II
voilà que cet appui me manque dans le plus pressant besoin! Que faire, grands dieux! que faire ?
— ^ La dame est là, ainsi que le jeune honune son fils.
— Frédéric? que devient-il?
— Il eût mieux valu que ce jeune homme restât en France, où il est né, que de venir tourner l'esprit à la Zitella, ma maîtresse, et lui mettre dans la tête de Tépouser. C'est lui qui est la cause de tous mes malheurs !
— Votre maîtresse veut l'épouser? Il est sur le point de se marier ?
— Oui, hélas ! C'est pour cela que nous sommes venus en cette ville.
— Dieu ! quelles complications funestes ! s'écria Christophe. Mon ami, voudriez-vous aller frapper à la porte du maître de chapelle Stefanello, et dire à Erminia de venir me trouver ici ?
— Erminia?
— Oui, la signora Erminia, seule, toute seule.
— L'heure est avancée et la nuit obscure, nox incubât atra. On ne laissera pas sortir, soyez-en convaincu, une jeune fille à cette heure.
— Il faudra donc attendre à demain. Diteslui, je vous prie, de venir à l'auberge demain matin, et que personne ne l'accompagne! Entendez-vous? personne!
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— Je ferai ce message, je vous le promets.
— Je vous remercie. Bonté du Ciel! que vat-il arriver de tout cela? murmurait Christophe en s^éloignant.
— Ma foi, se disait l'autre interlocuteur, ce pauvre homme paraît s'être mis dans une passe plus fâcheuse encore que celle où je me trouve moi-même. Otnnis homo est animal, omnis asinus est animal, ergo omnis homo est asinus.
Les hommes sont des ânes, voilà ce qui est évident.
Le lendemain, dans la matinée, Silvia la Bolonaise sortit du pavillon pour respirer Pair parfumé du parc ducal et pour en admirer les parterres de fleurs et les ombrages artistement distribués. Elle avait dépouillé la mante qui, pendant son voyage, l'enveloppait comme une chrysalide ; ' elle était vêtue d'une robe de colombin aux
reflets chatoyants ; un voile de gaze transparente, jeté sur sa tête comme négligemment, lui servait de coifiure.
Lilio Adorni guettait l'occasion de revoir Tétrangère. Aussitôt qu'il l'aperçut, il sortit à son tour et se dirigea vers elle. Tout entier à ses regrets, il fit peu d'attention aux charmes qui l'eussent frappé dans un autre moment.
— Signora, vous m'excuserez, lui dit-il, si je trouble un instant votre promenade par mes questions importunes. Je vous serais bien reconnaissant si vous pouviez me donner quelques détails sur l'événement douloureux dont vous avez apporté la première nouvelle.
— Je m'en veux vraiment, répondit Silvia, d'avoir été un messager de malheur.
— Ne me fallait-il pas tôt ou tard apprendre mon infortune? La destinée qui m'était promise était trop belle : le ciel en a été jaloux! Mais sauriez-vous me dire, signora, quel fléau cruel, qud accident tragique a éteint subitement cette lumière de l'Italie!
— On ignore dans la ville ce qui a causé sa perte, et il me serait impossible de vous fournir aucun renseignement.
— Comment la mort ne s'est-elle pas attendrie en approchant de Silvia? Comment la nature
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entière n'a-t-eUe pas pris contre la mort impitoyable la défense de Silvia ? Ce nom, qui m^était si doux à prononcer, je ne peux plus Tarracher à mes lèvres sans qu'il me brise le cœur !
— Vous vous êtes donc fait, seigneur, une idée bien extraordinaire de cette beauté inconnue? car, d'après ce que votre père m'a dit, vous ne l'avez jamais vue, et je doute fort qu'il vous ait été possible de vous procurer son portrait.
— Non, je ne l'ai jamais vue ni en réalité ni en image; et pourtant je suis aussi certain qu'elle surpassait toutes les créatures mortelles que si mes yeux s'en étaient assurés eux-mêmes.
— Permettez-moi de vous dire que vous pouviez vous tromper.
— Non pas, c'est impossible. Tout le monde, d'ailleurs, ne s'accordait-il pas à proclamer que le ciel lui avait prodigué à la fois tous ses trésors ? Et tenez, vous qui la connaissiez, vous avouerez que je ne m'abusais pas.
. — Je n'ai nulle envie de vous contredire. Je trouve cependant votre enthousiasme tant soit peu exagéré.
— Aussi longtemps que j'ai eu l'espérance de la voir bientôt, je souffrais patiemment de ne pas connaître exactement ses traits. Maintenant que je ne dois plus la voir jamais, je voudrais à. tout prix
posséder son image afin de la fixer dans mon souvenir.
— Il ne me serait pas très-difficile de vous donner une idée à peu près fidèle de ma compatriote si vivement regrettée : on prétendait qu^il y avait beaucoup de ressemblance entre Silvia Demetria et moi, quoique la fille du docteur Parrhasius eût, sans contredit, sur moi pauvre inconnue, une grande supériorité.
— D'après ce que j'ai ouï dire, elle était, n'estce pas ? d'une taille moyenne, mignonne, svelte et gracieuse comme une déesse ?
— Elle était, en effet, plutôt petite que grande; nous avions la même taille justement.
— Ses cheveux étaient d'un blond doré, à rendre jaloux les rayons du soleil.
— Leur nuance était à peu près celle-ci, dit Silvia en montrant une de ses tresses.
— Et ses yeux! Ils étaient riants, limpides, célestes; ils avaient la pure splendeur des étoiles qui scintillent dans le firmament.
— Je ne sais si votre langage n'est pas trop poétique : c'étaient des yeux bleus comme les miens.
— Je les ai vus souvent, dans mes songes de félicité, me regarder avec une expression de pitié divine. Illusion menteuse! ils devaient me cacher toujours leur clarté. Ne vous détournez pas de
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moi, signora, et pardonnez-moi si je m'abandonne aux mouvements de mon cœur.
— Je voudrais adoucir cette afi&iction que J'ai causée sans le vouloir. Soyez persuadé, seigneur Lilio, que toute mon estime et mon amitié vous sont acquises dès ce jour.
Silvia tendit à Lilio sa main, qu'il saisit avec émotion.
— Je vous remercie, dit-il, de votre bonté. Je ne suis pas surpris qu'il n'y eût personne qui fût aussi près que vous d'égaler ma Silvia. Que ne puis-je presser ainsi de mes lèvres la douce main qui m'était promise!
— Prenez courage, seigneur Lilio, dit la Bolonaise au jeune musicien qui, après une inclination respectueuse, s'éloigna les yeux remplis de larmes,
Frédéric Perdrier venait d'entrer dans le parc; il avait assisté à la fin de cet entretien. S'approchant à son tour de Silvia :
— D'où est née subitement, dit-il avec un accent de dépit, la sympathie extraordinaire que vous témoignez au seigneur Lilio ?
— En vérité, dit Silvia, ce jeune artiste sait mieux aimer que ne le font la plupart des hommes.
— Mieux que je ne le fais moi-même, peut-être?
— Je ne sais. Il n'est pas sûr que, si je quittais ce monde, vous toucheriez mon âme défunte par
une oraison funèbre aussi éloquente que celle que je viens d^entendre.
— Ah ! il vous a entretenue de Pincomparablc fiancée qu'il a perdue, et ses soupirs vous ont attendrie.
— Je l'avoue, sa douleur ne m'a pas trouvée insensible.
— Vraiment, je vois que vos poëtes italiens ont raison :
Donna è senopre piu leggier che al vento foglia, E vanne e yien corne alla riva Tonde (i).
— Que voulez-vous dire, seigneur Frédéric?
Parlez français, vous serez peut-être plus intelligible.
— J'aime mieux me retirer et reprendre la conversation avec vous lorsque votre compassion pour le musicien Lilio ne sera plus aussi exaltée. Je vous salue, signora.
Frédéric s'en alla précipitamment, ne pouvant maîtriser l'irritation qui l'avait saisi. Il se dirigea vers l'auberge du Mont-d'Or. En route, il
(ly La femme est plus légère que la feuille livrée au vent, Elle va et vient comme Tonde sur le rivage.
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se calma peu à peu, et quand il arriva à Thôtellerie, il en était à se demander pourquoi il avait cédé ainsi à un accès de mauvaise humeur bien peu justifié. Il allait s'en retourner sur ses pas et demander pardon à Silvia, lorsqu'en entrant dans la cour il se trouva en présence de personnages dont la vue lui causa autant d'émotion que de surprise.
Giannico s'acquitta auprès d'Erminia du message que son confrère en infortune lui avait donné. Erminia se rendit, dans la matinée, à Pauberge du Mont-d'Or. Toute vêtue de noir et le visage extrêmement pâle, il suffisait de la voir pour deviner qu'elle était instruite du désastre qui la menaçait.
— Eh bien, mon enfant, quel est votre dessein? lui demanda Christophe avec douceur.
— Je sais que je n'ai plus d'espoir. Ah! il ne me reste qu'à quitter ces lieux funestes !
— C'est une sage résolution. |Allons-nous-en.
— Et où irons-nous?
— Où tu voudras.
— Mais je n'ai pas encore revu Frédéric.
— A quoi bon le revoir, puisqu'il va en épouser une autre?
— Qui sait ? peut-être n'est-ce pas vrai ?
— Celle qu'il doit épouser est chez lui; elle habite déjà sous son toit. Ne te l'a-t-on pas dit?
— C'est vrai. Je dois partir, et j'y suis décidée.
— Donc, en route!
— Auparavant, il faut que je prenne congé de mon hôte si obligeant et si affable. Pourquoi ne voulez-vous pas le voir?
— Non, te dis-je, je ne le veux pas. Mais va le saluer, le remercier, prendre congé de lui, et reviens tout de suite. Nous quitterons immédiatement cette cité maudite.
— Attendons un peu. Après un si long voyage, s'en retourner ainsi, c'est trop brusque. Puis, Frédéric ne pourrait-il pals m'accuser d'avoir favorisé en quelque sorte son oubli, d'avoir encouragé et justifié son abandon ? En me présentant à lui, ne réveillerai-je pas quelque remords,
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quelque repentir? S'il me répète de sa propre bouche ce que j'ai appris par d'autres, eh bien! je fuirai alors, je n'hésiterai plus. Un peu de patience... Ah! c'est lui! murmura-t-elle en devenant plus pâle encore.
Frédéric, survenant en ce moment, se trouva en présence de ses compatriotes.
— Que vois-je! dit le jeune Français, vous à Ferrare, monsieur Christophe, et Erminia aussi!
— Oui, Frédéric, répondit Christophe, nous avons traversé les monts. Ma fille éprouvait une vive curiosité de visiter l'Italie.
— Non, mon père, dit aussitôt Erminia, ne colorez point notre voyage du vain prétexte de la curiosité. Je ne veux pas dissimuler à Frédéric qu'en accomplissant ce long trajet j'ai été mue uniquement par le désir de le revoir. Je puis m'exprimer avec lui en toute franchise : il sait que je suis étrangère aux détours de la coquetterie et que mes paroles sont toujours sincères.
— Mes chers compatriotes, vous êtes les bienvenus. Mon père aura le plus grand plaisir à vous revoir : il n'est pas à Ferrare, mais il ne tardera pas à revenir.
— Nous savons tout cela. Je le répète, dit Erminia, je ne veux pas prendre de biais avec
VOUS, Frédéric, et j'en viens tout de suite à ce qui seul m'intéresse. Une profonde affection s'était formée entre nous dès Penfance, et avait grandi avec nous-, est-il vrai que vous Payez oubliée ?
— Mon affection pour vous, Enninia, est inaltérable.
— N'équivoquez point, je vous en conjure.
Quand nous nous sommes séparés, il y a deux ans, vous m'aviez promis de me garder votre cœur, vous m'aviez fait promettre de vous garder ma foi. Et maintenant on nous assure que vous avez contracté de nouveaux engagements et que vous allez vous marier. N'est-ce pas que c'est là un bruit mensonger?
— Erminia, moi non plus je ne veux pas manquer de franchise avec vous. On n'est pas maître toujours de ce qui se passe en son âme:
l'amour, je l'avoue, m'a imposé un nouveau joug.
— Vous n'avez pas réfléchi que c'était manquer à votre parole et trahir un cœur incapable de trahison?
— L'amour n'a pas de loi.
— O parjure! comment ta voix a-t-elle pu prononcer ces paroles impies ? Comment ne crainstu pas de me porter ce coup mortel ? Est-ce que je ne t'inspire même plus de pitié?
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Si VOUS saviez, Erminia, combien je souffre de votre douleur, vous ne me feriez pas ce reproche. Mais j^ai de vous une trop haute estime et je connais trop la fière énergie de votre âme, pour vouloir vous tromper et vous cacher des torts irréparables. Dans la voie où je suis entré, il est trop tard pour revenir en arrière. Je suis coupable, je Tavoue ; je vous demande grâce. Pardonnez-moi, et ne vous désolez pas ainsi !
— Ne pas me désoler quand je vous perds pour toujours, je confesse que cela est au-dessus de mes forces. Mais tout est dit, je vous implorerais vainement. Il est temps que je vous rende à celle que vous aimez à présent ; je ne troublerai point votre bonheur. Pour vous prouver jusqj'à la fin mon affection et vous épargner peut-être quelque remords, je vous dégage de vos promesses, je vous délie de vos serments. Adieu, Frédéric, soyez heureux !
— O toujours chère Erminia, je vous supplie de vaincre votre juste ressentiment et de ne pas me haïr! Ce n'est pas sans un déchirement profond, croyez-le bien, que je vous dis adieu. Puisse le Gel vous protéger et vous réserver le sort dont vous êtes digne !
Frédéric, quoiqu'on eût pu lire dans ses traits un combat intérieur, s'éloigna sans tourner la tête.
2oa LES MÉPRISES.
Christophe le suivait d'un r^ard indigné : — O cœur de pierre! murmura-t-il. Puis, s'adressant à Erminia : — Je vous admire, ma chère enfant; à la bonne heure, c'est là de la fermeté et du courage! Il ne nous reste plus qu'à hâter notre départ.
— Quelque chose arrête encore mes pas, répondit la jeune fille presque défaillante. Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble que tout espoir n'est pas perdu.
— Pauvre âme irrésolue, que parlais-je de ta fermeté et de ton courage ! Au moins, vas-tu revenir près de moi ?
— Oui, ce soir ou demain. Ayez un peu d'indulgence, mon père-, c'est un pas cruel à franchir.
Erminia, ayant embrassé le vieillard, se dirigea vers la demeure de Stefanello. De là elle serait à même d'observer d'heure en heure la marche des événements.
Resté seul, Christophe pencha la tête avec accablement.
— ce Je ne troublerai point votre bonheur...
C'est un pas cruel à franchir! » Il me semble que toutes ses paroles ont un sens qui me fait frémir. Non, il est impossible de laisser une situation si périlleuse se prolonger; il en faut sortir à tout prix!
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Cependant Frédéric, devançant Ermînia, régalait le logis maternel, Tâme étrangement trouée. La secousse, en effet, avait été rude. L'étu- .ant avait le cœur droit et généreux. Quoique >n antiour eût changé, il conservait de tendres >uvenirs de sa compagne d'enfance. Tant qu'il était senti éloigné d'elle à la fois par la distance t par le temps écoulé depuis leur séparation, il e lui avait pas fallu beaucoup d'efforts pour ompre ses premières chaînes. Mais quand il avait rouvé tout à coup Erminia devant ses yeux, il Lvait été profondément remué, il avait dû se faire âolence pour n'être pas ébranlé par tant de doueur et de passion.
La pensée de Silvia, du sacrifice qu'elle venait de lui faire, du dévouement dont elle venait de lui donner la preuve, fut seule capable de lui faire supporter ce choc imprévu; mais il éprouvait d'autant plus vivement le besoin de retourner auprès de Silvia, afin de dissiper le nuage qui s'était élevé entre eux.
Quand il eut franchi la grille du parc, il aperçut Lilio Adorni dans l'avenue qui séparait les pavillons. Lilio avait une lettre à la main, il jetait sur les lieux d'alentour un regard interrogateur et paraissait être dans un assez grand embarras.
— Que cherchez-vous donc si impatiemment, seigneur lilio? lui demanda Frédéric.
— Je cherche le vieillard bolonais qui demeure chez vous. Voici Theure de la répétition à^Orfeo, et il faut que Je me rende à mon poste, je ne puis me £aire attendre.
— Que désirez-vous de Giannico?
— Il s'est offert à mon père pour porter un message à Bolc^e. Je veux lui remettre la lettre, afin qu'il parte sans retard, quand le vettU" rino viendra le prendre tout à Theure.
— S'il vous plaît, je me chargerai de lui remettre cette lettre.
— Je vous serais obligé, seigneur Frédéric, de me rendre ce service.
Lilio lui donna la lettre en ajoutant :
— Recommandez-lui, n'est-ce pas ? de se tenir prêt à partir.
— Comptez sur moi, répondit le jeune Français. Les yeux de Frédéric furent fi:^ppés par l'adresse mise sur la lettre qu'il tenait dans sa main.
— «Le docteur Janus Parrhasius! » repritil. Par ma foi ! à quel propos votre père écritil au docteur Parrhasius?
— Mais pour lui dire la part que nous prenons à la douleur que la mort de sa fille doit lui causer.
— Comment ! la mort de sa fiUe ?
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— Oui, VOUS rignorez encore! La fille du docteur, la signora Silvia, ma fiancée, n'est plus !
— Cette fiancée que vous pleuriez, c'était donc...
— La fille du docteur Parrhasius, la fleur de Bologne et de l'Italie.
— Qui vous a appris que Silvia Demetria n'est plus de ce monde?
— C'est la jeune dame qui est venue voir votre mère. Quel intérêt aurait-elle à nous induire en erreur ?
— Vous avez raison. Pleurez, seigneur Lilio, pleurez la plus aimable des fiancées. Je vous promets de nouveau de transmettre promptement votre message à Giannico.
Lilio Adorni se dirigea d'un pas rapide vers le palais. Frédéric regardait la lettre en riant : — Sot que j'étais ! se dit-il. Je m'explique tout maintenant. Ah! ma ravissante Silvia, je veux vivre pour vous !
Au moment où Frédéric, enchanté, prononçait tout haut ces paroles et s'élançait lestement vers son logis, Erminia, qui, comme on l'a vu, l'avait suivi à un court intervalle, arrivait à son tour; elle entendit la joyeuse et ardente exclamation du jeune homme. Portant la main à son cœur, comme si elle y recevait une suprême blessure : — Ah ! cette fois tout est bien perdu !
ao6 LES MÉPRISES.
soupira-t-elle. Vis donc pour ta Silvia; moi, je n^ai plus qu^à mourir !
Et, d'un pas fléchissant, elle rentra chez son hôte.
Lilio Adorni se hâtait de gagner la salle du palais destinée aux fêtes théâtrales. Dans cette salle allait avoir lieu une répétition de la tragédie en musique que Ton préparait pour le retour de la duchesse Renée. Cette tragédie était, avonsnous dit, VOrfeo, d'Ange Politien, composé à Mantoue pour le cardinal François de Gonzague, en 1472.
La favola, la pièce n'avait reçu que des modifications peu considérables. Mais la musique, œuvre de Stefanello, était entièrement nouvelle. Le soin de peindre les décors, ïapparato et la prospettiva, comme disaient les Italiens, avaient
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été confiés à Baldassare Peruzzi, ce grand maître de l'architecture feinte et du paysage scénique. Les courtisans faisaient déjà grand bruit des prodiges accomplis par ce pinceau prestigieux qui déconcertait même les yeux exercés du Titien. La fête qu'on préparait devait donc être une des plus brillantes que l'Italie eût vues jusqu'alors.
La répétition de ce jour était une des dernières : elle ne devait pourtant pas comprendre toute la pièce : on devait représenter les trois premiers actes seulement, l'acte pastoral, l'acte nymphal et l'acte héroïque. Les deux derniers, l'acte nécromantique et l'acte des bacchantes, étaient réservés pour un autre jour.
Quand Lilio Adorni entra, tout était déjà en place. On voyait dans la salle un certain nombre de gentilshommes qui avaient obtenu la faveur de goûter les prémices de l'ouvrage. Les divers orchestres étaient disposés tout autour de . la rampe •, il y avait, en effet, non un orchestre, comme à présent, mais plusieurs orchestres. Les instruments, en grand nombre et très -variés, • étaient distribués par groupes-, et à chaque personnage dramatique était attaché un groupe particulier composé selon le sentiment que devait exprimer la voix de ce personnage. Ainsi, dans
ao8 LES MÉPRISES.
Tœuvre du Stefanello, les contre-basses de viole accompagnaient Orphée; les dessus de viole, Eurydice; les trombones, Pluton; les flûtes et les musettes, les bergers. Ce qui peut nous paraître singulier, c'est que le vieux nocher Caron avait pour lui les guitares. Dans les préludes et les ritournelles, il y avait des concerti auxquels tous les instruments prenaient part. Telle était la primitive économie du drame musical ; elle s'explique parfaitement si Ton remarque que Taccompagnement n'était alors qu'une symphonie, les instrumentistes exécutant les mêmes parties que les acteurs chantaient sur le théâtre.
Le Stefanello conduisait l'ensemble des musiciens; c'était le général en chef de ces différents corps d'armée. Lilio dirigeait le groupe principal attaché au personnage d'Orphée.
On venait d'écarter le rideau : il découvrait une magnifique perspective champêtre avec des collines et des temples dans le lointain. Suivant l'usage du temps, tous les personnages de la pièce se voyaient rangés de chaque côté de la scène; ceux qui ne devaient paraître qu'à la fin figuraient dès le commencement. A mesure qu'ils étaient appelés par leur rôle, ils venaient se placer en avant des chœurs; chaque groupe de l'orchestre, sonnant à son tour, annonçait le
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personnage qui allait chanter, sans même qu^on eût besoin de le voir. On pouvait donc distinguer déjà, d'un côté du théâtre, Tinfernal Pluton couronné de branches de cyprès, Proscrpine toute vêtue de blanc, Tisiphone à la chevelure de reptiles, et le vieux Garon, son aviron à la main ; de Tautre côté, la troupe des Ménades enguirlandées de pampre vert et armées de leurs thyrses.
Les premiers rôles étaient confiés à des chanteurs renommés; celui d'Orphée, notamment, avait pour interprète un artiste de premier ordre nommé Pietro Angelucci. Les rôles de femmes étaient comme d'ordinaire remplis par les pages de la musique de la chapelle. Le jeune Jacopo Giusti faisait la belle Eurydice.
L'églogue du premier acte parut faire un vif plaisir à l'auditoire d'élite admis à l'entendre. On applaudit chaleureusement le beau chant du pâtre Aristée :
Udite, selve, mie dolci parole,
Poichè la bella ninfîa udir non vuole (i). . .
Le musicien avait su tirer un excellent part de son orchestre de flageolets et de flûtes, de
(i) Ecoutez, forêts, mes douces paroles.
Puisque la belle nymphe ne veut pas les entendre.
cornets et de sourdines. L'acte des nymphes marcha également à merveille. La scène représentait un bocage sur le bord d'un fleuve qui se perdait en de larges méandres à Thorizon. C'était sur la rive fleurie de ce fleuve qu'Eurydice, fuyant pour échapper à la poursuite d'Aristée, était niordue au pied par un serpent, et soudain expirait. « Les roseaux s'inclinaient avec douleur sur le front de ia nymphe; l'eau, en passant auprès de ce corps inanimé, blanc comme la fleur du troëne ou la fleur d'épine, murmurait sa plainte. » Le chœur des dryades chantait ses poétiques lamentations :
L'aria di pianti s'oda risuonare (x)...
On connaît ces strophes; on ne s'étonnera pas qu'elles touchèrent les spectateurs; rarement la pitié a parlé un plus gracieux langage. Mais celui qu'elles émurent davantage fut sans contredit Lilio Adorni. Il lui semblait les entendre pour la première fois. Il ne pouvait se persuader qu'elles n'eussent pas été composées expressément à l'occasion de la mort de Silvia. Comment douter que le poëte n'eût en vue Silvia quand il déplorait, par exemple, le silence à jamais
(i) Que Tair résonne au loin de gémissements...
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imposé à cette voix si douce « que le vent s'apaisait à ses accents suaves, »
Chè a* suoi soavi accenti Si questavano i venti.
C'étaient les jeux d'orgue qui accompagnaient pathétiquement ces plaintes des divinités bocagères.
Une dryade, voyant approcher Orphée, se chargeait d'aller lui annoncer son malheur. « Hélas! disait-elle, la Mort a brisé le plus loyal amour; elle a étouffé la plus pure ardeur! Mes sœurs, allez relever la belle Eurydice; couvrez son corps de fleurs et de verdure, pendant que je vais porter à cet infortuné un coup cruel. » Lilio Adorni avait peine à se convaincre que toutes ces paroles ne racontassent point sa propre histoire.
L'acte héroïque, où Orphée entrait en scène pour la-première fois, avait pour décor une âpre gorge de rochers, des précipices affreux, des grottes effroyables. C'était dans ces lieux désolés qu'Orphée ayant appris la mort d'Eurydice venait se livrer à sa douleur. Le chant d'Orphée :
Ora piangiamo, oh sconsolata lira (i)...
(i) Maintenant pleurons, ô lyre inconsolée...
que Lilio accompagnait sur sa basse de viole, guidant tout le groupe des harpes et des luths, n'était pas fait pour arracher le jeune musicien à l'impression qui le dominait. Il lui eût été impossible de traduire ses regrets plus énergiquement que ne le faisait ce chant qui était censé attendrir les tigres et fendre les rochers. Aussi Lilio, penché sur son instrument, faisait-il parler et gémir son cœur avec son archet.
Une scène nouvelle et originale terminait cet acte. Après qu'Orphée s'était entretenu sur sa lyre de plusieurs airs lugubres, la voix d'Eurydice lui répondait des profondeurs du Tartare par un chant lointain et comme aérien. Jacopo Giusti, pour chanter cette partie de son rôle, se retirait derrière le théâtre. Le dialogue suivant, ajouté au texte d'Ange Politien, avait lieu entre Orphée visible et Eurydice invisible :
EURIDICE
Per te veglia il cor mio Quai' hor dormono i rai.
Non temer che gia mai lo ti punga in oblio.
Quar hor dormono i rai, Per te veglia il cor mio, Deh ! lascia le pêne !