LES
LA PPvÉDILEGTION.
L'amour maternel est à la fois la plus pure , la plus vive impression de rame. Il existe parmi les hordes sauvages , comme chez les peuples civilise's : il dompte les animaux les plus féroces , enhardit les plus timides ; il étend son empire *ur tout ce qui reçut la vie et le droit de la donner.
Tous les âges , toutes les sectes , nous offrent dans leurs écrits, ainsi que dans les monumens des arts , la peinture et réloge de ce sentiment profond et su'
blimc. Si nous parcourons les écritures sacrées, nous y remarquons, avec une pieuse émotion , la justice de Salomon éclairée par Télan de cet inépuisable amour ; Moïse sauvé par l'ingénieuse tendresse de sa mère ; nous cherchons, aux cris d'Agar, une fontaine qui puisse rappeler à la vie Ismaël expirant ; nous pleurons avec Rachel; et dans nos temples, le plus bel objet de notre adoration , celui que nous confondons avec la Divinité même, c'est une jeune mère allaitant son enfant et lui prodiguant SCS caresses.
Entrons au Muséum : bientôt nos yeux s'arrêtent sur cette admirable scène du déluge , où le Poussin nous retrace le dernier effort dune mère qui ne songe , en se noyant , qu'à sauver son nouveau-né. Parmi les nombreuses productions de Rubens, ce qui nous frappe le plus , c'est ce mélange
LA PREDILECTION. Ô
enchanteur de souffrance et de joie sur la figure de Médicis , venant de mettre au jour le successeur d'Henri IV. Qui de nous , en contemplant le tableau du Massacre des Innocens, ne voudrait aider ces mères éplorées à soustraire au glaive des bourreaux les tendres fruits de leur amour ? Il fallait tout le génie de Rapha'él pour exprimer à la fois les efforts , la rage , le désespoir et Teffrayante agonie de l'amour maternel.
Si nous assistons aux jeux de Melpomène , quels sont les personnages qui frapperont le plus vivement notre imagination , qui parleront le plus éloquemment à notre cœur ? C'est Andromaque faisant pour Astyanax, encore enfant , le sacrifice de son deuil et de son amour ; c'est Mérope aux pieds de l'assassin de son époux, l'implorant pour sauver Egiste ; c'est Glytemnestrc
bravant le roi des rois et la fureur des Grecs, pour écarter de l'autel sa chère Iphigénie.
Écoutons maintenant les voyageurs et les naturalistes : nous ne serons pas jnoins touchés des récits curieux et ravissans de ce que l'amour njaternel inspire à tous les animaux. Là , c'est le sarigue qui , ne pouvant se séparer un instant de ses petits , brave la flèche du chasseur, pour les transporter tous à la fois dans le hallier le plus impénétra- : ble de la foret. Ici, le pélican se fait, à coups de bec , une large blessure , pour abreuver sa couvée du plus pur de son sang. Là , depuis plusieurs jours, | l'ourse étonnée , inquiète, lèche la peau | rude et velue de son ourson mort , et lui présente sa mamelle , jusqu'à cç ;| que l'odeur infecte qui s'exhale, l'aver- [ tisse qu'elle n'est plus mère ; ce qu'elle J exprime aussitôt par de longs rugisse^
t\ PREDILECTION. 5
mens , et en se roulant dans la poussière. Enfin, la perdrix si farouche et si craintive, s'expose à la gueule affamée du chien d'arrêt , pour donner à ses petits le temps d'échapper à la mort. Je ne finirais pas, si je voulais récapituler ici les traits sublimes et touchans qu'on doit à l'amour maternel.
Aussi nos poètes les plus renommés ont-ils presque tous célébré ce sentiment inaltérable. Delille n'est jamais mieux inspiré, que lorsqu'il parle de sa mère. Ducis , dans ses vers délicieux et mélancoliques , nous retrace les droits sacrés qu'a sur nos cœurs celle qui nous donna l'être. Parny, LegouAé, Millevoye leur ont consacré leurs chants harmonieux ; et parmi nos éloquens prosateurs , J. J. Rousseau , Raynal , Bernardin de Saint-Pierre et Châteaubriant nous transportent, nous attendrissent , lorsqu'ils décrivent les
b LES MERES DE FAMILLE,
soins , la patience , le courage , l'héroïsme et l'inépuisable amour d'une mère. Peut-on lire , sans être ému , la mort de Julie de Wolmar , caressant l'enfant qui lui coûte la vie ? Comment ne pas plaindre , dans 1" Histoire Philosophique , cette canadienne qui croit ranimer les restes de son fils , en faisant jaillir sur sa tombe le lait qui devait le nourrir ? Comment retenir ses larmes au moment où madame de Latour se sépare de sa chère Virginie ?
comment enfin n'être pas saisi d'une émotion profonde , en lisant dans le Génie du Christianisme le récit des funérailles d'un jeune indien, en voyant sa mère désespérée , placer elle-même sur les branches d'un érable en fleurs , les restes de cet enfant , auxquels elle adresse, à haute voix, ces paroles d'une expression si pénétrante : « Ame de » mon fils , cluirmantc âme !.. ton père
LA. PREDILECTION. -7
7) fecréa sur mes lèvres par un baiser.., » et les miens n'ont pas le pouvoir de » te donner une seconde existence! «
Qui le croirait cependant ? cet amour si bienfaisant et si pur, ce premier ali-ment de la vie , qui , semblable à la manne du ciel, doit être également réparti parmi les humains, et dont les animaux eux-mêmes ne font point d'inégal partage , produit chez plusieurs mères de famille des prédilections ic" résistibles , source funeste de maux irréparables.
Puisse l'anecdote suivante que j'ai recueillie dans le monde , et par la-» quelle j'ai cru devoir commencer cet ouvrage , prémunir les mères tendres et prévoyantes contre ces prédilections qui, secrètes , ne leur offrent que des tourmens, de pénibles combats; et qui^ connues , détruisent l'harmonie des familles et font presque toujours le malheur des êtres préférés.
Madame de Montcars , raariëe trèsjeune avec un maître desi^quêtes,e'tait mère à dix-huit ans de deux enfans que sa santé ne lui permit pas d'allaiter.
En vain elle voulut remplirleplus doux et le premier des devoirs , il lui fallut céder aux aA^s des gens de Fart , aux instances de son mari dont elle était adorée , et qui ne voulut point lui laisser supporter les fatigues d'une mèrenourrice. Charles et Jules de Montcars furent allaités , à un an de distance , par une bonne villageoise des environs de Paris , qui semblait en les nourrissant , leur inoculer sa santé robuste et sa joyeuse humeur.
Les deux enfans , élevés ensemble dans une heureuse conformité dégoûts, de sensations et de premières habitudes, éprouvèrent cette douce sympathie qui resserre encore les liens sacrés de la nature. Rien n'était plus touchant que de
L\ PREDILECTION. 9
voir Charles , à peine âge' de deux ans, soutenir les premiers pas de Jules encore à la lisière ; porter à la bouche de son frère les gâteaux et les bonbons qu'on lui donnait. Partout on les voyait jouer ensemble avec un accord dont rien ne pouvait les distraire : le rire de l'un provoquait toujours celui de l'autre , et les pleurs de celui-ci faisaient aussitôt couler ceux de son frère : on eût dit deux jumeaux entrés en même temps dans la vie , et qui s'essayaient à la parcourir avec une garantie mutuelle , avec la résolution d'en partager les peines et les plaisirs.
Ils étaient encore dans l'enfance , lorsque madame de Montcars eut l'espoir d'être mère pour la troisième fois. Soit caprice du hasard , soit effet d'une prédilection anticipée , elle fut aussi gaie , aussi bien portante pendant cette dernière grossesse , qu'elle avait été
triste et malade pendant les deux premières. Elle ne put dissimuler à son mari le de'sir ardent qu'elle éprouvait de nourrir l'enfant qui devait naître sous, d'aussi heureux auspices. « Gardet-en bien , lui dit monsieur de Montcars : privée d'allaiter tes deux aînés , tu te laisserais entraîner malgré toi, et même sans y songer, à des préférences qu'on cherche en vain à dissimuler, et dont Je mal s'accroît par la contrainte ; tu t'exposerais à mille combats , à mille souffrances > tu ferais un supplice de l'amour maternel. »
Madame de Montcars parut se rendre aux avis donnés par la prudence :
elle avait en quelque sorte abandonné son projet , lorsque le Muséum offrit l'exposition des nouvelles productions de l'école française. La peinture était l'art chéri de celte jeune dame. Elle s'empresse donc d'aller parcourir les
LA PREDILECTION. lî
ouATages les plus renommés; et bientôt ses yeux s'arrêtent sur le charmant tableau peint par mademoiselle Lorimier, et représentant une jeune mère qui regarde avec l'expression du regret et de l'envie , une chèvre allaitant son enfant. Tout est si vrai , si bien senli dans cette délicieuse composition , que madame de Montcars treissaille , et se promet en secret de profiter de la leçon que lui donne ce charmant tableau.
Elle touchait à Fépoque fixée par la nature , lorsque son mari reçut , en sa qualité de maître des requêtes , Thonorable mission d'aller porter au nom du souverain , des secours dans plusieurs départemens dévastés par les fureurs de la guerre. Il quitta donc Paris, peu de temps avant l'heureux événement qu'attendait sa femme avec tant d'impatience, et regretta de ne pou^ir lui prodiguer les soins de l'amour conjugal.
Bientôt en effet naquit un troisième fils , qui fut nommé Edouard : sa naissance ne coûta qu'une douleur légère à madame de Montcars. « Cher enfant! disait-elle , en le pressant sur son cœur, je ne paie pas assez le bonheur de te donner la vie. » La nourrice s'avance et veut prendre le nouveau-né des bras de sa mère , pour l'allaiter ; mais celleci , les yeux étincelans, s'écrie, avec cet accent qui pénètre et commande :
« Non , non , j'aurais trop à soufi" ir; et puisque le ciel a voulu que mon mari fut absent, j'en profite pour cédera l'irrésistible penchant qui m'entraîne... »
En achevant ces mots , elle pose les lèvres de l'enfant sur son sein ; et connaît enfin toute l'ivresse de l'amour maternel. Son mari ne tarda pas à revenir : il fut d'abord inquiet, effrayé des fa^gucs et des soins auxquels se dévouait cette jeune mère ; mais bientôt
LA PRÉDILECTION. l3
rassuré sur les forces de sa femme , qui, chaque jour, semblaient croître avec celles de l'enfant , il se dispensa de lui faire le moindre reproche , et se contenta de la prémunir de nouveau contre la prédilection qu'elle aurait à combattre.
Quelques années s'écoulèrent. Les troisjeunes frères, nés, chacun à un an de dislance de son aîné , se trouvèrent à l'âge de neuf à dix ans , doués à peu près des mêmes forces , des mêmes facultés. Ils partageaient les dons et les caresses de leurs parens , sans que jamais la moindre préférence pût exciter parmi eux cette funeste jalousie , qui s'enracine dans des âmes toutes neuves, comme une plante vénéneuse dans un terrain nouvellement cultivé. Madame de Montcars, sans cesse observée par son mari , et désirant le convaincre qu'une femme sensée peut se défendre
f4 LES MERES DE FAMILLE.
de toute prédilection maternelle , dissimula avec tant de prudence et de courage, celle qu'elle éprouvait chaque jour pour Edouard , qu'elle finit par lui accorder moins , dans la crainte de lui accorder plus qu'aux autres. L'enfant s'en aperçut : il crut même remarquer que , lorsque devant ses frères , il prodiguait à sa mère les plus tendres caresses, elle éprouvait une espèce de souffrance, et quelquefois même le repoussait de son sein. Le pauvre Edouard était le seul qui remarquait ce trouble irrésistible de madame de Montcars.
Insensiblement la retenue de la mère fit naître la timidité de l'enfant; il prit son embarras pour de l'indifférence ; il en conçut un chagrin profond qui mit ses jours dans un péril imminent. Madame de Montcars éplorée ne quittait plus le chevet où reposait cette tête si chère , celte jolie figure décolorée : elle
LA PRÉDILEfniON. l5
cherchait à ranimer par ses baisers et la chaleur de son souffle vivifiant , le jeunemaladequi, dans son délire, laisse échapper ces mots : « Elle ne m'aime « plus !... moi, qu'elle a nourri de son « lait !... moi, qui suis deux fois son » fds !... » Ces paroles furent un trait de lumière pour madame de Montcars.
Elle se promit de rendre par degrés à ce cher enfant , les caresses dont elle l'avait privé ; et mémç de le détromper, des qu'il serait hors de danger.... Un jour que cet intéressant malade était étendu sur le sofa du salon, sa mère entre tout-à-coup, et le croyant plongé dans un profond sommeil, elle ferme toutes les portes , place doucement un siège auprès dusofa, contemple quelque temps en silence, cette figure charmante où règne un calme bienfaisant. Elle s'approche un peu plus encore ; et prenant, avec précaution , mie main de ce fils
l6 LES MÈRES DE FAMILLE.
adoré , elle y dépose plusieurs baisers , la mouille de quelques larmes... « Dors paisibleiiiCiiL !... dit-elle à voix basse, chcreufant , tu ne sais pas à quel point tu m'es cher.... les mots déchirans qui , dans ton délire , sortaient de ta bouche brûlante , m'ont avertie , hélas !
trop tard , que tu doutais de ma tendresse : mes soins à t'en cacher l'excès , les combatssecrets que j'éprouvais sans cesse , ont produit cette fatale erreur: ainsi , l'excès de mon amour a failli te coûter la vie... » Ici le jeune convalescent , ne pouvant réprimer l'émotion qu'il éprouve, tourne son visage du côté opposé à sa mère , afin qu'elle ne s'aperçoive pas des pleurs qui s'échappent de ses yeux. jNladamc de Montcars , le croyantendormi de nouveau, continue ainsi : « Pauvre cni^nt, combien je t'ai fait souffrir !... Va , je saurai te dédommager des piivalions qui m'ont coûté
LA PREDILECTION. ly
plus qu'à toi... ô mon fils ! le ciel m'a pardonné, puisqu'il a daigné te rendre à nos vœux : cher Edouard , me pardonneras-tu comme lui ? — Oui , ma mère... » s'écrie-t-il , en se jetant dans ses bras. La joie dont il est saisi, ne lui permet pas d'en dire davantage: celle de sa mère n'est pas moins vive ; et tous les deux confondaient encore leurs tendres caresses , lorsque M. de Montcars parut accompagné de ses deux fils aînés. Edouard garda le silence sur cet aveu d'amour maternel qui lui rendait le bonheur et la vie : ses forces revinrent comme par enchantement , et bientôt il reprit ses promenades accoutumées , ses jeux et ses études.
Charles et Jules ne s'aperçurent pas d'abord de la prédilection de leur mère. Ils n'attribuèrent qu'à ces égards qu'on doit à un convalescent, les soins empressés qu'elle prodiguait alors àson
Ib LES xMERES DE FA^OLLE.
cher Edouard. La douleur qu'elle avait éprouvée auprès du jeune malade , la crainte de l'exposer encore à la méprise , à la souffrance qui avaient mis ses jours dans le plus grand danger, tourmentaient cette mère trop prévoyante , au point que passant d'un extrême à un autre , elle négligea pour lui ses deux autres enfans. Chaque fois néanmoins que ses yeux s'arrêtaient sur Edouard , elle s'imaginait que Charles et Jules devinaient sa pensée ; et s'empressait alors de détourner ses regards du tendre objet de sa prédilection y et de les reporter sur ses frères , comme en expiation du larcin qu'elle leur faisait. Recevait-elle des fleurs de ses trois fds, celles présentées par le plus jeune, se trouvaient involontairement posées sur le sein qui l'avait nourri, mais d'où bientôt les arrachait la crainte d'une pi^éférence coupable. Il ne se pas-
LA PKÉDILECTîON. î(j
sait pas un seul jour, un seul instant , sans que la malheureuse mère ne fût en garde contre elle-même, et ne craignît de porter par un seul mot , par un seul geste , le trouble dans sa famille.
La plus douce concorde y régna toutefois, tant que ve'cut M. de Montcars : ses yeux vigilans attachés sur sa femme , dont il suspectait toujours la faiblesse , et les avis salutaires qu'il lui donnait , lorsqu'elle s'abandonnait à des préférences pour Edouard, la maintinrent dans l'égale répartition de sa tendresse entre ses trois enfans ; mais cet excellent père , atteint d'une maladie causée par de longs voyages et par uri excès de travail , fut enlevé subitement à sa famille désolée , à un grand nombre d'amis dont il avait l'estime , et à son pays qu'il avait servi longtemps avec honneur
Ce fut à partir de cette époque funeste , que madame de Montcars se livra sans contrainte à toute sa prédilection. Elle s'empressa de mettre ses deux fils aînés dans un Lycée , et retint le troisième auprès d'elle , sous prétexte qu'il était encore trop jeune , bien qu'il eût alors douze ans passés.
On présume aisément de quelle tendresse , de quels soins caressans elle entoura cet enfant chéri : aucun surveillant , aucun œil indiscret ou jaloux ne pouvait la gêner , l'arrêter dans les effusions de son amour. Combien Edouard fut choyé !... combien il fut gâté!... A peine se livrait-il quelques instans à l'étude qu'exigeait son éducation , qu'il en était distrait par une promenade que lui proposait sa mcre, par des visites où celle-ci prétendait qu'il prenait l'usage du monde , ou par de fréquens spectacles qui , selon elle ,
LA. PREDILECTION. 21
suffisaient pour former son esprit et son cœur. A ces habitudes dangereuses Edouard joignit bientôt celles de la dépense : il était habillé parle tailleur le plus en vogue et toujours du drap le plus fin : il portait le gilet de cachemire , la cravatte de mousseline-gaze , le pantalon serré de casimir noir , les bas de soie à jour, et les plus élégantes chaussures, tandis que ses frères étaient vêtus du gros drap bleu de Lycée ; portaient la cravatte noire , les bas de coton jaspé , et de lourds souliers garnis de clous. Tant que ces deux aînés furent entièrement livrés au cours de leurs études , ils ne souffrirent point de l'étrange différence qui s'établissait entre eux et leur jeune frère : le plaisir de se retrouver dans la maison paternelle où ils venaient rarement , et le bonheur de revoir leur mère , ne leur permettaient pas de faire la moindre remar-
que : le désir d'occuper les premiers rangs de la classe , d'oblenir un prix à l'Université et de venir offrir leurs lauriers à celle qui leur avait donné la vie : telles étaient leur plus douce jouissance , et leur unique ambition.
Cependant madame de Montcars se trouvait souvent pressée par le subrogétuteur de ses enfans , conseiller, maître des comptes ^ homme d'un mérite reconnu , de prendre pour Edouard le même parti qu'elle avait adopté pour ses deux frères. Elle sut d'abord éluder avec adresse , et fmit par déclarer que son troisième fils avait une antipathie insurmontable pour tout ce qui était science ou littérature , et n'annonçait du goût que pour les arts. Elle résolut donc , n'ayant pas le courage de s'en séparer , de lui donner chez, elle un maître de langue française , et. renvoya, comme élève, à l'atelierd'un
LA PREDILECTTOîir. 2\>
peintre célèbre, pour se livrer à la profession qu'il semblait chérir, et pour laquelle il s'imaginait avoir des dispositions. Edouard parvint à ce moyen jusqu'à l'âge de seize ans , ne sachant rien , que dessiner à peine une tête d'après la bosse ; infatué de sa jolie personne , courant avec sa mère les spectacles , les bals , les concerts ; dépensant à lui seul le double de ce que dépensaient ses frères , et se faisant déjà la réputation d'un sot à la mode , dont chacun se moquait , et que madame de Montcars , aveuglée par sa tendresse , regardait comme un prodige de talcns et de bon ton, qui serait un jour l'honneur et le soutien de sa famille.
BientôtCharles et Jules terminèrent leurs études. Ils avaient pris au milieu de leurs nombreux camarades , ce caractère mâle , celte franche simplicité
des écoliers habitués à concourir entre eux , et à n'estimer un jeune homme , que par ce qu'il vaut : ils revinrent auprès de leur mère , passer le temps des vacances , et s'entendre avec elle et leur subrogé-tuteur, sur la carrière qu'ils choisiraient. Ils voulaient être des hommes utiles et mettre à profit les bonnes études qu'ils avaient faites. Charles se destinait au barreau de Paris ; et Jules avait l'ambition de remplacer son père au Conseil d'état.
Il fut donc décidé que l'un et l'autre feraient leur droit ; mais comme madame de Montcars habitait la Chaussée-d'Antin , et que ces deux jeunes gens auraient eu chaque jour un trajet trop pénible à faire , elle leur annonça qu'elle les mettrait dans une pension du pays latin , où ils seraient à même de suivre les cours auxquels ils se destinaient. Les deux frères , qui sortaient
LA PREDILECTION. 2:)
du Lycée , où ils avaient passé sept ans, et qui s'imaginaient partager avec Edouard les jouissances delà vie et les douceurs du toit paternel, éprouvèrent pour la première fois, un sentiment secret de jalousie dont Edouard souffrit assez souvent. Ce furent d'abord des railleries sur sa tournure efféminée, et ses manières prétentieuses. Edouard piqué, voulut à son tour plaisanter ses aînés sur leurs pieds en dedans , leurs manières gauches, en un mot sur celte espèce de rusticité, apanage ordinaire des jeunes gens sortant du collège ; mais comme il n'avait ni Tesprit , ni l'instruction de Charles et de Jules, il succomba dans cette lutte inégale ; ce qui blessa son amour-propre. On se lança des mots piquans. Lesinjurescon-, duisirent aux menaces Prélude affligeant de la désunion qui s'établissait entre eux : présage funeste de la disi. 3
corde qui les diviserait pour jamaisr.
Madame de Montcars , en grondant Charles et Jules , aurait craint d'atlirer à son benjamin quelques fâcheuses représailles;elle ne futplus occupée qu'à les éloigner de chez elle, dès qu'approcha l'ouverture des cours de droit. Ces deux estimables jeunes gens ne s'y distinguèrent pas moins qu'au Lyce'e ,- et se firent remarquer par leur me'rite et leur aptitude au travail. Pendant les trois années de leurs nouvelles études, ils venaient régulièrement passer le dimanche chez leur mère , où ils prirent insensiblement l'usage du monde et les manières gracieuses , non des élégans du jour, comme l'avait fait Edouard , mais de cette jeunesse brillante et laborieuse , l'honneur des familles, Tespoir de la patrie. Ils s'aperçurent aisément des prérogatives dont jouissait leur frère cadet, quelques précautions
LA PREDILECTION. 27
^u'il prît pour les dissimuler. Sa dér pense annonçait clairement qu'il touchait un supplément secret à la pension qu'il recevait comme ses frères : il avait plusieurs maîtres particuliers de peinture, de harpe et d'escrime, tandis que les deux autres n'avaient encore obtenu que quelques mois d'abonnement à une salle d'armes. A table, c était toujouis Edouard qui en faisait Jes honneurs avec sa mère , en face de laquelle il se plaçait comme le chef de la famille. Ses deux frères avaient l'air d'étrangers invités. Sans oser avoir un cabriolet à lui, Edouard en prenait souvent un de place , et plus d'une fois il avait éclaboussé Charles et Jules, qui n'avaient pas toujours de quoi payer un fiacre : en un mot , tout ce qui pouvait indiquer une préférence , était remarqué, recueilli, commenté par les deux aînés qui s'en plaignirent à leur tu-
teur. Celui-ci crut devoir en prévenir leur mère : elle ne vit dans ces justes plaintes , qu'une jalousie importune à laquelle elle ne voulut point faire ce'der sa prédilection. Elle laissa par malheur échapper dos reproches amers ; et cet éclat imprudent ne fit qu'accroître la discorde établie entre Edouard et ses frères. Dès ce moment ceux-ci priren à tâche de l'attaquer, de le ridiculiser : ils l'appelaient le poupon chéri , le pe tit marquis ; et bientôt recevant de leur mère un accueil froid et mesuré , ils ne lui rendirent plus que les hommages dictés parle devoir, la bienséance , et s'éloignèrent peu à peu de sa maison. C'était ceque désirait Edouard :
il se livra plus que jamais à sa morgue insensée , aux dissipations les plus extravagantes : il forma de mauvaises liaisons et fit des dettes que s'empressa d'acquitter madame de Montcars.
lA PREDILECTION. 29
Cependant Charles et Jules venaient de terminer avec succès leurs études de droit. Déjà l'un était inscrit parmi les avocats stagiaires du barreau de Paris ; et Tautre venait d'èlre admis surnuméraire dans les bureaux du Conseil d'état. Tous les deux avaient atteint 1 âge de vingt et un ans, fixé par la loi pour leur majorité. Ils savaient que presque toute la fortune dont jouissait leur mère, leur appartenait du chef de l'auteur de leurs jours; et quoique certains de l'inégal partage qu'elle faisait des revenus montant après de tîngt mille francs, ils ne voulurent point lui faire rendre compte, avant l'époque où leur plus jeime frère serait lui-même devenu majeur. lisse contentèrent de la pension de i5oo francs qu'elle faisait à chacun d'eux; et trouvant dans leur travail et leurs talens des ressources suffisantes pour frayer à leurs besoins , ils
3o LES MÈRES DE FAMILLE.
se firent un devoir de donner à leur mère cette preuve de leur respect fiiia]. Touche'e d'une pareille déférence , elle ne put s'empêcher de leur rendre une portion de sa tendresse , et de les attirer plus souvent chez elle. Son désir alors était de les rapprocher d'Edouard et de ramener parmi eux cette heureuse concorde , premier trésor d'une mère de famille ; mais sa prédilection avait détruit sans retour Tharmonie fraternelle. Charles et Jules , par pure bienséance , cessèrent d'accabler Edouard de leurs plaisanteries mordantes: ils feignirent même d'ignorer ses prodigalités et l'atteinte qu'elles portaient à leurs droits héréditaires : ce doux lien fraternel n'existait plus qu'entre les deux aînés. Autant ils étaient unis par l'attachement et la confiance, autant ils étaient séparés d'Edouard. Madame deMontcarsen gémissait bien souvent [
LA PREDILECTION. 3l
mais une voix secrète lui disait que c'était son ouvrage , et ne lui permettait pas de s'en plaindre.
Ce qui semblait encore établir une ligne de démarcation entre Edouard et SCS frères , c'était la haute considéralion qu'ils acquéraient chaque jour , tandis que lui, tendre objet d'une aveugle partialité , n'avait aucun point d'appui dans le monde. Il s'était dégoûté de la peinture , pour se livrer à la musique ; et voltigeant d'une étude à une autre , sans but, sans discernement et sans persévérance , il n'était devenu qu'un de ces suffisans désœuvrés qui , croyant fuir l'ennui dont ils sont poursuivis , saisissent au hasard la première distraction qui se présente , sans réfléchir si elle peut nuire à leur repos , altérer leur santé , compromettre leur honneur. Edouard , à vingt ans , ne savait que jouer à la paume , monter passa-
blement à cheval , copier quelques paysages , et s'accompagner sur la harpe les romances les plus nouvelles.
Ses relations avec ses frères , étaient rares : ils ne se rencontraient que de temps en temps, chezmadamedeMonlcars qui, toujours entraînée par son invincible prédilection, tout en rendant justice aux qualités, au mérite de ses fils aînés, ne cessait de trouver dans l'objet de ses affections, le cher compagnon de sa vie privée, Fexécuteur complaisant de toutes ses volontés.
Edouard , qui sans cesse avait besoin de puiser dans la bourse de sa mère , savait en dénouer les cordons avec une grâce ravissante : soins caressans , adroites prévenances, cajoleries sentimentales , respectueuse tendresse , il ne négligeait rien pour conserver l'empire qu'il exerçait sur madame de Montcars abusée au point qu'elle se privait da
LA PREDILECTION. oJ
tout, pour fournir aux folles dépenses de ce fils bien-aimé. Jamais Charles et Jules ne lui en firent le moindre reproche. Gertainsqu'elle ne pouvait aliéner aucun capital de leur fortune , ils lui en laissaient généreusement toucher les revenus. Ils avaient même refusé, depuis quelque temps, de recevoir la pension de i5oo francs qu'elle faisait à chacun d'eux , leur position les mettant au-dessus d'un pareil secours
Ce trait de confiance et de grandeur d'âme, fut bientôt suivi d'une preuve plus touchante encore des nobles sentimens dont ils étaient animés. Edouard, entraîné dans une maison de jeu, avait contracté, sur parole , une dette d'honneur de 10,000 francs, qui devait être acquittée dans trois jours , pour tout délai. Vainement il avait imploré le secours de quelques amis. Une sombre inquiétude répandue sur ses traits , fut
34 LES MÈRES DE FAJîïLLE.
remarquée par madame de Montcars.
Elle le pressa de questions : elle obtint Tavcu de sa faute et de la cruelle impossibilité de la réparer. La trop sejisibîe mère ne vit d'autre moyen de tirer sonfds d'embarras, que de vendre son écrin contenant pour environ douze^ mille francs de diamans. Elle s'adresse donc à son joaillier dont son fils l'avocat avait la confiance. Il crut devoir prévenir ce dernier de l'étrange résolution de sa mère. Charles n'eut pas de peine à deviner que les dépenses d'Edouard l'avaient déterminée à ce sacrifice : il s'entendit avec Jules : ils payèrent chacun six mille francs au joaillier , qui les remit à madame de Montcars, comme formant le prix de son écrin ; et celle-ci , qui réunissait ordinairement, le jour de sa fête , un grand nombre de convives , retrouve au diner , sous son couvert, ce même
L\ PREDILECTION. 35
écrin, qu'elle n'avait pu vendre sans un profond regret, et auquel était joint ce billet : « Notre père futlieureux en vous » l'offrant : nous le sommes encore plus » de pouvoir vous le rendre.... » Madame de Montcars ne peut s'empêcher de pousser un cri de surprise et de joie , dont chacun demande l'explication. Elle se fait alors un devoir de divulguer le généreux et touchant hommage de ses deux fils aînés, tout en cachant avec soin la cause secrète de la privation qu'elle s'était imposée ; et pour la première fois depuis longtemps , elle presse avec ivresse sur son sein Charles et Jules, qui partagent la vive émotion qu'elle ressent, Edouard n'apprit qu'en ce moment même le sacrifice que sa mère avait fait pour lui seul ; il éprouva devant ses frères, une confusion qui se peignait sur ses traits, et n'échappa point à madame de Mont-
cars. Elle crul y voir le repcnlir sincère de ce fils coupable , et la résoliUîon d'imiter ses deux aînés, en concourant avec eux, à la rendre la plus heureuse des mères.
Pendant cjuelque temps Edouard parut en elfet résister aux funestes penchans qui l'avaient entraîne. II n'avait plus de chevaux, rentrait à une heure moins avancée dans la nuit : il n'était plus aussi recherché dans sa toilette ; déjeûnait presque tous les jours avec sa mcre : enfm, depuis près de deux mois, il n'avait puisé qu'une seule fois dans sa bourse , et ce n'était qu'un billet de 5oo francs, pour achever de pa)^er son tailleur... « Heureux changement ! se disait madame de Montcars : oh! que je m'applaudis de n'avoir point brusqué ce caractère vif et léger, de n'avoir point affligé ce cœur si confiant, et beaucoup plus sensible qu'on ne le
LA PREDILECTION. 07
pense ! Ce n'estqu'un charmant étourdi qui n'eut jamais l'idée de faire aucun mal! » Elle attribuait enfin ce retour sur lui-même à la touchante leçon qu'il avait reçue parle généreux procédé de ses frères.
Un matin qu'elle était seule dans son appartement, et qu'Edouard, contre son ordinaire, s'était dispensé de paraître au déjeûner, entre le respectable tuteur de ses en fans. Il avait plus d'une fois osé faire des représentations à la mère sur sa coupable faiblesse , ainsi qu'au fils préféré , sur sa conduite et ses folles dépenses; mais à peine avaitil pu se faire entendre. Le langage du tuteur le plus indulgent , est pris assez souvent pour l'ennuyeux sermon d'un censeur austère. Madame de Montcars, en le voyant entrer avec un air grave et mystérieux, s'imagina qu'il venait encore lui faire entendre des re-
proches; elle teçut ce digne mandataire de son époux avec les égards qui lui étaient dûs, mais en même temps avec cette défiance que produit une aveugle prévention, lorsque celui-ci , sans préambule et sans ménagement préparatoire , lui annonce qu'il faut qu'elle rende compte à ses enfans de la fortune de leur père. « J'avais cru , lui répond-elle avec altération , que Charles et Jules devaient attendre la majorité de leur frère , afin de terminer par un seul acte mon compte de tutelle.— Mais votre fils Edouard a vingt et un ans aujourd'hui même. — Comment déjà! c'est en effet le i5 septembre : reprend madame de Montcars , avec un sourire amer ; il paraît que Ton comptait les instans avec impatience...
Je n'aurais jamais cru que mes deux fils aînés...— Mais ce n'est point en leur nom, madame, que je viens remplir
L\ PRÉDILECTION. 3c)
auprès de vous une pareille mission : ils la blâment , la désavouent ; et c'est à la sollicitation d'Edouard lui-même. — Que dite s- vous ? — La ve'rite', madame : je conçois qu'elle est cruelle; et la leçon terrible que vous recevez, doit effrayer toutes les mères qui se laissent entraîner à de funestes préférences... Apprenez donc que votre Edouard n'aspirait qu'à l'époque , lente à ses yeux, qui doit lui faire obtenir sa légitime. Entraîné dans de fausses spéculations , environné d'adroits intrigans qui flattent sa vanité, éveillent son ambition, il entend jouir au plutôt de tout ce qui lui revient de la fortune de son père; et comme il n'oserait, en votre présence, réclamer des intérêts dont votre trop facile générosité l'a fait jouir... même au détriment de ses frères , il m'a déclaré qu'il avait chargé depuis huit jours, un fondé de pouvoir de régler avec vous , et de
4o LES MÈRES DE FAMILLE.
compenser les revenus de ses biens avec les reçus que vous auriez de lui. — Moi ! s'écrie madame deMontcars, avec l'explosion de la surprise et de l'indignation : je n'eus jamais Tide'e d'obtenir de lui le moindre écrit : je lui donnais avec ivresse et mes économies, et jusqu'au produit de mes privations; j'ai vendu pour lui mes diamans ; je lui aurais donné mon sang, ma vie.... Et le prix de tant d'amour, de combats secrets, de nombreux sacrifices, ne serait que la plus noire ingratitude!.... » A ces mots, sa langue se glace ; la pâleur de la mort est empreinte sur son vim sage; elle tombe dans un fauteuil, sans mouvement et comme privée de l'usage de ses sens. Ses yeux égarés cherchent par-tout ce fils qu'elle a comblé, qu'elle a fatigué de sa tendresse; et ses lèvres tremblantes , décolorées , ne laissent échapper que ces paroles ; « Edouard !..
LA PREDILECTION. 4*
y> cruel entant !... peux-ta déchirer ainsi » le sein qui t'allaita ?... » Puis tout-àcoup se levant avec force , elle ajoute : r> Je veux le voir ; je veux lui faire abjurer à mes pieds tous ses torts : il n'osera supporter mon regard, braver ma présence... — Hélas ! madame , il a prévenu ce supplice , en s'éloignant de Paris : votre fils est parti ce malin même pour Bordeaux, où l'emmène une de ces Phrynés brillantes , qu'on rencontre dans les maisons de jeu , et qui est parvenue à s'emparer de ce cœur flétri, de cette tète sans ressort, sans ooint d'appui, pour dévorer sa légitime, sous le faux prétexte de lui faire tenter les chances de la fortune. »
Comme l'austère tuteur achevait ces mots, entrent tout-à-coup Jules et Charles de Montcars, dans Jes bras de qui va se jeter leur malheureuse mère:
elle ne peut parler ; mais sa pâleur et
l\1 LES MÈRES DE FAMILLE.
ses sanglots leur disent assez tout ce qu'elle souffre. Ils la pressent dans leurs bras , parviennent à calmer son extrême agitation; la font revenir à elle-même ; et lorsqu'elle ouvre les yeux , elle les voit à ses pieds , pressant chacun une de ses mains , et lui répétant , avec une expression respectueuse et touchante : « Si vous perdez un fils, il vous en reste encore deux. — Mes enfans !... mes chers enfans !... leur répond madame de Montcars, fondant en larmes... je fus injuste, je fus coupable.... et voilà x:omme vous vous vengez !..» Elle les presse enfm .sur ce sein qui ne les avait point allaités, mais qui par son tressaillement, leur faisait sentir que pour jamais ils y reprenaient place.
Dès le lendemain, on procéda, conjointement avec le fondé de pouvoir de l'absent , au compte rendu par ma-
LA PRÉDILECTION. /fO
dame de Montcars ; il se montait à 480,000 fr. ; ce qui formait pour chacun des trois enfans un dividende de 160,000 fr. : Charles et Jules n'ignoraient pas Fusage que leur mère avait fait des intérêts de ce capital : ils savaient qu'elle était dans l'impossibilité de les rendre , se trouvant réduite à un simple douaire de 3, 000 fr. de rente : ils se chargèrent , en conséquence , d'acquitter la portion qui revenait à leur frère , ce qui fit monter sa légitime à près de 200,000 fr. qu'il reçut à Bordeaux. Charles et Jules ne tardèrent pas à faire un mariage avantageux qui, avec leur fortune particulière et le produit de leurs professions , les mirent à même d'offrir à madame de Montcars un sort digne d'elle ; mais elle ne voulut recevoir que le douaire qu'elle tenait de la générosité de son mari, n'ayant jamais eu le moindre patri-
44 I-ES ElESES DE FAMILLE,
moine : elle prétendait avoir fait un trop funeste usage de la fortune dont elle avait joui, pendant la minorité de ses enfans, pour ne pas expier sa faute. D'ailleurs , habitant presque toujours chez Tun ou l'autre de ses deux fils , et comblée par eux de ces offrandes que la piété filiale confie à la délicatesse , elle n'éprouvait aucun besoin.
Déjà son âme commençait à se remettre de la vive secousse qu'elle avait reçue : l'ingratitude d'Edouard y laissait sans doute une trace ineffaçable ; mais cette trace pénible était chaque jour adoucie par Jules et Charles qui ne laissaient échapper aucune occasion de lui prouver leur tendre dévoûment, lorsqu'elle reçut une lettre timbrée de Bordeaux , dont l'écriture la fit tressaillir. Cette lettre était en effet de c^ benjamin , devenu l'enfant prodigue ^ de cet Edouard , trompé par la syrène
LA PREDILECTION. 4^
qui Tavait aUiré dans un piège funeste. Ruine', sans ressource , dénué de tout, en butte aux besoins les plus pressans, il venait aux pieds de sa mère baisser un front humilié, et réclamer, non le pardon de ses fautes , il s'avouait trop coupable ; mais cette pitié qu'on ne peut refuser au malheur; mais le morceau de pain qu'on accorde à l'indigence... Cette lettre réouvrit la blessure à peine cicatrisée de madame deMontcars : elle en fit d'abord un mystère à ses deux fils; et s'empressa d^envoycr à rinfortuné qu'elle avait tant chéri, les premiers secours contre la nécessité. Mais son assistance fut proportionnée à ses faibles moyens : elle eut regardé comme une jîroianation la demande d'un secours à ses fils aï nés pour soulager celui qui les avait privés d'une partie de leur légitime ; et cet écrin qu'elle tenait de leur délicatesse , né-
lait plus en sa possession ; elle avait cru n'en pouvoir faire un meilleur usage , que d'en partager les diamans entre les deux jeunes femmes qu'ils avaient épousées et qui se montraient si dignes de leur choix. Elle eut donc recours à quelques bijoux qui lui restaient encore , pour aider Edouard à se procurer dans Bordeaux un emploi qui pût lui produire une honnête existence ; mais à peine savait-il écrire correctement :
il n'avait nulle idée du commerce, des lois , et pas la moindre instruction. La peinture qu'il avait abandonnée , et la musique qu'il exécutait à peine , ne pouvaient lui offrir des ressources suffisantes. Oh ! combien il eut à souffrir, et que de maux cruels il fit enduier à sa mère ! le plus affreux de tous fut la nécessité d'implorer la commisération de Jules et de Charles. Ils assurèrent à ce frère coupable une pension alimentaire