‹ Les méprises: comédies de la renaissanceChapitre 12 sur 14 · ORFEO · texte numérisé non relu

ORFEO

E corne potro?

EURIDICE

Ne la speme ne Tardire

Mai non perda un amor vero! (i)

La voix qui chanta ce fragment du rôle d'Eurydice causa dans l'auditoire une surprise extraordinaire. Elle avait une puissance vraiment surnaturelle, une pureté non terrestre. Elle donnait aux paroles qu'elle prononçait un accent si vibrant, si pathétique, qu'un transport d'enthousiasme saisit tous les assistants.

Lilio Adorni parut foudroyé -, son archet s'échappa de ses mains; immobile, il oublia

(i) Voici la traduction de ces vers :

EURYDICE. Pour toi veille mon cœur, pendant que dorment mes yeux. Ne crains pas que jamais je te mette en oubli. Pendant que dorment mes yeux, pour toi veille mon cœur. Va! laisse ta douleur.

ORpHéE. Et comment ferai-je?

EURYDICE. Prends espoir !

ORPHÉE. Et comment pourrai-je?

EURYDICE. Un amour vrai ne se lasse jamais d'entreprendre ni d'espérer.

d^accompagner Orphée. Puis, quand la voii d'Eurydice eut cessé de se faire entendre, il se leva comme hors du sens, franchit la balustrade, et disparut de la salle.

Heureusement, on touchait à la fin de la répétition. Sans cela le brouhaha excité par cet incident singulier aurait empêché de la continuer. On interrogeait le Stefanello qui ne pouvait répondre. Quelques auditeurs croyaient à un phénomène d'acoustique qu'on ne retrouverait peutêtre plus. D'autres rejetaient cette explication et refusaient d'admettre que la voix du page de la chapelle eut en aucun cas pu éprouver une telle transformation. On discutait ainsi dans la salle, pendant que le satjrre Mnesillo disait les réflexions qui servent de conclusion à l'acte héroïque et qui terminaient la représentation de ce jour.

SILVIA DEMETRIA.

La première personne que Lilio, en se précipitant hors de la salle, aperçut dans les couloirs, ce fut Giannico qui s'esquivait la tête basse. Lilio courut vers lui, et d'une voix menaçante :

— Caro vecchio, dit-il, vous recevrez les étrivières en place publique.

— Proh! deos immortales! s'écria le bedeau, voilà ce que j'avais prévu, tout va retomber sur ma tête !

— D'abord, qui êtes-vous ?

— Hélas! je suis ou plutôt j'étais Giannico, huissier du grand amphithéâtre et serviteur domestique du plus savant homme d'Italie.

— Le docteur Parrhasius ?

— Quel autre pourrais-je désigner de la sorte ?

— Et la personne que vous accompagnez, c'est...

2i6 LES MÉPRISES.

— Je Tai, non accompagnée, mais suivie; je suis venu contre mon gré, non lubens, invitus.

— C'est la signora Silvia Demetria ?

Giannico garda un silence qui était un aveu.

— C'était bien elle, dit Lilio portant la main à son front comme pour refouler le sang brûlant qui y affluait. Mais, reprit-il, pourquoi cette fuite clandestine, pourquoi ce mensonge de sa mort? N'essaie pas de me cacher la vérité, traître, ravisseur, ou tu encourras les châtiments les plus terribles !

— Seigneur, l'explication est bien simple : la signora est partie de Bologne, parce qu'elle ne voulait pas d'autre époux que le jeune Français. Quant à la feinte qu'elle a imaginée, elle n'a pu avoir qu'un but, c'est de vous empêcher d'aller redoubler par votre présence le courroux paternel. Je n'ai eu aucune part dans tous ces événements. Voici la signora qui sort du théâtre; de grâce ! ne lui dites point que c'est moi qui ai révélé son secret. Je me sauve, de peur qu'elle ne m'aperçoive causant avec vous.

Lilio laissa le vieillard s'échapper. Faisant un effort sur lui-même pour retrouver le calme qui l'avait un moment abandonné, Lilio s'approcha de Silvia. Silvia parut vouloir éviter le jeune musicien; mais, voyant qu'elle n'y réussirait pas,

SILVIA DEMETRIA. 217

elle s'avança vers lui et prit la première la parole : — J'ai été assez indiscrète, seigneur Lilio, pour chercher à avoir un avant-goût des merveilles qui se préparent. Recevez mes félicitations : il est impossible de concevoir rien de plus beau; la musique est surtout admirable.

— Et les chanteurs, signora, comment trouvezvous qu'ils se soient acquittés de leurs rôles ?

— Pietro Angelucci s'est vraiment surpassé.

— N'êtes-vous pas d'avis que Jacopo Giusti, dans la dernière scène, lui a été supérieur?

— Le croyez-vous, seigneur ? je n'oserais émettre une opinion si hardie.

— J'en suis garant. Mais, maintenant que le rideau est tiré, Eurydice peut sortir des enfers et la signora Silvia peut ressusciter.

Silvia tressaillit-, détournant à demi son visage pour dissimuler sa confusion : — Je renonce volontiers à feindre davantage, dit-elle. Je dois vous assurer que je n'aurais pas eu recours à cette invention, si j'avais pu prévoir qu'elle dût vous causer un chagrin si réel et si profond.

— De toute manière, ce chagrin ne devait pas m'être épargné, puisque vous étiez perdue pour moi. Ce n'est donc pas cette mystification que je vous reproche. Dans mon naufrage, les circonstances un peu plus ou un peu moins cruelles

2i8 LES MÉPRISES.

nUmportent guère. Mais je me plains que vous ayez cru nécessaire de vous dérober par la fuite à la servitude dont je vous menaçais. Vous m^avez fait tort, je le jure. J'aQais me soumettre humblement à votre pouvoir. Comment avezvous pu me supposer capable, de contraindre en rien votre afiection ? Il est des biens qui, si désirables qu'ils soient, ne s'acceptent que lorsqu'ils sont librement offerts. L'amour véritable est un esclave, et je vous aimais véritablement.

— Vous oubliez, seigneur LiUo, que je ne vous connaissais pas encore.

En ce moment, le Stefanello, échappant aux félicitations de son auditoire, sortait du théâtre. Tout échauffé par le succès, le vieux musicien se frottait les mains : — La plus belle fête du monde ! Nous aurons la plus belle fête du monde! Mais qui diable a chanté l'air : Per te veglia il cor miù?

Apercevant son fils qui s'entretenait avec la Bolonaise, il vint vers eux : — Qui a chanté l'air d'Eurydice? le sais-tu ? demanda-t-il à son fils. C'est prodigieux! Jamais je n'ai entendu une voix plus suave : c'est une femme, certainement, une artiste sublime ! Je donnerais cinquante ducats pour être sûr qu'elle voulût bien dire le même morceau à la représentation!

SILVIA DEMETRIA. a 1 9

Giannico, revenant et avançant timidement la tête, s'adressa au Stefanello :

— Seigneur, excusez-moi, il y a chez vous quelqu'un qui voudrait vous parler tout de suite, tout de suite.

— J'y vais. Et qui est ce quelqu'un ?

— Il m'a dit se nommer Cristoforo.

— Cristoforo! Est-ce que tu ne te trompes point? est-ce que tu ne rêves pas?

— Domine, non sum hallucinatus. Je vous répète le nom qu'on m'a prié de vous dire.

— Ce nom me met toujours hors de moi ; je ne puis l'entendre sans me leurrer d'un vain espoir ; dès qu'on le prononce, je courrais jusqu'à l'extrémité de l'Italie. Signora, je suis votre serviteur.

Stefanello se dirigea hâtivement vers son logis. Lilio dit à Silvia :

— Vous voyez votre puissance et les transports que vous excitez! Partout vous serez adorée comme une immortelle.

— Je m'oublie, seigneur Lilio, à toutes ces flatteries, et j'ai tort d'y prêter une oreille si complaisante. Pardonnez-moi, et que Dieu vous protège !

Silvia salua le musicien et s'éloigna.

Lilio prit à son tour le chemin du pavillon, et il y rentra sur les pas de son père. Il y arriva

pour assister à une scène bizarre : Stefanello était dans un état d'agitation où son fils ne Pavait jamais vu : il adressait à un vieillard agenouille devant lui les plus violentes injures.

— Brigand! ribaldo! tu t'es sauvé avec mon enfant et mon bien !

— Seigneur, je vous ai cru trépassé. . .

— Tu n'as pas cherché à savoir ce que j'étais devenu, tu t'en es allé sans regarder derrière toi. Scélérat! l'affaire ne se passera pas ainsi; tu apprendras à vivre!

— Seigneur, j'ai voulu soustraire au danger votre fille Erminia.

— C'est donc bien vrai ? reprit Stefanello en changeant de ton; cette belle personne dont le nom et les traits ont tout d'abord fait battre mon cœur, c'est Erminia, c'est ma fille! On dirait une reine par la grâce et la dignité. C'est donc toi, pendard, qui l'as élevée ainsi ?

— J'ai eu pour elle le dévouement d'un père joint à l'obéissance d'un serviteur. L'enfant passait pour ma 'fille , mais elle se rappelait bien avoir eu d'autres parents; elle se croyait orpheline, comme je croyais qu'elle l'était moi-même. Vous pouvez lui. demander toute notre histoire.

— Ma fille, Erminia! Allons, viens, traître!

que je t'embrasse.

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— Soyez béni pour votre bonté, mon cher maître! s'écria Christophe en se relevant et en essuyant ses yeux humides de larmes.

— Pourtant, dit Stefanello en le repoussant brusquement, Erminia a Pair triste et malheureux. Lui aurais-tu causé de la peine ? aurais-tu contrarié ses désirs ou ses volontés? Gare à toi si je rapprends!

— Il est vrai, cher patron, que votre fille n'a pas vu s'accomplir ses vœux ; mais cela n'a pas dépendu de moi. Votre fille, seigneur Adorni, aime le fils du médecin maître Jean Perdricr.

— Eh bien, Frédéric pourra devenir son mari-, nous tâcherons d'arranger cela.

— Je crains bien, mon père, que vous n'y réussissiez pas, dit Lilio intervenant à son tour. Frédéric Perdrier va épouser Silvia, la fille du docteur Parrhasius.

— Mais puisqu'elle est morte. . .

— C'était une fausse nouvelle : celle-là même qui nous l'a donnée, la voyageuse bolonaise, n'est autre que Silvia Demetria, et c'est elle qui a chanté l'air d'Eurydice. Gomment ne l'avez-vous pas deviné?

— Et comment devinerais-je de telles trames?

Quoi qu'il en soit, nous essayerons de consoler ma pauvre enfant, et nous parviendrons à

chasser les ombres qxii pèsent sur son front, n'est-ce pas, Lilio?

— Nous essaierons du moins. Où est -elle, cette sœur enfin retrouvée ? Nous tâcherons de nous encourager, de nous guérir Tun Tautrc, puisque nous souffrons du même mal.

— Elle est dans son appartement, sans doute.

Allons la serrer dans nos bras. Bourreau, dit-il en se retournant vers Christophe , sais-tu bien que je n'ai pas osé l'embrasser encore ?

Après avoir pris congé de Lilio, Silvia s'en était allée errer, songeuse, dans les allées du parc. Frédéric Perdrier la découvrit enfin et courut à sa rencontre :

— Charmante Silvia, lui dit-il, j'ai des excuses bien humbles à vous faire : il y a eu ce matin un malentendu entre nous, et je crains que ma sottise ne vous ait ofiFensée.

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— Vous n'avez rien à vous reprocher qui ressemble à une sottise, Frédéric, et je n*ai gardé aucun ressentiment.

— Pardon, Silvia; j'ai conscience de m'être signalé par une absurdité peu commune. Mais rignorance où j'étais peut, jusqu'à un certain point, servir à ma justification. J'ignorais vraiment que le prétendant importun qui vous avait obligée à déserter la maison paternelle, n'était autre que notre voisin Lilio; j'ignorais que vous aviez imaginé, pour vous déi^arrasser de ses poursuites, ce trépas qui faisait verser tant de larmes. Je n'étais au courant de rien du tout. Ah! ah! ah! vous auriez dû m 'avertir de la burla.

— En voilà assez sur ce sujet. Tout cela est fini, et le seigneur Lilio est maintenant instruit de la vérité.

— Déjà! c'est dommage. Cette aventure aurait pu fournir un amusant canevas pour les comédiens.

— Ne raillez pas ce jeune homme; je vous assure que si la vivacité et la délicatesse de ses sentiments m'avaient été connues, je n'aurais eu garde d'user d'un si méchant procédé envers lui. C'est ce que tout à l'heure je lui affirmais à luimême.

— Il a décidément conquis vos bonnes grâces.

Voilà pourtant ce que c'est que d'être témoin de rimpression produite par ses propres funérailles!

— Je reconnais et j'apprécie le mérite partout où il se trouve. Ce sont, du reste, de grands artistes; le Stefanello est un beau génie, Pun des premiers musiciens de l'Italie, et le fils marche sur les traces de son père. Maintenant, Frédéric, n'en parlons plus, et occupons-nous de nos projets.

Comme Silvia achevait ces derniers mots , de bruyantes lamentations retentirent dans le pavillon habité par le maître de chapelle. On appelait des secours. Les cris partaient des chambres hautes de la maison.

— Que se passe-t-il chez nos voisins? dît le jeune Français.

Les cris redoublant, Frédéric courut vers la maison, où Silvia le suivit. Ayant franchi deux étages, Frédéric arriva dans une chambre où il vit Stefanello, Lilio, Christophe, la gouvernante, qui tous s'empressaient autour d'Erminia étendue sans mouvement.

Le vieux Stefanello s'abandonnait à son désespoir. Couvrant de baisers les mains de la morte : — Ma pauvre fille, disait-il, ne devais-tu donc jamais entendre ce nom que je me faisais une si douce fête de prononcer? Ah! je suis

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sûr que si tu m'avais été rendue plus tôt, je ne t^aurais pas perdue! je t'aurais bien préservée de mourir! Toute la tendresse que j'aurais dû te dispenser depuis ton enfance m'était venue au cœur en un instant; j'allais me dédommager des caresses dont le sort m'avait sevré ! Gel barbare, ne me l'aviez -vous amenée si miraculeusement que pour me l'arracher tout à coup ?

— Il faut savoir quelle est la cause de cette mort soudaine, dit Lilio. Qu'on aille quérir un médecin au plus vite!

Christophe s'était mis à chercher dans la ruelle. Il y ramassa un petit flacon, et le regardant avec horreur :

— Il est vide! c'est bien ce que je redoutais! La malheureuse enfant a pris du poison !

— Qu'est-ce que cela? dit Frédéric en s'avançant.

— Oui, elle s'est empoisonnée à cause de vous et de votre trahison, ingrat, perfide, cœur de tigre ! Voici ce qui l'a tuée !

— Qu'est-ce que cela? répéta Frédéric tâchant de s'emparer de l'objet microscopique que le vieillard agitait dans sa main.

— C'est une fiole de poison qu'elle a dérobée dans le cabinet de votre père.

— Laissez-moi voir cette fiole, vous dis-je!

2i6 LES MÉPRISES.

Le jeune homme examina attentivement le petit flacon.

— Dieu soit loué ! dit-il avec un soupir de soulagement.

Il 6ta vivement Tanneau qu'il portait au doigt :

— Sois-tu béni, mon père, de m'avoir fait jurer de ne quitter jamais cet anneau! Seigneur Stefanello, continua-t-il tout en dévissant le chaton de la bague, je vais rendre la vie à votre fille.

— Si vous avez ce pouvoir, hâtez-vous! Ma reconnaissance sera étemelle. Bien loin de susciter aucune opposition à votre mariage avec Silvia Demetria, je m'emploierai à faire votre paix avec son père.

— Qu'en dit le seigneur Lilio ?

— De grâce, sauvez ma sœur et disposez de ma vie, répondit LiUo.

Frédéric fit couler entre les lèvres d'Erminia l'antidote renfermé dans le chaton de la bague. Pendant quelques secondes, les assistants attendirent en silence et avec angoisse l'effet du contre-poison dont Frédéric, grâce à la sollicitude paternelle, s'était trouvé si heureusement pourvu. Bientôt la jeune fille fit un mouvement; peu à peu le sang revint à ses joues pâles.

— Seigneur Stefanello, seigneur Lilio, dit Frédéric, voici votre fille et votre sœur hors de

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danger. Pûur prix de sa'guérison, je réclame une autre récompense, vme autre faveur que celle que vous m'avez offerte. Mon cœur revient à ses premières impressions et i ses premiers engagements. Je vous demande la main d'Erminia, et je prie Lilio d'obtenir mon pardon de la signora Silvia.

— Ah ! mon fils, s'écria Christophe, c'est alors que vous aurez vraiment sauvé la chère enfant !

Cependant Ërminia ouvrit les paupières. En parcourant, d'un regard encore obscurci, le groupe formé autour d'elle, ses yeux s'arrêtèrent sur Frédéric. Puis, la mémoire se réveillant sans doute : — Ah! murmura -t -elle, pourquoi ne m'avez-vous pas laissée mourir ?

— Parce que je vous aime, dit Frédéric; je vous ai condamnée à vivre, pour être à moi à jamais !

— O mia luce! dit la jeune fille, dont le visage s'éclaira comme d'un céleste rayon.

Lilio aperçut Silvia qui, un peu à l'écart, avait assisté à toute cette scène. Il alla vers elle et lui dit :

— Il me reste, à moi, la tâche la plus difficile à remplir. Mais vous vous rappellerez ce que je vous ai dit de mon entière et absolue soumission.

— Je sais que je n'ai rien à redouter de votre tyrannie, lui répondit Silvia. Et puis, seigneur Lilio, j'ai fait réflexion que ma conduite n'a pas été des plus sages pour une pensionnaire de Santa- Maria-Novella , et j'ai mieux compris le devôr où nous sommes de respecter l'autorité paternelle.

On entendit en ce moment le fouet du petturino, retentissant à la grille du parc :

— Le voyageur pour Bologne est -il prêt?

Dépêchons-nous ! criait-il.

— Je pars avec Giannico, dit Silvia; j'obtiendrai aisément pour mon compagnon et pour moi le pardon de mon père.

Le Stefanello était tout occupé de sa fille-, Erminia ouvrait de grands yeux à tous les bonheurs qui lui arrivaient à la fois.

Lilio descendit avec Silvia et l'accompagna jusqu'à la voiture où Giannico avait déjà pris place. La voiture partit au galop, et Lilio la regardait fuir, mais d'un air moins attristé, en songeant que l'avenir n'était point perdu.

La galère espagnole la Marquesa, partie d'Ostie avec des passagers venant de Rome, se dirigeait vers Naples, qui était alors sous la domination de Charles-Quint. Au nombre des passagers était un gentilhomme au costume simple et sévère,

jeune encore, mais dont le visage portait la trace de grandes fatigues et de grandes souffrances. Silencieux, il semblait en proie à une mélancolie profonde. Il demeurait insensible à tout ce qui se passait autour de lui. En vain un improvisateur exerça sa verve sur quelques-uns des thèmes fieivoris de la poésie populaire ; en vain trois danseuses du pays d^Atrani, dont le teint bruni et les yeux brillants d'un éclat sauvage trahissaient l'origine moresque, exécutèrent sur le pont du vaisseau leurs danses nationales, au son des nacaires et des tambourins-, vainement aussi la côte italienne montrait l'un après l'autre ses promontoires verdoyants, couronnés tantôt par un château féodal, tantôt par une ruine antique; rien n'avait le pouvoir de dissiper le sombre nuage qui obscurcissait le front du voyageur.

La galère toucha à Ischia, où quelques personnes, qui avaient affaire à Naples, montèrent à bord. Parmi elles était le gouverneur de Pile, qui, apercevant le gentilhomme, le salua avec respect. L'autre lui rendit son salut, mais en évitant d'entrer en conversation. Plusieurs passagers avaient été frappés de l'attitude de leur compagnon de voyage. Quelques-uns, qui connaissaient le gouverneur d'Ischia, le tirèrent à

LA FOLIE D'EUSEBIO. a33

récart et lui demandèrent quel était le personnage qu'il venait de saluer.

— Cest le seigneur Eusebio des Alidori, répondit le gouverneur.

— Le chevalier de Rhodes! le porte-guidon de la nation italienne pendant le grand siège !

— Lui-même ! je l'ai vu à Salerne, il y a deux ans environ; je le reconnais parfaitement, quoiqu'il soit fort changé.

— Mais pourquoi n'a-t-il aucun des insignes de son ordre? D'où vient qu'il n'a point revêtu la casaque rouge à la croix blanche?

— Je l'ignore comme vous, répondit le gouverneur ; tout ce que je puis vous affirmer, c^est que votre compagnon de bord n'est autre que ce jeune combattant dont les hauts faits ont inspiré un noble orgueil à tous les enfants de l'Italie, et qui a été le héros du fameux siège, après le grand-maître.

Ce bruit se répandit aussitôt et excita un vif mouvement de curiosité et d'intérêt, sans que celui qui en était l'objet parût seulement s'en apercevoir. Qui eût soupçonné que celui-là même, dans les traits de qui se lisait une tristesse invincible, était ou devait être en ce moment au comble de ses vœux, qu'il atteignait un but ardemment poursuivi, qu'il touchait à un bonheur

i34 LES MÉPRISES.

presque inespéré^ et qu^il avait enfin les mëlleures raisons du monde pour être tout entier au contentement et à la joie? Il en était ainsi cependant; Eusebio était le plus heureux des hommes. A le voir, on ne s'en serait guère douté.

La Marquesa fit escale à Naples; elle en partit de bon matin et vogua vers Saleme; elle doubla Pancien cap Misène et laissa à droite les rochers arides de llle de Caprée. Un soleil printanier répandait ses rayons sur le rivage, qui était toujours en vue et sur la nappe bleue des flots. Une frange d'or dessinait la crête onduieusc des vagues paisibles; le sillage du navire scintillait de mille feux. L'air était infiniment pur et doux. Eusebio était tout rasséréné; accoudé à l'avant du navire, il interrogeait l'une après l'autre les sinuosités du littoral. Enfin la galère entra dans le large golfe qui s'étend jusqu'aux bouches du fleuve Silarus; et, au fond du golfe, sur le penchant d'une montagne qui s'avance au bord de la mer, apparut la cité de Salerne, dont les blancs édifices entourés d'ombrages s'étageaient en amphithéâtre.

L'arrivée de la Marquesa était avidement épiée de la ville; mais ceux qui avaient les yeux fixés sur le navire l'attendaient dans des sentiments bien divers.

Dès que la galère espagnole se montra à Thorizon, elle fut reconnue par un jeune homme qui se promenait sur le môle. C^était im élégant cavalier, vêtu avec magnificence ; pourpoint et chausses de satin bleu à crevés blancs, toque à pliunes blanches et bleues, avec des nœuds de rubans aux manches, à la ceinture, aux jarretières; il tenait à la main une canne longue à pomme d'argent. Figure et démarche gracieuses, du reste, quoique un peu efféminées. On devinait un enfant gâté de la fortune. Sur ses pas marchait un valet en livrée blanche, l'escarcelle â la ceinture, le bonnet sur l'oreille, ayant l'air deux fois aussi insolent et aussi fripon qu'il convenait au serviteur d'un fils de famille.

— Regarde, Mosca, dit le jeune seigneur, voistu ce bâtiment qui passe au-dessous du cap

Tomolo? il amène à Salerne Eusebio Alidori, Eusebio délié de ses vœux, rendu au siècle et à la liberté.

— Vous êtes enchanté de revoir votre ami?

demanda le valet avec une ironie peu dissimulée.

— Tu sais bien, traître, que son retour me tue; Aurélia lui appartient maintenant!

— Ou je ne vous connais point, mon maître très-respecté, ou elle n'est pas encore à lui.

— Quel espoir peut-il me rester? Sa lettre ne me laisse rien ignorer : il m'avoue Taccord qui existait entre eux et qui m'explique l'indifférence que me témoignait Aurélia. C'est un complot qu'ils ont tramé ensemble, par ma foi ! et j'en suis la victime. Fiez-vous donc à ces soldats enfroqués! J'aurais mieux fait vraiment de laisser la peste dévorer celui-ci avec les autres.

— Décidément, la fille du chirurgien vous tient au cœur.

— Elle règne souverainement sur moi. J'en suis si follement épris, que j'étais résolu de l'épouser. Pour la première fois qu'une pareille idée se présente à mon esprit, pour la seule fois qu'elle s'y présentera peut-être jamais, il serait trop cruel, n'est-ce pas, de ne pouvoir la satisfaire ?

— Vous avez raison, vous ne pouvez pas renoncer à la lutte.

LA FOLIE D'EUSEBIO. %3j

— Eh! comment lutter? Je suis vaincu : il n'est que trop évident que les marques de passion que je lui ai données n'ont pas fait la plus légère impression sur Aurélia. Elle ne songeait qu'au Rhodien : cette journée comble ses espérances^ et mon sort, à moi, est irrévocablement fixé.

— Vous vous laisseriez ravir la perte de Salerne sans combat! que serait donc devenue, 6 mon maître, cette amoureuse bravoure qui a répandu votre renommée dans toute la province? Et devant quel rival vous retireriez-vous ainsi du premier coup ? Vous qui avez passé vos jours dans les chambres des dames et qui êtes un galant sucré, un luccherato, comme nous disons à Naples, vous vous laisseriez supplanter par un moine, par un guerrier digne des âges primitifs, dont toute la jeunesse a été employée à pourfendre les peuples infidèles ! Non, quoi qu'il vous plaise dire, non, je n'en crois rien,

— Que veiax-tu faire cependant? Ne suis-je pas. enchaîné, désarmé ? Eusebio est mon ami ; je reçois ses intimes confidences; il vient tout droit loger chez moi, il va être mon hôte! Et puis, tu sais que )t lui ai sauvé la vie, qu'il m'accable de sa reconnaissance; et que la reconnaissance engage et oblige surtout celui qui en est l'objet.

a38 LES MÉPRISES.

— Bon EMeu ! je pense bien que vous ne lui donnerez pas une coutelade. Mais vous avez, pour vous défendre, votre subtil esprit et votre expérience consommée : avec cela, quoi de plus facile que de triompher d'un homme comme ce soldat? Vous vous rappelez aussi bien que moi son caractère; il est crédule et susceptible, confiant et irritable, prompt et entier dans ses résolutions. C'est un jeu d'enfant que d'évincer un pareil rival. Votre rôle dans ces circonstances est bien simple. Vous avez appris par sa lettre son amour et ses engagements avec la signora Marzocchi. Amoureux vous-même, déconcerté par cette révélation tardive, vous avez naturellement un visage afi9igé, une attitude contrainte; vous accueillez votre ami froidement, vous évitez sa présence, et, quand il vous interroge, vous ne répondez que par des soupirs. Eh bien, ce simple rôle, qui est le vôtre, vous ménage toute sorte d'avantages et vous permet encore le plus sérieux espoir.

— Je ne veux pas, tu le supposes bien, invoquer le service rendu et en réclamer le prix. Gela ne saurait me convenir.

— Non, per Baccho! il s'agit de vaincre, et non d'implorer votre adversaire. Suivez mon avis et laissez-moi faire. Rentrez chez vous; j'attendrai

ici le chevalier et je le conduirai à la maison.

— Allons, je m'en remets à toi, agis à ta guise. Je me suis parfois trouvé bien d'avoir écouté tes conseils.

L'élégant seigneur s'éloigna et le valet resta seul sur le port. La galère avançait à force de rames; elle vint débarquer ses passagers près du môle. Dès qu'il vit paraître Eusebio Mdori, le valet s'en alla le saluer humblement de la part de son maître, et lui offrir ses services. Ils se dirigèrent ensemble vers la ville.

— J'espère que mon ami Ottavio Pulciani est en bonne santé, dit Eusebio.

— Seigneur, il se porte assez bien. Dieu merci.

— Il est toujours le même, sans doute, toujours occupé à des conquêtes plus douces que celles qui se font par les armes, et servant une divinité moins austère que la gloire.

— Entre nous soit dit, seigneur Alidori, mon maître possède, je crois, un talisman pour se faire aimer des dames : ses succès tiennent du prodige, et je n'y ajouterais pas foi, si, dans la situation que j'occupe auprès de lui, je n'étais à même d'en avoir des preuves irrécusables. Cependant, si favorable que soit son étoile, on n'est pas sans rencontrer des mécomptes dans la vie. Ainsi je vous préviens, seigneur, qu'en ce

moment vous ne le trouverez pas d^humeur très-joyeuse. Du jour où il a reçu votre lettre, il a changé d'une façon extraordinaire.

— En vérité? et que peut-il avoir?

— Je rignore. Il était gai comme un émérillon, triomphant comme un roi, heureux comme un saint du paradis. Soudain, je ne sais ce que vous lui annonciez, il a paru extrêmement tourmenté et chagrin. C'est que, voyez-vous, seigneur Alidori, quoi qu'on dise de mon maître, quelques folies de jeunesse qu'il ait faites, il ne laisse pas d'avoir du cœur, et il est ami fidèle et dévoué, je vous en réponds, seigneur chevalier.

— Je n'en doute pas, je le sais mieux que personne; mais que veux-tu me faire entendre?

— Rien, rien de plus : je ne puis me rendre compte de ce qui s'est passé; seulement le changement m'a frappé, car il a été comme du jour à la nuit.

Eusebio hâta le pas, sans ajouter une parole, en réfléchissant sans doute qu'il avait tort d'interroger un valet. Mais déjà la flamme qxii s'était rallumée dans son regard, en approchant de Salerne, s'était assombrie; son front, momentanément éclairci, s'était de nouveau couvert de nuages.

Ils arrivèrent, sans plus rompre le silence, à la porte d'un palais somptueux situé dans le quartier du négoce salernitain. Le valet introduisit le voyageur, puis ressortit sur-le-champ, avec un sourire sardonique sur les lèvres, et hochant les épaules : a II en tient, dit-il, il est touché. »

Dans une autre partie de la ville, presque au haut de la montagne sur le penchant de laquelle Salerne est bâtie, s'élevait la demeure de Gasparo Marzocchi, gentilhomme bénéventin, docteur et professeur de l'institut.

Personne n'ignore tout à fait ce que fut anciennement la cité de Salerne. Quoique la période de sa splendeur fût passée depuis longtemps, Salerne était encore florissante au seizième siècle, et même une nouvelle ère de prospérité

paraissait s^ouvrir pour elle sous la domination des princes espagnok. L'institut voyait revivre dans quelques-uns de ses professeurs la gloire des vieux maîtres. Le docteur Marzocchi ou Marzocchius, en latinisant son nom comme c'était alors la coutume, était un digne héritier des Alphanus, des Platearius et de toute la fameuse école salemitaine.

Les écoliers, les voyageurs à la recherche de la science ou de la santé, accouraient de tous les points de P Italie et aussi des autres pays de l'Europe. Les hospices se remplissaient de malades étrangers. Les amphithéâtres retentissaient comme autrefois du bruit des leçons et des controverses.

Toutefois Salerne, étendue nonchalamment au fond de son golfe magnifique, sous le plus beau ciel du monde, n'avait pas l'aspect de certaines villes scolastiques moins favorisées par le climat et moins fêtées par la nature. Elle joignait à la science la coquetterie et la grâce. Les palais y étaient aussi nombreux que les collèges, et les collèges rivalisaient d'élégance avec les palais. C'est que Salerne avait une double source de fortune. La médecine ne l'enrichissait pas seule : son commerce maritime très-étendu égalait, s'il ne le surpassait pas, celui de Naples. Aussi le luxe

régnait-il dans les habitations et dans les costumes. Ajoutez à ce» avantages le site le plus pittoresque, la plus riche végétation, la mer la plus bleue et la plus caressante; et vous conviendrez que c'était une cité vraiment privilégiée que celle qu'on nommait alors « la cité d'Hippocrate. »

La beauté de ses femmes continuait à être vantée comme au temps où le poëte Guillaume de Fouille la célébrait dans son poëme latin sur la conquête normande. Une particularité qui caractérise assez bien cette ville à la fois docte et riante, c'est que de tout temps les dames avaient figuré avec honneur dans son institut. Salerne n'excluait pas le sexe aimable de l'enseignement ni de la pratique médicale. C'était là une de ses plus anciennes traditions. Le naturaliste Rodolphe Mala-Corona raconte, au onzième siècle, que lorsqu'il vint à Salerne, il ne trouva personne en état de soutenir la discussion avec lui, sinon une matrone fort savante du nom de Trotula. Cette Trotula, de la noble famille des Roger, figure, en effet, dans la liste des plus illustres docteurs de l'école. A une date plus récente, on avait vu siéger, parmi les professeurs, Constanzella Calenda, célèbre par sa beauté, Abella, Mercuriade, la

a44 LES MÉPRISES.

comtesse Rebecca appartenant à la faniille des comtes de Guarna, anciennement alliée aux rois normands. Les Salernitaines, de leurs mains blanches, se passaient Tune à l'autre le flambeau de la science qui soulage et qui guérit.

Le docteur Marzocchius était père d'une fille nommée Aurélia, qui promettait de ne point laisser cette précieuse tradition s'interrompre. Elle avait à peine vingt ans, et elle passait pour très-instruite dans la connaissance des plantes et de leurs propriétés salutaires; déjà les amis de son père, quoiqu'elle n'eût pas de diplôme et qu'elle fût bien loin de songer au professorat, l'appelaient magister Aurélia, ce qui ne manquait pas de colorer ses joues roses des plus vives couleurs. On pouvait dire d'elle ce que Dante disait de Béatrice, « qu'elle marchait vêtue de modestie au milieu des louanges qu'on lui prodiguait. »

La blonde et blanche Aurélia régnait souverainement sur les coeurs de tous les Salernitains; elle devait ce pouvoir à ses charmes, il est vrai, beaucoup plus qu'à sa réputation de savoir; mais celle-ci ne faisait aucun tort à ceux-là; bien au contraire, elle accroissait leur prestige, et pour emprunter encore un distique au plus grand poëte de l'Italie, <( quand elle allait par

la ville, tout homme qui Papercevait se tournait vers elle, et elle faisait battre le cœur de celui qu'elle saluait. »

L'habitation des Marzocchi, moins somptueuse que le palais des Pulciani, avait l'aspect d'une élégante retraite, à demi urbaine, à demi champêtre. Elle ressemblait par sa construction à une villa antique, avait le toit plat, le péristyle à colonnes et le portique spacieux surmonté d'un fronton sculpté. Entourée d'un jardin vaste et touffu, et comme enveloppée d'ombrages, elle était isolée de tous les bruits de la cité et respirait un calme et un silence favorables à l'étude. Elle ne laissait point cependant d'avoir, grâce à sa situation, un horizon immense : de sa terrasse et de ses fenêtres, par des éclaircies habilement ménagées, le regard embrassait le golfe dans presque toute son étendue.

Dans une chambre haute d'où l'on jouissait de cette magnifique perspective, Aurélia Marzocchi, aidée par la suivante Laurette, s'occupait à fixer des plantes sèches dans un herbier. Mais, bien peu attentive à son oeuvre, elle ne perdait guère de vue l'horizon lointain. Un esprit d'atnour, pour continuer à nous servir du langage de Dante, planait sur son front charmant. Ses

traits exprimaient une joie attendrie, une espérance recueillie. Quand, après avoir détourné un instant les yeux de la nappe bleuâtre de la Méditerranée, elle les reportait vers l'espace, elle soupirait, n'y découvrant pas ce qu'elle attendait.

— Il me semble, dit-elle à sa compagne, que la Marquesa est en retard aujourd'hui.

— Non vraiment, répondit Laurette en jetant un coup d'œil à l'horloge dressée dans un coin de la chambre, non, c'est votre cœur qui bat trop vite.

— Il se peut faire. Je vais [revoir Eusebio tout à l'heure; devines-tu, sorella, tout ce qu'il y a de douceur et de bonheur infini dans ces mots ?

— J'en suis heureuse comme vous, ma chère maîtresse. D'abord votre excellent père commençait à vous persécuter pour vous faire prendre toutes sortes de potions désagréables, sous prétexte que votre santé s'altérait. Le retour du seigneur Alidori vous guérira bien mieux.

— J'aurais enduré volontiers pour lui des persécutions plus rigoureuses que celles-là. Comprends-tu, Laurette, tout ce qu'il a fait pour moi, et tout ce qu'il m'a sacrifié? Non, tu ne peux le comprendre.

— Excusez-moi, je le comprends très-bien-,

mais dites tout de même, si cela vous fait plaisir.

— Il eût été commandeur avant peu de temps, s'il fût resté dans son ordre ; tout le monde est d'accord là-dessus.

— Il eût été prieur, grand-prieur et grandmaître; il eût marché l'égal des princes régnants, et certes il en est bien digne.

— Et puis, Laurette, les liens qui l'attachaient à son ordre étaient d'autant plus forts qu'ils avaient été serrés dans des circonstances plus terribles. Il a dû lui en coûter beaucoup de les rompre. Et tu voudrais que je ne lui fusse pas reconnaissante?

— Dieu me garde de vous donner un pareil conseil, ma chère, maîtresse, d'autant plus que ce serait bien peine perdue. Je me félicite pour vous et pour nous tous que le seigneur Alidori ait pu se séparer de la puissante milice dans laquelle il était enrôlé, et je souhaite qu'il ne subsiste pas contre lui des ressentiments qui troubleraient sa vie et la vôtre.

— Pourquoi des ressentiments?

— J'ai souvent entendu dire que ces mystérieuses sociétés poursuivaient de leur haine les transfuges qui les quittaient.

— Eusebio n'est pas un transfuge : il a été relevé régulièrement de ses*Vœux et il est en

règle avec son ordre. Hélas! il a acheté assez chèrement sa liberté : songe à la campagne qu'il vient de faire, aux dangers qu'il vient de courir. Ah! j'ai bien cru ne le revoir jamais!

— Vous voyez que j'avais raison de soutenir que tout finirait mieux que vous ne le supposiez.

— Ah! quelle cruelle année j'ai passée, ma Laurette ! Va, je ne t'ai pas dit tout ce que j'ai souffert, les tableaux affreux qui épouvantaient mes rêves, les spectacles de carnage et de mort dont mon imagination était obsédée : j'apercevais des plaines sombres où gisaient en tas des cadavres mutilés, où se tordaient d'afireuses agonies, où des blessés rampaient, traînant leurs plaintes, où s'entendaient des gémissements, des cris, des appels désespérés à tout ce qu'on aime! Il me semblait reconnaître une voix déchirante! Je ne sais comment mon esprit ne s'est pas égaré! En songeant que c'était son dévouement pour moi qui l'avait conduit là, je maudissais l'heure où je suis née!... Ah! regarde, tiens! vois-tu tout au loin, dans le brouillard...

— Non, je ne distingue rien; je crois que vos yeux vous abusent.

— Regarde bien à la ligne qui sépare l'eau et le ciel, ce point, cette tache, c'est le navire qui ramène Eusebio! Eusebio est là, et il sera ici dans peu d'instants!

Les jeunes filles demeurèrent les regards fixés sur la galère, qui alla grandissant et se dessinant peu à peu à leur vue.

— Pauvre Eusebio! il y a bien longtemps qu^il n'a reçu un signe, une parole de moi. Je vais tracer quelques lignes pour lui souhaiter la bienvenue, et tu iras, Laurette, les lui remettre au moment où il sortira du navire. Je ne doute pas que cette attention ne lui cause une grande joie.

— Écrivez, je courrai jusqu'au port et j'arriverai avant qu'il débarque, je vous le promets.

Aurélia traça quelques mots à la hâte. Laurette s'enveloppa de sa mante, glissa le billet dans son corsage, et prit de son pas léger le chemin du port.

Comme elle y arrivait, Eusebio Alidori mettait pied à terre. Mais le valet d'Ottavio Pulciani, la devançant, accosta le voyageur et le conduisit vers la ville. Laurette connaissait bien Mosca, qui lui avait parfois conté fleurette, et elle n'ignorait pas non plus qu'Ottavio était un des adorateurs d' Aurélia. Elle hésita à s'acquitter de son message sous les regards de ce personnage malicieux. Elle suivit donc le chevalier et son guide jusqu'à ce qu'elle les eût vus entrer au palais Pulciani; et elle s'interrogeait pour savoir ce

abo LES MÉPRISES.

qu^cUe devait faire, lorsque Mosca reparut sur le seuil. Mosca, qui avait l'œil alerte, aperçut la suivante; quoiqu'elle eût le visage caché sous les plis de sa mante, il la reconnut et soupçonna tout de suite ce qui l'amenait. Il marcha rapidement vers elle. Laurette tourna le dos et fila devant lui comme une balancelle devant le corsaire qui la poursuit.

Mosca l'eut bientôt rattrapée.

— Pourquoi, méchante, fuyez- vous si vite?

lui dit-il. Croyez-vous que je ne vous ai pas reconnue ? Ah ! Laurettina, serez- vous toujours rebelle à mes vœux et n'aurez-vous pas enfin compassion de moi?

— Non, non, non, non, répondit Laurette en hâtant le pas.

Il paraît cependant qu'il n'y avait pas tant de fermeté dans le ton de sa voix, que le galant en fût rebuté, car celui-ci reprit :

— Tant de non, cruelle ! vous voulez donc ma mort?

— Allez, allez, allez, je ne vous crois point-, laissez-moi, méchant homme.

Ces trois aUe:{, après les quatre non, au lieu de décourager l'intrépide Mosca, accrurent sa hardiesse. Il se pencha sur l'épaule de Laurette; ses yeux perçants découvrirent le papier plié qui

dépassait d^une ligne le bord du corsage. Serrant de plus près la soubrette et faisant la bouche en cœur, il reprit :

— Eh ! pourquoi as-tu résolu ma perte ? Si tu es si inhumaine pour ceux qui te chérissent, tu ne sauras plus quel traitement infliger à tes ennemis. De grâce, ma colombe, adoucis ton humeur sauvage!

— Point, point, dit Laurette secouant la tête pour accentuer davantage cette double négation.

Malgré cela, Mosca, devenant plus entreprenant et se penchant comme pour lui dérober un baiser, passa le bras derrière le cou de la jeune fille, et ses doigts agiles accrochèrent le bout du papier qu'il tira de sa cachette.

— Efifronté! malhonnête! cria une grosse voix à quelques pas derrière eux; je te ferai mettre au pilori, paillard impudent !

— Ouf! le docteur! fit le valet.

Il s'esquiva lestement; mais le papier qu'il n'avait pas bien saisi s'échappa de ses mains. Le billet tomba par terre aux pieds du docteur Marzocchius, qui l'aperçut et le ramassa.

Laurette, de son côté, s'était enfuie en courant. Quand elle fut hors de vue et qu'elle reprit haleine, elle s'aperçut bien qu'elle avait perdu le billet d' Aurélia; mais elle ne se rendait pas

abi LES MÉPRISES.

compte exactement de ce qui lui était arrivé. Elle se dit que peut-être il avait pu tomber par accident, et craignant beaucoup qu'il ne vînt en la possession de quelque indiscret, elle se mit à sa recherche, recommençant le chemin qu'elle avait fait, et ne pouvant se décider à rentrer chez sa maîtresse avant d'avoir réparé sa maladresse et son étourderie.

Peu d'instants après la scène qui vient d'être racontée, nous retrouvons Ottavio Pulciani et son valet dans le jardin des Marzocchi, jardin aux grands arbres, aux taillis touffus, comme nous l'avons dit. Ils avaient demandé le docteur. On leur avait répondu qu'il n'était pas encore rentré, ce qu'ils savaient de reste. Ils se promenaient, sous prétexte d'attendre son retour, dans une allée très-ombreuse qui les dérobait à tous les regards. Ils causaient à voix basse.

LA FOLIE D'EUSEBIO. ii53

— Que diantre venons-nous faire ici? dit Ottavio à Mosca.

— Vous devez avoir quelque maladie. Vous avez besoin de consulter le docteur.

— Ma foi, je m'en dispenserai volontiers,

— Impossible, mon respecté patron, il le faut absolument. Il faut que nous soyons ici, que nous soyons présents sur le champ de bataille. Vous avez laissé, n'est-ce pas, le chevalier Eusebio se disposant à venir?

— Oui, il s'y prépare, il ne tardera pas.

— Lui avez-vous fait sentir toute son imprudence? Lui avez-vous conté l'histoire de Prelio allant, sur un mot de sa dame, chercher, à travers l'Arabie pétrée et l'Arabie déserte, les plumes du phénix, et trouvant à son retour que sa dame ne s'en souciait plus et l'avait oublié lui-même ?

— Je me suis plaint avec amertume de ce qu'il ne m'eût pas confié ses amours avant son départ, et je lui ai laissé supposer que ce silence pourrait avoir des conséquences fâcheuses qu'il n'a pas prévues. J'ai rompu l'entretien au bout d'un moment; cet accueil, ces réticences expressives ont dû le jeter dans une terrible anxiété. Mais à quoi bon? à quoi nous servira-t-il d'amonceler ces nuages ? Eusebio va tout à l'heure

a 34 LES MÉPRISES.

voir Aurélia qui, avec son premier regard et sa première parole, dissipera les soupçons que nous aurons fait naître, sans quUl en reste la moindre trace.

— Je sais bien que la situation est difficile, et je ne vois pas trop bien moi-même comment nous en sortirons. La rencontre que j'ai faite tout à l'heure était un coup de fortune : on aurait pu, sans doute, tirer parti du billet que portait la suivante. Mais ce maudit docteur est venu tout gâter. Il n'y a plus qu'à compter sur l'occasion fugitive et à la saisir prestement au passage. La philosophie nous enseigne, ô mon maître, que les circonstances les plus insignifiantes produisent souvent les plus graves résultats. Il est toujours une minute, dans les choses humaines, où il suffit d'un rien, d'un grain de sable, d'une chiquenaude, pour que toute la machine soit précipitée dans une autre direction que celle qu'elle suivait jusque-là. Un poëte l'a dit :

Un' hora, un punto, un battcr d'occhio Puô importar la vittoria.

La victoire dépend parfois d'un clin d'œil. Aussi tenons-nous aux aguets, attentifs et vigilants.

— Quelqu'un entre ici, serait-ce lui déjà ? dit Ottavio.

— En effet, j'ai entendu le bruit de la grille; voyons qui c'est : ne nous montrons pas.

Le maître et le valet, ayant soin de se tenir cachés par le feuillage, regardèrent dans Tavenue de hauts châtaigniers qui conduisait de la porte d'entrée au vestibule de la maison. Ils aperçurent le docteur Marzocchius lui-même.

Le docteur était un vieillard aux cheveux gris et au visage coloré, de haute taille, un peu courbée par Page et par l'étude. Il était vêtu de noir, ne portait pas la robe longue, et avait le costume des gentilshommes, moins la rapière qui manquait à son côté. Il s'avançait dans l'avenue en faisant des gestes qui trahissaient une extraordinaire émotion. Il avait à la main un papier déplié, le mettait sous ses yeux, et l'agitait ensuite violemment, en homme que le témoignage de ceux-ci jetait dans une surprise extrême.

Mosca dit tout bas à son maître : — C'est la lettre saisie qu'il est en train de lire ; écoutons ! — Il n'y a pas à en douter, disait le docteur en frappant de la main droite la feuille qu'il tenait de la main gauche, cette écriture est celle de ma fille Aurdia. C'est elle qui a tracé ce billet : « Ami très-cher, cœur de mon cœur et âme de mon âme, cuore del mio cuore, e anima délia mia anima. » A qui Aurélia peut-elle

écrire en pareils termes? Pas d'adresse! pas de nom ! C'est vraiment incroyable ! « Soyez le bienvenu et recevez le salut que vous désirez. Le ciel a été clément pour notre amour... » Notre amour, voilà qui est clair. Elle ne met pas un mot pour un autre; elle n'use pas de circonlocutions, ma fille! Notre amour, tout franchement. Et voilà une enfant qu'on prendrait pour un chérubin qui a mué ses ailes! A qui se fier après cela?

Pendant que le docteur Marzocchius donnait cours à son indignation, le valet Mosca remarqua la présence d'un nouveau personnage qui venait d'entrer à son tour : c'était Eusebio, qui s'en venait le long des arbres de l'avenue, et qui, témoin des transports auxquels s'abandonnait le père d' Aurélia, demeurait à quelque distance en arrière et hésitait à approcher davantage.

Le docteur reprit, lisant et commentant : « Depuis que je ne vous ai vu , il me semble qu'il s'est écoulé un siècle , et j'ai senti que les liens qui nous unissent sont devenus plus forts de jour en jour. » « Les liens qui nous unissent! » Il y a bien écrit : a Les liens qui nous unissent! » à mon insu! L'obéissance filiale, le respect de soi-même et des siens, les bienséances

les plus vulgaires ont été violées, foulées aux pieds ! O la malheureuse enfant ! qui a pu égarer à ce point son esprit et son cœur? « Accourez vite, j'ai hâte de vous voir et de vous assurer de nouveau que je suis celle qui est plus à vous qu'à elle-même,.. » Quel est le séducteur qui a pu lui tourner la tête à ce point ? Si je le connaissais, le scélérat irait aux galères! Mais je le connaîtrai, dussé-je pour cela faire mettre toute la maison à la torture !

Mosca murmura à Toreille de son maître : — Allez hardiment, et dites que c'est vous.

Ottavio Pulciani, se démasquant, s'avança vers le docteur, la tête baissée, l'air humble et repentant, et, fléchissant un genou : — Seigneur Marzocchi, dit -il, il ne vous sera pas nécessaire de recourir à l'office du bourrçau pour découvrir le coupable. Ce coupable vient lui-même au-devant du châtiment, c'est moi.

— Ottavio Pulciani! c'est à vous que cette lettre est adressée?

— Je ne puis le nier, puisque la maladresse de mon valet l'a fait tomber entre vos mains.

— En effet, il m'a semblé reconnaître votre coquin de Mosca : oui, c'était bien lui qui tout à l'heure a laissé échapper ce billet. A merveille, jeune homme, vous soutenez votre réputation

a58 LES MEPRISES.

de galanterie; vous triomphez sans doute d^avoir introduit le scandale dans la famille du vieux Marzocchi. Votre vanité doit être satisfaite. Mais vous n'en aurez pas si bon marché que vous le croyez peut-être. Dieu merci, j'ai quelque influence à la cour du vice-roi; et tout riches que vous êtes, vous et les vôtres, je vous prouverai qu'on ne s'attaque pas impunément à mon honneur,

— Docteur Marzocchi, je suis un grand criminel, je l'avoue. Je m'humilie devant votre légitime colère et ne chercherai pas à me dérober à vos vengeances. Mais soyez assuré, seigneur, que je n'ai agi cette fois ni par vanité, ni par légèreté. J'ai subi l'empire qu'exerce sur tous les coeurs la divine Aurélia ; j'ai cédé à un entraînement irrésistible. J'aurais dû vous déclarer déjà mes sentiments et vous supplier de les autoriser. Des complications imprévues m'en ont empêché jusqu'ici. Mais puisque le secret est dévoilé et que la bonne renommée de votre fille court risque d'être compromise, je n'hésite plus : je vous prie de m'accorder la main de la signora Aurélia Marzocchi.

— Il y a longtemps que ma fille vous aime ?

— Notre amour a commencé il y a un peu moins d'une année, autant qu'on peut dire avec

précision quand on commence à s'aimer. Pour moi, il me semble qu'il a toujours existé, qu'il n'a pas eu de commencement et qu'il n'aura pas de fin.

— Il y a, en effet, à peu près ce temps-là que j'ai remarqué chez ma fille quelques symptômes qui me donnaient à réfléchir : sa santé s'altérait, son humeur s'affectait. On me cachait quelque secret. Ce n'est pas la première fois, n'estil pas vrai, qu'Aurélia vous écrit dans le même style ?

Ottavio garda un silence qui était un aveu.

— C'est incroyable! continua le docteur, combien est petite la dose de bon sens que les femmes ont dans la cervelle! Les plus sages, les plus doctes se laissent éblouir par les plumes et les rubans. Un muguet, un freluquet, faire tourner la tête à la fille la plus savante qu'il y ait dans Salerne!

— Docteur Marzocchius, je changerai mon costume et mon genre de vie pour vous plaire. Je renoncerai aux dissipations de ma jeunesse; j'étudierai la chirurgie, l'anatomie, et deviendrai un homme de l'art, s'il le faut. Rien n'est impossible à l'amour.

— Ce sont de bonnes résolutions, jeune homme, pourvu qu'elles durent. Allez, retirez-vous, j'ai

26o LES MÉPRISES.

besoin d'avoir un entretien avec Aurélia, afin de savoir au juste à quoi m'en tenir sur tout ceci.

— Puissent tous ceux que mon amour doit blesser et affliger me pardonner comme vous le faites! soupira Ottavio en s'éloignant les yeux levés au ciel.

Mosca , resté à son poste d'observation , ne perdait point de vue Eusebio. Celui-ci semblait atterré. Cloué au sol, immobile, il s'appuyait à un des châtaigniers de l'avenue, en se dissimulant derrière le large tronc de l'arbre.

— Ahi ! fit Mosca en voyant paraître un nouveau personnage sur la scène, voici qui va tout ruiner. Diavolo! cela marchait si bien!

Au moment où Ottavio Pulciani disparaissait, Aurélia, s'avançant entre les colonnes du vestibule, se montra sur les degrés. Après avoir achevé de se parer, s'étonnant de ne voir ni revenir Laurette, ni venir Eusebio, elle accourait sur le seuil de la maison, pour guetter leur arrivée. Eusebio lui avait annoncé qu'aussitôt débarqué il se présenterait au docteur, lui raconterait son histoire et demanderait la main d' Aurélia. La jeune fille ne redoutait aucun obstacle de ce côté et était assurée de l'agrément de son père et de sa joie même. D'abord la famille des Alidori était plus ancienne et plus puissante que celle des

LA FOLIE D'EUSEBIO. ï6i

Marzocchî : c'était une des plus honorables du royaume de Naples. Et puis, le docteur avait toujours témoigné à Eusebio plus que de Testime, une véritable affection. Il n'y avait donc pas le moindre doute qu'il ne l'accueillît avec bonheur pour son gendre, quand celui-ci lui apprendrait que ses anciens engagements ne s'y opposaient plus. La jeune fille n'avait pas eu dans l'esprit la plus légère incertitude à ce sujet.

Elle se trouva en face de son père, qui, lui tendant la lettre qu'il tenait à la main, lui dit, en fixant sur elle des regards irrités : — Voyez! c'est vous qui avez écrit ces lignes déshonorantes !

Aurélia , reconnaissant le billet qu'elle avait tracé pour Eusebio, rougit et baissa la tête. ' — Est-ce vous, reprit le docteur, qui pouvez oublier à ce point votre dignité , la bonne renommée de votre famille, le respect que vous devez à ma vieillesse?

— De grâce, mon père, laissez-moi vous révéler . . .

— Je sais, je sais celui à qui est adressée cette lettre : il vient de se dénoncer lui-même, il s'est offert à vous épouser, ce dont je dois m'estimer heureux. Mais, sachez-le bien, votre choix n'est pas celui que j'aurais attendu de vous, et rien n'excuse votre conduite à mon égard.

a62 LES MÉPRISES.

Le docteur, en achevant ces mots, entrait dans la maison avec un firacas qui prouvait combien il était emporté par la colère.

Abasourdie par ces reproches et cette violence, Aurélia crut à une démarche d^Eusebio : elle se demandait si c^était Eusebio qui avait mis cette lettre entre les mains de son père, et d^où venait le courroux de celui-ci. Elle n^ pouvait rien comprendre. Elle sentit la nécessité d^explications, et rentra sur les pas du docteur pour en obtenir de lui.

Le valet Mosca, toujours en embuscade, vit Eusebio Alidori, à qui sans doute cette seconde scène avait paru la confirmation irréfragable de la première, s'enfuir en chancelant. Mosca le suivit quelque temps du regard; il le vit prendre avec une rapidité extrême le chemin de la campagne. Le valet lui-même était comme étourdi par rétrange concours de circonstances dont le chevalier de Rhodes avait été le jouet. Le premier moment de surprise passé, il en rit aux éclats : — « Jamais, dit-il, un asperges d'acqua santa n'a mieux exorcisé le diable! Le voilà qui s'enfuit sans regarder derrière lui. Nous triomphons! »

Ce singulier tour d'escamotage devait d'autant plus facilement et plus complètement réussir contre Eusebio Alidori, que celui-ci se trouvait dans une disposition d'esprit toute particulière, dont on se rendra compte lorsque Ton connaîtra sa dramatique histoire.

Parmi les frères de Saint-Jean de Jérusalem qui, sous le commandement de Villiers de Tlsle- Adam, défendirent, en 1 522, la ville de Rhodes contre les forces immenses du sultan Soliman, Eusebio Alidori, jeune chevalier napolitain, se distingua par son enthousiasme et sa bravoure. Eusebio n'avait pas fait encore sa profession, n'était que page quand Rhodes fut entourée par les cent cinquante mille soldats de Soliman le Magnifique, bloquée par les quatre cents bâtiments de la flotte ottomane , qui , chose prodigieuse

i64 LES MÉPRISES.

pour répoque, était armée de cent canons. On sait que les chevaliers, au nombre de six cents, avec quatre mille soldats, tinrent pendant six mois sans recevoir aucun secoure ni aucun ravitaillement. Décimés par la famine et par la peste, ayant épuisé toutes leurs munitions, les derniers survivants obtinrent une glorieuse capitulation, sortirent avec les honneurs de la guerre, emportant leurs étendards, leurs armes, les vases sacrés, et emmenant sur cinquante bâtiments le peuple chrétien de Pîle qui voulut les suivre.

Eusebio avait prononcé ses vœux au plus fort de la lutte, alors que le fer et le feu pleuvaient jour et nuit sur la ville. Il n'avait pas tout à fait encore Page canonique, mais on avait fait fléchir la règle afin de lui confier le guidon de la nation, ou, comme on disait, de la langue italienne. On avait eu d'autant moins de scrupules de hâter Pordination du jeune Napolitain, que personne ne croyait plus sortir vivant de la forteresse; on devait bien à Tintrépide page Phonneur de mourir sous la dalmatique des chevaliers. Cependant, quand la flotte chrétienne sortit de Rhodes, le i®' janvier i523, Eusebio vivait ou du moins respirait encore : il était criblé de blessures, et tout faisait supposer qu'il n'en reviendrait pas; mais il était illustre, et son nom

était associé à celui du grand-maître Villiers de risle-Adam dans l'admiration des hommes.

La flotte se dirigea vers Messine. Pour comble de malheur, une effroyable contagion s'était développée à bord des navires. Dans la crainte que le fléau ne se répandît dans 111e, le gouverneur de Messine ne permit point aux glorieux transfuges de débarquer. Le grand-maître fit voile vers le golfe de Baïa. Là, il prit terre sur un rivage désert, non loin de l'ancienne Cumes. Les chevaliers et les Rhodiens s'y enfermèrent dans un camp retranché, où sévit la mortalité jusqu'à ce qu'elle se fût comme épuisée et tarie ellemême. Des blessés, notamment, presque aucun ne réchappa. Il n'est pas douteux qu'Eusebio Alidori n'eût subi la destinée commune, s'il n'avait été soustrait à la pernicieuse influence; voici à quelles circonstances il dut son salut.

Pendant que la flotte de Rhodes stationnait devant Messine, le fils d'une famille de riches négociants de Salerne, Ottavio Pulciani, qui se trouvait dans cette ville, osa, malgré les défenses publiées et malgré la garde sévère établie dans le port, entreprendre d'arracher Eusebio mourant au vaisseau qui le portait. Grâce à l'or qu'il prodigua, il réussit dans cette entreprise. Il reçut, la nuit, le blessé dans une barque conduite par des

mairiots dévoués, le fit transporter sur sa balanceUe, et, fbyant avec ce dangereux Êurdeau, il gagna Saleme. Là, sans bruit et dandestinemoit, car la teneur de la peste soulevait toutes les villes du littoral, il dqiosa le mourant à Fhôpital que les frères de Saint-Jean de Jérusalem avaient à Sakme. U frJlait savoir d^autant plus de gré i Ottavio Puldani d^avoir obéi à un mouvement hardi et généreux, que ce jeune homme léger et dissipé n'était pas coutumier d'actions si méritoires. Mab heureusement il n'est presque personne qui n'ait, dans le cours de sa vie, ses heures de courage et de vertu.

Eusebio Âlidori était dans un état presque désespéré. Cette fois encore, Salerne la Salubre justifia son renom. Le blessé se rétablit lentement, grâce à l'habileté et à l'expérience du doaeur Marzocchius, aux soins de qui il fut confié. Dès qu'il se trouva en état de sortir, il alla tout naturellement remercier le savant chirurgien. Le docteur l'accueillit avec une bienveillance paternelle : c'était d'abord une guérison qui lui faisait honneur, que celle du chevalier, et puis celui-ci était un personnage important et réservé indubitablement à de hautes destinées. Le pâle visage du jeune guerrier, revenant comme par miracle des régions les plus voisines de la mort, ne manqua

LA FOLIE D'EUSEBIO. aÔ7

point d'intéresser vivement la belle Aurélia, et elle se plut à lui montrer cet intérêt naïf et charmant, N^ayant plus besoin des soins du docteur Marzocchius, Eusebio trouva dans la jeune fille un nouveau docteur qui déploya non moins de zèle afin de hâter sa convalescence et d^en adoucir les ennuis. Faut-il dire que ce zèle fut couronné d'un plein succès? Non, ou, si Ton veut, ce succès dépassa beaucoup ce qui eût peutêtre été désirable.

Eusebio tomba d'un mal dans un autre. La sollicitude ingénue et imprévoyante de la jeune Salernitaine fit sur celui qui en était l'objet une impression bien plus forte que magister Aurélia ne s'y attendait. Joad militaire élevé dans la milice des Hospitaliers, Eusebio ressentit les premières atteintes de l'amour qu'il ignorait. Il fut en quelque sorte environné de flammes avant d'avoir pu se reconnaître.

Il n'était pas homme à se rendre à la première sommation du dieu incendiaire. Il n'oubliait pas qu'il avait prononcé les trois vœux perpétuels de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, et qu'il les avait scellés de son sang. Il lutta de toutes ses forces contre un sentiment qu'il lui était interdit d'éprouver. Mais — son énergie morale était-elle diminuée par le profond affaiblissement physique

a6S LES MÉPRISES.

d^où il sortait à peine? — il ne sut poînt remporter cette victoire sur lui-même. Il quitta Salerne, il y revint comme malgré lui ; il soufirait aussi cruellement que lorsque le sang ruisselait de ses plaies vives.

Aurélia Marzocchi, malgré le silence d'Euscbio, devina le combat auquel il était livré. Il ne dissimula pas si adroitement son adoration muette et involontaire, qu'elle ne se trahît aux regards de la jeune fille. Quand elle le vit en proie à de secrètes douleurs, quand elle songea que c'était là une passion sans avenir, sans espoir, puisqu'un obstacle infranchissable séparait leurs destinées, elle eut peur, elle trembla, elle se trouva coupable. Elle n'osait s'avouer qu'ellemême avait l'âme prise. Elle commit toutes les maladresses que la candeur fait commettre en pareille circonstance, si bien qu'Eusebio put à son tour s'apercevoir que son amour n'était pas payé d'indifférence. Quand il eut acquis cette certitude, il prit le seul parti que lui dictassent la droiture de sa conscience et son respect pour Aurélia : il résolut de faire tout au monde pour briser la barrière que sa profession élevait entre eux. Ils échangèrent peu de paroles :

— Je pars, dit Eusebio ; je reviendrai libre ouvous ne me reverrez jamais.

LA FOLIE D'EUSEBIO. aôg

— Je VOUS attendrai, répondit la jeune fille , et promets de vous garder ma foi.

Entre des âmes comme les leurs, c'était là un engagement qui valait les liens les plus sacrés.

Eusebio Alidori se mit en route pour Viterbe, où se tenait provisoirement le chapitre de Tordre, en attendant que les négociations avec TEspagne pour la cession de l'île de Malte eussent abouti. Eusebio cheminait , pensif et le cœur serré, quoiqu'il ne se mêlât aucune hésitation à sa tristesse. Il y avait deux ans qu'il avait quitté Rhodes, vaincu et mourant, mais voyant flotter à la proue de son vaisseau le pennon de la nation italienne qu'il avait si vaillamment porté. Et il allait rompre avec ces souvenirs et ce passé éclatants ! Il allait déserter le saint étendard sous lequel il avait couru tant de périls! La croix blanche à huit pointes qu'il portait sur son ha- Kt au côté gauche de la poitrine, cette croix qu'il avait revêtue au milieu des combats, et qui lui était comme entrée au cœur, il fallait l'arracher! Les dernières flammes de l'enthousiasme des croisades étaient descendues sur son front, et tous ces grands sentiments, tout ce noble zèle avaient été emportés par l'orage irrésistible qui était né des doux regards d'une enfant! « Qu'est-ce que l'homme, hélas! lors même

qu'il est un héros ? et à quoi tiennent ses projets, ses vertus, ses biens et ses maux ? » Ainsi, presque à ce moment, chantait le poète de la cour de Ferrare, TArioste, dont le souvenir nous accompagne pendant que nous écrivons ce récit; et le chevalier de Rhodes, son contemporain, lui donnait presque autant raison que les paladins d'autrefois.

Eusebio arriva à Viterbe et fut acclamé par ses frères d'armes. Ils ne voulaient pas croire qu'il vînt demander à se séparer d'eux. Tout fut employé pour le faire renoncer à son dessein. On s'adressa à son ambition, on fit briller à ses yeux les honneurs qui l'attendaient dans la carrière ouverte devant lui; on en appela au zèle religieux et guerrier. Eusebio persévéra dans ses intentions. Il n'est pas besoin d'ajouter que plus d'une raillerie amicale s'attaqua au mobile mystérieux qui lui inspirait cette résolution. On soupçonnait bien que l'amour se cachait là-dessous. Les compagnons d' Eusebio lui firent entendre toutes les leçons du bréviaire ironique que l'esprit du temps avait composé pour combattre les séductions féminines. Boccace régnait toujours; la verve moqueuse des contes ne tarissait pas depuis qu'il lies avait importés de France en Italie, et la conclusion invariable, c'était la fragilité, l'inconstance de

la femme et sa perfidie. Le monde était alors tout entier pénétré de cette ironie-, on en faisait intervenir l'expression jusque dans les actes les plus graves de la vie, témoin le roi de France qui venait de mourir : Louis XI avait confié la régence à sa fille Anne de Beaujeu, avec ce bizarre considérant : « que c'était la moins folle femme du monde, car de sage il n'y en a point. »

C'était donc à qui ferait des quolibets ou réciterait de piquantes anecdotes sur ce sujet inépuisable. Mais la confiance d'Eusebio était placée bien au-dessus de telles atteintes.

Cependant c'était chose difficile que d'obtenir d'être relevé de ses vœux. Le souverain pontife avait seul ce pouvoir. L'invasion ottomane pressait l'Europe au nord et au midi. Belgrade avait succombé en même temps que Rhodes et les Sept- Iles. Ce n'était pas le moment de renoncer aux champions consacrés à la défense de l'Europe. Le pape qui occupait la chaire romaine, Clément VII, avait été commandeur de l'ordre de l'Hôpital, et il était d'autant moins disposé à en laisser fléchir la règle. Une seule circonstance servait Eusebio, c'est qu'il avait été ordonné avant l'âge canonique. Cette irrégularité fournissait un motif légitime d'annulation.

Quand le chevalier présenta sa requête, on

apprenait justement que le sultan Soliman venait d'entrer en Hongrie avec une armée formidable. Le conquérant proclamait l'intention de marcher sur r Italie et sur Rome. Le roi Louis II Jagellon implorait le secours de TOccident, mais les princes y étaient trop occupés de leurs querelles pour répondre à son appel. Quelques efforts qu'il fît, Clément VII ne pouvait diriger qu'un petit nombre de recrues vers les bords du Danube. Le pape, en consentant à relever de ses vœux le chevalier Eusebio Alidori, lui imposa pour condition préalable d'aller combattre pendant une année sous la bannière de Jagellon. Eusebio pourrait ensuite rejeter le manteau du croisé et rentrer dans le siècle.

Eusebio, pour parvenir à son but, se serait soumis à une condition plus rigoureuse même que celle-là. Il prit immédiatement sa route vers le Nord, à la tête d'une compagnie d'honmies d'armes dont le saint-père lui confia le commandement. Avant de partir, il eut soin d'informer par un message Aurélia du résultat de ses démarches.

La joie que ressentit la fille du docteur, quand elle reçut ce message, ne fut pas sans mélange. Une campagne comme celle qu'allait faire Eusebio ne pouvait manquer d'être terrible. On ne

revenait pas souvent de ces sanglantes mêlées où se heurtaient l'Europe et PAsie; c'étaient là des luttes exterminatrices dans lesquelles la pitié ne pouvait prétendre aucune part. Eusebio, à peine échappé à la mort, était rejeté dans de nouveaux et non moindres périls, et c'était son amour, c'était elle, Aurélia, qui l'envoyait à ces lointains carnages, dans un pays barbare, où il serait isolé des siens, où il ne combattrait plus même sous l'étendard protecteur de son ordre !

Les événements ne tardèrent point malheureusement à justifier et à augmenter ses craintes. Cette année fut des plus fatales aux armes chrétiennes. La division s'était mise entre les troupes, déjà trop peu nombreuses, que l'Europe opposait aux deux cent mille soldats de Soliman. La discorde éclata entre les Transylvaniens, les Hongrois et les Bohèmes. Le dernier des Jagellons fut vaincu et tué à la bataille de Mohacz. Vienne fut assiégée. On ne savait jusqu'où ses victoires conduiraient le conquérant turc. Les bruits les plus sinistres remplirent l'Italie. On disait que la consternation régnait à Rome et qu'on y célébrait de grandes cérémonies expiatoires pour fléchir le courroux du Qel.

Il y avait à la capitainerie de Salerne un vieux routier italien, qui, trente ans auparavant, du

temps de la conquête de Naples par le roi Charles VIII, avait fait la guerre pour et contre les Français, comme la plupart des Napolitains de la même époque. Le capitaine Grillo venait parfois chez le docteur Marzocchius. Quoique la conversation du vieux condottiere ne fut pas des plus délicates, Aurélia semblait y avoir pris goût, tellement que le soudard charmé tortillait sa moustache en s'étonnant de la puissance extraordinaire de séduction qu'il avait conservée jusque dans un âge si avancé. Aurélia lui demandait avidement les nouvelles de Hongrie. Grillo ne se faisait pas faute de lui répéter, en les amplifiant, toutes les rumeurs qui arrivaient jusqu'à lui. 11 décrivait complaisamment , et sans épargner les termes techniques, les principaux épisodes d'une guerre comme celle dont les bords du Danube étaient le théâtre. Il peignait les Turcs sous des couleurs d'autant plus terrifiantes que c'était son imagination qui les lui fournissait. Cependant il avait vu autrefois les Stradiotes, cavaliers albanais, esclavons ou grecs, à la solde des Vénitiens, ayant à peu près les mêmes armes et les mêmes costumas que les Ottomans.

Il ne se les rappelait pas sans effroi.

— Ces Stradiotes, disait-il, fort noirs et barbus, avaient des chevaux moresques , aussi

rapides que les hirondelles. Jamais ils ne faisaient de quartier aux vaincus. Pour chaque tête de chrétien qu'ils rapportaient, leur chef leur donnait un ducat. Aussi ne laissaient-ils nul vivant derrière eux. Et pourtant ils n'étaient Sarrasins qu'à demi. Jugez de ce que doivent faire des Sarrasins véritables!

Aurélia frissonnait d'épouvante à ces récits. Le docteur ne pouvait comprendre l'intérêt que sa fille prenait aux souvenirs du vétéran, ni pourquoi elle était si fort occupée des Turcs. Il n'était pas au courant des espérances et des craintes dont elle était agitée. On était tombé d'accord que le secret ne serait révélé au docteur que lorsqu'Eusebio aurait le droit de demander la main d'Aurelia. Reviendrait-il jamais, hélas! réclamer la foi qu'elle lui' gardait en son cœur? La mort, qui moissonnait là -bas d'innombrables victimes, n'avait -elle pas déjà détruit le bonheur qui avait lui un instant à ses yeux? Elle n'avait d'autre confident de ses angoisses que Laurette, sa sœur de lait, qui était en même temps sa compagne et sa suivante.

Bien souvent elle pleura dans son sein, en ne recevant plus de nouvelles d'Eusebio Alidori.

On apprit, vers la fin de l'année, que le sultan, obligé tout à coup de s'en retourner avec

son armée à G>nstantinople , avait levé le siège de Vienne.

Quand cet événement s'accomplit , Eusebio était vivant et même sans blessure. Il ne perdit pas un instant et se dirigea vers Pltalie. Il revenait de cette campagne dans une disposition d'esprit des plus sombres et presque maladive. Les spectacles de discorde et de barbarie qu'il avait eus sous les yeux, la guerre à la façon des reîtres allemands, les cruautés et les excès de toute sorte , l'égoïsme des chefs , l'indiscipline des soldats, la détresse des peuples, avaient jeté dans son âme une impression de dégoût et d'horreur. La guerre , telle qu'il l'avait vue dans les rangs de la milice de l'Hôpital, était grande et presque belle. Elle lui avait apparu, cette fois, hideuse et abominable : le monde en demeurait, à ses yeux, couvert d'un voile noir; rien n'aurait pu contraindre Eusebio à sourire, tant il était en quelque sorte pénétré de découragement et de tristesse.

Il se rendit en toute hâte auprès du grandmaître. Villiers de l'Isle-Adam était lui-même en proie à une noire mélancolie qui devait le conduire prochainement au tombeau. Il fléchissait sous le poids accablant des grandes institutions qui chancellent; il voyait l'ordre de Saint-Jean

de Jérusalem arriver au bout de ses glorieuses destinées-, il avait perdu récemment la haute Allemagne-, en ce moment même il perdait l'Angleterre. L'esprit du siècle se retirait d'eux , et le zèle des intérêts sacrés qu'ils avaient mission de défendre expirait partout. Eusebio était un des jeunes chevaliers sur qui Villiers de l'Isle- Adam avait fondé le plus d'espoir. Le grandmaître lui rendit la liberté sans lui adresser de remontrances ni de reproches; mais Eusebio sentit bien qu'il avait infligé un nouveau chagrin au cœur de ce vieillard héroïque, pour qui il avait une vénération profonde. En désertant l'ordre qui avait abrité sa jeunesse, au moment où cet ordre était comme un vaisseau désemparé par l'orage, Eusebio ne fut pas sans éprouver un grand trouble. Il avait peine à chasser je ne sais quels remords tenaces, et il lui semblait qu'il ne pourrait être immédiatement heureux.

C'est dans cette situation d'esprit que, sans tarder un jour, il avait pris passage à bord de la galère la Marquesa. On s'expliquera maintenant le deuil qui pesait sur lui. Tant d'épreuves successives avaient presque dépassé ses forces. Détaché du grand arbre qui l'avait porté jusque-là, il était comme une feuille livrée aux caprices des vents; il ne tenait plus à rien; il

ne sentait plus sous ses pas qu^un sol mouvant, instable, comme le pont du vaisseau qui le portait.

Ses espérances d'amour ne suffisaient pas, dans ce premier moment, à combler le vide immense qui s'était fait en lui. Il est vrai qu'il ne savait rien d' Aurélia depuis bientôt deux années; sa vie avait été si ambulatoire depuis lors, qu'il lui avait été impossible d'en recevoir aucune nouvelle. La douce lumière brillait toujours à ses yeux, mais plus lointaine sans doute, et comme vacillante et près de s'éteindre au fond de la nuit.

Il avait grande hâte de revoir Aurélia; il y aspirait comme le naufragé aspire au rivage où il sera sauvé. Il lui avait écrit pour lui annoncer son retour. En même temps, comme il ne voulait plus demander l'hospitalité aux chevaliers de Saint -Jean, il avait prévenu son ami Ottavio Pulciani qu'il descendrait chez lui, et lui avait fait part de ses projets d'avenir. On sait l'aventure qui l'attendait à Saleme. Il ne pouvait résister au choc inattendu qu'il en éprouva : son âme endolorie ne lui laissait pas assez de sangfroid pour discerner la vérité sous des apparences aussi trompeuses et éclaircir une aussi bizarre méprise. Et pour revenir à la comparaison dont nous nous servions tout à l'heure, le

naufragé, au moment où il touchait au bord, était rejeté au large par une vague impétueuse : il devait fatalement se croire perdu et s'abandonner lui-même.

A trente milles environ de Salerne, sur les pentes abruptes et neigeuses d'une des plus hautes cimes des Apennins, s'élève le monastère de Monte Vergine, fondé au moyen-âge par saint Guillaume de Verceil, monastère qui renferme une célèbre madone byzantine, donnée par une impératrice française de Constantinople. On était à cette époque de Tannée où les populations de la Fouille et de la Terre de Labour se dirigeaient vers la montagne qui, anciennement consacrée à Cybèle, puis visitée et habitée, dit-on, par le poëte Virgile, enfin dédiée à la Vierge, a reçu dans tout le pays, à cause de la Madone sans doute, mais aussi un peu en souvenir de

Cybèle et de Virgile, le nom de la Montagne- Sainte.

Pendant le jour, on avait vu des processions de pèlerins, matelots, soldats, paysans et paysannes, dans leurs costumes éclatants et variés, serpenter le long des sentiers, se répandre sur les plateaux, se rejoindre et se presser les unes aux autres à mesure qu'elles approchaient des murailles de Pabbaye. La nuit commençait à tomber. L'enceinte de Pabbaye ne pouvait contenir tout le monde. Déjà des feux s'allumaient pour le campement en plein air, sous les arbres séculaires ou dans les creux de la montagne.

Cependant des groupes venus de plus loin ou attardés montaient encore le rude chemin qui va du bourg de Mercogliano au monastère. Ces groupes ne manquaient pas de s'arrêter un instant devant la chapelle délia Paruta, bâtie à mi-côte, à l'endroit où commence la région des neiges, et qui fixe aussi la limite à partir de laquelle l'usage de la viande est interdit et sont imposées les observances monastiques. Les pèlerins s'agenouillaient tour à tour au pied de l'autel et récitaient une oraison. Parmi les derniers qui firent la pieuse ascension, il y avait un pèlerin solitaire, enveloppé dans un grand manteau brun, dont le capuchon retombait sur ses

yeux. Il s'appuyait sur un bâton ferré, avançant avec peine, comme s'il fût épuisé par la fatigue. Il s'arrêta avec les autres devant la chapelle, et, avant de s'agenouiller, il dit avec un accent douloureux : « Pèlerins, par charité, priez pour l'âme d' Aurélia! » Cet appel n'avait rien d'inusité, à cette époque : l'usage de demander des prières pour une personne en péril de corps ou d'âme se pratiquait communément dans les églises d'Italie. Mais la voix du pèlerin trahissait un abattement si complet, un trouble si profond, une si poignante détresse, que tous ceux qui l'entendirent tressaillirent et éprouvèrent comme un frisson de pitié.

Quand les pèlerins se relevèrent, il n'y en avait pas un cenainement qui n'eût prié tout bas pour cette âme qu'on leur recommandait.

Ils continuèrent à gravir la montagne, laissant derrière eux leur compagnon inconnu, qui bientôt disparut dans la nuit.

aSî LES MEPRISES.

Six semaines se sont écoulées. Une compagnie assez nombreuse chevauche sur la route qui conduit d'Avellino à Bénévent. Cette route accidentée, suivant les sinuosités des premières pentes de l'Apennin, côtoie un magnifique amphithéâtre de montagnes, dont les sommets inégaux sont couronnés de châteaux et de villages.

La compagnie approche de ce bourg de Mercogliano, situé au pied de la rude montée qui conduit au Monte Vergine, En s'avançant à travers les oliviers, les vignes et les chênes verts, on aperçoit le chemin qui conduit à Pabbaye, se dressant le long du roc, tandis qu'au delà, à une grande élévation , des plateaux chargés de vieux arbres, des pentes ombragées, non-seulement de sapins, mais de châtaigniers, mêlent

leur robuste végétation aux sommets couverts de neige. A Tune des premières saillies dominant la plaine, apparaît la chapelle délia Paruta, avant-poste gothique du Mont- Vierge.

Les voyageurs dont nous parlons se trouvent en vue de Mercogliano avant la fin de la journée. Les principaux personnages de la troupe sont le docteur Gasparo Marzocchi et sa fille Aurélia. Le docteur conduisait sa fille au couvent de Santa-Maria délie LagiHme à Bénévent, dont une tante d^ Aurélia était supérieure. La jeune fille avait manifesté le désir d^entrer dans ce couvent.

Ces quarante jours n'avaient apporté à Aurélia aucune nouvelle d'Eusebio Alidori, dont la disparition demeurait pour elle tout à fait incompréhensible. Elle avait bien appris du docteur la singulière incartade de ce jeune bouffon d'Ottavio Pulciani ; elle avait détrompé son père et lui avait fait connaître le véritable destinataire de la lettre. Mais il lui était impossible de rattacher à ces circonstances la fuite et Tabandon d'Eusebio. Elle finit par le supposer victime de quelque complot de ses anciens compagnons; elle le crut enlevé, incarcéré, égorgé peut-être par les chevaliers de l'Hôpital ; elle s'imagina qu'il expiait le tort d'avoir voulu,

pour Tamour d'elle, rompre les liens d'une association dont la pauvre enfant se forgeait une idée infiniment redoutable. En vain, toutefois, elle prit toutes les informations, elle fit faire toutes les recherches possibles. Elle n'obtint pas la moindre révélation sur la destinée d'Eusebio Alidori. G)nvaincue de l'impuissance où elle était de percer les ténèbres dont ce mystérieux événement restait entouré, elle tomba dans un morne désespoir, elle s'abandonna à une tristesse mortelle. Tout lui devint odieux dans son existence ordinaire ; la vie lui fut à charge. Elle s'aifaiblit, elle pâlit, et sa santé inspira à son père de graves inquiétudes.

Aurélia demanda au docteur la permission de se retirer auprès de sa tante la religieuse. Quoiqu'il lui en coûtât de se séparer d'elle, le docteur, effrayé de l'état de souffrance où il voyait sa fille, ne jugea pas inutile de la dépayser et consentit à ce qu'elle lui demandait. C'est ainsi qu'il s'était mis en route avec elle pour Bénévent, dont leur famille était originaire.

Le docteur Marzocchi et sa fille avaient une suite assez considérable. Six hommes d'armes ou sbires de la capitainerie de Salerne les accompagnaient, commandés par ce vieux condottiere Grillo, qui avait une expérience consommée

des choses de la guerre. Le docteur Marzocchius, en s'assurant une telle escorte, n'avait pas pris une précaution excessive pour le temps. Quelques bruits inquiétants qui lui étaient parvenus expliquaient d'ailleurs cette précaution, et, arrivé à peu près à moitié du voyage, il n'avait qu'un regret, c'était de n'avoir pas une escorte double. Le docteur chemine à côté de sa fille silencieuse; il a le front soucieux :

— Aurélia, lui dit-il, va rejoindre Laurette, et dis au capitaine de venir me parler. J'ai besoin d'avoir un entretien avec lui.

Aurélia obéit à son père, et fut bientôt remplacée auprès de lui par le capitaine.

— Capitaine Grillo, dit le médecin, je suis extrêmement préoccupé de cette troupe qui vient derrière nous. Les avis que j'ai reçus à Contrada me rendent ces gens-là décidément suspects. Ils sont bien une douzaine, m'a-t-on assuré, et armés jusqu'aux dents. Que faire pour garantir notre entière sécurité?

— Honorable seigneur, que pouvez-vous craindre? Vous êtes gardé miraculeusement, j'ose le dire : vous avez la Vigilance sur votre flanc droit et l'Expérience sur votre flanc gauche, en avant la Sagacité, et le Bon Ordre en arrière. Que sauriez-vous souhaiter de mieux ?

— Sans doute, je sais que vous êtes un habile homme et que je puis compter sur votre prudence...

— Et sur la bravoure de mes hommes. Je les ai choisis, et je m'y connais. Si les bandoliers qui nous suivent s'avisent de nous attaquer, nous les ferons prisonniers et nous les attacherons à la queue de nos chevaux.

— Mille grâces, capitaine, je n'ai aucune envie de jouir de ce spectacle. Je désire beaucoup être à Tabri de toute agression. Je vous recommande donc de prendre cette nuit les mesures les plus efiScaces que votre expérience vous pourra suggérer. J'ai fait retenir pour notre usage exclusif rhôtellerie de San-Giuliano , au bourg que voilà devant nous. Vous y commanderez comme dans une forteresse. Je vous répète qu'une troupe de cavaliers est sur nos pas et semble nous menacer très-sérieusement.

— Je tiendrai compte de l'avis, et je vous réponds que leurs desseins seront déjoués. J'agirai comme si nous étions dans une citadelle assiégée. Je ferai surveiller toutes les issues ; nous aurons des sentinelles et des rondes. J'installerai une vedette sur la principale tour, s'il y a une tour. Bref, soyez tranquille, et reposez-vous sur le capitaine Grillo, dont les moustaches n'ont

point blanchi sous le morion pour être rasées par des batteurs d'estrade.

— A la bonne heure! Nous arrivons à Mercogliano : voyez-vous là-bas la chapelle délia Varuia, perchée au haut de son roc escarpé ?

— C'est un admirable observatoire, d'où l'on découvre toute la plaine, dit Grillo, qui n'était pas sans avoir fait, comme tout bon Napolitain, le pèlerinage du Monte Vergine. Il y aurait un moyen de reconnaître le nombre et l'apparence des poltrons qui vous inquiètent, ce serait de gravir jusque-là : on les apercevrait certainement sur la route.

— Il est vrai, reprit le docteur ; ils ne pourraient échapper [à la vue, à quelque distance qu'ils se tiennent de nous.

— Ma foi! reprit Grillo, avec votre permission, docteur Marzocchi, c'est une satisfaction que je veux me donner, de vérifier par mes yeux si les rapports qu'on vous a faits sont exacts. Je connais le sentier, il est praticable aux chevaux. Nous n'avons fait qu'une petite journée, mon fgrison n'est [point fatigué; je vais tenter l'escalade : aussi bien vous voici à l'entrée du bourg, vous n'avez rien à craindre. Je vous rejoindrai à l'hôtellerie avant la chute du jour, et nous aurons le temps de prendre nos précautions pour la nuit.

Le docteur approuva la résolution du capitaine. Celui-ci, après avoir adressé quelques recommandations à ses sbires, s'engagea dans Tétroit chemin qui s'élève vers le Monte Vergine, pendant que le reste de la compagnie pénétrait dans la longue et unique rue de Mercogliano, qui s'ouvrait devant elle.

Les craintes manifestées par le docteur Marzocchius au chef de son escorte n'étaient pas sans fondement. Un coup était réellement monté contre les voyageurs. Ottavio Pulciani, délivré de son rival, se piqua au jeu; il employa tous les moyens pour attirer l'attention d'Aurelia Marzocchi. Il eut beau rôder autour de la maison du docteur, où il ne lui était plus permis de pénétrer; il eut beau se trouver sans cesse sur les pas de la jeune fille, prendre les attitudes les

plus touchantes, vêtir Tune après l'autre toutes les couleurs de l'arc-en-ciel ; Aurélia, tout absorbée en elle-même, n'avait daigné ni le remarquer ni l'apercevoir. La passion du jeune homme, dans laquelle entrait une forte part d'amoùrpropre, s'exalta prodigieusement.

Quand il apprit que la fille de Marzocchi avait formé le projet de s'enfermer dans un couvent, il jura qu'il ne laisserait pas ce projet s'accomplir, dût-il employer la violence. Un rapt n'était pas chose inouïe ni extraordinaire à cette époque; on pouvait en concevoir aisément la pensée, surtout quand on était dans la position de fortune de Pulciani, quand on possédait un château inexpugnable dans les gorges d'Arpaja, et quand on pouvait compter sur la richesse de sa famille pour s'assurer de hautes influences à la cour du vice-roi. Il ne fallait pas une bien grande audace pour tenter l'aventure, et Mosca lui-même, qui n'était .pas d'un courage à toute épreuve , approuvait l'entreprise et s'y associait.

Dès qu'Ottavio fut informé du départ du docteur et de sa fille, il se rendit à Naples, trouva sans peine une dizaine de bravi accoutumés à ces sortes d'expéditions et se mit avec eux sur la trace des voyageurs.

290 LKS MÉPRISES.

Quelques heures avant que le docteur Marzocchius et sa compagnie arrivassent à Phôtellerie de San-Giuliano, unique hôtellerie du bourg de Mercogliano, un pauvre hère, fort poudreux, s'était présenté pour y demander asile. L'hôtelier, le repoussant, lui dit : — Allez plus loin, Tami, allez plus loin; la maison est retenue tout entière pour une respectable compagnie que j'attends d'un moment à l'autre.

— Le visage du pauvre est toujours importun, grommela le piéton. Si vous ne voulez me recevoir pour votre hôte, recevez-moi pour votre serviteur. Je suis le meilleur boulanger et le meilleur pâtissier qu'il y ait de Gaëte à Otrante. Pâtes royales, pâtes de Gênes, pâtes de Venise, je sais tout faire. Laissez-moi le soin de remplir les corbeilles, et vous pourrez doubler le prix du souper de vos voyageurs.

— En vérité, compère, es-tu si habile? Quel est ton nom ?

— Baldassare Paparoni, pour vous servir.

Conduisez-moi à la huche, messer, et vous verrez merveilles.

— Allons, viens, mon garçon; puisque tu as tant de bonne volonté', dit l'aubergiste alléché par ces friandes promesses, je consens à éprouver ton savoir-faire.

La folie D'EUSEBIO. 291

— Je vous fabriquerai un joli gâteau dont les signure garderont longtemps le souvenir, dit l'étranger en suivant son nouveau patron.

La compagnie qui devait passer la nuit à Tauberge de San-Giuliano ne tarda pas à arriver. Les sbires s'installèrent dans les salles basses; les voyageurs , dans les chambres hautes. Lorsqu'elle eut donné ses premiers soins à sa maîtresse, la suivante Laurette, qui était naturellement le personnage le plus curieux de la troupe, vint inspecter le jardin. Pendant qu'elle cherchait quelques fleurs ou quelques fruits, elle entendit, dans les bâtiments de service, une voix qui chantait la chansonnette populaire :

Vorria che fosse uciello e che volasse, E che tu m'encapasse alla gajola (i)...

Il lui sembla que cette voix ne lui était pas inconnue. Elle se dirigea de ce côté et se trouva sous les fenêtres de la boulangerie : un serviteur, tout blanc de farine, travaillant à la huche, sassait, pétrissait, se donnait un mouvement

(i) « Je voudrais être oiseau et voler, et que tu me prisses au filet. »

agi LES MÉPRISES.

extraordinaire. C^était lui qui chantait; il continua :

Vorria che fosse viento e che sciociasse, Per te leva da capo la rezzola (i)...

Laurette le suivit un instant du regard.

— Ohimè! dit-elle avec surprise, c'est Mosca. Que fait-il ici ? depuis quand a-t-il quitté Salerne ?

Le boulanger jeta vers la soubrette une œillade mourante, et il répondit avec un soupir qui souleva autour de lui un nuage de farine :

— C'est votre insensibilité , ô Laurette , c'est votre rigueur qui m'a réduit à cette extrémité déplorable. Percé par vos yeux brillants, assassiné par vos charmes, désespérant de fléchir votre courroux, j'ai pris le parti de fuir les lieux que vous habitiez; je suis venu chercher un refuge dans ces contrées barbares, où, pour gagner ma vie, je suis obligé de racler le pétrin. Telle est, cruelle, ma lugubre histoire.

— Fourbe, hypocrite, menteur, dit Laurette, je ne suis pas dupe de ton doucereux langage.

(î) « Je voudrais être le vent et souffler, pour enlever la voilette qui cache ton visage. »

LA FOLIE D'EUSEBIO. agS

Je me méfie de toi , car je soupçonne que tu as causé le malheur de ma maîtresse et mon malheur aussi. Je ne sais comment tu as fait et je ne puis deviner ce qui s'est passé : comment le chevalier Eusebio a-t-il disparu tout à coup et d'où vient que personne n'ait plus entendu parler de lui, je Tignore; mais je ne doute pas que tu ne sois pour quelque chose dans ce funeste événement.

— Mon cher trésor, tu me prêtes un talent que je ne possède pas : il n'est pas en mon pouvoir de faire disparaître un chevalier et de l'escamoter comme une* noisette.

— Maudit sois-tu, bourreau, si tu as eu part à cet événement funeste, car tu auras fait mourir ma pauvre maîtresse, et moi je l'accompagne au couvent et je l'accompagnerai dans la tombe.

— Zitta, lit ta, ne sois pas si emportée, et mets un frein à ta douleur. J'atteste le ciel que je n'ai pas remué le doigt pour amener l'événement dont tu parles. Je ne te dirai pas cependant que j'ignore tout à fait comment il s'est accompli; non, j'en ai bien un vague soupçon, je l'avoue.

— Vraiment ! Mosca , cher fils , apprends-moi donc, je t'en prie, ce qui est arrivé; je te

pardonnerai tout, je te saurai une reconnaissance infinie. Voyons, raconte-moi ce que tu sais.

— Nenni, mon adorée, ce n'est pas un mystère à révéler si légèrement; ce n'est pas à une tête de linotte comme la tienne que je voudrais confier ce grave secret. Mais, comme ton sort me désole et le sort de la signora Aurélia m'attendrit, je consens à lui dire à elle-même ce qui est parvenu à ma connaissance, si elle veut m'accorder ce soir un moment d'entrevue dans ce jardin. Eh bien, es -tu contente, Laurette, mes délices ? et diras-tu que je ne me conduis point en galant homme ?

— Si tu fais cela, Moschino, frère chéri, je t'embrasserai de bon cœur, quand tu serais dix fois plus enfariné que te voilà.

— Parole donnée, traité conclu. Eh bien! dis à la signora Aurélia de descendre ici à neuf heures du soir, quand l'obscurité sera venue : elle aura des nouvell» certaines d'Eusebio Aiidoii.

— Elle n'y manquera pas, je te le promets .

— Il faut qu'elle vienne seule, tu entends bien ?

— Et moi, je ne l'accompagnerai pas?

— Allons, doux ange, puisque tu y tiens, tu seras de la partie. Viens avec ta maîtresse; mais, chut ! pas un mot à personne surtout, ou je reste muet !

LA FOLIE D'EUSEBIO. 29b

— Ne crains rien, honnête et gracieux Mosca, et attends-nous, dit Laurette en prenant joyeusement le chemin du logis.

— Cela va bien, fît Mosca*, le levain a bien pris, la pâte est bien revenue.

Cependant le capitaine Grillo, s'étant séparé de ses compagnons de route, suivait bravement le sentier qui gravit la rampe de TApennin. Ce que lui avait dit le docteur lui rappelait ses aventures d'autrefois et réveillait son ardeur endormie. Son cheval, qui avait le pied sûr, choisissait les interstices où se montre la terre végétale et avançait courageusement. A mesure que le cavalier s'élevait le long de la rampe, le panorama de la plaine se développait sous ses yeux.

2g6 LES MÉPRISES.

Il domina bientôt et découvrit distinctement tout Mercogliano, situé au pied de. la montagne. A une extrémité de ce bourg, un bâtiment octogone, d^aspect monastique, surpassait de beaucoup les maisons environnantes : c'était Vospedaleito ou Tinfirmerie qui servait de refuge aux religieux du Monte Vergine, dont Tâge ou la santé ne pouvait supporter la température des hautes régions où est bâti le monastère. Non loin de Vospedaleito, l'église paroissiale dressait son élégant clocher. Le bourg n'était formé que d'une double rangée d'habitations construites le long de la route. Le capitaine Grillo put suivre du regard la compagnie qu'il venait de quitter et la voir entrer dans une hôtellerie voisine de l'église. Il remarqua que cette hôtellerie avait, comme presque toutes les maisons de Mercogliano, un jardin entouré d'une muraille, laquelle le séparait seule de la campagne; il prit bonne note de cette disposition locale pour les mesures stratégiques qu'il aurait à adopter plus tard.

En continuant de monter, il vit se dessiner les villes et les villages de la campagne : Nocera, Sarno avec son château crénelé; Montuoro et G)ntrada, que les voyageurs avaient traversés dans la journée*, Monteforte, séparé de

Mercogliano par un bois assez vaste ; enfin toute la plaine qui s'étend jusqu'au promontoire de Sorrente. Aussi loin que sa vue pouvait s'étendre, il n'apercevait rien qui fût de nature à justifier les alarmes qu'on lui avait manifestées.

Il parvint à la chapelle délia Paruta. Son ascension avait été lente. Le soleil se couchait, laissant deviner au loin, sous les nappes d'or dont il ceignait l'horizon, l'étincelant miroir de la Méditerranée. Le capitaine, quoiqu'il n'eût pas l'esprit très-enclin à la poésie, ne laissait pas d'être impressionné par ce magique spectacle. La fraîcheur tombait des hautes cimes, un calme imposant régnait sur la montagne et dans l'immense étendue. Il semblait qu'on fût vraiment sur la limite d'un monde à part, où une paix religieuse commençait à pénétrer les âmes.

Le silence qui régnait sur les hauteurs fut troublé par les pas d'une personne descendant du Monte Vergine. Le capitaine Grillo aperçut un pèlerin qui s'avançait, s'appuyant sur un long bâton, et le capuchon de sa. robe brune baissé sur les yeux. Ce personnage arriva à la chapelle délia Paruta au moment où le son lointain et affaibli de la cloche de l'abbaye se faisait entendre et semblait tomber des nuages : c'était

VAngelus du soir qui sonnait. Le capitaine Grillo, comme l^aurait fait tout homme de ce temps, descendit de cheval et alla s'agenouiller devant la chapelle pour réciter VApc Maria.

L'autre personnage fit de même; mais, au moment de s'agenouiller, il dit d'une voix navrante : ce O voyageur, par charité, priez pour Pâme d' Aurélia! »

Les trois coups de VAngelus ayant retenti, l'inconnu se leva et continua à descendre rapidement le sentier. Après un moment de surprise et d'hésitation, Grillo songea à l'interroger :

— Pèlerin, dit-il, est-ce pour une morte que vous demandez des prières ?

— Pour une morte que j'ai ensevelie dans la montagne.

Le pèlerin fit cette réponse sans ralentir sa marche, de sorte que, lancé sur la pente, il se trouva trop éloigné pour qu'une autre question lui pût être adressée.

— Il divague! murmura le vieux soldat. Jamais une femme n'a été ni ne sera ensevelie sur le Monte Vergine : c'est sans doute quelque malheureux dont l'esprit est troublé.

Cependant Grillo était superstitieux : il songea qu'il y avait peut-être dans ces mystérieuses paroles, prononcées par un passant inconnu, l'avis

d'un prochain danger, le présage de quelque catastrophe imminente pour celle qu'il était chargé de protéger. Sous cette impression, il interrogea de nouveau tous les coins de Phorizon, toutes les routes se croisant dans la plaine. Il ne découvrit que les spectacles ordinaires de la campagne : là une charrue regagnant le toit rustique, là-bas un chariot attelé de buffles avançant lentement sur la route de Naples; aucune trace de la troupe armée qui avait été signalée au docteur Marzocchi.

Le capitaine prit son cheval par la bride et se mit à descendre le sentier rocailleux. Il était songeur et se répétait, malgré lui, Tétrange appel du pèlerin du Monte Vergine. Comme il planait alors sur le bourg de Mercogliano et qu'il dirigeait ses regards sur l'hôtellerie où il allait rejoindre ses compagnons, il se produisit dans le jardin de cette hôtellerie un incident qui attira son attention.

Une femme, que le capitaine reconnut à son costume pour la suivante Laurette, entra dans le jardin de l'auberge. Elle s'y promena pendant quelques instants, puis s'arrêta comme pour causer avec un individu qui se trouvait dans les bâtiments de service. Après un moment d'entretien^ Laurette rentra au logis. Quand elle eut

3oo LES MÉPRISES.

disparu, un homme, ayant Pair d^un cuisinier ou d'un boulanger, traversa le jardin dans toute sa longueur, et, ouvrant une petite porte, dit quelques mots à un personnage que le capitaine n'aperçut pas d'abord, car celui-ci devait se trouver dans une ruelle que la muraille du jardin cachait à sa vue. Mais, un instant après, pendant que le serviteur de l'hôtellerie retournait sur ses pas, Grillo vit l'autre s'élancer à travers champs et gagner en courant le bois qui séparait Mercogliano de Monteforte. La distance à franchir n'était guère que d'un demi-mille. Grillo sVrrêta jusqu'à ce qu'il eût vu l'individu suspect disparaître dans l'épaisseur du fourré. Ce furent là pour le vieux routier autant de révélations. Il essaya vainement de percer du regard la voûte épaisse des arbres. Rien ne se montra ni ne remua. Grillo n'avait pas besoin d'en voir davantage ; il hâta sa marche, et bientôt il parvenait à son tour à l'auberge de San-Giuliano. L'excursion du capitaine avait duré plus longtemps qu'il n'avait prévu. Lorsqu'il revint, les ombres du soir commençaient à s'épaissir. Aussitôt arrivé, il adressa quelques questions à l'hôtelier; puis, avec trois de ses hommes, il se rendit à la boulangerie où le boulanger improvisé déployait une activité fébrile. En voyant

LA FOLIE D'EUSEBTO. 3oi

entrer les sbires, il se mit à attiser le four si profondément, qu^il s^ cachait plus qu^à moitié. Ce semblant de zèle ne servit de rien. Saisi par des bras vigoureux, Mosca fut garrotté en un clin d^œil, et soumis à un interrogatoire pressant. Nous avons dit que le capitaine Grillo avait fait longtemps le métier de condottiere; il avait appris à cette école certains procédés d^interrogartion en Pefficacité desquels il paraissait avoir pleine confiance. Il n'en fallait pas tant pour inspirer à Mosca la sincérité la plus complète, et le capitaine Grillo sut en quelques instants tout ce qu'il voulait savoir.

Ses précautions étant prises, il se rendit aux chambres hautes, où se trouvaient le docteur, Aurélia et Laurette. Celle-ci portait impatiemment son secret, et avait hâte de voir s'éloigner le docteur pour entretenir sa maîtresse.

— Tout va bien, capitaine ? dit le docteur.

— Tout va bien. Je dois faire toutefois une recommandation expresse à madonna Aurélia, c'est de rester ce soir enfermée dans son appartement.

— Et pourquoi nous donnez-vous ce conseil ?

reprit le docteur. Avez-vous donc quelque nouveau sujet d'inquiétude?

— Non, je suis parfaitement rassuré; mais

3o« LES MÉPRISES.

nous aurons, je crois, un brouillard malsain. La signora, si elle fait sagement, évitera de le respirer et s'abstiendra de sortir, quand ce ne serait même que pour descendre au jardin.

Aurélia, qui vivait machinalement et presque indifférente à ce qui se passait autour d^elle, déclara qu'elle n'avait pas l'intention de sortir de sa chambre.

— J'engage la prudente Laurette à faire de même, continua Grillo.

Laurette jeta les yeux vers le capitaine, en se demandant s'il était instruit du projet qu'elle méditait. Grillo répondit à ce regard par une grimace ironique qui signifiait : « Vous êtes une niaise, » aussi clairement qu'on l'aurait pu dire dans le meilleur dialecte napolitain. Laurette baissa la tête avec confusion, se doutant bien qu'elle avait été sur le point de faire encore quelque pas de clerc, et se rappelant un peu tard, conmie toujours, qu'elle n'était pas capable de lutter avec le perfide Mosca.

— Vous ne nous dites pas, capitaine, reprit le docteur, ce que vous avez découvert de ces hauteurs que vous venez de gravir ?

— Un beau champ pour faire manœuvrer l'infanterie et la cavalerie, répondit Grillo.

— Et rien de plus ?

LA FOLIE D'EUSEBIO. 3o3

— Pas une cotte de mailles à Phorizon.

— Vous avez été Jusqu^à la chapelle?

— Jusqu'au pied des degrés délia Paruta, et, voyez combien les sons se répandent au loin sur les montagnes, j'y ai entendu distinctement les cloches du couvent sonner V Angélus. J'ai même fait là une rencontre singulière, dont je ne sais que penser et dont je ne puis distraire mon esprit. Au moment où les tintements de V Angélus retentissaient dans le lointain, un pèlerin qui venait de l'abbaye passait devant la chapelle. Il s'agenouilla, comme je fis moi-même, et, au moment de plier les genoux, il dit avec un accent de tristesse si pénétrant que j'en eus le cœur serré : « Voyageur, par charité, priez pour l'âme d' Aurélia ! » N'est-ce pas un jeu du hasard étrange et surprenant ? Vous qui avez étudié le grimoire, docteur Marzocchius, expliquez-moi ce que cela signifie.

Aurélia releva vivement la tête : — Avez-vous vu le visage de ce pèlerin ?

— Non, signora -, le capuchon de son manteau lui cachait le visage.

— Vous ne lui avez pas parlé ?

— Je lui ai parlé, et il m'a fait une réponse dépourvue de sens.

— Et où allait-il?

3o4 LES MÉPRISES.

— Je suppose qu'il venait à Thospice du monastère situé à rextrémité de ce bourg.

— Mon père, dit Aurélia avec une grande agitation, il faut savoir qui est ce pèlerin : accompagnez-moi, je vous prie, j'irai moi-même à Vospedaletto.

— C'est une démarche impossible, dit nettement Grillo. Déjà il fait sombre, vous ne pouvez sortir : je vous certifie que vous vous exposeriez aux plus graves périls.

— Mon père, faites donc cette démarche vousmême; il faut que vous voyiez ce pèlerin, que vous sachiez qui il est , que vous lui parliez. Vous ne me refuserez pas cette grâce d'où dépend mon repos?

Le ton et les paroles du capitaine avaient impressionné le docteur et lui laissaient deviner un sérieux danger menaçant sa fille. — Pour rien au monde je ne te quitterai ce soir, Aurélia, ditil. Ecoute : nous enverrons Laurette, elle s'informera quel est ce personnage et l'amènera ici, si tu le désires et s'il consent à la suivre. Enfin elle éclaircira tes doutes; n'est-ce pas bien ainsi? Le capitaine voudra bien ordonner à un des hommes de l'escorte de l'accompagner pour la protéger en chemin.

— Non pas, je vous prie, docteur. Mais

LA FOLIE D'EUSEBIO. 3o5

l^hôtelier pourra lui servir de guide : il suflSra à la défendre, et il lui sera plus utile qu'un de mes sbires. Etant connu sans doute des pères bénédictins, il saura se faire ouvrir la porte de la maison et obtenir les renseignements que l'on souhaite. Voilà, à mon avis, le meilleur parti à prendre.

On manda Phôtelier. On lui adressa d'abord quelques questions. Il savait, en effet, qu'un pèlerin avait naguère reçu asile à l'abbaye : ce pèlerin vivait habituellement dans les plus âpres solitudes, dans les bois les plus élevés de l'Apennin -, il ne faisait que de courtes apparitions tantôt au monastère, tantôt à Vospedaletto; il ne prononçait jamais que les paroles que le capitaine avait entendues. L'hôtelier lui-même se souvenait de les lui avoir entendu prononcer, pendant un office célébré à l'église du bourg.

On disait dans le pays que c'était un smarrito (un pauvre insensé); on ignorait d'où il venait et ce qui lui avait fait perdre la raison.

— Ne reviens pas sans avoir vu ce pèlerin, sans lui avoir parlé, dit Aurélia à Laurette. Ne te laisse pas rebuter. Pour moi, je ne quitterai pas ces lieux, je le déclare, avant d'avoir obtenu les informations les plus précises sur cet inconnu.

3o6 LES MÉPRISES.

Laurette promit à sa maîtresse de ne rien négliger afin de la satisfaire. Elle se mit en route pour la succursale de Tabbaye,- sous la conduite de Thôtelier de San-Giuliano. Nous Ty devancerons de quelques instants.

Dans une vaste chambre de Pospedaletto du Monte Vergine , chambre dont Tameublement comme l'architecture était tout gothique, assis dans une de ces chaises ou chaires en bois sculpté dont le haut dossier se terminait en forme d'un dais aux délicates ciselures, un vieillard à la couronne de cheveux blancs, vêtu de rhabit de Saint-Benoît, feuilletait un in-folio manuscrit placé devant lui sur un pupitre. Ce vieillard était Dom Raimondo Morales, le prieur de Pabbaye. Un moine entra et lui dit que le pèlerin qui était venu, il y a quelques seniaines,

LA FOLIE D'EUSEBIO. 5o7

demander Phospitalité au Monte Vergine désirait lui parler. Le prieur ordonna de Pintroduire. Le pèlerin parut et s'inclina.

— Mon fils, dit Dom Raimondo, que souhaitez-vous de moi? je suis prêt à faire tout ce qui peut vous être utile, car vous m'inspirez un vif intérêt.

L'inconnu répondit : — Je vous remercie, mon père. Grâce au ciel, le plus fort de l'orage est passé. L'homme qui sort aujourd'hui des retraites sacrées de vos montagnes n'est plus celui qui vint ici cacher ses désespoirs, ses passions et ses colères. Un peu de calme et de force m'est rentré au cœur. Je vais m'éloigner et je vous adresse mes adieux, en vous témoignant ma reconnaissance pour la compassion bienveillante et discrète dont j'ai été l'objet de votre part et de la part de tous vos frères.

— Le Seigneur vous accompagne, mon fils !

Puîs-je, sans vous blesser, vous demander si vous avez décidé où vos pas vous conduiront ?

— Je vais à peu près au hasard, environné d'obscurité; cependant je sais où je veux atteindre. J'ai souvent entendu parler de vastes contrées récemment découvertes au delà de [l'Océan, et de races d'hommes vivant de la vie primitive. Je n'ai plus rien qui m'attache à notre ancien

3o8 LES MÉPRISES.

monde qui me semble maudit et qui me Êdt horreur. Je me propose d'aller vivre et mourir sous ces climats hier encore inconnus, et de voir si j'y trouverai d'aussi cruels ennemis que sous les nôtres.

— On est attiré par ce qui est lointain, et Ton s'imagine volontiers qu'en franchissant de grandes distances, l'on trouvera le monde meilleur et la vie moins amère. On se trompe, mon fils, soyezen sûr. Ce n'est pas la différence des climats qui fait le ciel plus ou moins pur, plus ou moins radieux. Il ne faut pas aller si loin : qu'un peu d'espérance se ranime dans votre cœur, et la face de la terre sera changée.

— L'espérance est morte en moi, et même le désir de l'espérance. Je ne cherche qu'à employer mes jours dont je ne sais plus que faire et qui me pèsent comme un fardeau.

— Celui qui envoie le mal et la guérison achèvera de relever votre courage. Vous êtes jeune encore, vous saurez un jour comment naissent les plus grands désespoirs des hommes et comment ils s'apaisent. Tout me semble présager que vous n'avez point fait avec le malheur un pacte aussi indissoluble que vous le croyez, et j'ai confiance que vos épreuves finiront bientôt. Quand votre intention est-elle de nous quitter ?

LA FOLIÉ b'EUSEBlO. ^09

— Dès ce soir, mon père; je veux que mon départ reste ignoré et n'éveille l'attention de personne. Donnez-moi votre bénédiction, car je me mets en chemin pour un long voyage.

Le vieillard bénit l'étranger. Celui-ci se retira et sortit de l'ospedaletto ; évitant de traverser le bourg, il prit des sentiers détournés qui passaient derrière les maisons. C'est ainsi qu'il ne fut pas rencontré par Laurette et l'hôtelier, lesquels arrivèrent à l'ospedaletto presque aussitôt après son départ. Ils s'informèrent du pèlerin; on leur dit qu'il avait paru un instant, puis était parti, sans qu'on sût la direction qu'il avait prise. Laurette, ne pouvant recueillir aucun autre renseignement et ne voyant nul moyen de se mettre à la recherche de ce personnage au milieu des ténèbres de la nuit, se décida à s'en retourner à l'hôtellerie pour en référer à ses maîtres.

.3io LES MÉPRISES.

Pendant que l'hôtelier de San-Giuliano servait d'escorte à la suivante dans sa mission à Pospedaletto du Monte Vergine, son auberge devenait le théâtre d'une scène tragique.

Un peu avant neuf heures, Grillo et ses sbires, armés jusqu'aux dents, se rendirent dans le jardin et se mirent en embuscade de chaque côté de la petite porte du fond; ils en tirèrent le verrou et ils attendirent silencieusement, l'épée nue au poing.

A neuf heures sonnant, la porte s'ouvrit, et les bravi apparurent , s'avançant avec précaution, conduits par Ottavio Pulciani. Aussitôt les sbires se précipitèrent sur eux et les repoussèrent dans la ruelle. La plupart des brapi, attaqués si brusquement, prirent la fuite. Ottavio, vivement pressé par l'un des soldats, reçut plusieurs blessures-, il

tomba. L'épée du sbire allait lui porter un dernier coup, lorsque Parme fut brisée par un violent coup de bâton; un autre coup de bâton étourdit le soldat. En même temps, un bras vigoureux enleva Ottavio Pulciani, et le sauveur disparut avec son fardeau.

Celui qui venait d'arracher Ottavio aux mains des défenseurs d'Aurelia n'était autre que le pèlerin du Monte Vergine. Il porta le blessé jusque sous le porche de l'église de Mercogliano, et le déposa sur le banc de pierre à l'usage des pauvres.

Son capuchon s'était renversé en arrière. La lune éclairait de ses blancs rayons les traits du pèlerin et ceux du blessé. Le pèlerin regardait celui-ci d'un regard où se combattaient la pitié et le ressentiment:

Ottavio ouvrit les yeux, ils rencontrèrent ceux du pèlerin debout devant lui; il murmura d'une voix étranglée : — Eusebio Alidori !

— Ottavio Pulciani, dit ce dernier, vous sentezvous blessé gravement ?

Ottavio fit un signe de tête affirmatif.

— Je vais vous porter à l'hospice de l'abbaye, reprit Eusebio.

— C'est inutile, je suis un homme mort.

Et c'est vous, Eusebio, qui m'avez secouru !

3ia LES MÉPRISES.

Laissez-moi rassembler un peu de forces pour vous dire quelques paroles qui se pressent sur mes lèvres et que je crains de n'avoir pas le temps de prononcer : je vous jure qu'Aurélia Marzocchi et moi sommes toujours demeurés absolument étrangers l'un à l'autre, et que c'est une illusion de votre esprit et de vos yeux, si vous avez pu croire le contraire. Jamais elle n'a eu que de l'indifférence pour moi, elle n'a jamais aimé que vous.

Eusebio, immobile, ne parut pas l'entendre.

— Au moment où j'expire, j'en prends le ciel à témoin ! répéta Ottavio d'une voix entrecoupée par les convulsions de l'agonie. Pardonnez-moi, et qu'Aurélia me pardonne!

En ce moment, deux personnes passèrent sur la place solitaire de l'église. Eusebio leur fit signe de venir à son aide. C'étaient Laurette et Thôtelier, qui s'en revenaient de l'ospedaletto. Laurette, apercevant le pèlerin qui, tête nue, se tenait debout sur les degrés du portique, s'écria à son tour : — Eusebio Alidori!

— Bonnes gens, dit Eusebio, voici quelqu'un qui se meurt. Apportez de l'eau fraîche, appelez un chirurgien!

La suivante et l'hôtelier s'empressèrent auprès du blessé, étendu sur la pierre :

— Jésus ! fit Laurettc avec effroi, c'est le seigneur Pulciani, de Salerne! Courez vite, repritelle en s'adressant à Thôtelier, courez vite et amenez ici le docteur Marzocchius.

— Il est trop tard, répondit Phôtelier; le cœur a cessé de battre.

— C'est vrai, dit Eusebio, la dernière étincelle de vie est éteinte... Vous qui êtes, je crois, une servante de la famille des Marzocchi, ajoutat-il en attachant ses regards sur la jeune fille, avertissez le docteur, puisqu'il est près d'ici; sa science ne peut plus rien pour son gendre, mais il se chargera de le faire inhumer.

— Ottavio Pulciani le gendre du docteur !

s'écria Laurette. Qui vous a fait un pareil mensonge? Si ce jeune homme s'est vanté d'avoir jamais inspiré à la signora Marzocchi un autre sentiment que l'indifférence et le dédain, il s'est rendu coupable d'une impudente calomnie, et je souhaite que le juge devant lequel il comparaît maintenant n'en demande point compte à sa pauvre âme.

Une émotion légère se montra à peine sur le visage d'Eusebio. Il restait froid, et sa physionomie exprimait une incrédulité obstinée et résolue. Laurette reprit : — Il me sera facile de vous convaincre de ce que je viens de vous dire,

seigneur Alidori,s^il est possible vraiment que vous en doutiez. Aurélia est ici près. Nous sommes en voyage pour nous rendre à Bénévent, où ma maîtresse, ne pouvant s'expliquer votre disparition et votre abandon, allait prendre le voile au couvent délie Lagrime. Suivez-moi, nous laisserons rhôtelier veiller auprès de ce mort.

Eusebio hésitait; il leva les yeux vers la masse noire du Monte Vergine, qu'on distinguait malgré la nuit. Il semblait interroger son cœur, rappeler ses résolutions, demander conseil à la montagne sacrée qui avait été son refuge et son abri.

— Écoute, dit-il, j'ai vaincu et terrassé, Dieu sait au prix de quelles souffrances, Pamour qui s'était rendu maître de moi; je l'ai enseveli dans ces déserts, j'en ai porté le deuil douloureux jusqu'à en perdre la raison. Je doute fort que cet amour puisse ressusciter, et je n'ose en faire l'épreuve. Dis à ta maîtresse que je fuis, que je vais en des contrées lointaines, d'où elle n'entendra plus jamais parler de moi. Dis-lui, si elle se souvient encore de moi, qu'elle achève de m'oublier. Adieu.

— Si elle se souvient encore de vous ! mais votre souvenir la tue. Arrêtez, seigneur Alidori : ma pauvre maîtresse meurt à cause du serment qu'elle

VOUS a fait; vous n^avez pas le droit de manquer au vôtre; elle seule pourrait vous en délier; sinon, ce serait déloyauté et trahison. Il faut que vous la vojriez, que vous vous expliquiez avec elle, que vous lui disiez les reproches que vous prétendez avoir à lui faire.

Eusebio, qui avait fait un mouvement pour s^éloigner, courbait le front.

— Votre honneur vous oblige à venir avec moi, continua Laurette, et si vous avez des soupçons que je ne puis concevoir, vous les vérifierez. Vous aurez la preuve de votre erreur, vous verrez bien qui de vous deux a gardé ou violé sa foi. Venez, vous dis-je, ou vous mériteriez la dernière injure.

Eusebio céda comme involontairement à cet énergique appel et suivit Laurette, qui sentait que le moment était venu pour elle de racheter ses étourderies passées.

3i6 LES MÉPRISES.

Aurélia attendait le retour de Laurette avec une impatience fébrile. Elle songeait : — Si c'était lui! Mais que voudraient dire ces étranges paroles ? « Priez pour l'âme d' Aurélia ! » Me croirait-il morte? — La pensée de la jeune fille s'égarait dans les suppositions les plus invraisemblables, sans pouvoir approcher de la vérité. Elle regrettait la promesse qu'elle avait faite à son père; elle eût voulu sortir, courir au-devant de la suivante, dont l'absence lui paraissait se prolonger au delà de toute raison.

Tout à coup des bruits terribles vinrent jusqu'à elle : les cris des combattants la glacèrent d'efifroi. Que se passait-il donc ? Son père l'avait laissée seule. Elle voulut ouvrir sa porte, elle s'aperçut qu'il l'avait enfermée. Enfin elle entendit

LA FOLIE D'EUSEBIO. Si;

les pas du docteur; il ouvrit et se montra tout pâle et tremblant d'émotion.

— Qu'arrive-t-il, mon père ? qu'est-ce que tout ce bruit que je viens d'entendre ? dit Aurélia.

— Rassure-toi, ma fille, il n'y a plus de danger. L'hôtellerie a été attaquée par des brigands ; nos sbires et leur brave capitaine les ont repoussés. Tout est fini ; nous n'avons plus rien à craindre.

— Y a-t-il des morts et des blessés?

— Plusieurs parmi les agresseurs ont payé de leur vie leur tentative criminelle ; les nôtres n'ont . reçu que quelques blessures peu graves, j'espère. Dans les rangs des assaillants, on a vu un individu portant le costume des pèlerins : le capitaine croit que c'était le même qu'il a aperçu à la Paruta. Ainsi ce pèlerin n'était qu'un brigand déguisé, un espion; tes conjectures, comme tu le vois, faisaient tout à fait fausse route. Nous pourrons partir d'ici dès l'aurore.

— Hélas ! soupira Aurélia , cette lueur d'espérance était donc vaine comme les autres! une dernière déception m'attendait! Mais, mon père, ma sœur Laurette peut être exposée à de grands périls; envoyez tout de suite à sa recherche, je vous prie.

— Me voici saine et sauve, Dieu merci ! dit

3i8 LES l^PRISES.

Laurette en se montrant sur le seuil de la chambre. Oh ! madame, que d'événements affreux accomplis en peu dHnstants !

— Que sais-tu donc, Laurette ? parle vite.

— Ottavio Pulciani est tué.

— Dieu ait pitié de son âme! murmura Aurélia.

— Était-ce lui qui portait Thabit de pèlerin? demanda le docteur.

— Non, ce n'était pas lui, c'était un autre qui a succombé aussi.

— Et le connais-tu?

— Si je le connais!...

— Qui donc?

— S'étant trouvé fortuitement sur le Ueu du combat, il a reçu un coup d'épée*, il a expiré sous mes yeux.

— Et c'était ?..•

— O malheureux Eusebio !

— Eusebio ! tu as vu Eusebio Alidori ! Et tu dis qu'il est blessé, qu'il est près d'ici ? G>nduismoi vite auprès de lui, courons le sauver.

— Hélas ! vous ne trouverez plus qu'un corps inanimé.

— Nous le sauverons, nous le ranimerons, n'est-ce pas, mon père? Comment veux-tu qu'il meure au moment où il allait nous être rendu ?

Non, Dieu n^aura pas cette cruauté; Dieu permettra au moins que je puisse lui adresser quelques paroles, lui demander pourquoi il m'a abandonnée, lui dire combien ma douleur a été profonde. Hâtons-nous : s'il me voit seulement, je suis sûre qu'il vivra.

— Je lui ai dit tout ce que vous venez de dire, ô ma chère maîtresse, et il a dû l'entendre; oui, il l'a certainement entendu.

En ce moment, une grande ombre surgissait derrière Laurette. Le fantôme fléchit le genou et dit d'une voix tremblante :

— Aurélia, pardonnez à la folie d'Eusebio.

L'histoire que je viens de raconter s'est passée, comme les trois précédentes, vers le temps où la reine de Navarre faisait conter les nouvelles de VHeptaméron à Taimable compagnie réunie dans le pré de Notre-Dame de Serrance, au bord de la rivière du Gave, « sous ces arbres si feuillus que le soleil n'en savait percer le feuillage, ni échauffer la fraîcheur. « Nul doute a que, si la Marguerite des princesses ou la prin- « cesse des Marguerites » eût connu les aventures qui font le sujet de ces récits, elle n'eût confié à la piquante Nomerfide ou au brave gentilhomme Simontault, le soin de les transmettre à la postérité. J'ai osé prendre la parole à leur place; puissé-je trouver aujourd'hui quelque auditoire aussi libre de soucis, aussi favorablement disposé que l'étaient les hôtes de Notre-Dame de Serrance, entourés par les eaux débordées ! Tout mon désir serait d'avoir bien senti, et suffisamment exprimé pour le faire sentir à autrui, le charme poétique et original qui se dégage de ces temps lointains.

Chaque genre a ses lois et ses exigences. La transformation de canevas comiques en nouvelles obligeait à de nombreux changements. Il en est un qu'on peut signaler tout d'abord et dont la nécessité ne sera pas contestée.

Quand d'un scénario on faisait une comédie écrite, l'usage était de modifier les noms des personnages. Ces noms de Pantalon, Cassandre, Gratian, Brighelle, Arlequin, Scapin, Covielle, Pierrot, Francisquine, Colombine, etc., appartenaient exclusivement aux masques de la comédie improvisée. En passant d'un théâtre à l'autre, Pantalon devenait Polidoro ou Cornelio; Brighelle devenait Crisoforo et Scapin Mosca; Arlequin devenait Tonino le Bergamasque; Francisquine s'appelait Florine ou Laurette; ainsi de

suite, au gré de chaque écrivain, car il n'y avait plus, pour les noms de la comédie soutenue, rien de fixe ni d'invariable. A plus forte raison, dans les récits que j'ai faits, ai-je dû changer la plupart des noms des personnages. Il eût été inadjiiissiblc, par exemple, que le peintre et le sculpteur de la deuxième nouvelle s'appelassent Tun Pantalone dei Bisognosi, l'autre Gratiano Forbisone. Dans la troisième, le docteur Parrhasius ne pouvait garder le nom de Cassandre, et l'intendant infidèle celui de Pierrot, etc. Il fallait transporter le récit dans un monde moins fantasque, tout en laissant subsister les types originaux sous leurs traits adoucis.

Quant aux modifications qu'a dû subir chaque canevas en particulier, il est impossible de les indiquer toutes. J'en relèverai cependant quelques-unes, pour qu'on ait une idée un peu plus nette de ce que sont les soggetti originaux.

IL FINTO CIECO

COMMEDIA

Dans le canevas qui a servi à composer la première nouvelle, le Muet, Horace, au lieu de condamner son ami à être muet pendant trois années, le condamne à être aveugle pendant le même espace de temps ; il lui ordonne, pour emprunter le texte du libretto : « ch' egli dovesse andar tre anni errando sempre con gli occhi chîusî, di sola eletnosina vivendo. » Au théâtre, où les spectateurs ne tiennent compte que des instants pendant lesquels le personnage est sous leurs regards , . cette condition imposée par Horace ne paraîtrait pas sans doute impossible à observer. Mais , dans un récit qui laisse au

lecteur toute réflexion, il n'en eût pas été de même. Faustin eût été inévitablement parjure. Rester trois années, rester une année aveugle volontaire, sans ouvrir les yeux, cela dépasse la constance humaine; aucune énergie n'y suffirait, au moins dans Tétat normal de l'âme.

La nouvefle s'accommodait donc mieux du second mode de l'épreuve. Le premier était préférable peut-être dans une composition dramatique.

Quoi qu'il en soit, il résulte de là de notables différences dans le rôle du captif, le mutisme n'admettant point telles scènes que comportait la cécité , et vice versa. Il y a , par exemple , dans le libretto italien , une scène entre Faustin aveugle par fidélité à sa parole et Isabelle qui le retrouve avant Horace. « Faustin (nous mettons partout, pour plus de clarté, les noms employés dans nos nouvelles), se trouvant seul, se plaint de la fortune d'Amour et de la cruauté de son ami. Isabelle, qui est à sa fenêtre, entend les paroles de l'aveugle et reconnaît Faustin; elle descend dans la rue et écoute un instant ses plaintes. Elle l'interroge, lui révèle sa présence, le prie d'ouvrir les yeux. Faustin refuse, pour ne pas manquer au serment qu'il a fait à Horace. Elle le supplie plus vivement, l'embrasse pour l'y décider. Mais lui persiste à

tenir les yeux fermés (i). » Cette scène n'eût pas été impossible , sans doute , avec Faustin muet ; elle n'eût plus offert , toutefois , un intérêt égal, puisqu'elle se réduisait nécessairement à un monologue.

Bien plus, Isabelle, ayant revêtu l'habit de son valet Arlequin, vient servir de guide à son libérateur. Faustin la reconnaît bientôt et refuse le service qu'elle lui veut rendre. Il l'exhorte à rentrer chez Melchior Tofano, à reprendre ses habits féminins et à épouser Horace.

Isabelle répond qu'elle voit bien à ses paroles qu'il a peu d'affection pour elle. Il l'assure du contraire, mais il lui parle ainsi dans l'intérêt de son honneur et afin qu'elle n'aflSige pas son père. Isabelle refuse de l'écouter et prétend se faire son guide, malgré lui, jusqu'à l'expiration des trois années pendant lesquelles il est condamné à

(i) Faustino, trovandosi solo, si quercla délia fortuna d*Amore e délia crudeltà dell* amico ; in quelle, Isabella dalla fenestra sente parlar il cieco e alla voce e aile parole lo riconosce per Faustino ; viene in strada, e lo stà à sentire piangendo tal volta. Faustino la riconosce al suono délie parole. Ella si discopre pregandolo ad aprir gli occhi. Faustino nega di ciô fare per non offendere Tamico Oratio. Ella lo prega di nuovo, Tabbraccia perche apra gli occhi, e gli continente non gli âpre.

errer en mendiant aveugle (i). Et, conune nous sommes dans le pur domaine de la comédie de Tart, la fantaisie ne s^arrête pas, bien entendu, en si bon chemin. Si Isabelle a pris les habits d'Arlequin, naturellement Arlequin s'est afiublé de ceux d'Isabelle. Il cause, dans ce costume, un grand étonnement à Horace, qui, indigné d'une telle profanation, le poursuit et le bat. Bien d'autres facéties se mêlent, suivant les privilèges de cet art comique, à cette histoire au fond pathétique et gracieuse. Flaminia, la sœur d'Horace, apprenant que les baisers d'une jeune fille auront le pouvoir de faire recouvrer à Faustin la lumière, che con i baci d' una giovane don\ella egli racquistera la luce, prodigue le remède più e più volte, et il ne tient pas à elle qu'elle ne descelle avec ses baisers les yeux de l'aveugle dont elle s'est éprise.

(i) Isabella nell* habite d'Arlecchino guidando Faustîno, U quale la persuade à ritornaré à casa Melchior Tofano, e rivestirsi da donna, e pigliare Oratio per auo marito. Isabelia, ch' egli non Tama. Faustino, di si, ma che quanto fa è per suo honore e perch* ella dia contento al padre... Isabella ^ nalmente dice voler andar seco guidandolo in quell' habite, che fîniti che saranno li tre anni.

APPENDICE. Sag

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