‹ Les méprises: comédies de la renaissanceChapitre 13 sur 14 · IL MARITO · texte numérisé non relu

IL MARITO

COMMEDIÂ

Une part plus large encore est laite à la libre fantaisie des masques italiens dans le canevas qui nous a fourni le sujet de notre deuxième nouvelle : le Mari imaginaire. A propos de ce titre, je vais au-devant d'un reproche qu'on pourra m'adresser : je sais que le Mari imaginaire, ce n'est pas tout à fait la même chose que le Mari feint ou supposé, qui serait le titre exact. J'ai néanmoins préféré l'autre pour divers motifs, et notamment parce que ce dernier titre eût fait trop aisément prévoir le dénouement, eût trahi trop ouvertement le secret du conte. Qu'on daigne me pardonner cette faute

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volontaire! Le Mari, sans épithète, comme dans ritalien, ne me satisfaisait pas non plus, à cause d^un changement que j'ai fait dans la situation et que je vais expliquer.

Dans le canevas italien, le pseudo-Fabrizio est déjà marié à Celia, quand Fabio Naldini revient. Il m'a paru plus convenable de ne pas laisser la cérémonie s'accomplir. Le complot tramé par la jeune fille et par sa nourrice reste ainsi un bon tour et rien de plus, car il est toujours loisible de supposer que leur intention n'est pas de pousser jusqu'au bout une feinte qui, sans cela, aurait passé les limites permises et aurait conduit leurs auteurs devant le tribunal de l'officialité.

Tout le canevas d'// Marito laisse beaucoup à désirer sous le rapport de la délicatesse. On en aura une idée par la scène de nuit qui le termine. Pierrot a fait accroire à tous les personnages que ce soir, à la faveur de l'obscurité, il les réunira à la personne qu'ils aiment. Le vieux scélérat Pantalon dei Bisognosi attend sa pupille Flaminia; le docteur Gratiano la même Flaminia, qu'il doit épouser; le capitan la même, dont il est l'amant préféré. Horace attend Isabelle, que Pierrot a promis de remplacer auprès de son mari Cornelio, pour que celui-ci ne s'aperçoive pas aussi

facilement de l'absence de sa femme. Coraelio, c'est le Fabrizio de notre nouvelle; Pierrot en est le Bertolin.

Ce n'est pas tout : Arlequin, serviteur du docteur Gratiano, compte, à l'aide de Pierrot, pouvoir s'introduire, déguisé en femme, chez Olivette, servante de Pantalon. Pierrot, le meneur du Jeu, n'a qu'un but, comme toujours : turlupiner les vieillards amoureux et contenter les jeunes gens, burlar i vecchi e contentar i giopanni.

Le premier qui, dans les ténèbres, arrive au rendez-vous, c'est Arlequin dans ses habits féminins. Pantalon, au signal de Pierrot, survient d'un autre côté. Pierrot, recommandant le silence à Arlequin, donne celui-ci à Pantalon, en lui disant tout bas que c'est Flaminia. Pantalon l'emmène joyeusement chez lui. Arlequin croit que Pierrot le conduit chez Olivette et suit Pantalon.

Pierrot fait le signal convenu au docteur Gratiano. Le docteur sort. Pierrot le fait tenir à l'écart, puis fait le signal à Olivette, qui vient. Pierrot la donne au docteur, en lui disant que c'est Flaminia. Gratiano emmène sa conquête.

Pierrot fait le signal à Flaminia, qu'il remet au capitan.

Pierrot fait le signal à Isabelle. Elle sort; il la remet à Horace. Pierrot entre pour se glisser

33î APPENDICE.

furtivement, comme il Ta promis, à côté de 0)rnelio endormi, fer mettersi accanto à Cornelio.

Les suites de ce pêle-mêle nocturne ne se font pas attendre. Pantalon, une lumière d'une main, un pistolet de l'autre, poursuit Arlequin qui s'enfuit avec des gestes d'épouvante. Entendant du bruit dans sa maison, Pantalon s'arrête et appelle du secours : Arme! arme! vicinan\a! A ces cris, le capitan et Flaminia sortent tous deux. Olivette se sauve, poursuivie par le docteur Gratiano. De leur côté Horace et Isabelle apparaissent, tahdis que Pierrot arrive à son tour poursuivi par Gornelip ; les longues tresses de celui-ci, ou plutôt de celle-ci, se sont échappées de sa coiffe, et Pierrot, tremblant, croit avoir à ses trousses l'ombre de sa chère Francisquine. Enfin un peu d'ordre se remet au milieu de ces personnages effarés. Horace, à qui Isabelle a révélé toute la supercherie, raconte le travestissement de Francisquine en Cornelio. Pantalon, père d'Horace, est d'abord furieux, mais, craignant de voir dévoiler ses fredaines, il s'apaise. Horace (Fabio) épouse Isabelle (Celia), le capitan épouse Flaminia, et Pierrot Francisquine.

Le librettiste a soin d'indiquer que, dans cette dernière scène, tous les personnages surviennent

in catnicia, et la plupart avec des lanternes. Aussi, parmi les robbe per la commedia, parmi les accessoires indispensables pour jouer cette pièce, n'at-il pas oublié de marquer moite lanterne et moite camicie. Il faut avouer que ces cinq couples assortis au gré de Pierrot, accourant sur le théâtre dans le plus simple appareil, formaient un étrange et peu édifiant spectacle.

LA MANCATA FEDE

COMMEDIA

Le rôle de Christophe est, dans ce canevas, celui de Pierrot, ancien fattore ou intendant du riche vénitien Stefanello Bottarga. Pierrot est naturellement moins modeste, plus turbulent que le

personnage de notre rédt : il se fait passer pour nécromant auprès de son ancien maître à qui il révèle que sa fille est encore vivante. Le changement qui s^opère dans les sentiments de Silvia est plus brusque, et, s^agenouillant aux pieds d'Adrien, elle finit par lui avouer qu'elle a reporté tout son amour, corn ella ha rivolto tutto il suo amore, sur Lilio. Reconnaissant toutefois qu'elle lui fait grand tort, elle ne refuse pas de lui faire don librement d'elle-même, mais elle lui assure qu'il verra bientôt sa mort. Sur ces prxoles de Silvia, Erminia s'agenouille égaleaux pieds d'Adrien et lui dit qu'il dépend donc de lui de donner la vie ou la mort à trois personnes, à elle-même en la prenant pour femme, à Silvia et à Lilio qui s'aiment. Adrien, supplié par tous les personnages de cette scène, se laisse fléchir, relève Silvia et cède à Lilio ses droits sur elle*, puis, prenant la main d' Erminia, l'embrasse conmie son épouse. »

Autre légère différence. Silvia (nous mettons partout les noms de notre récit), pour s'enfuir de Bologne et venir à Ferrare, se travestit en homme. La scène entre Lilio et celui qui lui a annoncé la mort de sa maîtresse est dès lors plus singulière-, elle existe toutefois dans le canevas, et retracée même avec plus de développements que n'en

comportent d'ordinaire ces scénarios. Je traduis le texte (i) :

(c Lilio le reconnaît pour celui qui a apporté la nouvelle de la mort de sa fiancée, le salue et lui demande sHl connaissait Silvia et comment elle était belle. Elle lui répond aussitôt : qu'elle lui ressemblait et par Tâge et par beaucoup d'autres côtés, et alors elle commence à dire ; « Seigneur , voyez-vous mes mains ? soyez sûr qu'elles sont absolument comme les siennes. » Lilio les baise. Elle, poursuivant, dit que ses cheveux sont tout pareils à ceux de Silvia.

Lilio les loue. Et elle parle de même de ses yeux, de sa bouche, de son visage. Lilio l'embrasse en s'écriant : « Hélas ! que ne puis-je embrasser ainsi ma chère épouse! » A ces

(i) « Lilio lo conosce per quello che li dette la nuova délia morte délia sua moglie, lo saluta e li domanda se cognosceva Silvia e corne era bella. Ella subito li dice : ch' ella lo simigliava e per Tetade e per molt' altre parti che sono in lui; e qu\ comincia à dire : « — Signor mio, vedete voi queste mie mani ? fate conto che queste sieno come le sue istesse. » Lilio le bacia. Poi seguitando dice suoi capegli simili cf quelli di Silvia. Lilio li loda. E ella soggiunge de gli occhi, del volto e délia bocca. Âllhora Lilio l'abbracchia, e baciandola dice : « — Deh! perché non poss'io cosi baciare la mia cara moglie ! » In quello Silvia piange. Burattino arriva e riprende Lilio perche bacia un giovanetto sbarbato. »

mots, Silvia pleure d'attendrissement. Burattino arrive et reproche à Lilio d^embrasser ainsi un jeune garçon imberbe. »

Burattino, le célèbre bouffon, se livrait à ses laz2d habituels tout le long de cette pièce où il était valet de Stefanello. Il est persuadé que tous les autres personnages sont démoniaques et , en voyant leurs actions, qui doivent, il est vrai, lui paraître peu compréhensibles, il fait des grimaces de frayeur et des gestes d'exorciste.

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