sur les bords de la mer qui regardent l'Italie. »
Flaminia avait bonne envie de lui demander le nom qu'il portait; mais elle résista à la tentation.
— Y a-t-il longtemps que vous êtes privé de la parole ?
Le captif écrivit : « Depuis une année, je ne parle plus. »
— N'avez-vous aucun espoir de guérir?
Le captif écrivit : « Que Dieu ne me soit pas trop sévère! j'ai au contraire la certitude de guérir un jour. »
— Vous avez été prisonnier des Sarrasins ?
« Pendant six années j'ai été dans leurs fers. »
— Et ce sont leurs cruautés qui vous ont rendu muet?
Le captif secoua la tête avec un sourire et écrivit : « Ni le Turc ni le Maure ne sont cause du silence auquel vous me voyez condamné; mais une dame presque aussi jeune, presque aussi belle, presque aussi riche, presque aussi aimable que vous. »
— Et par quel sortilège ? dit Flaminia, non sans y mettre un peu de vivacité.
6o LES MÉPRISES.
tt Un innocent baiser qu'elle me donna me ravit tout à coup la parole. »
— Etrange histoire! dit Flaminia;et comment comptez- vous la recouvrer ?
« Si j'en crois ce qui m'a été prédit, un baiser d'une jeune fille innocente me la rendra. »
— Et qui vous a fait cette prédiction ?
« Un ermite, qui habite le Monte-Serano. »
— L'ermite du Monte-Serano !
— Oh ! signora, intervint la servante Clarice qui s'était signée en entendant prononcer ce nom, l'ermite du Monte-Serano n'a jamais menti.
— Et à moi donc, il a promis bien d'autres merveilles, dit PiperoUo qui trouvait sans doute qu'on ne s'occupait pas assez de lui : il a promis que je ferais du bruit dans le monde, et que, sans y penser, je deviendrais un personnage; mais, hélas! il ne m'a pas dit au juste quelle sorte de personnage, tant je lui apparaissais sous des formes changeantes et sous des habits divers !
Le captif s'était levé, et, par une respectueuse inclination, prenant congé de Flaminia, il se disposait à sortir, quand Cinthio parut sur le seuil, et regarda avec quelque curiosité le musicien ambulant. Celui-ci salua fort dignement le nouveau venu, et, faisant signe a [PiperoUo de le suivre, se retira.
LE MUET. 6i
—^ Comment se nomme ce majestueux bohémien? demanda Qnthio à Tenfant.
Piperollo, se grattant la tempe gauche du bout des doigts, fit semblant de chercher dans sa mémoire, puis :
— J'ai le nom de ce seigneur sur le bout de la langue; regardez si vous ne l'y verrez pas.
Et il s'esquiva avec prestesse, à la grande risée de la servante Clarice.
— Ah! seigneur Qnthio, dit-elle, si vous avez besoin d'un petit masque pour égayer votre fête, enrôlez ce bambino : il est tout plein de drôlerie.
— C'est justement de notre conversation que je venais vous parler, dit Cinthio à Flaminia. Vous savez, signora, que je compte sur vous pour en faire le principal ornement.
— 11 y aura donc, demain soir, bien grand gala?
— Je ferai de mon mieux pour que la soirée ne vous paraisse pas longue. Je vous donne un avis, c'est que vous aurez une rivale redoutable. L'étrangère à qui nous souhaitons la bienvenue n'est pas, je vous en préviens, une beauté ordinaire, et, sans vous, je craindrais fort pour l'honneur de notre cité florentine.
— Votre conversation sera donc une lice , un champ clos ...
— Un champ de bataille. Nous aurons besoin de votre aide pour défendre la cause de votre frère. Je ne vous en dis pas davantage en ce moment, signora; à demain soir!
Le lendemain soir, le gonfalonier donnait en l'honneur de la belle Lyonnaise une de ces fêtes qu'on appelait modestement des conversations , mais dans lesquelles les Florentins déployaient une incroyable magnificence. Les appartements, splendidement illuminés, étaient remplis d'une foule aux costumes éblouissants; les hommes et les femmes, rivalisant de parure, portaient ces riches et gracieux habillements tout de satin , de soie et d'or avec lesquels les grands peintres de la Renaissance ont pour ainsi dire familiarisé nos yeux. Les perles et les pierreries scintillaient sur les baudriers et à la garde des épées que portaient les honunes,
étincelaient en diadème sur le front des femmes et en triples colliers sur leurs poitrines. On allait et on venait, on se suivait, on se croisait dans le labyrinthe des salles, pendant qu'un nombreux orchestre placé à Textérieur faisait retentir ses concerts.
Dans ces fêtes, qui n'étaient pas travesties, circulaient cependant des masques, des acteurs comiques, des danseurs; une série de divertissements passaient tour à tour sous les regards de la foule et donnaient lieu à toutes sortes d'incidents et de surprises. C'est dans ces jeux que le jeune Qnthio déployait une fantaisie et une imagination remarquables; Cinthio, qui ne rêvait que ballets et comédies, faisait alors des prodiges; il se multipliait comme un général d'armée.
On était sûr qu'une fête à laquelle il prenait part ne manquerait ni d'animation] ni d'imprévu. L'attention des hôtes de Melchior Tofano n'eut, en effet, presque pas de répit, tant les intermèdes se succédèrent rapidement.
Deux célèbres comédiens de la troupe des Sempiterni, vêtus en paysans, vinrent faire, à l'improvisade, im dialogue à la manière du Padouan il Rusante, qui était à cette époque dans tout l'éclat de sa réputation. Le pessimiste Menego et l'optimiste Duozzo, légèrement avinés, s'entretinrent en dialecte rustique des petits événements du jour et obtinrent leur succès accoutumé.
Puis un rideau qui s'ouvrit laissa voir la caverne de l'indispensable nécromant. Des oiseaux de nuit, des lézards, des bêtes fantastiques entouraient la porte de l'antre. Le mystérieux personnage, armé de la baguette traditionnelle, se montra prêt à rendre ses oraclôè. Une grande orfraie, aux yeux immobiles, était à son côté et de temps en temps battait des ailes. .
— Approchez donc, signore e signori, disait le nécromant ; ne me reconnaissez-vous pas ? C'est moi qui suis le passé, le présent et l'avenir. Toutes les puissances souterraines et toutes les vertus supérieures m'obéissenf, ne perdez pas l'occasion de me consulter et de vous éclairer sur tout ce qui vous tracasse la cervelle. Avez-vous perdu quelque chose et voulez-vous que je vous dise où vous le trouverez? vous n'avez qu'à m'interroger; je vous désignerai l'endroit si clairement que vous pourrez y aller avec un bandeau sur les yeux. Est-ce l'avenir qui vous tourmente ? Voulez-vous apprendre comment réussiront vos entreprises, vos projets, vos espérances, vos amours? approchez-vous; mon miroir magique vous présentera l'image distincte de vos futures destinées. Voulez-vous revoir les êtres dont votre âme est occupée, les absents dont le sort vous inquiète ? approchez hardiment , ils viendront à ma voix, ou, s'ils sont empêchés de venir, mes dragons de l'air, de la terre ou des eaux,
en lin clin d^œil, vous en apporteront des nouvelles.
Cet appel du nécromant semblait plus spécialement s'adresser aux deux reines de la fête : Isabelle et Flaminia, qui, se donnant la main, passaient non loin de la grotte fatidique. Isabelle et Flaminia étaient dans tout Téclat de leur beauté : Flaminia en robe de satin blanc, avec manches et jupe de dessous à dessins lilas; Isabelle en robe et corsage de satin rose; celle-ci plus imposante et plus fière, celle-là ayant plus de gentillesse et de douceur.
— Voulez-vous que nous interrogions ce devin ? dit Flaminia à sa nouvelle amie. C'est pitié de le laisser s'enrouer ainsi dans la solitude.
— Volontiers, répondit Isabelle. Je vais lui demander si j'obtiendrai un prix au concours académique. Voilà une prophétie qui lui fera honneur si elle se réalise.
Isabelle et Flaminia s'avancèrent vers le nécromant, et la première le pria de lui dire si elle atteindrait le but de son voyage, et si elle serait victorieuse dans la joute poétique qui se préparait.
— Astre le plus brillant du ciel de la France, répondit le nécromant, je puis vous déclarer que le but de votre voyage sera atteint. Mais quel
est ce but ? Est-ce bien la palme littéraire ? Sachez que mon art n'est pas si frivole que je réponde à vos paroles et non à vos secrètes pensées.
Une expression d'étonnement se peignit sur la physionomie d'Isabelle.
— Puisque rien n'échappe à votre clairvoyance, vous devinez sans doute ce que je suis venue chercher en Italie.
— Prenez cette baguette, entrez dans cette grotte. Vous y verrez un miroir supporté par deux Chimères. Avec ma baguette frappez l'une et l'autre de ces Chimères, le miroir vous répondra.
Isabelle consentit à tenter l'épreuve. Prenant la baguette , elle entra seule dans la grotte ; elle aperçut le grand miroir ou plutôt la glace sans tain que le nécromant lui avait indiquée, et elle frappa les deux monstres sculptés qui en formaient les pieds. Aussitôt la personne d'Horace Salviati apparut dans le cadre, triste et le front baissé.
Isabelle ne put maîtriser entièrement son émotion. Horace plia un genou et fit le geste d'implorer sa grâce et son pardon. Revenue de sa première surprise, Isabelle se rendit compte surle-champ de l'artifice, d'autant plus facilement
qu'elle avait appris par Olivette le retour d'Horace à Florence.
— Si celui qui se montre à mes yeux, dit Isabelle, n'était pas une ombre, il serait infidèle à ses promesses, traître à son devoir, également coupable envers l'amitié et envers l'amour. Tant qu'il n'aura pas rempli les impérieuses obligations que sa conscience lui impose, il sait bien qu'il n'a droit d'attendre de moi ni un regard bienveillant ni une parole favorable. Aussi j'aime mieux me croire le jouet d'une illusion mensongère et la dupe d'un vain fantôme, que supposer qu'Horace Salviati ait pu manquer de courage ou fausser sa foi.
Isabelle, s'éloignant brusquement, sortit de la grotte; une visible pâleur avait envahi son visage. Elle rendit au nécromant sa baguette, et, accompagnée de Flaminia, elle se mêla silencieusement à la foule.
— Ah! signora, lui dit Flaminia, il ne faut pas être impitoyable pour ceux qui vous aiment avec constance. Il y a quelqu'un en cette ville qui est bien malheureux et désespéré, et c'est à cause de vous.
— Celui-là ne vous a pas révélé la véritable occasion du malheur dont il se plaint, repartit Isabelle; je vous la dirai volontiers, un jour que
nous causerons seule à seule. Mais ce n'est pas le moment de vous en faire le récit, au milieu de cette fête : voyez les féeriques spectacles qu^on nous prodigue!
En ce moment, en effet, une troupe de satyres et de vierges forestières passaient à travers le bal, dansant et formant les groupes les plus pittoresques : les satyres aux pieds de chèvre, couverts de peaux de léopard et de loup-cervier; les vierges accoutrées « à la nymphale, » le corsage de damas rouge cramoisi et la jupe de fine toile de Chypre toute battue d'or, troussées jusqu'à mi-jambe, le front enguirlandé de feuilles et de fleurs, un arc à la main et un carquois derrière l'épaule.
Sur la fin de la soirée, comme l'heure avancée allait disperser l'assemblée, une dernière masca-
rade vint couronner la fête. On vit paraître le personnage du capitan chasseur il signor Fiascône, le visage caché par un faux nez et de formidables moustaches; il était vêtu de jaune et de rouge, chausses et pourpoint à bandes rouges et jaunes, manteau rouge écarlate doublé de jaune, un immense chapeau de feutre roux surmonté de plumes de coq rouges et les bottes de cuir jaune. Il portait sur Tépaule une gigantesque arbalète qui devait dater du temps de Charlemagne. Sur les talons dUl signor Fiascone marchait un petit page chargé d^un cor de chasse presque aussi grand que lui; le jeune garçon avait une veste de bouracan bleu clair, et une culotte dont ime jambe était jaune et l'autre rouge; une énorme casquette de feutre gris couvrait sa figure mutine et rieuse. Derrière eux venaient trois chasseurs ridicules, Tun ayant une chatte en laisse, Tautre une guenon, le troisième tenant sur le poing une poule en guise d'épervier. Tous trois, munis de trompes de chasse, annoncèrent leur arrivée par une bruyante fanfare.
Quand ils furent arrivés au milieu de la plus grande salle, les trois sonneurs firent silence. Le jeune page, portant alors à ses lèvres son colossal instrument, en tira une note sourde et
étrange qui excita un éclat de rire universel. Quand l'hilarité fut un peu calmée :
— PiperoUo, mon page, dit le capitan, vat'en de ce pas avertir les dames de cette ville que demain matin je serai en équipage pour aller à la chasse du Capricorne, bête dévorante.
— Quoi! seigneur, dit Piperollo, vous vous délectez encore au plaisir de la chasse ?
— Quelquefois; mais je ne m'amuse point, comme tu peux le penser, à poursuivre des bestioles dans les buissonnets. Oh! il ferait beau voir le capitan Fiascone perdre son temps à éventrer un pauvre petit sanglier, comme fit ce poltron d'Hercule dans les bois d'Érymanthe. Non; mais l'autre jour, voulant goûter ce plaisir, je résolus d'aller à l'ébat dans les champs du ciel, et de faire un mauvais parti à la Grande Ourse et à la Petite Ourse, si je pouvais les rencontrer.
— Les champs du ciel sont, à coup sûr, de très-beaux lieux pour se promener; mais l'accès n'en est pas permis à tout le monde.
— Il est vrai; mais sache comment je m'y suis pris. Je me pourvus d'une échelle de soie de longueur suffisante, avec son crochet de fer attaché au bout, dans la Jfbrme de celles que les galants jettent aux balcons de leurs dames. Je la lançai vigoureusement dans l'espace, et elle
demeura accrochée à la lune; je grimpai alors, et de là je m^en allai aisément par les détours de la Voie lactée. Mais sais-tu ce qui m^advint?
— Comment le saurai-je, si vous ne le racontez, n'ayant pu vous accompagner, à cause que îe n'ai point les jambes assez longues?
— Quand je fus parvenu à la porte de TEmpyrée, je trouvai le gardien de cette porte, Janus, avec ses deux visages, dont l'un regarde le ciel et l'autre regarde la terre. Quand il me vît, il me voulut repousser, sous je ne sais quel prétexte ridicule. Que fit alors le capitan Fiascone? Que fit-il?
— Je présume que vous cherchâtes une autre entrée.
— O pécore! tfurfanieï Saisi de colère chaude et bouillante, je donnai à ce Janus un si grand soufflet que je lui fis tourner la tête sur ses épaules, de sorte que la face qui auparavant regardait le ciel regarde la terre à présent, et que celle qui regardait la terre regarde le ciel; ce qui apportera de notables changements dans la conduite des choses divines et humaines. Le laissant pleurer, je me mis à piétonner dans la forêt des étoiles fixes. Arrivé à la huitième sphère, je débusquai la Grande Ourse et la Petite Ourse, et le s tuai l'une et l'autre, ce qui serait
un acte de remarque pour tout autre que pour moi. Ayant donc contenté mon désir, je descendis par la même échelle et rentrai chez moi tranquillement. Mais demain je veux prendre ma course d'un autre côté, et pénétrer dans le canton des étoiles errantes : je me propose de rapporter la peau de ce vilain Capricorne qui me déplaît. Piperollo , va le dire aux dames que le succès de l'aventure peut intéresser, mais dis-le avec une langue de bronze et une voix de métal, comme il convient au serviteur de l'incomparable capitan il signer Fiascone.
Le page fit entendre de nouveau le son baroque de son instrument, qui provoqua un nouvel accès de fou rire dans l'assemblée. Puis la mascarade reprit sa marche, et, avec une dernière fanfare des trois chasseurs, s'éloigna et disparut.
Au moment où le jeune page venait de franchir la porte au delà de laquelle les hôtes n'étaient plus admis, une main, une jolie main se posa sur l'épaule de l'enfant :
— Où donc est ton maître , Piperollo ? demanda Flaminia, qui s'enveloppait dans sa mante pour le départ.
— Mon maître , c'est un drôle de maître, dit Piperollo encore tout à son rôle ; il est si occupé des astres et des planètes, qu'il a oublié
de me donner des bas neufs, comme il l^avait promis.
— Je ne te parle pas du capitan, petit masque; je te parle du captif muet. J'espère que tu ne Pas pas abandonné.
— Fleur des dames , excusez-moi , je ne vous avais pas reconnue. Oh ! non, certes, je n^ai pas abandonné mon vrai maître, celui qui est comme mon père; il n'y a aucun risque que je fasse rien sans son consentement. Mais il m'a pennis de servir de page au capitan; j'irai le rejoindre tout à l'heure.
— Où donc cela?
— A deux pas d'ici , sous le porche du couvent de San Onofrio , où il dort sans doute.
— Pourquoi ne lui a-t-on pas donné l'hospitalité dans cette maison?
— O signora, ce serait contre son vœu, il n'aurait pas accepté,
— Conduis-moi près de lui, je veux la lui proposer moi-même.
Et la jeune fille sortit sur les pas de PiperoUo.
Horace Salviati errait dans le jardin, l'âme remplie d'amertume , et agitant de sombres résolutions. Il aperçut sa sœur Flaminia qui gagnait la rue, conduite par le petit garçon. — Où vat-elle ainsi? se ditril avec étonnement.
Et il la suivit, se glissant le long des murailles.
Flaminia arriva bientôt, de son pas léger, au porche du couvent. Là, sur le banc qui était ménagé autour de Phémicycle, le captif, à demi étendu, enveloppé dans un manteau de serge rayée, sommeillait, la tête appuyée contre sa besace. Les saints de pierre, debout dans leurs niches étagées du haut en bas de la voûte, semblaient veiller sur son repos. La lune, de ses plus vifs rayons, éclairait la physionomie mâle du dormeur. Flaminia s'approcha de lui, et, le voyant ainsi assoupi, une idée singulière traversa l'esprit de la jeune fille.
— S'il était vrai!.... dit-elle. L'ermite du Monte-Serano n'a jamais menti !
Se penchant avec la légèreté coquette d'un oiseau, elle effleura de ses lèvres vermeilles les lèvres du dormeur, puis se rejeta brusquemçnt en arrière, effrayée elle-même de l'étrangeté de son action.
— Maudite soit l'effrontée qui déshonore notre maison ! s'écria Horace ; et , mettant l'épée à la main, il ajouta : — Mort au misérable qui ne craint pas de jouer un pareil jeu avec les Salviati!
Cette voix réveilla le mendiant , qui fut aussitôt debout. Horace reconnut les traits de Faustin
et recula en frémissant; puis, laissant tomber son arme, il saisit dans ses mains les mains de son ami :
— Est-ce donc vous que je retrouve? repritil avec des larmes dans les yeux; est-ce vous que je revois après tant d'inutiles recherches? Pardonnez-moi, Faustin, l'engagement que je vous ai imposé et dont j'aurais voulu vous délier depuis longtemps.
— Ainsi , dit Faustin , vous me faites grâce des deux années de servitude qui me restaient à accomplir? Je puis librement retourner en France?
— Il parle! s'écria Flaminia. Dieu et la Madone soient loués l
— Un gran mîracolo! murmura Piperollo en s'agenouillant sur les dalles du portique.
— Faustin, reprit Horace avec un accent de profonde tristesse, vous n'avez pas besoin de vous en retourner en France; la signora Isabelle est ici. Flaminia, ma sœur, veuillez la prier de venir tout de suite.
Flaminia se dirigea à la hâte vers la maison du gonfalonier.
— Cette jeune dame est votre sœur? demanda Faustin.
— O maître ! dit Piperollo , c'est un ange du ciel. En vous donnant un baiser pendant votre sommeil, elle vous a rendu la parole.
— Au fait, dit Horace, dans quelle action incompréhensible ai-je tout à Pheure surpris Flaminia ?
En ce moment, Isabelle et Flaminia accoururent.
Isabelle, fléchissant un genou devant Faustin, lui dit :
— Vous qui avez tant souffert à cause de moi , ne gardez pas de ressentiment contre votre servante et dictez-lui vos commandements.
— O signora Isabelle, dit Flaminia, ne sacrifiez pas mon frère Horace; si vous saviez combien il vous aime et combien il a été malheureux ! Ne le rebutez pas , ne le dédaignez pas pour votre mari, vous lui donneriez la mort!
Faustin regardait Flaminia avec une expression d'attendrissement profond.
— Signora Isabelle , dit-il à celle-ci en la relevant par la main, si vous voulez bien me conférer quelque autorité sur vous, je vous ferai connaître mon désir et ma volonté : je vous donne pour femme à Horace Salviati, qui vous aime et que vous aimez.
— Ami, dit Horace, comment ferais-je pour n'être pas vaincu par ta générosité et ton grand cœur ? Écoute : tout me porte à croire que ma sœur Flaminia a su te deviner à travers ton déguisement, a su deviner le plus noble des gentilshommes sous les haillons du captif. Eh bien, si
tu aâ aperçu en elle quelque mérite , je te supplie de tourner les yeux vers elle et de me faire Thon- ' neur de devenir mon beau-frère. Flaminia, j'en suis sûr, ne me contredira pas.
. Flaminia baissa sa jolie tête toute confuse , sans que son attitude fît pourtant prévoir une résistance bien opiniâtre.
— Ella vèramente un angeV del Paradisol murmura dans son coin Piperollo, dont Tenthousiasme ne fléchissait pas.
— Qui pourra jamais exprimer, dit Faustin, tout ce que j'ai trouvé chez la signora Flaminia de compassion délicate , de gracieuse bonté ? Dire que je n'en ai pas été touché jusqu'au fond de l'âme et que son souvenir s'efiacera jamais de ma mémoire, ce serait mentir. Mais je suis pauvre , mon nom est oublié : il faut que je lui rende son ancien lustre avant d'accepter le bonheur qui m'est offert.
— Monsieur de Balagnier, dit Isabelle, sachez que, tel que vous êtes, une reme devrait être fière de vous. D'ailleurs, en recevant la main de la sœur d'Horace, vous ne faites que vous prêter à une transaction , à un échange où , permettez-moi de vous le dire, continua-t-elle en souriant, vous ne gagnez pas, car je suis fille unique, et mon père est bien aussi riche que le seigneur Salviati. J'étais à vous, vous me cédez
à votre ami; Horace ne peut plus accepter si vous refusez une compensation ; et pour moi , je vous le déclare formellement, Je retire mon consen* tement, si vous ne donnez le vôtre ; je vous imite, si vous donnez Texemple de la révolte; je cesse d'obéir, si vous n'obéissez à Horace, car nous sommes tenus par les mêmes lois. Il ne faut pas non plus, seigneur Faustin, usurper un trop beau rôle ; nous ne nous laisserons pas écraser par vous, et la France n'humiliera pas l'Italie.
— Vous le voyez, dit Faustin à Flaminia, c'est vous qui êtes immolée ; consentirez-vous à me suivre dans ma patrie et à partager les hasards de ma destinée?
— Mon frère sera heureux, répondit la jeune fille ; et moi je ne me croirais pas à plaindre, quelque orageuse que dût être cette destinée.
— Mais moi, dit Piperollo qu'on paraissait oublier, que vais-je donc devenir?
Qnthio, dans son costume de capitan, moins le faux nez et les moustaches, survenait en ce moment :
— Rassure-toi, mon page, dit-^il à Piperollo, je ferai de toi un comédien dont on parlera dans l'Italie, Ohimè / ajouta-t-il en s'adressant à toute la compagnie, que faites-vous sous le porche de ce couvent ? Est-ce une conjuration contre
TEtat ? Faut-il que j'appelle les sbires ? Allons , déserteurs, rentrez tous au logis!
— O Cinthio ! dit joyeusement Horace, un double mariage finit la fête : voilà une surprise que tu n'as pas préparée !
AM^«^«^AAMAnAAMAA4M
Il y avait sept années que le Rosso (maître Roux, comme disaient les Français) était venu en France, avec toute une légion d'artistes italiens appelés par le roi François P% pour agrandir et décorer le château de Fontainebleau, et, par suite,
initier la nation française aux arts de P Italie.
Le Rosso, nonuné surintendant des bâtiments royaux, avait sous lui, en première ligne, Lorenzo Naldini, sculpteur et architecte, qui était, comme le Rosso, élève de Michel- Ange; puis d'autres sculpteurs, peintres, stucateurs et ornemanistes. Parmi les peintres, on distinguait des artistes de mérite et dont les noms n'étaient déjà plus obscurs : Luca Penni, Domenico del Barbiere, Bartolommeo Miniati, Francesco Caccianemici, etc. Ces artistes, avec leurs élèves et leurs praticiens, formaient à Fontainebleau une véritable colonie. Ils avaient leurs ateliers dans le château, mais ils étaient logés dans la ville. Une rue presque exclusivement habitée par eux avait reçu des bourgeois le nom de rue des Fantasques, à cause des mascarades, qui étaient à cette époque le goût dominant des Italiens. Jeunes pour la plupart, touchant de grosses pensions, ils menaient, sous le ciel hospitalier de la France, une existence assez joyeuse. Parmi eux figuraient un certain nombre d'artistes français, qui vivaient en bon accord avec les étrangers et qui s'attachaient, au delà même de ce qui eût été désirable, à les prendre pour modèles.
Le sculpteur-architecte Lorenzo Naldini et le peintre Bartolommeo Miniati, par leur âge et leur
caractère, étaient comptés parmi les plus sages et discrètes personnes de la colonie. Ils étaient tous deux Florentins. Naldini avait un fils nommé Fabio, et Miniati une fille nommée Gelia. Celia était la reine de beauté de la colonie italienne, l'ornement de l'académie des Esuli, que les artistes de Fontainebleau avaient fondée. En ce temps-là, partout où un certain nombre d'Italiens se trouvaient réunis, la première chose qu'ils fesaient, c'était d'établir une académie. Il était d'usage que chaque académicien ou académicienne adoptât un surnom. La fille de Miniati s'appelait la Desiosa (la Désireuse) et signait, suivant la formule accoutumée : Celia academica Esule detta la Desiosa,
Les personnes qui étaient le plus avant (dans sa familiarité avaient cru qu'elle avait adopté ce surnom pour signifier que l'objet de ses désirs était absent et qu'elle soupirait après le moment de le revoir. Mais les événements allaient dérouter complètement leurs conjectures.
Depuis plus de trois ans et demi, Fabio Naldini avait quitté la France. Il était allé à Venise travailler sous la direction du Sansovino, ami particulier de son père. Lorenzo Naldini avait eu sans doute d'excellentes raisons d'envoyer son fils étudier auprès de ce maître et se retremper
86 LKS MÉPRISES.
à la source natale/ Il ne semble pas toutef<Ms que la question d^apprentissage artistique eût seule influé sur cette détermination. Lorenzo, en confiant son fils au Sansovino, fit, en effet, parvenir à ce dernier une lettre secrète dans laquelle il le priait de retenir Fabio à Venise par tous les expédients que les circonstances lui fourniraient, et de Tempêcher de revenir en France jusqu'à ce qu'il donnât lui-même avis de le laisser partir* L'absence de Fabio se prolongeait bien au delà des prévisions qu'il avait manifestées en prenant congé de ses amis. Son père ne parlait plus de lui, ne communiquait à personne les nouvelles qu'il pouvait recevoir de son fils, comme s'il eût souhaité que le souvenir du jeune sculpteur s'effaçât parmi ses anciens camarades. Lorenzo avait une certaine supériorité de réputation et de fortune sur Bartolommeo Miniati. De plus, il plaçait le ciseau et l'équerre bien audessus du pinceau, suivant les idées qui étaient en faveur chez les disciples de Michel-Ange. Lorenzo Naldini s'était aperçu que l'amitié qui existait entre son fils Fabio et Celia Miniati se transformait en amour à mesure qu'ils avançaient en âge. Quoiqu'il entretînt de cordiales relations avec le peintre, son compatriote et son ami, il n'avait pas l'intention de consentir à une union
<]ue son orgueil jugeait inégale. Autant donc pour écarter le danger qu'il voyait poindre que pour permettre à Fabio de compléter son éducation dans un des plus célèbres ateliers de Tltalie, il prit le parti d'envoyer son fils à Venise.
Entre Fabio et Celia Tamour avait devancé les prudentes précautions de Lorenzo. Les deux jeunes gens s'étaient déjà avoué leur tendresse mutuelle lorsque le départ de Fabio fut résolu. Avant la séparation , ils échangèrent bien des serments. Fabio jura à Celia qu'il abrégerait son absence autant que possible et- reviendrait au plus tôt réclamer sa foi et sa main. Il fixa à l'expiration de la troisième année le terme le plus éloigné qu'il assignât à son retour : s'il n'avait pas reparu dans ce délai, Celia pourrait le considérer comme traître et parjure et serait libre de disposer de son coeur. Ni l'un ni l'autre n'admettaient la pensée d'une si lâche infidélité, et si des larmes accompagnèrent leurs adieux, ils n'en ressentaient pas moins au fond de leur âme une inébranlable confiance.
Le temps s'écoula d'abord sans trop de lenteur pour Celia, qui n'était nullement une nature mélancolique. Puis elle commença à s'étonner et à se plaindre de ne pas recevoir de nouvelles de Fabio; Lorenzo Naldini était, bien plus que Fabîo,
coupable de ce silence; il abusait de ce que son fils n^avait aucun soupçon de son mauvais vouloir; on sait, en outre, qu'à cette époque il ne pouvait y avoir, entre Fontainebleau et Venise, que de très-rares communications. L'inquiétude, la tristesse de Celia augmentèrent à mesure qu'approcha le terme fatal. Pendant les derniers jours, elle s'imaginait à chaque instant apercevoir, entendre Fabio, mais son attente était toujours trompée. La dernière heure de la troisième année sonna à la chapelle de Saint-Saturnin, sans que le jeune sculpteur eût donné aucun signe d'existence. Cette heure signifiait à Celia l'oubli, l'abandon. On était aux premiers jours du printemps. Celia, cruellement agitée, sortit avec sa nourrice Fiorina ou Florine, dont elle avait fait la confidente de ses peines; elle s'avança jusqu'au bord de la forêt toute proche de sa maison, comme pour jeter un coup d'œil interrogateur aux nombreux sentiers qui s'ouvraient dans toutes les directions. Les arbres n'avaient pas encore de feuilles-, l'unique verdure était toujours celle des sapins et des mélèzes, dont les massifs sombres s'allongeaient audessus des roches grises. Le paysage était firoid et morne comme un paysage du Nord pendant la saison morte. Cette brume, ce ciel inclément serraient le cœur de l'enfant du Midi, qui songeait
aux doux climats qui lui retenaient, qui lui ravissaient ce qu'elle avait de plus cher.
— Eh bien! Florine, il n'y a plus à en douter, n'est-ce pas? je suis délaissée.
— Les hommes tous ensemble ne valent pas une baïoque, répondit la nourrice. Du temps où je )ouais sur le théâtre siennois, j'avais un rôle où je foudroyais les perfides dans une imprécation superbe : O cuor di tigre! anima d'inferno!
bocca omicida!... Je ne me souviens plus de cette tirade ; sans cela, ce serait vraiment l'occasion de la réciter ici.
— Qui eût dit cela de Fabio, et quelle confiance avoir désormais dans les serments d'amour ?
— Je l'avoue, je n'aurais jamais cru le seigneur Fabio capable de se conduire ainsi; et j'en suis tout à fait fâchée pour son honneur.
— Vois-tu, nourrice, Venise, ses splendeurs, ses fêtes, ses merveilleuses beautés l'auront enivré et séduit. Comment, au milieu de ce monde éblouissant, aurait-il conservé la mémoire de la pauvre exilée ? Je n'ai pas lieu d'être surprise du changement qui s'est fait en lui. Je n'avais pas réfléchi à tout cela. Il n'était guère possible qu'il en advînt autrement.
— Je suis, moi, grandement étonnée, au contraire. Fabio Naldini était sincère, généreux, plein
de cœur; et il vous aimait! comme Bertolin luimême ne m'aime pas.
— L'ambition lui sera venue, en voyant la haute fortune où il pourrait atteindre ; il aura craint de s'embarrasser de moi comme d'un fardeau.
— Non, non, ces suppositions ne me contentent point-, et cet incroyable silence, comment l'expliquer?
— Fabio n'avait aucun moyen plus simple, plus facile, plus décisif de se dégager de ses promesses. En pareil cas, le silence coûte moins que la franchise.
— Non, non, non. Il y a là-dessous quelque chose qui n'est pas naturel, et que je voudrais éclaîrcir.
— Va, tout est bien éclairci, nourrice, et Je n'ai plus d'espoir. Il ne me reste qu'à m'ensevelir au fond d'un couvent.
— Eh bien, et moi, que ferai-je ?
— Tu feras comme moi, si tu veux.
— Moi, le Lesbino de la troupe des Intronati, m'ensevelir au fond d'un couvent ! non, non, non. Dites-moi, madonna JigUuola , pouvez-vous disposer, à l'insu de votre père, d'une somme d'argent un peu forte ?
— Oui, j'ai de belles économies et d'assez riches joyaux dans ma cassette. Pourquoi me fais-tu cette demande ?
— Je ne sais, je médite quelque plan de campagne dont je vous ferai part lorsque j'aurai tout arrangé dans mon esprit.
— Ce serait peine perdue. J'aime mieux appeler ma fierté à mon aide, et essayer de haïr celui qui me dédaigne.
Quoi qu'il eût pu résulter des projets de Florine, la nourrice n'eut pas le temps de les mettre à exécution. Quinze jours après l'entretien que nous venons de rapporter, elle fut, un matin, trouvée morte dans sa chambre. Ce trépas subit causa d'autant plus d'étonnement que Florine était jeune encore et avait joui toujours d'une, santé inaltérable. Le médecin constata le décès, sans pouvoir en déterminer la cause. La défunte fut portée en terre, au grand regret de tous ceux qui l'avaient connue, car c'était à la fois une fille honnête, allègre et entendue. Sa maîtresse perdait en elle une compagne plutôt qu'une servante. Dans sa jeunesse, Florine avait eu une existence assez agitée; elle avait joué la comédie avec succès, comme elle vient, elle -même de nous l'apprendre; elle avait rempli dans une troupe célèbre, les rôles de Lesbino ou les travestis. Elle renonça à cette profession pour se marier; puis, ayant perdu son mari, elle devint la nourrice de Celia, s'attacha à cette enfant, et demeura auprès
d^elle. Malgré ces divers changements de fortune, elle n'avait pas beaucoup plus de trente-cinq ans lorsque la mort l'enleva. Elle fut surtout pleurée par Bertolin , le fattore, intendant ou principal serviteur de Bartolommeo Miniati. Bertolin, homme mûr, n'avait pas résisté aux charmes de l'ex-comica, et il avait l'espoir fondé, si elle eût vécu, de lui faire accepter un nouvel époux quand leur jeune maîtresse se marierait. La mort brisait tous ces projets.
Celia Miniati se remit peu à peu du double coup qui l'avait frappée. A l'âge qu'elle avait, les chagrins n'ont pas le pouvoir de maîtriser longtemps une âme; quelques mois écoulés adoucirent ses chagrins. A la fin de l'été, elle se trouva même si réconciliée avec la vie, si rattachée au monde, qu'elle ne se montra pas indifférente aux hommages que lui rendit un gentilhomme romain récemment arrivé en France, le chevalier Fabrizio délia Rocca. L'opulent et élégant Fabrizio s'était présenté avec des lettres d'introduction signées par les plus hauts personnages que Bartolommeo Miniati connût en Italie. Quoiqu'il eût fixé sa résidence à Paris, il rendait de fréquentes visites aux artistes ses compatriotes. Il s'éprit promptement de la belle Celia, il lui fit ouvertement sa cour, et ne parut pas lui déplaire. Enfin, il demanda au peintre la main de
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sa fille, et, Celîa manifestant des sentiments favorables, cette demande fut bien accueillie. G)mment aurait-on pu refuser un si brillant seigneur, qui réunissait tous les dons de la naissance et de la fortune ? Six moià après cette soirée où la Desiosa parlait de s'ensevelir au fond d'un couvent , elle était fiancée, dans toutes les règles, au chevalier Fabrizio délia Rocca. Cette rapide conquête émerveilla beaucoup de monde, car Celia avait jusqu'alors repoussé tous les assauts tentés contre son cœur. On en conclut que le chevalier Fabrizio était de la race des Césars.
La surprise fut grande surtout chez les personnes qui étaient dans le secret de l'ancien amour de Celia. Il y avait au moins deux personnes instruites, en tout ou en partie, de ce qui s'était passé : Bertolin et le père de Fabio.
Les sentiments de ces deux personnages, en présence d'un événement si inattendu, furent très-différents. Bertolin, qui restait attaché au jeune sculpteur, essaya, à plusieurs reprises, de réveiller le souvenir de l'absent-, à chaque fois, sa maîtresse lui ferma impérieusement la bouche dès les premières paroles; il fut réduit au silence. Quant à Lorenzo Naldini, Fabrizio délia Rocca n'avait point de plus déclaré partisan. Lorenzo ne tarissait pas dans les louanges dont il comblait le
gentilhomme romain. Il allait jusqu'à regretter de n'avoir pas une fille pour disputer ce gendre aux Miniati. Et lorsque les fiançailles furent célébrées, ce fut lui qui adressa les plus chaleureuses félicitations à son vieux camarade Bartolommeo.
La cérémonie du mariage devait avoir lieu un mois après celle des fiançailles. Mais un nouveau délai de quinze jours fut sollicité par Fabriâo à qui il restait quelques lettres à recevoir et quelques affaires à régler. Le jour des noces fut fixé définitivement à l'expiration de cette quinzaine. Les artistes italiens préparèrent pour cette journée leurs letes accoutumées. Ils saisissaient avec empressement les occasions de divertissement qui se présentaient à eux : il y avait, dans les jeux propres à leur nation, une saveur qui devenait plus piquante sur la terre étrangère.
Ils y mirent cette fois d'autant plus de zèle que le peintre Bartolommeo venait de remporter un grand succès artistique. Il venait d'achever les fresques de la salle du Pavillon dont la décoration picturale lui avait été confiée. Ces fresques, représentant quelques pages de la vie d'Alexandre le Grand, étaient unanimement admirées. Le surintendant leur donnait de grandes louanges, et il avait déjà annoncé à Miniati que Son Altesse Madame la Dauphine en avait témoigné ouvertement
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son entière satisfaction. Une telle approbation de la part de Catherine de Médicis était une victoire pour la colonie italienne.
Le jour des noces arriva enfin. On était à la fin de Tautomne. Un personnage vêtu bizarrement sortait des ateliers de la Cour des Fontaines à une heure matinale, et, longeant la lisière de la forêt, se dirigeait vers la maison des Miniati. C'était un gros garçon, affublé d'un pourpoint rouge cramoisi, les manches et les chausses jaunes rayées de rouge. Un ceinturon de cuir jaune serrait son ventre rebondi. Il avait au nez, sur le front, sur ses larges joues, des plaques d'un rouge visiblement artificiel. Un feutre blanchâtre, très-haut et finissant en pointe, lui servait de coiffure. Quiconque eût été familiarisé avec les costumes ou les types de la mascarade italienne eût du premier coup d'œil
reconnu dans ce personnage le valet du capitan, le grand Afifamato. De sa véritable personne, l'individu avait nom Taddeo; il était ce que nous appellerions aujourd'hui le rapin d'un des plus jeunes peintres de la colonie, Francesco Caccianemici. Son maître et lui s'étaient chargés des rôles comiques du capiiano parabolano et de son valet glouton, car il n'y avait point de fêtes alors pour des Italiens sans ces masques traditionnels. Ils devaient être les héros d'un divertissement qu'on préparait pour finir la journée.
Taddeo s'en allait, méditant peut-être ses lazzis, lorsqu'un inconnu se montra à demi hors du taillis, et le salua d'un — Homme de bien. Dieu te gard' !
— Oh! oh! fit Taddeo, voici quelqu'un qui n'est pas de ce pays.
L'inconnu était enveloppé dans un grand manteau qui lui couvrait plus qu'à demi le visage ; son chapeau aux larges bords était en outre baissé sur ses yeux, de sorte qu'il n'était pas possible de distinguer sa physionomie. 11 reprit : — Qui es-tu, homme de peu de cervelle?
— Eh ! eh ! fit Taddeo ! il semble pourtant qu'il ait entendu parler de moi.
Puis, s'adressant à son interlocuteur : — Vous savez bien qui je suis, si, comme votre langage l'indique, vous avez vu le jour sur les bords de
l'Arno OU de la Brenta; je suis le grand Affamato, né à Pise, dans la tour de la Faim, et connu plus ou moins par tout Tunivers.
— Ah ! je te reconnais à présent : tu es Taddeo Yimbrattamuri (le gâte-murailles), ennemi de la fatigue et des soucis, grand courtisan du
yar niente et du sommeil, aimant les bons morceaux et buvant du meilleur.
— Qui en boirait volontiers, oui; mais qui en boit, negatur.
— Te voilà de bonne heure dans ce galant costume.
— Quand on est AfiFamato, on Test dès Taube du jour. Mon redouté maître, le capitaine Bellorofonte [Caccianemici, est également en train de s'équiper, et vous ne tarderez pas à le voir paraître. Il ne faut pas qu'on puisse nous accuser de laisser, lui sa vaillance, moi mon appétit, s'alanguir dans les bras de Morphée.
— Où vas-tu de ce pas?
— Je vais à la maison des Miniati, si cela peut vous être agréable, curieux ami dont j'ignore le nom et n'aperçois pas le visage,
— Je suis un ami, en vérité. Voudrais-tu , Taddeo mio, me rendre un service ? Ce serait de prier Bertolin de venir seul me parler en cet endroit.
— Parler à qui ?
— A un voyageur.
— Soit, Je m'acquitterai de ce message mystérieux, car je suis courtois de ma nature, surtout quand il n'en coûte point de peines.
— Je t'en serai fort obligé.
Le voyageur rentra dans le taillis, pendant que Taddeo continuait paisiblement sa route. L'Affamato entra bientôt dans la cour de la maison habitée par Bartolommeo Miniati.
Bertolin, Itfattore, faisait., du haut du perron, une harangue aux garçons de la noce, sonneurs de trompe et choristes, qu'il avait rassemblés pour leur expliquer leurs devoirs.
— Mes amis, leur disait-il, j'espère que vous saurez tous vous élever à la hauteur de vos fonctions ! Les sonneurs de trompe tâcheront de sonner en mesure, et ils auront les mains propres^ si faire se peut. Les chanteurs ne hurleront point à la française. Vous, jeunes gens, qui accompagnerez l'époux, pénétrez-vous bien de l'importance de votre rôle. Que nul étonnement, tristesse ni raillerie ne se montre sur vos figures ! Ayez le regard agréable, posé, délibéré même, mais ni vague, ni égaré, ni louche, autant du moins que la nature vous permet de l'avoir autrement. Ayez le front serein, les lèvres souriantes,
non d'effronterie, mais de noble candeur et de naïve satisfaction. Faites bien attention que votre bouche, non plus que vos yeux, ne s'ouvre démesurément pour trop fixement regarder. Ne vous grattez point où il vous démange, au moins pendant la cérémonie. Ne vous mouchez pas sur la manche de vos pourpoints neufs, afin de les conserver propres pendant cette journée ; demain, vous en ferez ce qui vous conviendra. N'éternuez pas avec affectation, et ne faites pas la cigogne par derrière : ce serait le fait d'hommes sans jugement et sans respect. J'espère également, mes amis, que la fin de ce grand jour vous trouvera tous debout. Si toutefois quelqu'un n'avait su se contenir dans les bornes de la modération, il serait prié de se détourner en quelque lieu à part. Je n'ai pas besoin d'adresser de recommandations spéciales à ceux d'entre vous qui doivent participer aux triomphes du capitan et de l'Aflfamato : ceux-là sont obligés, plus encore que les autres, de ne se mettre point dans l'incapacité de se tenir sur leurs jambes -, il n'est fait d'exception qu'en faveur de l'ivrogne Silène, qui peut agir à sa guise. N'oublions pas que nous avons pour spectateurs un peuple inculte et barbare, et efforçons-nous de faire honneur à l'Italie !
— Vîva Vltalia ! crièrent les comparses émus par cet éloquent discours.
loo LES MÉPRISES.
— Bonjour, Taddeo TAfiFamato, dit Bertolin qui était descendu de sa tribune. A la bonne heure! te voilà sous les armes.
Taddeo tira Bertolin un peu à Técart. — Il y a là-bas un voyageur qui demande à vous parler sur-le-champ.
— Qui est ce voyageur?
— Je ne sais. Mais il est Italien et il me connaît parfaitement. Il vous attend au premier carrefour de la forêt. Voilà mon ambassade accomplie.
— Qui cela peut-il être ? se demandait Bertolin, devenu aussitôt songeur et inquiet. Si c'était !... Mes amis, reprit-il, je crois qu'il est temps de vous rendre chez le seigneur Fabrizio. Allons, mettez-vous en route.
— En avant! ajouta TAflamato, partez en bon ordre. Voici le moment d'entonner le premier couplet de l'invitation aile Noue.
La bande se mit en effet en chemin, en commençant la chanson populaire :
Da piani e da valli,
Monti e colline,
Belle vicine,
Venite a'balli.
Liete e festose
Spargete rose, Cinte intorno d*un guarnello Di bucato bianco e bello !
LE MARI IMAGINAIRE. loi
Pendant qu^ils s^éloignaient, Bertolin gagna d^un pas hâtif la forêt. A peine en avait-il franchi les premiers buissons qu^il se trouva en présence du voyageur; celui-ci, s^étant assuré qu'il n'y avait personne à Tentour, venait à sa rencontre, le visage découvert. Bertolin donna aussitôt toutes les marques d'une vive émotion.
— Grands dieux! c'est vous, seigneur Fabio!
s'écria-t-il en levant les mains au ciel, vous qu'on a si longtemps attendu en vain, et qui arrivez dans un tel jour!
— Ah ! Bertolin, toi aussi tu m'as abandonné !
— Moi vous abandonner, seigneur! Non; j'ai toujours plaidé votre cause; toujours j'ai soutenu que si vous ne reveniez point, ce n'était pas votre faute.
— Merci, Bertolin, dit Fabio se jetant au cou du fat tore; merci pour avoir pris la défense d'un infortuné! Ainsi, tout ce que j'ai appris en arrivant dans ce pays est bien vrai? Celia est déjà fiancée, et son mariage a lieu aujourd'hui même ?
Bertolin répondit par un signe de tête afiirmatif.
— Elle y a consenti! reprit Fabio.
— Je ne puis dire le contraire : aucune contrainte n'a été exercée sur sa volonté. Vous savez que mon maître n'est pas homme à tyranniser sa fille.
— Elle est dans son droit; c^est moi qui ai manqué à ma parole. Elle a pu se croire libre. Cependant je n'aurais jamais cru que Celia mit un tel empressement à profiter de cette liberté.
— Pardonnez-moi, seigneur Fabio, si mes paroles ont un air de reproche; mais comment se fait-il que vous ayez violé un pacte si sacré ? Vous deviez l'observer d'autant plus fidèlement que votre père possède quelques avantages sur mon maître, et qu'il les fait sonner aussi haut qu'il peut. Je comprends bien le dépit de la signora Celia; si elle était plus riche ou seulement aussi riche que vous, elle vous eût excusé sans doute. Mais elle a dû se croire négligée, dédaignée. Votre oubli était une offense, et je ne doute pas qu'elle en ait été profondément irritée.
— Tu es fou, Bertolin ; jamais Celia n'a pu se mettre de telles idées dans l'esprit. Elle sait bien quel prix inestimable j'attachais à son amour; elle sait que la possession de son cœur était ma plus haute ambition. Ou bien, alors, à quoi ont servi nos années de fraternel accord et de confiante tendresse, puisque mes sentiments ont pu être si étrangement méconnus, si incroyablement dénaturés? En vérité, Bertolin, on a peine à s'imaginer que les tristes effets de la séparation et de l'absence puissent aller jusque-là!
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— Votre père, lorsqu'il a ordonné cette séparation, savait, lui, parfaitement où il voulait en venir, je vous le garantis.
— Quels desseins vas-tu aussi prêter à mon père? Mon père ne savait rien. D'ailleurs, c'est sur son avis même que j'ai quitté Venise. C'est lui qui a mandé au Sansovino de me permettre de partir. Il est vrai que je me disposais de mon côté à passer par -dessus tous les obstacles et à me mettre en route. Plût au ciel que j'eusse pris plus tôt cette résolution!
— A quelle époque cet avis du seigneur Lorenzo est-il parvenu à votre maître ?
— Il y a environ un mois. Depuis lors j'ai voyagé jour et nuit.
— C'est bien cela. Votre père a écrit au Sansovino peu de temps avant les fiançailles. Il était alors assuré que tout serait conclu et terminé quand vous arriveriez ici. Ne nous redoutant plus, il a permis de rompre votre chaîne. Dans tout cela le seigneur Naldini a obéi aux suggestions de son orgueil. Il s'estime infiniment au-dessus de nous; il s'en fait acéroire. Quand on peint à fresque comme Bartholommeo Miniati, on est l'égal de tous les architectes et sculpteurs de l'univers ; moi Bertolin, je ne crains pas de vous le déclarer à vous-même.
— Ne te fâche pas, bon Bertolin-, mais, encore une fois, je ne puis me persuader que tes accusations soient fondées.
— Elles le sont, vous dis-je; et la preuve, c'est que c'était aussi l'opinion de Florine.
— Hélas! entre toutes les nouvelles funestes qui m'ont assailli à mon retour, j'ai appris la mort de cette vaillante Florine. Quels coups du sort ! Vois-tu, Bertolin, je suis sûr que si Florine avait continué de vivre, Celia ne m'aurait pas trahi comme elle a fait.
— C'est bien possible, seigneur Fabio. Vous avez perdu en elle un auxiliaire dévoué. Je n'ai pas besoin de vous dire combien pour moi la perte a été cruelle. Je la ressens maintenant aussi vivement que le premier jour, et je reconnais qu'elle est irréparable : ce sera le dernier projet de mariage que j'aurai formé, aucun, par le décret du ciel, n'ayant jamais réussi. Mais, pour en revenir au point où nous étions, Florine avait percé à jour les intentions secrètes de votre père en vous envoyant en Italie; elle m'avait presque annoncé d'avance ce qui arriverait; et la pauvre Florine, quand elle se mêlait de prophétiser, ne se trompait guère.
— Maudit sois-tu, toi et ta Florine, pour avoir inquiété par ces chimères l'esprit de Celia! Et
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quand ces intentions auraient réellement existé, que nous importait à nous ? Pourquoi m'en rendre responsable ? N'étais-je pas aussi éloigné que possible de partager ces sentiments ? M'est-il jamais venu à l'esprit que j'avais une supériorité quelconque sur Celia, et ne lui ai-je pas toujours rendu bien humblement grâce de l'amitié et de la douceur qu'elle me témoignait ? Qui d'entre vous a jamais pu mettre en doute que je ne fusse fier de la préférence qu'elle m'accordait alors, et que je n'eusse été glorieux d'obtenir sa main ?
— Sans doute, seigneur, sans doute...
— Je l'avoue, Bertolin, je me crus peut-être un peu trop assuré de sa foi; mais je me persuadais aussi qu'elle était entièrement assurée de la mienne. Voilà mon tort. Hélas! cette confiance reçoit un cruel démenti. Voilà que Celia est presque l'épouse d'un autre! Mais il est impossible que cela se passe ainsi. Non! il faut que je lui parle. Bertolin, fais en sorte que je puisse avoir tout de suite une entrevue avec Celia. Va, je t'en prie, va lui demander de vouloir bien m'entendre.
— A quoi cela servirait-il, seigneur Fabio? Il n'est plus temps de revenir sur ce qui est fait. Celia porte au doigt l'anneau du gentilhomme romain; elle est liée à lui par des nœuds qu'il n'est pas
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permis de briser. Vous ne pourriez que troubler son âme et lui rendre son devoir pénible. Écoutez, entendez-vous ? voici le marié qui arrive.
On entendit, en ce moment, une fanfare suivie d'un nouveau couplet de la chanson italienne :
E voi, vangatori,
Voi che sarchiate,
Voi che potate,
Lavoratori,
Lasciate V opre!
Ognun si*sciopre, Lasci '1 campo, lasci i buoi, Per ballar con esso noi !
— Non, je le jure, qu'il n'en ira pas ainsi, continua Fabio. Je ne me laisserai pas enlever Gelia sans résistance. Cet inconnu ne jouira pas de son triomphe; je saurai bien y mettre obstacle. Bertolin, si tu ne viens à mon aide, quelque grand malheur signalera cette journée!
— Que voulez-rvous que je fasse, seigneur Fabio? répondit Bertolin avec anxiété. Comment ma maîtresse pourrait-elle disposer d'un seul instant dans un jour comme celui-ci? Comment y aurait-il moyen de la trouver seule? Ah! si du moins la pauvre Florine vivait encore!
— Mon bon Bertolin, au nom de ta Florine, en souvenir de son amitié pour moi, fais ce que je te
demande, ce qui peut seul me sauver. Comme tu le reconnais toi-même, Florine, si elle vivait, n'hésiterait pas à me seconder et à me permettre de me disculper aux yeux de Celia. Tu ne me seras pas plus contraire que ta chère Florine ne Teùt été certainement, n'est-il pas vrai ?
— Je veux bien essayer, seigneur Fabio, je ferai tout mon possible. Demeurez derrière ces rochers, ne vous laissez pas voir. Il ne dépendra pas de moi que vous ne soyez satisfait, quoi qu'il en advienne.
— Je t'en serai éternellement obligé, Bertolin. Va vite et ne tarde pas à venir me tirer d'angoisse.
Bertolin regagna à la hâte la maison des Miniati; il y arriva à temps pour assister à la conclusion ordinaire de la scène du capitan et de l'époux, scène qui faisait alors partie presque intégrante du cérémonial; invariable dans ses traits essentiels, cette
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scène était perpétuellement renouvelée par l'inspiration capricieuse, par la libre fantaisie des personnages qui y figuraient. C'était à qui y déploierait plus de bizarrerie et d'extravagance.
Devançant de quelques instants le cortège du marié, on avait vu entrer dans la cour le capitan Bellorofonte Gaccianemici, suivi de son valet PAffamato. Le peintre qui faisait ce personnage était un des capitans les plus distingués que l'on connût alors; il acquit, du reste, une telle réputation dans ce rôle, que son nom véritable a été oublié, et que son nom d'emprunt, Gaccianemici, s'ajoutant à son prénom Francesco, a été seul conservé par l'histoire.
Il avait tout à fait le physique de l'emploi : il était d'une très-haute taille et d'une maigreur extraordinaire. Ses longs membres secs semblaient se casser à chaque mouvement; sa physionomie rappelait celle d^un chat en colère. Il était vêtu d'un pourpoint à bandes rouges et jaunes, les chausses de même. Un petit manteau écarlate flottait sur ses épaules, et était relevé par une rapière gigantesque. Un chapeau de feutre roux surmonté d'une profusion de plumes de coq couvrait sa tête. Il s'avançait à pas comptés, le corps rejeté en arrière. Le gros Taddeo le suivait, pareil à une masse roulante, et présentait aussi parfaitement que possible
le contraste recherché dans cette association comique. Le valet s'était muni d'une petite guitare à l'espagnole.
— Affamato, dit le capitan, fais-moi le plaisir, je te prie, de donner une petite sérénade à ma maîtresse, afin de l'avertir de ma présence.
L' Affamato s'avança au pied du balcon en faisant des mines ridicules-, il tira quelques accords de son instrument, puis se mit à chanter d'une voix de stentor :
O diva mia, vieni alla ûnestra E mostrami quel viso angelicato.
Porta al tuo Taddeo una minestra Overo un pezzo di porco salato (i).
— Fi! interrompit le capitan, fi! ta chanson est trop vile !
— Mais, seigneur, le viso angelicato est pour vous et la minestra est pour moi. Si vous me laissez mourir de faim, n'est-il pas juste que la dame de vos pensées prenne au moins quelque soin de votre serviteur ?
(1) « o ma déesse, viens à la fenêtre et montre-moi ce visage angélique. Porte à ton Taddeo une soupe ou bien une tranche de porc salé. »
— Paix! te dis-je; tes beuglements ont eu du moins pour effet d^amener à son balcon ma belle Amazone, ma vaillante Camille, ma superbe Penthésilée.
Puis, s^approchant à son tour du balcon :
— Ciel où toutes mes espérances s'acheminent, dit-il, premier mobile où toutes mes volontés se dirigent, sphère où tous mes pensers résident, me voici avec mon tribut ordinaire d'hommages et de révérences; recevez mes devoirs respectueux et Taugure d'une belle journée,
Celia Miniati était apparue, entourée de quelques compagnes, dans le cadre fleuri de la fenêtre. Celia, toute fraîche, souriante et parée, se baissa vers le capitan, et lui répondit :
— Je me réjouis d'être ciel, premier mobile et sphère; mais, seigneur étranger, qui êtes- vous?
— Qui je suis? qui est le capitaine Bellorofonte Caccianemici, prince de l'ordre de chevalerie, dompteur et dominateur de l'univers, proche parent de la Mort, ami très-étroit du Destin? Qui je suis ? Je suis la foudre et le tremblement de terre.
— Oh! alors, écartez-vous de la maison, je vous prie.
— Rassurez-vous, ma déesse et ma reine, je ne suis formidable qu'à mes ennemis ; et avec les
dames, au contraire, je suis tout amabilité et toute douceur. Ces yeux ont la double vertu d'épouvanter et de charmer; ils donnent la mort, et ils donnent Tamour.
— Qu'ils prennent garde surtout de commettre quelque erreur ! Que venez- vous demander ici ?
— Je viens vous épouser, comme cela a été écrit de toute éternité dans les registres de la destinée,
— Vous arrivez trop tard, capitaine. J'attends celui avec qui j'ai échangé déjà l'anneau des fiao' cailles.
— Feu et sang! Et qui serait assez hardi, assez téméraire, assez privé de jugement pour oser vous disputer à moi? Je jure, par la puissance de ce bras, par la vertu de cette épée, de le réduire en atomes imperceptibles. Ah! pourquoi n'est-il ici, afin que je puisse exhaler le Vésuve, l'Etna, le Mont-Gibel, que je sens gronder en moi! Tu ne saurais, ô ciel, me faire un plus grand plaisir que de le faire comparaître ici : serait-ce sous la forme du grand diable d'enfer, eût-il à chaque poil du corps une armée de guerriers, chaque guerrier fiit-îl enfermé dans une ville, chaque ville fût-elle entourée de douze forteresses, chaque forteresse fût-elle garnie d'une puissante artillerie! Moi, joyeux et intrépide, j'irai à sa rencontre.
m LES MÉPRISES.
en dansant, en me jouant avec allégresse; et, d'un seul cri, je ferai descendre le monstre dans les profondeurs de Tabîme!
Pendant que le capitan Bellorofonte, du haut du perron où il était monté, lançait cet effroyable défi, le cortège du marié, annoncé par des chants et des fanfares, entrait dans la cour. Au milieu de la troupe marchait le chevalier Fabrizio délia Rocca. Ce seigneur n'avait rien absolument du monstre hyperbolique que venait d'évoquer le capitàn : c'était un gracieux jeune homme, vêtu avec splendeur; il portait le pourpoint et le jupon de toile d'or, la trousse de satin rouge-cerise, les nœuds et les rubans de même. Au cou, aux manches, à la poitrine, ruisselaient de riches dentelles; un chapeau gris galonné d'argent et garni de plumes blanches et bleu de ciel était posé coquettement sur ses cheveux noirs. Il marchait d'un pas leste et délibéré, la main sur la garde d'une fine épée au fourreau blanc. Survenant à point pour entendre les dernières phrases de la provocation du capitan, il s'avança vers lui, et, le saluant :
— Capitaine, dit-il, le ciel te fait la faveur que tu lui réclames : c'est moi qui ai dessein de |t'enlèver la belle Celia. Venge-toi si tu peux : ffle voici prêt à répondre à tes coups.
Le capitan, s^adressant à son valet qui se tenait au bas des degrés :
— AiBFamato, prends cet enfant par le collet, et jette-le si haut dans les airs qu'il ne retombe point d'ici à la consomnfiation des siècles.
— Seigneur patron , veuillez m'excuser, répliqua rAffamato. Je n'ai rien mis encore sous ma dent ce matin ; et quand je suis à jeun, je suis si faible que mes jambes ont peine à me soutenir. Voyez,
toute chaleur naturelle m'a presque abandonné.
— Allons, capitaine, reprit Fabrizio, allons, le temps presse, tirez cette épée valeureuse.
— Affamato, ce jeune gaillard me plaît. Il a du feu, de l'audace. Les hommes de courage deviennent rares de jour en jour. Je veux ménager celui-ci.
— Non, point de défaite; en garde ! en garde ! reprit Fabrizio.
— J'ai compris , seigneur chevalier , votre intention généreuse. Vous avez vu que mon courroux était près de me suffoquer , et vous avez voulu, non sans grand péril, lui ouvrir une issue. Je vous sais gré de votre courtoisie-, me voici redevenu maître de moi-même. Ne craignez plus l'explosion du volcan.
— Vous renoncez donc à vos prétentions à la mm de ma fiancée ?
— Je ne suis pas un ingrat ; toujours je rends service pour service. J'entends que la signora Celia soit vôtre, et je prétends, en outre, vous donner comme cadeau de noces une couronne royale, à votre choix, celle qui vous sera le plus agréable, vous n'avez qu'à parler,
— C'est trop, capitaine.
— C'est ainsi que sont les grands cœurs. Je me propose de célébrer, à l'occasion de votre mariage, un superbe tournoi. Je ferai venir toute la chevalerie de Constantinople, toute celle de Perse et de Nubie. Je ne crains qu'une chose, c'est que la tendre Celia n'ait pas la force de supporter la perte qu'elle fait •, puissiez-vous, mon ami, parvevenir à la consoler !
— Rassurez- vous , dit Fabrizio, la voici qui vient. Voyez : son visage ne dénote pas une affliction si profonde.
En ce moment la porte s'ouvrait. Celia Miniati, à la tête de ses compagnes, se montra radieuse sur le perron, que le capitan avait abandonné. Elle tendit sa main à Fabrizio, qui y appliqua ses lèvres et qui, gardant cette main dans la sienne, entra au logis, suivi de la plus grande partie de la noce.
Bertolin était venu à temps, avons-nous dit, pour assister à cette réception de l'époux. Il avait observé sa jeune maîtresse avec attention. Il l'avait
vue sourire gaiement; aucune ombre ne paraissait voiler ce sourire; rien, dans cette physionomie toute charmante, ne laissait deviner un souci, un regret. Lui, qui savait combien Gelia avait aimé Fabio, ne pouvait comprendre cette parfaite sérénité d^âme, et, à son tour, faisait d^assez sévères réflexions sur l'inconstance du cœur féminin. Il entra au logis parmi la foule des conviés. Il épiait une occasion de s'acquitter de la promesse qu'il venait de faire à Fabio Naldini; mais comment serait accueilli un pareil message ? Celia ne manquerait certainement pas de le repousser avec indignation. Il éprouvait un embarras extrême. Tournant avec hésitation autour des jeunes époux, il regardait l'un et l'autre, attendant que Fabrizio vînt à s'éloigner. Dans cette situation difficile, le souvenir de Florine se raviva dans son esprit; il songea avec des regrets plus amers à la défunte. Son trouble se mêla d'attendrissement, des larmes lui vinrent aux yeux.
Son attitude, ses gestes singuliers n'échappèrent pas à Celia, qui, sous le prétexte de quelque recommandation à faire anfattore, quitta le groupe formé autour d'elle et alla trouver Bertolin.
— Qu'as-tu donc, Bertolino ? lui demanda-t-elle amicalement.
— Je n'ai rien, absolument rien, signora. C'est
la pauvre Florine qui me revient en mémoire. Je ne sais pourquoi tout me la rappelle aujourd'hui, tout me fait sentir plus vivement le malheur que j'ai eu de la perdre. Tenez, je pleure malgré moi.
— Cest bien, cela, Bertolin, c'est bien : le cœur qui a aimé véritablement ne doit jamais oublier.
— Ah! signora, le conseil est bon sans doute, mais tel le donne et ne le suit pas.
— Qu'est-ce à dire ^ Est-ce un blâme que tu m'adresses ?
— Non; Dieu me garde de vous attrister pendant cette journée! Et pourtam il est bien vrai que ce jour ne serait pas venu si vous n'aviez invoqué le secours de l'oubli.
— En effet, mais je me trouvais dans une situation bien différente*, moi, j'avais la preuve qu'on ne m'avait pas aimée ou au moins qu'on ne m'aimait plus.
— De ceci vous n'êtes point parfaitement sure, signora.
— On ne pouvait me le témoigner plus clairement qu'on ne l'a fait en ne revenant pas, à ce qu'il me semble.
— Il a pu survenir telle chose, telle chose. • .
— Tu vas me répéter encore ce que tu m'as dit trop souvent?
— Non, mais il pourrait vous le dire lui-même, il est ici.
— Fabio!
— Il désire vous voir, vous parler un instant. . . Celia devint pâle comme une morte, et, s'éva-
nouissant, elle glissa sur le tapis. Tout le monde s'empressa autour d'elle; les femmes l'emportèrent dans sa chambre pour lui donner des soins.
Fabrizio, qui paraissait tout observer d'un œil vigilant, s'approcha de Bertolin :
— C'est toi, lui dit-il, qui es cause de cet accident. . — Moi! répondit Bertolin non sans laisser paraître un grand trouble; comment pouvez-vous le croire? Comment voulez-vous ?. . .
— Qu'as-tu dit à la signora Celia ?
— Ce que j'ai dit? Je n'ai rien dit, sinon que la saison est belle et que le brouillard s'est levé.
— Je te soupçonne de te mêler de vilaines affaires. J'ai le droit de savoir la nouvelle qui a produit un effet si violent sur ma fiancée; j'exige que tu m'en fasses part.
— Mon Dieu! illustrissime seigneur, ce n'est I pas, je vous assure, ce que vous pensez.
— Qu'est-ce que je pense ?
— Vous vous imaginez sans doute. . . Non, c'est Florine, c'est la pauvre Florine qui est cause de tout cdiçi.
ii8 LES MÉPRISES.
— Eh bien, est-elle revenue au monde, ta Florinc?
— Hélas ! elle est allée au pays d'où Ton ne revient pas ! , . .
— Qui donc est revenu ?
— Qui ? mais personne, balbutia Bertolin que ce pressant interrogatoire achevait de décontenancer.
— Tu es un coquin, je te devine; tu es un de ces serviteurs pervers qui font marché de corrompre les mariages. Je te dénoncerai à qui de droit, et tes jours finiront en Pair, je t'en avertis.
— Mais, illustrissime. . .
— On en a pendu qui étaient moins coupables que toi, te dis-je. Prends garde, je te surveille,
Bertolin courba la tête sous ces menaces, car il ne se sentait pas tout à fait innocent.
Cependant la fête nuptiale était interrompue. Bientôt la jeunesse rassemblée dans les salles
basses de la maison apprit avec satisfaction que répousée avait repris ses sens et que son indisposition ne présentait aucun caractère de gravité. Elle avait besoin de quelques moments de repos, et tout faisait présumer qu'ensuite les cérémonies pourraient suivre leur cours.
C'était en de telles circonstances que des personnages comme ceux du capitan et de TAfTamato étaient précieux. S'ils n'eussent été là, ce temps d'attente aurait paru d'une longueur insupportable et aurait engendré la froideur et l'ennui, qui peut-être se fussent difficilement dissipés. Leur présence remplit ce vide imprévu. Ils improvisèrent un intermède qui tint toute la compagnie en belle humeur.
— L'accident qui vient d'avoir lieu, dit le capitan avec conviction, n'était que trop aisé à prévoir. Il faut bien avouer, Affamato, que ma générosité m'oblige parfois à être inhumain.
— Quelle que soit la cause de cet accident, répondit l'Afifamato, j'en pressens les atroces conséquences : il retardera inévitablement le banquet. Malheur à moi ! Tout ce qui me restait de chair se consume, et je suis en danger de périr d'inanition.
— Veux-tu que je te maintienne en vie par le seul récit de mes prouesses?
— Mon patron, le moindre pâté de volailles truffé serait bien autrement efficace.
— Te rappelles-tu mon combat contre ces fanfarons de dieux et de demi-dieux qui voulaient me contraindre, moi, le capitaine Bellorofonte Gaccianemici, à leur rendre hommage? Je m'étais, ce jour-là, armé à la fantasque : j'avais pris la tour de Babel pour cuirasse et le mont Taurus pour morion. J'avais pour arbalète Parc-en-ciel , le labyrinthe de Crète pour carquois, et toutes les pyramides d'Egypte pour flèches et viretons. Je montai sur le sommet du mont Olympe dans la ferme intention de rompre et de fracasser l'un et l'autre pôle. Arrivé à la cime, je me mis donc à arbalétrer le firmament, tant que je le trouai comme un crible. Planètes et étoiles commencèrent alors à tomber. Jupiter, monarque des dieux, voyant un tel débris, cria aux armes, et il eût fallu voir accourir clopin dopant tous les dieux pauvrement armés à la bourguignonne! Je n'attendis pas cependant que toute l'armée fût mise en ordre et rangée en bataille pour me livrer assaut; je tirai une arbalétrade et lançai la grande pyramide droit dans le visage de Jupiter. Jupiter, saisissant à l'instant la même p3n:amide et la transformant en foudre, me le lança sur la tête. Mais moi, reprenant le foudre avec la main
LE MARI IMAGINAIRE. i a i
gauche, Je le relançai derechef au ciel; et derrière lui je bondis, d'un saut j'escaladai la voûte éthérée, et je fis prisonnier le gouverneur des mondes en lui disant : Tu ne seras plus nommé Nature, Providence ou Destin, comme t'appelait la sotte troupe des mortels!
— Le capitaine s'imagine sans doute, reprit l'Affamato en haussant les épaules, que je me repais de semblables balivernes. Quelle honte! moi le père des cuisines, le roi des gourmets, l'empereur des parasites, moi dont le ventre capace a englouti tant de mets succulents, succomber par faute de nourriture en un jour de noces! Padrone mio, serait-ce un effet de votre vaillance de me conquérir une aile de poulet pour m'aider à patienter ?
— Insolent faquin ! pourquoi faut-il que ta bassesse m'empêche de tirer vengeance d'une si injurieuse proposition ?
— Quelle vengeance plus cruelle pouvez -vous prendre de moi que de me laisser à jeun ?
— Nourris-toi, comme moi, du seul amour de la gloire, du seul désir d'étonner l'univers!
— Grand merci ! mes entrailles réclament une nourriture plus substantielle. Tel que ce Tantale qui endure la famine pendant que des objets délicieux sont exposés à ses regards, je connais dans ses moindres détails le grand festin qui nous est
préparé, et je désespère de pouvoir atteindre jusque-là ! Voulez-vous que je vous en conte tout k menu? j'en suis fort exactement informé. Ecoutez bien. La table sera couverte de quatre nappes fines, blanches et parfumées, parce qu'il y aura trois régals successifs, le premier gras, le second maigre, le troisième gras encore. Chacun de ces régals sera composé de deux services de buffet et de trois services de cuisine. Le premier service de buffet consistera en confitures, pignons sucrés, tasses de crème, tranches de jambon cuites au vin, pâtisseries et friandises. Dans les premiers services de cuisine viendront les pâtés de riz de chevreau, les perdreaux rôtis, paonneaux de même, tourtes feuilletées aux riz de veau battus, ortolans, poulets d'Inde, têtes de chevreau sans os couvertes de blanc manger, faisans en cartes, pâtés de pis de vache et autres divers; puis, filets de chevreuil, râbles de lièvre, viandes bouillies et rôties, avec le second service de buffet. On enlèvera ensuite la première nappe, et, sur la deuxième, on servira le régal maigre. Premier service de buffet : choses confites, bonbons, massepains, citrons de moyenne saveur arrangés dans du sucre, etc. Les trois services de cuisine comprendront les grosses lamproies, thons, barbues, carpes marinées, têtes d'esturgeon, pâtés de truite et de poissons divers. Au
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second service de buffet, tourtes aux moules et aux huîtres, ccrevisses, homards, truffes étuvées à rhuile vierge, et autres plats rares et précieux. La deuxième nappe retirée, nouveaux services de buffet et de cuisine en gras, que je n^ai pas le courage d'énumcrer. Enfin sur la quatrième nappe sera servi le dessert, dont la seule idée me donne un voluptueux frisson. Grands dieux! faudra-t-il rendre rame avant de voir cette table de promission!
— Vilain ! il s'échappe de ton entretien comme des fumées de marmite. Crois-tu donc que des préoccupations si grossières soient jamais capables de souiller la pureté de mon cerveau ?
En cet instant, Bertolin traversait la salle précipitamment.
— A Taide! au meurtre! cria TAfiFamato en courant après lui. Où te sauves-tu ainsi, 6 majordome infidèle, en nous abandonnant comme des naufragés sur un roc aride ?
— Laisse-moi, Taddeo, laisse-moi, j'ai hâte.
— Mes amis, reprit PAfiFamato, je vous dénonce lefattore; il a des conférences avec Pennemi, pour afEeuner la place.
— Selon toutes les lois de la guerre, prononça le capitan, c'est un crime que la corde seule peut expier.
Bertolin, poursuivi par ces clameurs, disparut
de toute la vitesse de ses jambes. II se dirigea, non sans se retourner souvent pour s'assurer qu'on ne le suivait pas, vers Pendroit où il savait qu'était Fabio Naldini. Il trouva le jeime homme qui se dévorait d'impatience et accusait déjà \t f aitore de l'avoir leurré et trahi. Il le mit en quelques mots au courant de ce qu'il avait feit.
— Pour moi, ajouta Bertolin d'un air de détresse, je me demande si je dois rentrer au logis. Le chevalier Fabrizio a conçu des soupçons, et je pressens qu'une fâcheuse disgrâce est suspendue sur ma tête, pour être entré dans vos intérêts plus activement sans doute que je n'aurais dû.
— Rassure-toi, je couperai la gorge à ce Fabrizio.
— Et je serai considéré comme votre complice, car Taddeo est un bavard qui déjà commence à se donner carrière à nos dépens. Je ne sais vraiment où tout cela nous conduira. Vous feriez bien, croyez-moi, de renoncer à vos desseins.
— C'est là toute l'assistance que tu m'apportes, Bertolin! Ne comprends-tu pas que tout va bien, au contraire ? L'émotion qui a saisi Celia n'est-elle pas la preuve que je ne suis pas oublié?
— C'est la crainte, peut-être.
— C'est l'amour qui se réveille! Bertolin, je te
LE MARI IMAGINAIRE. i25
jure, que si tu ne me procures pas l^entrevue dont ysl absolument besoin, je vais de ce pas chez les Miniati, j'entre dans la maison à visage découvert, je dis à voix haute tout ce que j'ai sur le cœur, j'implore Celia, je défie Fabrizio, et je cause \ine telle confusion, que les noces, je t'en réponds, seront en complète déroute.
— Allons, le sort en est jeté! Puisqu'il est impossible de vous faire entendre la voix de la raison, je suis obligé d'exécuter ma promesse. La signora Celia, revenue de son évanouissement, est descendue seule au jardin pour respirer l'air libre et se calmer. Vous connaissez la petite porte du jardin; en voici la clef, et qu'un dieu vous accompagne !
— Voilà donc ce qu'il fallait dire tout de suite, pécore de Bertolin ! Mille grâces te soient rendues, mio Bertolino d'oro! Je te serai reconnaissant toute ma vie!
Fabio, agitant la clef comme un trophée, courait déjà vers la ruelle qui lui était désignée. Il ouvrit la petite porte et pénétra dans le jardin. Il ne tarda pas à apercevoir, à travers les ombrages, la Desidiosa assise sur un banc, au bord d'une source. Elle avait encore le visage un peu pâle et paraissait absorbée dans ses pensées. La vue de sa maîtresse toucha profondément le cœur du
Jeune homme et lui fit sentir avec plus de force les torts qu'il avait eus. Il alla se précipiter aux pieds de Celia.
— C'est un coupable qui vient implorer son pardon, lui dit-il. O chère âme que j'ai attristée, que j'ai offensée, soyez clémente! Que n'aurais-je pas dû braver, que n'aurais-je pas dû souffrir, plutôt que d'être un seul instant indigne de votre affection ? Combien ai-je été insensé et ingrat, si je pèse ma faute au prix du trésor que je possédais !
Celia s'était levée; l'air froid et les traits rigides, elle lui répondit :
— Ah! c'est vous, seigneur Fabio; je ne comptais plus vous revoir; je supposais que l'Italie vous retenait dans ses délices, et que vous n'auriez garde de revenir sous le ciel brumeux de la France.
— C'est Venise qui n'avait qu'un ciel obscur. Mes regards se tournaient vers la France pour y chercher la lumière. L'orient n'est-il pas pour moi du côté de l'horizon où votre beauté rayonne? Celia, laissez-moi vous contempler après de si longues ténèbres. Vraiment, vous êtes plus belle encore qu'au temps où je vous ai quittée, et je sens que je vous aime mille fois davantage.
— Ce langage a lieu de me surprendre, seigneur Fabio; il n'est plus de saison entre nous.
Les engagements que nous avions formés autrefois sont rompus. Ces liens ne sauraient se rejeter et se reprendre tour à tour. J'ai dû croire que vous aviez abjuré votre foi, et je n'avais plus à vous garder la mienne.
— Vous auriez pu croire que je renonçais à vous! Celia, je suis sûr du contraire; vous me connaissez assez pour savoir que c'était impossible. Vous n'ignorez pas que votre tendresse est toute ma vie, et que du jour où je la perdrais, ce serait fait de moi, je n'existerais plus. Bien loin que l'absence diminuât mon amour, je vous jure, Celia, que chaque jour venait l'accroître et me faisait aspirer plus ardemment au bonheur de vous revoir.
— Oh! menteur, comment osez-vous me parler ainsi? Ce feuillage d'automne ne vous avertit donc point que j'ai éprouvé ce que valent vos serments ?
— Celia, je vous ai dit déjà que j'étais coupable. Je ne veux pas essayer de me justifier; mais j'ai pourtant quelques excuses à faire valoir. Veuillez m'entendre. Le sort a conspiré contre moi, et peut-être aussi, à ce que je commence à soupçonner, mon maître le Sansovino. Le Sansovino m'avait confié la partie la plus importante des ornements des Procuratie nove de la place
ia8 LES MÉPRISES.
Saint-Marc. La construction fiit terminée moins vite qu'on ne le supposait d'abord; mais à force de travail je rattrapai le temps perdu. Malheureusement, des contre-temps de tout genre vinrent ensuite à la traverse. Des mesures mal prises par le Sansovino m'obligèrent à recommencer plusieurs bas-reliefs. Enfin, il y a six mois, comme, malgré tout, j'allais finir, un échafaudage qui s'écroula, renversa ou mutila quelques-unes de mes statues, qu'il me fallut réparer. Le Sansovino me supplia de ne pas laisser mon œuvre imparfaite, la comblant d'éloges et m'assurant que j'étais seul capable de restaurer ce que j'avais si bien exécuté. Je tenais à conserver ma part intacte dans ce magnifique monument qui traver- ! sera les âges. Vous, fille d'artiste, vous comprendrez
j cela, quoique je m'en repente à présent, et que
: j'eusse dû vous sacrifier cette vaine gloire.
! — Vous deviez au moins me faire connaître
i les circonstances qui empêchaient votre retour.
— Je croyais avoir tout achevé dans trois mois; six mois m'ont suflBi à peine. Ah! Celia, si vous saviez avec quelle rage je maniais le ciseau à mesure que les jours succédaient aux jours, et com- ; bien de fois je fus sur le point de déserter mon
poste et de prendre la fiiite à l'insu de mon maître ! Je ne résistai à cette tentation qu'en me
fiant en vous, en votre bonté, en votre tendresse. Je m'assurai que votre cœur me pardonnerait généreusement. Je ne m'imaginai pas que ce retard changerait tellement ma Gelia que je la retrouverais parée du voile nuptial pour un autre!
— Je vous ai cru changé vous-même, seigneur Fabio, et je me suis résolue à imiter votre inconstance. J'ai accepté librement un époux-, il n'est plus temps de me dédire. Vous aurez souci de mon honneur, vous ne m'exposerez pas à un scandale; vous respecterez ce que la destinée a voulu.
— Non, Celia, n'espérez pas cela. Cet hymen impie et sacrilège ne s'accomplira pas, moi vivant. On ne vous enlèvera à moi qu'après m'avoir arraché la vie.
— On vient... De grâce, qu'on ne vous voie pas ! Fabio, si vous pensez avoir à expier votre manque de parole et si vous voulez me prouver que vous m'aimez encore, vous m'obéirez. Retirez-vous derrière ces charmilles, ne vous montrez pas.
Fabio s'inclina, et avec une docilité douloureuse, se retira derrière les buissons qui lui étaient indiqués. Le chevalier Fabrizio entrait dans le jardin, Celia se hâta d'aller à sa rencontre. Le gentilhomme aborda sa fiancée avec sa galanterie
i3o LES MÉPRISES.
ordinaire, puis ils se promenèrent pendant quelques instants l'un à côté de Pautre, s'entretenant avec vivacité. Ils se tenaient trop loin de Tendroit où était Fabio pour que celui-ci pût entendre ce qu'ils disaient. Mais ce qui ne pouvait lui échapper, c'était le parfait accord, l'entente confidentielle et intime qui régnait entre eux ; c'était Tair de joie réciproque dont ils se parlaient. Fabio avait peine à contenir sa fureur; il eût voulu fondre l'épée à la main sur ce rival triomphant et vider sur-le-champ sa querelle avec lui. La présence de Celia lui imposait seule assez pour le faire rester en place.
Soudain un grand bruit s'entendit du côté de la maison. L'essaim des compagnes de Celia accourut dans le jardin et entoura la jeune fille. — Signora, disaient-elles toutes ensemble, signora, on annonce l'arrivée de Son Altesse madame la Dauphine; elle apporte à votre père le brevet de peintre du roi. Serez-vous en état de paraître? Gomment vous trouvez- vous ?
— Je vous rends grâces pour les bonnes nouvelles que vous m'apportez, répondit Celia. Je vais bien, mes amies ; je suis prête à continuer la cérémonie. Venez m'aider, s'il vous plaît, à vérifier si quelque désordre ne s'est pas produit dasis ma toilette. Salut, seigneur Fabrizio, dit-elle en
LE MARI IMAGINAIRE. i3i
saluant son fiancé et en lui faisant un signe dUntelligence.
Gelia rentra au logis avec toutes ses compagnes. Le chevalier Fabrizio demeura seul dans le jardin, et, se retournant du côté où Fabio était caché, il dit à voix haute : — A nous deux maintenant, Fabio Naldini!
La Dauphine, Catherine de Médicis, était pour les artistes italiens ses compatriotes plus qu'une patronne; une madone ne serait presque pas trop dire; elle en était adorée. Catherine avait alors vingt ans à peine; il y avait six années qu'elle était femme du prince Henri. Elle était dans toute la fleur de cette beauté qu'elle garda jusqu'à la fin de ses jours, et que Brantôme a louée avec enthousiasme : elle avait riche taille, blanche carnation, visage noble et gracieux. Elle avait
i3î LES MÉPRISES.
aussi cette gaie humeur que Brantôme ne loue pas moins; elle aimait à chasser, à tirer Tarbalète, à faire de grandes traites à cheval, au risque de se rompre la jambe ou de se casser la tête, comme il lui arriva, tellement qu'il fallut la trépaner. Elle s'amusait et riait de grand cœur aux bons mots, aux bons contes, aux mascarades, aux jeux de !{annt et de pantalons. Elle savait être joviale et majestueuse, familière et imposante, libre et irréprochable à la fois. Elle se faisait chérir de tout le monde, du roi François, dé son mari, de ses rivales même, par une douceur et une bienveillance inaltérable. Que la politique y eut autant de part que le naturel, peu importe pour ce qui concerne notre récit.
Catherine venait souvent à Fontainebleau; elle y était attirée et par le plaisir de la chasse où elle était passionnée, et par la présence des Italiens dont elle suivait attentivement et encourageait les travaux. Elle avait beaucoup de joie quand elle pouvait obtenir pour ses compatriotes quelque nouvelle faveur, et elle ne manquait pas de la leur apporter elle-même. C'est ainsi qu'elle survint au milieu des noces de Celia Miniati. On la vit arriver dans cette « belle et superbe bombance » décrite par son contemporain, le biographe des Dames illustres de France. Magnifiquement
LE MARI IMAGINAIRE. t33
ment habillée, elle s'avançait la première de quarante ou cinquante dames ou damoiselles.
C^était peu, quand on songe que le roi traînait après lui douze mille et parfois dix-huit mille chevaux. Mais elle n'était que Dauphine, et plus tard sa suite fut d'au moins trois cents dames ou damoiselles. « Toutes, pour emprunter le style de Brantôme, étoient montées sur de belles haquenées harnachées; toutes se tenoient à cheval de si bonne grâce, que les hommes n'y paraissoient pas mieux. Leur vêtement d'amazone étoit si bien en point, qu'on n'y pouvoit souhaiter rien de plus; leurs chapeaux étoient garnis de plumes, ce qui enrichissoit encore la grâce, tellement que les plumes voletantes en l'air représentoient à demander amour ou guerre. Virgile, qui s'est mêlé d'écrire le haut appareil de la reine Didon quand elle alloit et étoit à la chasse, n'a pas approché de celui de notre princesse avec ses dames, et ne lui en déplaise. »
Le Rosso venait derrière les dames, cavalcadant comme un prince, suivi de ses amis particuliers et de ses nombreux serviteurs; parmi les premiers on remarquait Francesco da Pellegrino, qui allait lui être si fatal, et il Primaticdo, qui devait lui succéder.
Catherine s'arrêta devant la porte de Bar-
tolommeo Miniati. Le peintre se présenta entouré des principaux membres de la colonie résidant à Fontainebleau, Italiens et Français : Lorenzo Naldini et maître François d'Orléans, Ruggiero Ruggieri et maître Claude de Troyes, Domenico del Barbiere et maître Laurent Picard, Giovan-Battista da Bagnacavallo et maître Léonard le Flamand, en tout une cinquantaine d'artistes dont les costumes de fête égayaient les yeux par réclat et la variété de leurs couleurs.
— Seigneur Miniati, dit la princesse en tendant au peintre un parchemin scellé du sceau royal, le roi a visité la salle du Pavillon que vous avez décorée, et, pour vous témoigner sa satisfaction. Sa Majesté m'a chargée de vous remettre ce brevet, auquel est jointe une pension de quatre cents écus d'or.
Le peintre florentin remercia la fille des Médicis. La distinction qu'il obtenait était considérable et le plaçait au rang des artistes étrangers les plus favorisés.
— Qu'ai-je donc entendu dire, misser Bartolommeo ? reprit Catherine d'un ton de voix moins officiel. Il paraît que vous mariez votre fille. Je veux la voir ainsi que son mari; faites-moi le plaisir de me les présenter l'une et l'autre.
Un ordre fut aussitôt donné, et l'on vit toute
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la noce sortir de la maison, et les mariés s'avancer vers la princesse. Mais Tétonnement fut général, quand on s'aperçut que le jeune honmie qui donnait le bras à Gelia n'était point Fabrizio délia Rocca, et que la plupart reconnurent Fabio Naldini depuis plus de trois ans et demi éloigné de France. Les jeunes époux, parfaitement calmes, vinrent faire la révérence devant Son Altesse madame la Dauphine.
— Qui êtes-vous, seigneur époux ? demanda Catherine fort ignorante de la substitution qui venait de s'opérer.
— Altesse, je suis Fabio, fils de votre sculpteur Lorenzo Naldini, ici présent.
— Seigneur Fabio, recevez mes félicitations, et vous aussi, Bartolommeo Miniati et Lorenzo Naldini, car je vois avec plaisir la sculpture faire alliance avec la peinture et une heureuse union régner parmi les beaux-arts. Monsieur le surintendant, dit-elle au Rosso, je demeure aujourd'hui au château; amenez-moi les époux après la cérémonie, afin que je leur fasse mon présent de noces. Et s'il y a quelque divertissement préparé, je serai aise de le voir.
Après avoir prononcé ces mots, Catherine, avec un gracieux salut, rendit la bride à sa monture, et tout le royal cortège se remit en route.
i36 LES MÉPRISES.
Fabio et Celia furent aussitôt entourés par leurs parents stupéfaits de cette aventure.
— Qu'est-ce que signifie cela? demanda Lorenzo à son fils.
— Mon père, dit Fabio, la charmante Celia, cédant à mes prières, a daigné mVccorder sa main; vous devez vous réjouir de cette feveur insigne, et vous joindre à nous pour solliciter le consentement du seigneur Bartolommeo. Les honneurs qu'on vient de lui décerner n'auront pas, j'en suis sûr, tellement enflé son cœur qu'il refuse pour gendre celui à qui il témoignait jadis une grande amitié.
— Non certes, ami Fabio, si tu m'avais demandé la main de Celia quand elle était libre. Mais ma fille est légalement fiancée au chevalier Fabrizio délia Rocca, gentilhomme romain, et elle ne peut accepter un autre époux.
— Ces fiançailles sont nulles; Fabrizio délia Rocca a cessé d'exister.
— Que veux-tu dire, mon fils ? dit Lorenzo.
Est-ce donc toi qui aurais mis fin à ses jours ?
— C'est moi-même.
— Santo Dio! s'écria Bartolommeo Miniati; et ma fille est prête à épouser celui qui vient à l'instant même de donner la mort à son fiancé ! Dans quel monde aurait-on jamais vu 3e passer des choses pareilles ?
LE MARI IBiAGINAIRE. 1 37
— Malheureux ! reprit Lorenzo, tu vas attirer sur nous toutes les rigueurs de la justice. Qu^astu fait de ce jeune gentilhomme ?
— Il n'importe guère, fit négligemment Fabio. Allons, s'il vous plaît, recevoir la bénédiction nuptiale.
En ce moment on entendit un grand bruit dans la maison, et Ton vit Bertolin, donnant toutes les marques d'tme frayeur extrême, descendre les degrés en courant et se réfugier parmi les garçons de la noce.
— Dieu nous aide! dit-il en tremblant; je viens de voir l'esprit de Florine errant dans les corridors ! Pauvre âme en peine, c'est moi qu'elle poursuit.
En effet, on vit tout à coup apparaître sur le perron la nourrice: avec sa mine éveillée et malicieuse, portant son ancien costume des dimanches : le casaquin rouge bordé de noir, la jupe gris-perle, et la coiffe de dentelles coquettement rehaussée de touffes de rubans roses. Les deux mains dans les poches de son garde-robe ou tablier blanc, elle se tourna du côté de Bertolin et lui dit :
— Eh bien, idolo mio, n'est-il pas convenu que nous nous marions en même temps que notre maîtresse ?
i38 LES MÉPRISES.
— Défendez-moi, mes amis, dit Bertolin dont les dents claquaient. C^est un fantôme, il veut m'entraîner aux enfers !
— Mon père, dit Celia à Bartolommeo Miniati, vous demandiez tout à Theure où était le chevalier Fabrizio ; regardez, le voilà.
— Florine ! dit Miniati, Florine que nous avons portée en terre !
— Oh l elle n'était pas dans la bière ; sa mort n'a été qu'une léthargie volontaire causée par un breuvage et vite dissipée.
— Et c'est elle qui était Fabrizio !
— Elle nous a donné une nouvelle preuve de ce grand art de travestissement qui l'a autrefois rendue célèbre en Italie.
— Mais pourquoi cette invention ?
— Florine est une personne prudente, dit Celia en rougissant un peu : elle n'a pas voulu, j'imagine, s'engager une seconde fois dans les chaînes du mariage sans bonne caution; elle a tenu à éprouver la fidélité de Bertolin.
— Ma bru, dit Lorenzo Naldini en menaçant Celia du doigt, je devine là-dessous quelque machination perfide que vous avez soin de taire. Si ce que je soupçonne est vrai, vous avez réussi. Mon cher confrère, reprit-il en tendant la main au peintre, nous n'avons qu'une chose à fitire,
LE MARI IMAGINAIRE. iSg
c*est de donner Pun et Tautre notre agrément à tout ceci. Nous ne voudrions pas défaire ce qui a été hautement approuvé par notre bien-aimée souveraine. Unissons ces deux jeunes gens. Je vous dirai que le Sansovino, chez qui Fabio vient de passer trois années, le tenait pour un de ses meilleurs élèves, et que ce maître illustre lui a prédit une brillante carrière.
— Je suis enchanté de ce dénoûment, répondit le peintre, quoique toute cette comédie ne me soit pas bien expliquée encore. Oh! cette Florine! c'est un véritable prodige !
— Ewiva la Fiorina ! criait en ce moment la population italienne rassemblée dans la cour des Miniati.
Cette exclamation était excitée par la scène demi-comique, demi-touchante, qui avait lieu entre la nourrice ressuscitée et Bertolin. "Lt fat tore s'était peu à peu remis de son épouvante. La conviction qu'il voyait Florine bien vivante, et non point un fantôme, avait enfin gagné son esprit. Il s'était pas à pas approché d'elle en gardant encore un vague sentiment d'inquiétude-, puis, pleurant de joie, il s'était jeté à son cou et il l'embrassait de toutes ses forces.
Seul, l'AfTamato paraissait insensible à toutes ces caresses ; il murmurait d'un ton désolé : —
Quand tout cela finira-t-il? Je sèche, je deviens transparent. Ces gens-ci ont assurément résolu de faire de moi une lanterne pour sortir la nuit.
— AfFamato, dit le capitan^ qu'en pehses-tu ? j'ai envie de donner aussi un royaume à Bertolin.
— En route, tout le monde ! cria joyeusement \tfattore; formez le cortège, mes amis; sonneurs, sonnez plus fort; chanteurs, chantez plus haut, car il y a deux noces au lieu d'une !
Le cortège se forma et le chant retentit de nouveau :
Ballate e cantate,
Spose novelle,
E aile stelle
Le voci alzate.
Cantin' gli sposi
Loro amorosi; E ai lodi ognun d'Amore Che ci inzuccher' oggi '1 cuore l
La cérémonie s^accomplit sans autre incident. Dans la soirée, la colonie se rendit à Tinvitation de madame la Dauphine. Catherine reçut ses compatriotes avec sa plus cordiale affabilité; elle fit présent d'une riche parure à Celia, et elle pria Fabio de lui faire son buste pour le cabinet du roi.
Elle voulut voir le triomphe du capitan et le triomphe de TAffamato, qui eurent lieu dans la salle des Fêtes. Dans cette salle immense éclairée par une infinité de flambeaux, la double mascarade défila sous les yeux de la jeune cour.
Le capitan parut d'abord, les habits couverts de lames brillantes, Iç front ceint de lauriers. Il était assis sur un char à la façon antique. Marchaient en avant du char, le dieu Mars portant la hache du héros. Hercule portant Tépée, Minerve reçu, et Bellone le heaume. Le cheval
Pégase, attelé au char, était conduit en main par le roi Artus. Debout sur le char derrière le capitan, Jupiter lui tendait au-dessus de la tête une couronne d'étoiles lumineuses. Derrière le char étaient enchaînés, comme les prisonniers de ce triomphateur, Pluton et Cerbère, le vieux Garon, les Furies, Minos, Eaque et Rhadamanthe et autres divinités infernales. Pendant que ce cortège défilait, des violons, au nombre d'une trentaine, jouaient un air de guerre bizarre et impétueux.
Le triomphe de TAfFamato vint ensuite. En tête s'avançaient Bacchus, Comus, Cérès et Pomone avec leurs attributs. L'AfFamato siégeait également sur un char, que traînait l'âne monté par l'ivrogne Silène. Le char était formé de piles de pâtés et de jambons, artistement figurés, avec des guirlandes de flacons, avec des trophées de volatiles et de quadrupèdes. Le roi Panigon, souverain du pays de Cocagne, debout derrière l'Affamato, lui plaçait sur la tête une couronne de crêtes de paon. Au char étaient attachés, portant des chaînes comme des vaincus, une troupe de cuisiniers et de parasites. Pendant le défilé de ce nouveau cortège, les violons jouèrent le même air que précédemment, mais en lui donnant des inflexions plaisantes qui en changeaient totalement le caractère-
ce A4adame Catherine y rit son saoal, comme elle faisoit volontiers, » dit Brantôme. On ter mixia. lafête par le grand chœur final :
Sia del Nume d*amor trîonfo e palma.
D'unir mano con mano, aima con aima!
SILVIA DEMETRIA
SILVIA DEMETRIA
Il n'y a guère eu de royaume plus divisé, plus troublé par d'âpres querelles, que le royaume de Pharmonie, car la race des musiciens est peut-être plus irritable encore que celle des poètes. Les discordes récentes ne sont point à comparer, cependant, à celles qui éclatèrent à l'époque de la Renaissance, quand, parmi les artistes, quelquesuns, désertant le contre-point, infidèles à la sym-: phonie antique, firent faire à leur art les premiers
pas vers le rhythme moderne. La lutte fiit acharnée entre l'école du passé et l'école des novateurs. On cite plus d'un trait de violence auquel donna lieu la rivalité des systèmes ; il est vrai que cela se passait dans un temps où l'élégance des niœurs n'empêchait point leur rudesse : ce fut, comme on sait, en Italie, dans les premières années du seizième siècle, que commença la révolution musicale qu'acheva, avant la fin de ce même siècle, l'illustre Monteverde.
Parmi les compositeurs qui essayèrent, bien timidement d'abord, d'affranchir la symphonie de la condition servile où elle avait été jusquelà retenue, les historiens mentionnent Luca Adomi, dit le Stefanello. Cet artiste est aussi l'un de ceux qui éprouvèrent combien il est toujours périlleux de vouloir rompre avec la tradition. Il était organiste de l'église Saint-Marc, à Venise, lors des dernières guerres du roi Louis XII en Italie. Luca Adorni jouissait déjà d'une brillante réputation : avant que la guerre éclatât, il était mandé souvent dans les principales villes de cette région de l'Italie, à Bologne par les Bentivoglio, à Mantoue par les Gonzague, à Ferrare surtout, où il avait toujours part à ces fêtes musicales pour lesquelles les ducs Alfonse et Hercule d'Esté déployèrent un goût magnifique. Ferrare s'étant
SILVIA DEMETRIA. 149
mis du parti français, les ennemis du musicien lui firent un crime de la faveur que lui témoignaient les souverains de cette ville : ils attisèrent rirritation du peuple augmentée par plusieurs défaites. Luca Adorni, s'en revenant de Padoue avec son fils, âgé de cinq ou six ans, fut rencontré et reconnu par des recrues de Tarmée, attaqué, blessé et laissé pour mort sur le chemin. Quand la nouvelle de ce meurtre se répandit dans Venise, la malveillance s'empressa de l'expliquer et prétendit que Luca avait été surpris en flagrant délit de trahison et de communication avec l'ennemi. La foule se porta au logis de l'organiste. Luca, qui était veuf, y avait laissé une petite fille de trois ans et un vieux serviteur nommé Cristoforo, son homme de confiance. Ce dernier, quoiqu'il se fît appeler Cristoforo, était Christophe tout court ; difficilement il eût réussi à faire prendre le change sur son origine française ; et cette origine du serviteur, au milieu des passions du temps, avait contribué à faire suspecter encore le patriotisme de son maître. La populace, animée par des rumeurs mensongères, saccagea et démolit de fond en comble la maison du musicien.
Luca Adorni, cependant, n'était pas mort.
L'enfant qui l'accompagnait avait tant fait par ses
i5o LES MÉPRISES.
cris qu'il était venu du secours d'une maisonnette située à peu de distance. Luca fut transporté dans cette maison. Il y fut soigné secrètement. Aussitôt rétabli, il gagna Ferrare. LA, changeant son nom en celui de Stefanello, il se cacha tant que dura la guerre, car il savait qu'il n'était pas bon de braver l'animosité de ses concitoyens. Il chercha à savoir ce qu'étaient devenus sa fille et Cristoforo : il n'en put obtenir aucune nouvelle; il fut obligé de se ranger à l'opinion commune et de croire qu'ils avaient péri dans le sac de la maison de Venise. Lorsque la paix fut rétablie, il sortit de sa retraite et se fit reconnaître. Le duc de Ferrare le nomma son maître de chapelle.
L'artiste eut bien vite reconquis ses honneurs et son rang : il quitta l'auberge du Mont-d'Or, où j il avait trouvé un modeste asile pendant près d'une année, et alla habiter un élégant pavillon i dans les jardins du palais ducal. Ce qu'il avait perdu fut largement compensé par la libéralité de ses protecteurs. De nouveaux succès qu'il obtint comme compositeur ne tardèrent pas à accroître sa renommée. Son fils Lilio, dont il soigna luimême l'éducation, promit de bonne heure d'être, ainsi que son père, un virtuoso. De meilleurs temps succédèrent enfin aux orages que Luca avait traversés. Il n'y avait que le regret de l'enfant
SILVIA DEMETRÏA. iSi
dont a ignorait le sort qui vînt parfois attrister sa pensée. Luca eût pu rentrer à Venise, d'autant mieux que les Vénitiens, après avoir combattu Louis XII, s'allièrent avec François I«'; mais il garda rancune à sa patrie. Il ne reprit même pas son nom et conserva celui de Stefanello, sous lequel il fut dès lors exclusivement désigné. Qu'étaient devenus cependant sa fille et Cristoforo ? C'est ce qu'on verra dans la suite de ce récit.
Dans l'été de l'année 1 529, c'est-à-dire dixsept ans après les événements que nous venons de raconter, deux voyageurs arrivaient par la route de Mantoue dans la ville de Ferrare. Tous deux chevauchaient sur de paisibles montures et étaient suivis par de^ sommiers portant les bagages. C'était alors la manière habituelle de voyager. L'un était un vieillard, et l'autre une jeune fille;
a5i LES MÉPRISES.
Tun paraissait être le père de l'autre. La soirée était assez avancée quand ils entrèrent dans la rue délia Mirandola. Ils aperçurent une hôtellerie à renseigne du Mont-d'Or, et, sans aller plus loin, ils frappèrent à la porte et demandèrent à être logés.
L'hôtelier les accueillit avec empressement. Cet hôtelier était un grand garçon jeune encore. Pair à la fois crédule et narquois, niais et badin, type populaire si commun dans la vieille Italie. Il salua avec les démonstrations d'un respect exagéré les hôtes qui lui arrivaient; mais il les avait à peine introduits dans son auberge, que déjà il en usait à leur égard avec une familiarité également excessive. D'abord, quand la jeune fille eut ôté son manteau et le capuchon qui lui couvrait le visage, il s'extasia avec de grands gestes sur la beauté qu'il avait devant les yeux. La voyageuse avait en effet une beauté expressive et saisissante. Les traits de sa physionomie étaient énergiquement caractérisés. Elle était pâle et blonde avec des yeux noirs et des cils noirs; ses regards brillaient, mais d'une flamme un peu inquiète. Quelques ombres agitées passaient sur son front sans en altérer la pureté. Les exclamations de l'hôtelier la laissèrent absolument impassible; elle semblait absorbée dans une préoccupation
SILVIA DEMETRIA. 1^3
intérieure qui la rendait insensible à ce qui se passait autour d'elle.
— Erminia, mon enfant, tu dois avoir besoin de repos, dit le vieillard-, retire-toi tout de suite dans ton appartement, on t'y servira ce dont tu auras besoin.
La jeune fille se retira silencieusement. Le vieillard surveilla les soins qu'on donnait aux chevaux, ne prêtant qu'une attention fort distraite aux interminables discours qu'un caractère trop expansif inspirait à l'hôtelier.
— Seigneur, disait l'hôte, vous saurez que je me nomme Ghichibio, tout à votre service. Je ne suis pas aubergiste depuis longtemps, car, pendant que mon père vivait, je "faisais le métier de vetturino. Si Votre Seigneurie voulait changer sa manière de voyager, qui sent la barbarie gothique, je lui fournirais la voiture la plus commode qu'elle puisse trouver dans la province.
— Merci, nous restons dans cette ville.
— Ah! le seigneur restera dans cette ville : je m'en félicite. Serais-je indiscret de demander comment se nomme Votre Seigneurie?
— Pandolfo, misser Pandolfo Garofalo.
— Pandolfo? répéta Ghichibio en hochant la tête d'un air incrédule. Garofalo? vous m'en voulez faire accroire. Depuis quand s'appelle-t-on de
i54 LES MÉPRISES.
la sorte dans votre pays? Vous êtes Monsu dette Sciapelle; pensez-vous donc que cela soit diflScile à reconnaître?
Chichibio empruntait ce dernier nom aux parades et aux comédies du temps, dans lesquelles le tj^e caricatural du Français figurait ordinairement sous ce nom de Monsu délie Sciapelle (M. de la Chapelle). Le voyageur ne comprit pas sans doute toute l'impertinence de l'aubergiste; mais il n'en exprima pas moins son impatience de la loquacité intempérante de son hôte, et, afin d'y échapper, il ne tarda pas à aller rejoindre sa fille.
— Eh bien, chère enfant, lui dit-il, nous voici arrivés. Es-tu enfin contente?
Un éclair de joie jaillit dans les regards un peu sombres d'Erminia.
— Je vous remercie, mon père, lui dit-elle; mais maintenant que ferons-nous?
— Nous aviserons demain. En attendant, aie bon espoir; le plus difficile de l'entreprise est accompli.
— Le plus facile, au contraire, répondit Erminia. Je ne sais vraiment comment nous expliquerons notre voyage.
— Sois en paix, tout ira bien. Voyons, Erminia, maintenant que j'ai cédé à ton désir et que
SILVIA DEMETRIA. i5S
î^ai fait pour toi un si long chemin, tu voudras bien me récompenser de ma complaisance et de ma docilité; tu ne me refuseras pas ce petit flacon, cette horrible fiole qui m'enlèvera tout repos tant que je la saurai entre tes mains.
— Mon père, ne craignez rien, je vous la remettrai bientôt. Patientez encore un jour, je vous en prie.
Le vieillard renouvela en vain ses instances et dut se retirer sans avoir rien obtenu : — O tête italienne, se dit-il avec dépit, le diable y est maître et n'en sera jamais délogé!
Ces deux voyageurs, qui entraient ce soir-là à Ferrare, venaient de la ville française de Montpellier. Le vieillard qui s'était paré du nom de Pandolfo Garofalo, croyant sans doute donner le change sur sa nationalité, s'appelait dans son pays M. Christophe. M. Christophe, bon bourgeois de Montpellier, était naguère lié d'amitié avec un professeur de la faculté de médecine nommé maître Jean Perdrier. Ce docteur avait un fils appelé Frédéric, qui était à peu près du même âge qu'Erminia, fille de Christophe. Les deux enfants avaient été élevés ensemble. Tout faisait croire que, lorsqu'ils seraient en âge, ils seraient unis l'un à l'autre : ils s'aimaient de cette affection sereine qui n'a eu aucune lutte à soutenir
i56 LES MÉPRISES.
ni aucun obstacle à surmonter; ils avaient i peine besoin de s^exprimer leur tendresse, tant elle semblait naturelle entre eux. Erminia, cependant, dont rénergie romanesque s^éveilla de bonne heure, fiit plus vigoureusement saisie par la passion : elle aima Frédéric d^une âme entièrement éprise, quoique naïve et ignorante.
Les événements vinrent bientôt déranger ce paisible accord. Le docteur Jean Perdrier était un savant chimiste, un éminent toxicologue, si nous pouvons employer ce mot qui n'avait pas encore été forgé : il avait passé sa vie à faire des recherches et des expériences sur les poisons. Lorsque madame Renée de France, fille de Louis XII et d'Anne de Bretagne, fut mariée à Hercule d'Esté, duc de Ferrare, en iSay, cette princesse choisit le docteur Perdrier pour l'accompagner en qualité de médecin. A en croire, en effet, les méchants bruits qui, à cette époque, couraient sur les cours italiennes, les connaissances spéciales que possédait le professeur de Montpellier n'étaient ni les moins précieuses ni les moins requises pour l'emploi auquel on l'appelait. Le docteur n'eut garde de refuser ce poste d'honneur. Frédéric et Erminia étaient trop jeunes pour être mariés. Frédéric surtout n'avait pas achevé ses études et n'était nullement en position d'entrer
SILVI A DEMETRIA. 1 5 7
en ménage. Il ne put être question de serrer prématurément ce lien entre les familles. Les deux jeunes gens se promirent de se conserver leur foi mutuelle. Le docteur, accompagné de sa femme et de son fils, partit à la suite de la princesse Renée.
Erminia fut cruellement déchirée par cette séparation. Elle resta plongée dans un deuil profond. Elle se persuadait que Tabsence allait briser des engagements qui lui étaient si chers. Deux années s^écoulèrent sans dissiper le noir chagrin qui pesait sur le front de la jeune fille. En vain, Christophe désolé essaya de la rassurer et de la distraire. Rien ne pouvait adoucir ce mortel ennui.
— Mon père, dit un jour Erminia, il nous faut aller en Italie.
Christophe tressaillit à cette proposition. Il chercha à récarter d'abord, mais voyant qu'il n'y parviendrait pas.
— Eh bien, soit, dit-il, je te conduirai visiter Rome et Florence.
— Non, il nous faut aller à Ferrare.
— C'est absolument impossible, ne me demande pas cela, je t'en conjure.
— Alors, je renonce à lutter contre la destinée. La vie m'est funeste, je ne saurais la subir plus longtemps.
i58 LES MÉPRISES.
Erminia, en parlant ainsi, tirait de son corsage Textrémité de la mince chaîne d'or qui entourait son cou : à cette extrémité il y avait un imperceptible flacon en cristal de roche attaché à côté d'une petite croix de rubis. Erminia contempla avec un singulier regard ce flacon microscopique.
— Qu'est-ce donc que tu regardes là? lui demanda Christophe au bout de quelques moments.
— Vous souvenez-vous qu'avant le départ du docteur Perdrier nous allâmes un jour visiter son laboratoire ?
Christophe fit un signe d'affirmation.
— Le bon docteur nous fit admirer ses fourneaux, ses cornues, tous ses bizarres appareils. Puis vous savez qu'une fois sur le chapitre de ses chers poisons il ne s'arrêtait plus : il ouvrit ses tiroirs et nous montra sa précieuse collection : tel poison qui foudroie, tel autre qui fait périr de langueur-, la liqueur dans laquelle les sauvages trempent leurs flèches-, la poudre qui causa la mort du pape Alexandre, et une infinité d'autres. 11 voulut même nous faire voir l'effet de quelques-unes de ces substances sur de pauvres animaux, en promettant de les ranimer ensuite par ses antidotes -, et ce ne fut pas sans peine que nous le dissuadâmes de nous régaler de ce
SILVIA DEMETRIA. i Sg
Spectacle. Vous devez, n'est-ce pas? vous rappeler ces circonstances?
— Je me les rappelle, dit Christophe dont une douloureuse impatience serrait la poitrine.
— Eh bien ! dans le tiroir du docteur, je dérobai ce flacon.
— Malheureuse enfant! donnez-moi cela bien vite, s'écria le vieillard frémissant.
— Cest le remède à tous maux, dit Erminia en faisant rentrer dans son corsage le bijou mortel.
Et elle laissa Christophe terrifié :
— Oh! le vrai démon! murmura-t-il. Et je lui céderai! Non, cent fois non!
A quelque temps de là, Christophe et Erminia se mettaient en voyage pour Pltalie. C'est ainsi que les deux voyageurs étaient arrivés à l'auberge du Mont-d'Or, dans la ville de Ferrare.
Le lendemain dans la matinée, Christophe et Erminia, se disposant à sortir de l'hôtellerie, furent surpris d'en trouver les portes fermées. Christophe appela l'aubergiste et lui demanda d'où venait cet excès de précaution, et s'il craignait l'invasion des ennemis pour se retrancher ainsi comme dans une forteresse.
— C'est bien pis, seigneur Pandolfo, c'est bien
i6o LES MÉPRISES.
pis, dit rhôte en gémissant : je suis séquestré.
— Comment! séquestré?
— Totalement séquestré. Tenez, voici l'acte, reprit Phôte en indiquant un parchemin déposé dans une escarcelle. Voyez : défense absolue de la part de la Grande G)ur de rien laisser sortir de ce logis, à ce que m'a dit le sbire qui m'a remis ce parchemin.
Christophe prit l'acte et l'examina.
— Voyez, répéta Chichibio montrant le sceau pendant au parchemin, c'est bien la Grande Cour qui m'envoie cela, celle qui met en prison!
— Connaissez-vous la personne qui a provoqué cette mesure?
— Non, seigneur Pandolfo Garofalo; je n'ai fait de mal à personne que je sache. Hù, hù, hù, pauvret que je suis.
— Ne vous désolez pas ainsi, vous n'en avez pas sujet.
— Ah! seigneur, vous êtes étranger, vous ignorez ce que cela va devenir : je n'en serai pas quitte à moins des galères, s'il ne m'arrive pis encore.
— Vous vous moquez.
— Mon père m'a toujours dit : Quand les sbires ont une fois pris le chemin d'une maison, ils ne l'oublient plus. C'en est fait de moi et de mon bien!
SIL VIA DEMETRIA. 1 6 1
— Je ne puis que vous rassurer sur Tissue de cette affaire, qui n'est pas aussi grave que vous vous Pimaginez, Nous sommes pressés de sortir; ouvrez-nous, je vous prie.
— G)mment sortiriez-vous, puisque vous êtes séquestrés ?
— Que voulez-vous dire ?
— Il m'est défendu de laisser sortir rien de ce qui est chez moi, le sbire me Ta dit. Vous ne voudriez pas achever de me brouiller avec la justice ?
— Merci Dieu ! maître Chichibio, cet ordre ne me concerne pas. Vous êtes un plaisant, à ce que je vois.
— J'en appelle à votre conscience, puis-je enfreindre les commandements de la Grande G)ur ? Moi-même, je n'oserais mettre un pied dehors.
Christophe insista en vain auprès de l'aubergiste ignorant; celui-ci ne voulut rien entendre. La contestation dégénéra en querelle. Erminia, qui était au premier étage de la maison, regardant par la fenêtre, vit plusieurs personnes dont l'attention était attirée par le bruit. Parmi elles, elle aperçut un vieillard dont l'extérieur était très-respectable; elle se pencha au balcon et le pria de venir en aide à des voyageurs victimes de la folie de leur hôtelier.
— Bon! fit le personnage en haussant les
i62 LES MÉPRISES.
épaules-, c'est encore maître Chichibio qui joue de ses tours. Che bestia !
Le vieillard frappa vigoureusement à la porte de rhôtellerie.
— Ohé! cria-t-il, ouvre-moi, m'entends-tu? Je suis Stefanello.
— Je ne sais, répondit Phôtelier d'une voix dolente, s'il m'est permis de vous ouvrir. Illustre seigneur, je suis séquestré!
— Ouvre, lourdaud que tu es ! Est-ce que ta mauvaise conscience te fait perdre la tête ?
— Je le veux bien,, illustrissime-, mais remarquez que s'il m'arrive de la peine, c'est à vous qu'en sera la faute.
— Je te réponds des suites. Allons, dépêchetoi,
Chichibio retira enfin les barres qui fermaient la porte. Le vieillard, qui s'était nommé luimême Stefanello, entrant dans l'auberge, demanda à l'hôtelier ce qui l'obligeait à retenir malgré eux les étrangers qui s'étaient logés chez lui. Chichibio montra d'un geste désolé l'acte de séquestre. Stefanello le parcourut des yeux, en lisant tout haut quelques-unes des phrases de cet acte, rédigé en latin comme l'étaient alors toutes les pièces de ce genre.
— O mia madré! si encore je savais pourquoi!
SILVIA DEMETRIA. i63
soupirait Chichibio en entendant prononcer ces syllabes mystérieuses,
— Tu as chez toi des effets qui ont été laissés par un voyageur ?
— Oui, illustrissime, mais je n'y ai pas touché, je vous le jure.
— Eh bien, balourd, un créancier de ce voyageur te fait ordonner de ne pas te dessaisir de ces effets, qui seront le gage de sa créance. Voilà ce que cet acte signifie.
— Il n'y a pas autre chose?
— Je te Pafiirme.
— On n'y parle point de prison, de galères, ni de potence?
— En aucune manière.
— Le ciel soit loué ! un poids bien lourd est ôté de ma poitrine. Mais dites-moi, seigneur Stefanello, en quel langage est écrit ce séquestre ?
— En latin.
— Ce séquestre vient donc du pays des Latins ?
— Il vient tout simplement de notre tribunal de Ferrare.
— Mais à quel propos s'avise-t-on d'écrire en latin à un bon Ferrarois comme moi ?
— C'est la coutume, non-seulement ici, mais dans tous les pays.
— Si la justice se sert d'un langage que nous n'entendons pas, s'écria Chichibio, chez qui la
i64 LE^S MÉPRISES.
colère succédait à rabattement, c'est donc qu'dle cherche à nous tromper, qu'elle favorise les intrigues et les fraudes!
— Paix là ! Voici maintenant que tu tiens un langage téméraire et séditieux. Pour conclure, laisse tes voyageurs aller où ils voudront; tu n'as pas le droit de les en empêcher, pourvu qu'ils soient quittes envers toi. Où sont-ils, ces voyageurs ?
Erminia, qui attendait ce moment pour se présenter, entra dans la salle et vint remercier gracieusement le médiateur.
— Comment la signora se nomme-t-elle ? dit celui-ci en saluant la jeune fille avec courtoisie.
— Mon nom est Erminia, seigneur.
Un flot de couleur pourprée monta au visage de Stefanello.
— Et quel âge avez-vous, si voulez bien excuser mon indiscrétion?
— J'ai accompli ma vingtième année.
Cette réponse si simple parut jeter un nouveau trouble dans l'esprit du vieillard, qui arrêta sur l'étrangère un regard ému et étonné.
— Veuillez voir, notre hôte, reprit Erminia, ce que mon père est devenu.
— Que fait donc le seigneur Pandolfo? demanda Chichibio.
— Maître, répondit un valet d'écurie à qui la
SILVIA DEMETRIA. i6î)
question était adressée, je ne sais quelle mouche a piqué le voyageur. Il a enfourché son chevjtl et il est parti au galop comme si une légion de brigands était sur ses talons. Il a été impossible d'obtenir de lui une seule parole ni de le décider à attendre une seule minute. Au train dont il court, il doit être déjà bien loin.
— Autre aventure! dit le Stefanello. Signora, votre père est-il sujet à ces accidents ?
— Non, seigneur; c'est Phomme le plus cakne qu'il y ait au monde.
— Il faut donc que ce benêt de Chichibio lui ait causé une étrange frayeur. Mais, s'il vous plaît, mon aimable enfant, où allez-vous?
— Nous nous proposions de demeurer quelque temps dans cette ville de Ferrare.
— Eh bien, signora Erminia, daignez accepter l'hospitalité dans ma maison. Mon âge me permet de vous faire cette offre.
— Je ne puis l'accepter sans l'agrément de mon père. Mais pourriez-vous m'enseigner où habite en cette ville le médecin français maître Jean Perdrier?
— Vous avez affaire au médecin français ; eh bien, sa demeure est tout justement en face de la mienne. C'est une raison de plus pour que vous acceptiez ma proposition. Vous me feriez
i68 LES MÉPRISES.
— Bien! à la bonne heure! Voilà qui va tranquilliser et réjouir mon fils Lilio. Portons-lui vite ces bonnes nouvelles.
Il alla à la recherche de son fils et le rencontra bientôt errant sous les arbres du Cours.
Lilio, gracieux jeune homme de vingt-trois ans, se promenait seul et livré évidemment à des pensées mélancoliques. On n'a guère de ces pensées-là, à cet âge, que lorsque Pamour vous tient; et, en effet, Lilio était amoureux.
Il rétait devenu en des circonstances peu ordinaires. Dans un voyage qu'il avait fait à Bologne, il y avait de cela à peu près une année, Lilio assista à Pun des offices solennels du couvent de Santa- Maria-Novella. Ces oiSfices étaient célèbres pour la musique qu'on y entendait, et les dilettanti venaient de loin y assister. Le couvent de Santa-
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Maria-Novella était la maison où les filles des principales familles de Bologne faisaient leur éducation. Aux offices des grandes fêtes, les religieuses et leurs élèves exécutaient d'admirables concerts. L'orchestre, composé d'une quarantaine d'instruments joués avec une perfection sans pareille, accompagnait des voix d'une fraîcheur adorable. Comme les religieuses étaient cloîtrées et que leurs élèves vivaient sous le même régime, les musiciennes, séparées de l'assistance par d'épais grillages, restaient invisibles-, de sorte qu'on pouvait se demander si c'étaient des créatures humaines ou des anges qui faisaient entendre ces harmonies et ces chants vraiment dignes du ciel.
A l'époque où Lilio se rendit à Bologne, il y avait parmi les élèves de ce couvent une chanteuse dont on faisait partout grand bruit. On n'en parlait qu'avec enthousiasme. Sa voix, d'une étendue et d'une agilité prodigieuses, surpassait celles de ses compagnes comme les feux du diamant éclipsent ceux des perles inférieures. On la distinguait immédiatement quand elle élevait ses notes limpides et brillantes au-dessus des chœurs ou de la symphonie. Cette jeune merveille se nommait Silvia Demetria-, c'était la fille unique d'un des plus savants professeurs de l'Université, le docteur Janus Parrhasius. La ville semblait aussi fière de la fiUe
que du père; on se serait fait assommer par les étudiants si l^on avait prétendu égaler quelque autre à elle. Lilio saisit l'occasion de vérifier par luimême tout ce qu'il entendait dire. Le jeune artiste trouva que la renommée restait encore bien audessous de la vérité; il fut comme ravi en extase et ressentit des transports inexprimables. Dès ce moment il ne fit plus que penser à l'admirable cantatrice; il se plut à recueillir avidement tous les détails que les personnes qui la connaissaient pouvaient lui donner sur elle. On tombait d'accord, du reste, que, chez Silvia, le don merveilleux du chant était accompagné de toutes les grâces extérieures et de tous les charmes de l'esprit, et on la peignait comme une divinité.
Revenu à Ferrare, la préoccupation du jeune . musicien ne cessa pas, et quoiqu'il n'eût point vu Silvia, il s'en trouva invinciblement épris. Peutêtre s'étonnera-t-on aujourd'hui que l'imagination puisse exercer un empire si puissant et si durable. Mais nous savons par l'histoire qu'au temps passé, du moins, de tels miracles n'étaient pas rares. Il y a im exemple fameux de ces passions nées par ouïdire, inspirées par une inconnue : c'est celui de Geoffroy Rudel, poëte aquitain, qui aima la comtesse de Tripoli. 11 s'enflamma en ^écoutant les récits que faisaient sur cette dame, sur sa beauté, sa
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bonté et ses malheurs, les pèlerins qui revenaient d'outre-mer. Il la chanta longtemps dans ses vers, puis force lui fut de partir pour aller la voir. Déjà souffirant, il entreprit le voyage; pendant la traversée il tomba grièvement malade : il arriva expirant à Tripoli et on le transporta sur le rivage. On eut le temps de prévenir la comtesse que le poëte qui Pavait célébrée allait rendre le dernier soupir. Elle accourut. Le poëte la vit; un éclair de joie passa dans ses yeux, et, comme s'il n'eût attendu que ce moment pour rendre le dernier soupir, il mourut. Certes, ce trait est bien plus extraordinaire que celui que nous rapportons. Lilio, après tout, avait, pour entretenir son ardeur, autre chose que des récits : il gardait la profonde impression que lui avait laissée une voix incomparable, et ce n'est point, il nous semble, trop accorder à l'élan des âmes que de ne pas juger invraisemblable l'amour du jeune artiste.
Lilio s'attacha à l'espoir idéal qui avait saisi son imagination. D'abord vague comme un rêve, bientôt le désir prit en lui plus de consistance. Il confessa à son père la passion qui s'était emparée de son cœur. Le Stefanello, qui affectionnait tendrement son fils, ne jugea pas que les vœux de Lilio fussent aussi chimériques, aussi irréalisables que celuici paraissait le craindre. Il avait connu autrefois
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le docteur Janus Parrhasius. Ce qu'il y avait le plus à redouter dans le père de Silvia, c'était une susceptibilité formaliste qu'il fallait savoir ménager. Le Stefanello entama les négociations dans toutes les règles diplomatiques, et, comme le maître de chapelle l'avait espéré, ces négociations étaient sur le point d'aboutir à une heureuse solution. Une lettre qui devait résoudre les dernières difficultés était attendue depuis quelques jours. Stefanello s'étonnait de ne pas la recevoir. C'était elle enfin qui venait de lui être remise et qu'il avait tant de hâte de communiquer à son fils.
— Voici enfin, lui dit-il, la réponse après laquelle nous soupirions. Tu es attendu à Bologne. Pars demain après la répétition d^Orfeo. Tu reviendras pour la représentation publique. J'avais, ma foi, bien raison d'être surpris, continua le vieux musicien en regardant de près la suscription de la lettre : elle est datée du 5 juin, et nous sommes le 1 5. Ce courrier va moins vite qu'une tortue : il a mis dix jours à faire trente-cinq milles!
— Et que dit le docteur Parrhasius? demanda Lilio, dont le front s'était éclairci et dont les yeux brillaient de joie.
— C'est un véritable épithalame qu'il nous écrit; écoute cela : « Puissent-ils tous deux couler des jours sans nuages au sein de la concorde et de la
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félicité! puissent-ils parcourir ensemble une carrière aussi longue que celle de Nestor, sans que les années leur fassent subir aucun. changement! Puisse votre fils paraître toujours un jeune soupirant à sa tendre moitié, et ma fille sembler toujours une vierge timide à son fidèle époux! Puisse naître d'eux... » Oh! il n'aurait eu garde d'oublier les enfants, je t'en réponds... « Puisse naître d'eux une postérité qui fasse le bonheur et les délices de leurs vieux parents! » Le docteur parle ensuite de Théophraste, de Cicéron, de Pline, d'Apulée et de leurs vertueuses épouses. Tu liras tout cela à ton aise.
— Et de la signora Silvia, que dit-il ?
— Ma foi! peu de chose ou plutôt rien du tout. Toutefois il est hors de doute qu'elle se montre favorablement disposée : car ce que je sollicitais par ma dernière lettre, c'était précisément que le docteur prévînt sa fille et s'assurât que nos projets ne rencontreraient pas d'obstacles de ce côté-là. La confiance parfaite avec laquelle s'exprime mon respectable ami vaut la réponse la plus formelle. Silvia, qui ne t'a jamais vu, ne saurait en effet autoriser son père à une déclaration positive. Il reste toujours à lui plaire-, mais je m'en fie à toi pour cela.
— Mon bon père, dit Lilio se jetant au cou du vieillard, combien je vous suis reconnaissant de
rheureuse fortune que je vous dois ! Vous m'avez fait un sort que m'envieront les dieux !
En ce moment, deux passants, dont la présence n'avait pas été jusque-là remarquée, s'approchèrent du Stefanello et de son fils et les saluèrent. Ces passants étaient un homme âgé et une jeune femme portant le costume bolonais, facile à reconnaître surtout dans les vêtements féminins. La dame était enveloppée d'une large pièce de taffetas noir qui, de la ceinture en bas, couvrait exactement la robe, et, de la ceinture en haut, se déroulait en écharpe et, passant pardessus la tête, cachait plus de la moitié du visage, de telle sorte qu'un masque devenait superflu. Il n'y avait que les Bolonaises qui eussent coutume de s'atourner de cette façon originale pour parcourir les rues de leur ville ou pour aller en voyage. Quant au vieillard, il portait un jupon noir descendant jusqu'aux genoux, un pourpoint noir, un rabat blanc d'une demi-aune de long, une perruque nouée, et sur tout cela une barrette. A demi drapé dans un manteau de bouracan, il avait la mine d'un massier ou d'un bedeau d'université.
La Bolonaise avait paru vivement frappée des paroles que Stefanello et Lilio échangeaient à voix haute. Elle examina ce dernier avec beaucoup
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d'^attcntion. Puis, s'adressant à son compagnon :
— Giannico, dit-elle, tiens-toi près de moi et confirme tout ce que je dirai.
L'autre répondit par un geste à la fois soumis et désolé. La Bolonaise, s'avançant vers Stefanello, lui demanda de vouloir bien lui désigner la demeure du médecin français Jean Perdrier, si cette demeure lui était connue,
— Signora, au bout de cette promenade vous verrez une des entrées du parc ducal : Phabitation du médecin français est à droite, derrière la grille.
Ayant jeté un coup d'œil à la personne qui rinterrogeait, Stefanello, qui se trouvait d'humeur expansive, reprit : — A ce que je puis voir, signora, vous venez de l'illustre cité de Bologne.
Les deux voyageurs firent en s'inclinant un geste ajfirmatif.
— S'y est-il passé, en ces derniers jours, quelque événement digne de remarque ?
— Un événement est digne de remarque pour les uns et ne l'est point pour les autres. Je ne sais trop ce qui pourrait intéresser Votre Seigneurie.
— Vous n'êtes pas, assurément, sans connaître le fameux Janus Parrhasius. Sauriez- vous
m'apprendrc s'il jouit toujours d'une bonne santé?
— Il se porte aussi bien que possible, après un tel coup.
— Hé! quel coup Ta donc frappé?
— Comment! vous ignorez encore à Ferrare le terrible malheur qui est venu fondre sur cet éminent personnage ?
— Oui, vraiment, et je vous prie instamment de me le dire.
— Hélas! sa fille unique soudainement enlevée!...
— Santo Dio! la signora Silvia serait morte ! Mais son père m'écrivait il y a dix jours et ne me disait seulement pas qu'elle fut souffrante.
— 11 l'a perdue, il y a deux jours, tout subitement. N'est-il pas vrai, misser Giannico?
— Il n'est que trop vrai! soupira le bedeau en levant les yeux au ciel;
— Mais voyez, seigneur, dit la Bolonaise; voyez ! qu'a, donc le jeune gentilhomme ? On dirait qu'il va tomber.
Lilio, à la nouvelle de la mort de Silvia, avait ressenti au cœur une si vive souffrance qu'il fut obligé de s'appuyer à l'un des arbres de la promenade. Stefanello et les voyageurs s'empressèrent pour le soutenir. Le jeune homme fit un violent effort sur lui-même, surmonta cet accès
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de faiblesse, et s'éloigna sans mot dire en indiquant qu'il ne voulait pas être suivi.
— Il désire être seul pour donner un libre cours à sa douleur, dit le vieux Stefanello, qui lui-même était visiblement ému.
— D'où vient donc que cette nouvelle ait si profondément affecté votre fils?
— N'en soyez pas étonnée, signora; mon fils devait épouser cette très-belle et très-douce Silvîa Demetria, la fille de Parrhasius. Il ne l'avait point vue, il est vrai; mais il l'avait entendue chanter à Santa-Maria-Novella-, il avait ouï parler de ses qualités surhumaines; il l'adorait et ne vivait plus que pour elle; enfin il allait avoir demain le bonheur de sa présence. Ah! je ne sais vraiment comment il supportera une ruine si funeste de ses espérances les plus chères. Je ne veux pas le laisser livré à lui-même, je vais le suivre et le ramener.
— Croyez, seigneur, que sa désolation me touche. Je vous baise la main.
Le Stefanello s'éloigna sur les pas de Lilio, pendant que les voyageurs bolonais se dirigeaient vers le pavillon habité par le docteur. Nous les y précéderons de quelques instants.
Frédéric Perdrier, revenu depuis peu de jours de Tuniversité de Bologne où son père Pavait envoyé, était en conversation confidentielle avec sa mère, la bonne dame Elisabeth.
— Non, vous ne pouvez comprendre, disaitil avec animation, ce qu'il y a de merveilleux dans ces poëmes d'Homère que nous expliquait notre maître Parrhasius : c'est une lumière, c'est une beauté, c'est une grandeur à laquelle rien de ce que je connaissais avant d'avoir suivi ses leçons n'est comparable.
— Allons, mon fils, je suis contente de voir que tu as pris goût à tes études.
— Janus Parrhasius, notre savant professeur, était gendre du fameux grammairien grec Demetrius Chalcondyle, celui qui a eu l'honneur de donner la première édition des poëmes
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homériques, désormais à Tabri des outrages du temps; celui qui a fait à l'Europe ce présent à jamais impérissable : de sorte que Silvia Demetrîa, la fille de Parrhasius, la digne héritière de toutes ces gloires, unit dans ses veines le sang athénien et le sang hespérien, est à la fois une digne enfant de la Grèce et de l'Italie.
— Tu ne me parles jamais du poëte Homère et de son interprète le professeur Parrhasius que pour en arriver à la fille de ce savant. 11 en était toujours de même dans tes lettres. Qu'est-ce donc que cela veut dire?
— Rien de plus naturel. Silvia m'a fait comprendre le poëme antique; le poëme antique m'a fait admirer Silvia. Silvia, dans sa fine et élégante beauté, est une nymphe du Pinde ou du Parnasse; c'est Hébé la jeunesse, c'est l'Aurore. Vous ne pourrez vous figurer cela, ma chère mère, tant que vous ne saurez point le grec.
— Tu en es décidément amoureux!
— Si j'en suis amoureux! Je l'adore, et je dois vous confier qu'elle a été sensible à mes hommages.
— G)mment cela ? Vous en êtes déjà aux aveux réciproques ?
— J'étais fort bien reçu, comme vous le savez, chez le docteur mon maître. Depuis que
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Silvia est sortie du couvent, il y a bientôt une année, j'ai eu Toccasion de me rencontrer souvent avec elle. Elle n'a pas été longtemps sans deviner les sentiments qu'elle m'inspirait; elle ne s'en est pas montrée offensée. Bref, elle m'a promis sa main, si son père y consentait et si mes parents approuvaient mon choix. C'est pour m'assurer de votre approbation et pour demander à mon père de faire les premières démarches auprès du docteur Parrhasius que je suis revenu précipitamment. Ma chère mère, je compte sur votre concours : vous m'appuierez, n'est-ce pas? vous plaiderez ma cause? D'ailleurs la fille du savant Parrhasius, dont le nom a une notoriété européenne, est un parti honorable pour moi, et je ne vois rien qui puisse s'opposer à mes vœux.
— Merci Dieu ! comme tu marches vite, mon fils! Et ne te souvient-il plus que lorsque nous quittâmes la France, il y a deux ans, tu étais résolu à n'épouser d'autre femriie que la belle Erminia ?
— Erminia, Erminia est si loin ! Vous ne sauriez croire combien la France et Erminia me paraissent à une prodigieuse distance, depuis que j'ai vu l'Italie et Silvia. Erminia était charmante, je ne dis pas le contraire; mais comment
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pourrait-elle soutenir la comparaison avec la fille de Parrhasius? C'est une humble étoile à côté d^un astre éblouissant. Nous sommes dans un autre monde : tout est changé.
— Tu prépares à ton amie d'enfance des souffrances imméritées. Pourquoi lui demander des promesses, si tu ne voulais pas tenir les tiennes ? Elle aura juste raison de se plaindre de nous.
— Chère mère, ne me faites pas de reproches : les chaînes qui liaient mon cœur se sont dénouées, et de nouvelles Pont enlacé comme à mon insu. Ces noeuds formés dans notre jeunesse tombent d'eux-mêmes, avec l'absence. Je suppose qu'Erminia ne pense plus à moi...
— Non, tu ne parles pas sincèrement; tu cherches à te tromper toi-même : Erminia t'avait donné irrévocablement tout son cœur; je sais combien elle t'aimait.
— Je vous en prie, ne me rappelez pas ces engagements passés. J'en ai du regret. Mais je n'ai pas été maître de ma volonté, je n'ai pas été libre de résister aux attraits de Silvia Demetria. Homère raconte que, lorsque l'oreille humaine avait été frappée par la voix des sirènes, on ne pouvait plus les fuir. Silvia a la voix enchanteresse d'une sirène : il ne faut pas vous
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étonner qu'elle m'ait fait perdre la mémoire de mes anciennes résolutions. Chère mère, si vous avez de la tendresse pour moi, vous ne m'attristerez pas inutilement en me faisant sentir des torts que je ne me dissimule pas tout à fait à moi-même, et vous me viendrez en aide.
— Je n'ai d'autre souci au monde, Frédéric, que de te voir heureux. Pourvu que ces nouveaux transports soient plus constants que les premiers...
En ce moment, un domestique entra et avertit Elisabeth Perdrier que deux voyageurs arrivant de Bologne demandaient à être admis devant elle.
— Deux voyageurs arrivant de Bologne, répéta Frédéric, qui cela peut-il être?
— Faites entrer, dit la dame.
La jeune Bolonaise apparut sur le seuil. Elle avait fait tomber sur son épaule la partie du voile qui lui couvrait le visage. Elle montrait une physionomie fine, éveillée, spirituelle, mais qui en ce moment était confuse et rougissante.
— Silvia! s'écria Frédéric en se précipitant vers elle.
— Seigneur Frédéric, dît la jeune fille, veuillez me présenter à madame votre mère, et la supplier de me laisser lui expliquer pourquoi je viens ici.
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— Ma mère vous connaît déjà, Silvia ; approchez-vous et parlez-lui avec confiance.
— Soyez la bienvenue, dit la bonne dame en examinant l'étrangère d'un regard curieux et surpris.
— Madame, reprit Silvia, puisque votre fils vous a fait part des projets que nous avons formés, je n'ai plus qu'à vous instruire l'un et l'autre de ce qui est survenu depuis son départ. Mon père, le docteur Parrhasius, m'a tout à coup avertie, il y a peu de jours, qu'il m'avait pourvue d'un mari, et que ce mari allait arriver sans retard. J'ai frémi à la pensée de voir débarquer chez nous cet inconnu, comme pour prendre possession d'un bien acquis, et il m'a semblé que, lorsqu'il serait là, je n'aurais plus aucun moyen de lui échapper. J'ai hasardé quelques objections à mon père; je me suis tout de suite aperçue que je ne parviendrais pas à le faire renoncer à sa détermination. Je n'ai plus de mère dont je puisse invoquer l'assistance. Je songeai à vous, madame, dont Frédéric m'a dit tant de fois l'indulgence et la bonté, et je résolus de venir me placer sous votre protection. J'ai obligé le vieux bedeau Giannico à m'accompagner : nous avons loué un voiturin; arrivés aux portes de Ferrare, nous avons renvoyé le voiturin, pour que le lieu
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de notre retraite ne fût pas immédiatement révélé, et nous avons traversé la ville à pied. Nous voici : j'ose espérer, madame, que vous ne m'abandonnerez pas.
— Vous pouvez compter sur mon appui, âgnora; je suis prête à vous rendre tous les services qui sont en moi; je ne sais trop jusqu'où ils pourront aller. Mon mari sera ici sous peu de jours : c'est à lui qu'il appartiendra de décider ce qu'il convient de faire, et d'intervenir auprès de votre père ainsi qu'il le jugera à propos.
— Merci, chère mère! dit Frédéric en baisant la main de la bonne dame. Puisque vous êtes avec nous, notre bonheur est assuré.
— Ne va donc pas si vite, mon fils! Il ne faut pas être trop prompt, si l'on ne veut pas se repentir par la suite. Et pour commencer à agir sagement, aussi longtemps que la signora Silvia demeurera chez nous, tu voudras bien aller demander l'hospitalité à quelqu'un de tes amis.
— J'y suis tout disposé, chère mère, repartit Frédéric; nous vous obéirons en toutes choses.
Apercevant le vieil appariteur, lequel n'avait osé franchir le seuil de la porte, Frédéric lui cria : — Approche donc, Giannico, approche-toi
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de nous. Par ma foi! tu es un plus vaillant homme que je n'aurais imaginé. Sais-tu que ta conduite est digne des beaux temps de la chevalerie ?
— Ne vous moquez pas de moi, sior Frédéric, noli insuit are miser o. Je sais très-bien que j'ai fait une sottise. Mais la Zîtella Ta voulu, et quand la Zitella veut quelque chose, il n'y a pas moyen d'y contredire, il n'y a pas un mot à répondre; il faut marcher, sans [tenir compte ni du dommage ni du danger.
— Sois tranquille, Giannico, ne crains rien, nous te réconcilierons avec ton patron, reprit Frédéric.
— Le ciel le veuille, faxit Deus! En attendant, quand je songe à ce qui doit se passer maintenant dans le grand amphithéâtre, quand je songe à l'indignation des maîtres et au scandale des disciples, mes cheveux se hérissent sur ma tête, stetêre cotnce.
Les personnages auxquels le vieux bedeau adressait ces exclamations ne purent s'empêcher de sourire en voyant son air tragique.
— Giannico est mon père nourricier, dit Silvia-, il m'est dévoué, quoiqu'il ne m'épargne pas ses lamentations; tout en grondant, il descendrait aux enfers, si je l'en priais.
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— Frédéric, dit Elisabeth Pcrdrier à son fils, occupe-toi d'héberger Giannico et de trouver un gîte pour toi-même. Moi je garde la signora Silvia, dont je me charge.
Frédéric fit aussitôt ce que sa mère lui ordonnait : il commanda de servir au bedeau un bon repas pour ranimer son courage abattu; puis il sortit lui-même d'un pas leste et joyeux. A la grille du parc il rencontra le Stefanello qui rentrait tristement, sans avoir pu rejoindre son fils.
— Seigneur Stefanello, dit le jeune Français, ma mère a reçu sous son toit une jeune dame et elle juge convenable de m'envoyer chercher ailleurs un asile; pourriez-vous m'en offrir un chez vous?
— C'est que justement, seigneur Frédéric, j'ai donné aussi l'hospitalité à une jeune dame étrangère, et que...
— Allons, ce sexe aimable me chasse de partout et me forcera à coucher à la belle étoile.
— Vous paraissez gai et heureux, seigneur étudiant?
— Je n'ai pas de raison d'être chagrin : tout me sourit dans l'heure présente.
— Hélas! il n'en est pas de même de mon pauvre Lilio.
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— Qu'arrive-t-U donc à votre fils ?
— Figurez-vous qu'il était sur le point d'épouser la plus ravissante jeune fille qui fût sous le ciel de Tltalie, et que nous venons d'apprendre qu'elle est morte subitement.
— Ah! dit Frédéric, c'est là un rude coup de la destinée.
— Lilio en est accablé.
— Je compatis à sa douleur, seigneur Stefanello. Excusez-moi de vous laisser; j'ai grande hâte d'être revenu.
— Mon Dieu! mon voisin, allez loger à l'auberge du Mont-d'Or; c'est ce qu'il y a de plus simple à faire.
Le soir de ce jour, Christophe errait d'un pas agité sur le Corso, aux alentours de l'entrée du parc ducal. Protégé par les ombres
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propices, il jetait un regard anxieux au pavillon qu'on lui avait désigné comme la demeure du maître de chapelle, et faisait des gestes qui trahissaient sa perplexité et sa consternation. Avisant un petit vieillard qui marchait, avec presque autant d'agitation qu'il faisait lui-même, dans une des contre-allées, il s'approcha du promeneur et, le saluant profondément : — J'ai sans doute l'honneur, dit-il, de parler à un habitant de la renommée ville de Ferrare.
— Non, seigneur, non. J'avais une patrie, et je n'ai plus de patrie. J'avais un emploi, et je n'ai plus d'emploi. J'étais un personnage, un grand personnage, et je ne suis plus qu'un vagabond.
— Vous avez éprouvé quelque désastre ? reprit Christophe avec sympathie.
— J'avais une place qui me rapportait soixante écus par an; et je marchais devant le plus illustre savant de notre siècle, lorsqu'il se rendait à sa chaire. J'étais respecté et honoré. Et maintenant je puis être fustigé demain sur les places publiques comme un serviteur infidèle qui a trahi la confiance de son maître.
— Les sénateurs infidèles sont, en Italie, fustigés en place publique ? dit Christophe d'une voix mal assurée.
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— Oui, c'est la loi. Voilà où j*en suis descendu; et il en arrivera autant à quiconque se laissera gouverner par un sexe capricieux et frivole !
— C'est vrai, dit Christophe, ce n'est que trop vrai!
— Ce sexe volontaire et tyrannique, reprit le petit vieillard, prétend faire de toutes les facultés humaines ses instruments serviles!
— On vivrait heureux, paisible, si Ton n'avait pas la faiblesse de céder à de folles fantaisies. Vous avez mille fois raison, reprit Christophe en poussant un profond soupir.
— En êtes-vous là aussi, mon ami? Tu quoque!
— Puisque vous n'êtes pas de ce pays, dit Christophe en détournant la conversation, je suppose, seigneur, que vous ne pourrez pas me dire où demeure le médecin français de Son Altesse Royale madame Renée.
— Nul n'est, au contraire, plus à même que moi de vous donner cette indication, car je suis logé chez lui. Voyez, à travers les arbres, ces fenêtres éclairées : c'est l'habitation du médecin; mais il n'est pas ici en ce moment; il est à Mantoue, d'où l'on attend son prochain retour.
— Nouvelle disgrâce, murmura Christophe;