‹ Les méprises: comédies de la renaissanceChapitre 9 sur 14 · XX PRÉFACE · texte numérisé non relu

XX PRÉFACE

peindre une société disparue depuis trois siècles. Je n^ai ni le temps ni Tenvie de rechercher si votre peinture est exacte et conforme aux enseignements de rhistoire. Mais, je vous le demande, entre cette société et la nôtre, qu'y a-t-il de commun ? Sont-ce là nos façons de comprendre, de sentir, de juger? Que m'importe votre archéologie de meubles, de vêtements, de sentiments et d'idées?... Vous n'êtes pas de votre temps. Au lieu de travailler sur le vif de la réalité et de m'intéresser à moi-même, vous m'entraînez vers les époques antérieures. Comme ces peintres qui n'ont jamais regardé la nature et qui font des tableaux d'après d'autres tableaux, vous faites du drame d'après l'histoire, des livres d'après des livres. Pour vous suivre, il faut que je fasse effort de mémoire... etc. »

Il y a une part de vérité et de raison dans ce langage. Qu'on invite les poëtes et les romanciers à s'occuper surtout de la réalité contemporaine, rien de mieux, pourvu que cette recommandation demeure un simple conseil et ne devienne pas un système exclusif; pourvu qu'on n'aille point jusqu'à condamner et proscrire toute tentative d'un autre genre, toute œuvre qui n'aurait pas directement cette réalité contemporaine pour objet. « Peignez nos mœurs, notre

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société, nous-mêmes! » nous crîe-t-on. Soit!

Approuvons ceux qui Tentreprennent ! Essayons nous-mêmes ce que nous pourrons faire de ces études et de ces tableaux ! Mais qu'on ne prétende pas interdire et fermer toutes les autres avenues de la littérature et de Part!

En élevant cette prétention insoutenable, on se mettrait d'abord en contradiction formelle avec le vaste enseignement, avec l'imposante expérience des siècles. L'une des fonctions les plus spontanées et les plus rationnelles de la littérature et de l'art consiste, au contraire, à ranimer les figures évanouies de l'histoire, à évoquer les morts, à remettre sous nos yeux quelque type mémorable de la nature humaine, quelque action émouvante des âges écoulés. L'art et la littérature ont généralement commencé par là, et chez tous les peuples les premiers poètes ont été les premiers historiens. C'est la tendance primitive et naturelle répondant à un besoin spontané de l'esprit humain, et nul sophisme ne saurait prévaloir contre elle.

L'art et la littérature n'ont pas seulement débuté par là, ils ont continué de même. Quelle belle énumération je pourrais faire ici, si je voulais démontrer cette trop évidente vérité ! Je commencerais par les temps anciens, je ferais

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défiler sous vos yeux les Homère, les Sophocle, les Virgile, évoquant les anciens héros de la Grèce ou de Rome, les combattants de Troie, les Atrides, les compagnons d'Énée, tous personnages et événements qu'ils n'avaient pas vus et qu'ils ne pouvaient peindre d'après nature. Je passerais ensuite à nos premiers poètes français racontant les exploits de Gharlemagne et de ses pairs disparus depuis longtemps et restés seulement dans la mémoire des hommes. Puis, allant d'une époque primitive à une époque cultivée, pour prouver que la loi est générale, je montrerais le grand ODrneille crayonnant l'âme d'Auguste et de Pompée; Shakspeare mettant en scène Coriolan, César, Macbeth, Richard III, Jean Sans Terre, d'après Plutarque et les chroniques d'Angleterre*, tous nos plus grands génies faisant de l'archéologie, faisant du drame d'après l'histoire, des livres d'après des livres, imaginant les caractères et les passions de temps qui n'étaient plus.

La vérité, c'est qu'une époque s'exprime mieux, le plus souvent, dans la manière dont elle conçoit et représente les âges antérieurs, que dans les peintures qu'elle fait d'elle-même. Elle s'y exprime naïvement , ce qui y est une condition pour ne pas se tromper. L'étude que l'on

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fait directement de son temps est infiniment suspecte , sujette à erreur. On ne voit pas bien de trop près. Quand nous voulons retracer le passé, nous nous révélons à notre insu et plus sincèrement. « Tout portrait, dit-on, est le portrait de deux persomies, du modèle et du peintre. » J ^ajoute que le portrait du peintre est presque toujours le plus véridique. Le dix-septième siècle, par exemple, est bien plus fidèlement peint dans les tragédies de Corneille et de Racine, que dans les romans de Sorel et de Furetière.

Mais c'est invoquer de trop grands noms, soulever une question trop haute, à propos d'une œuvre auisi peu ambitieuse que celle-ci. Le fait est que je n'ai guère songé à tout cela en écrivant ces récits. J'ai cédé à un mouvement de curiosité et d'imagination, qu'on approuvera ou qu'on blâmera suivant qu'on est dans une disposition plus ou moins analogue à celle où je me suis trouvé. Une sorte de réaction de mon esprit m'a chassé du présent et m'a rejeté vers les régions fleuries et idéales de la Renaissance. Mon devoir de publiciste faisant, au jour le jour, la critique des livres ou du théâtre, m'oblige à voir un assez grand nombre de ces peintures de mœurs contemporaines plus ou moins prises dans le vif de la réalité. J'ai pris plaisir

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