LA PRÉDILECTION
et suffisante pour Fempécher de déshonorer le nom qu'il portait; mais sous la condition expresse que jamais il ne reparaîtrait devant eux, et qu'il ne souillerait point, par sa présence, l'humble et paisible foyer de leur mère. Quelques dures que fussent ces conditions, elles n'étaient que le juste effet de la discorde que madame de Montcars avait fait naître entre ses enfans. Il lui fallut donc y souscrire. Edouard, réduit au strict nécessaire , humilié de le tenir de la pitié de ses frères , vécut long-temps exilé de sa famille, et dans une gène qui , lui rappelant sans cesse les prodigalités de sa jeunesse, lui devenait chaque jour plus pénible. Il obtint enfin, tantla bonté d'une mère est inépuisable, la permission de revenir à Paris. Jules de Montcars, par de puissantes protections, lui obtint un modique emploi de i,5oo francs , où il vé-
géta toute sa vie. Il ne pouvait , sans une souffrance extrême, comparer son triste sort à celui de ses deux frères , heureux, opulens et jouissant d'une haute considération. Il vécut célibataire, n'eut aucun entourage, aucune affinité : il fut dans le monde ce qu'aux beaux jours du printemps , est dans la foret un arbre sans rameaux et dépouillé de verdure ; il troubla le repos de sa mère , désenchanta sa vie , attrista sa vieillesse ; et chaque fois que madame de Montcars arrêtait sur lui ce regard maternel, autrefois si joyeux et si tendre , elle semblait lui dire : ♦< \ oilà pourtant où nous ont conduit » tous les deux mon aveugle tendresse » et ma coupable prédilection 1- »
AtnOHITE PF.RDLE.
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OïL est un. bien qui soit facile à perdre , c'est Tempire qu'une mère a le droit d'exercer sur ses enfans. Souvent l'excès de sa tendresse la conduit à des complaisances qui compromettent sa dignité , à des soins trop officieux Cjui la dégradent. Rien de plus exigeant que Tenfant dont on se plaît à satisfaire tous les caprices, à prévenir tous les désirs : c'est un tyran dont la puissance est d'autant plus grande, qu'il l'exerce sous les dehors de la faiblesse. Au moment même où il fait céder à l'une de ses volontés ,il en médite une autre. Toute mère qui n'a pas la force de lui résister, devient presque toujours son esclave.
Madame de Saluce , veuve d'un coi. 5
aO LES MES ES DE rA?.ÎILLE.
loivel d'artillerie , tué d'un éclat d'obus à la bataille de Montereau , n'avait pour unique consolation de la perte irréparable qu'elle avait faite , qu'une fille, encore au berceau , nommée Bathilde ; et pom- toute fortune, que la modique pension accordée par l'Etat aux veuves des officiers français morts au champ d'honneur.
Nourrice de son enfant devenu l'objet de toutes ses affections, réduite à une existence qui exigeait la plus grande économie , madame de Saluce n'avait auprès d'elle qu'une vieille feiîime-de-chambre qui , chargée des travaux les plus pénibles du ménage , lui laissait le doux loisir d'élever sa chère Bathilde , et de lui prodiguer sa tendresse. Mais dès que cette charmante enfant, qui semblait être l'image vivante de son père , eut atteint l'âge de deux ans , madame de Saluce , en-
AUIORITE PERDUE. 5l
traînée par le de'sir d'économiser sur la pension qu'elle recevait, la de'pensc que nécessiterait bientôt l'éducation de sa fille , se priva des services de l'excellente femme qu'elle avait auprès d'elle , et s'astreignit à vaquer ellemême à tous les soins domestiques.
Bathilde fut donc élevée dans la douce et funeste habitude de voir sa mère s'abaisser à toutes les fonctions d'une gouvernante active , empressée à la servir. Balhilde éprouvait à peine un désir , qu'il était aussitôt satisfait : un seul mot, un seul coup-d'œil de la petite despote , faisait agir son esclave attentive , qui s'imaginait, en s'humiliant à ce point , remplir les devoirs indispensables d'une mère.
Tant que Bathilde fut dans ce premier âge , où l'égoïsme semble cire du caractère , l'exigence de la gentillesse , madame de Saluce , égarée
par son amour maternel , ne s'aperçut aucunement de Tempire que chaque jour sa fille exerçait sur elle ; et cette mère si tendre trouvait un gx'and plaisir à vaquer elle-même aux soins les plus pénibles du ménage. On la voyait dès le matin , médiocrement vêtue , un fichu noué sur la tête, aller elle-même chercher le lait , le pain de la journée et tout ce qui concerne la vie habituelle , tandis que Bathilde reposait paisiblement jusqu'à neuf heures et ne se levait que pour déjeûner. Venait ensuite Finstant de la toilette :
Bathilde aloi's trouvait toujours sous sa main une robe pliée avec soin , une colerette montée à neuf, des bas bien blancs et des souliers bien cirés, tandis que celle qui lui préparait ces divers objets , n'était vêtue que d'une jupe de bure , d'un grand fichu de laine tricotée , et n'avait aux pieds que des
souliers portant la trace des courses (lu matin. Bathilde alors n'avait que six ans ; et ne pouvait encore soulager sa mère dans ses pénibles occupations.
A neuf, elle ne fut ni moins exigeante, ni moins gâtée ; à douze, elleavaitpris une telle habitude d'être servie, qu'elle ne songea même pas à s'occuper des moindres soins domestiques; enfin à quinze ans, non-seulement elle recevait de sa mère tous les services , toutes les prévenances d'une femme salariée; mais elle lui commandait quelquefois comme à son esclave. Tant elle est insensible, cette pente qui conduit à l'amour de soi-même ! tant ce funeste égoïsme dessèche le cœur , et lui fait violer les plus saintes lois de la nature !
Bathilde prit insensiblement sur sa mère un si grand empire , que la seule crainte de déplaire à cette fille
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exigeante, capricieuse, fit condescendre madame de Saluce aux travaux les plus humilians; ce qui souvent était remarqué par les gens du peuple admis auprès de ces dames ; et donnait lieu à de fréquentes méprises qui auraient dû leur ouvrir les yeux ; mais l'une , aveuglée par l'excès de sa tendresse , ne faisait qu'en rire ; et Fautre, constamment occupéedesatoilette, ou livrée à l'étude, ne remarquait seulement pas l'effet que produisait sur chaque étranger le ton de supériorité qu'elle osait prendre avec sa mère.
Un événement qui vint apporter dans leur existence une aisance imprévue, mais nécessaire , ne fit qu'augmenter encore les prétentions et l'insolence de Bathilde. Un frère de sa mère, nommé Prosper d'Arfort , capitaine de vaisseau , et qu'elle croyait mort depuis long-temps , était venu s'établir à New-
AUTORITE PERDUE. i>J
Yorck, après avoir parcouru toutes les mers pendant vingt ans. Instruit sans cloute par des voyageurs français , de la mort de son beau-frcrc le colonel de Saluce, et. de la triste position de sa veuve , il lui fit donner avis, par un de ses correspondans en France, qu'elle recevrait régulièrement chaque année, une pension de 3,ooo francs, jusqu'à ce qu"il put venir lui-même partager avec sa sœur et sa nièce , la grande fortune dont il jouissait. Bathiide devenait l'unique héritière de cet oncle opulent et célibataire. Cet espoir enivrant ne sortait plus de sa pensée : elle se voyait déjà recherchée par les partis les plus honorables , les plus avantageux ; et voulant se montrer digne du sort brillant qui Fattendait , elle devint plus prétentieuse que jamais. A quelques talens qu'elle cultivait avec succès , elle voulut joindre une érudi-
bb LES MERES DE FAMILLE.
hon profonde et variée : un des plus célèbres maîtres d'instruction de la capitale , fut appelé pour donner ses soins à la belle et fière Bathiîde , qui bientôt eut toute la morgue et tout le ridicule d'une femme savante. Ce fut alors qu'on la vit mesurer d'une manière étrange la distance qu'elle croyait exister entre elle et madame deSaluce.
Elle prit un ton , employa un langage qui éblouirent cette trop faible mère , au point de lui faire regarder sa fille comme un prodige : elle ne pensait , n'agissait plus que par sa chère Bathiîde. Leur revenu, presque triplé par la pension que leur faisait le capitaine d'Arfort, les mettait en état de prendre une servante : madame de Saluce ne fut donc plus aussi souvent exposée aux fatigues, aux humiliations qu'elle avait supportées; mais elle ne laissait pas, soit par habitude, soit par le désir
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que rien ne manquât à sa fille , de se charger souvent d'un grand nombre de petits soins domestiques ; d'ailleurs l'économie était encore indispensable :
Bathilde à elle seule employait au-delà de ce qu'envoyait le capitaine, au paiement de ses maîtres , à l'achat de ses instrumens , et sur-tout à celui d'une bibliothèque choisie, auprès de laquelle on la voyaitpasser tout le tempsqu'elle pouvait dérober à ses autres occupations. Continuellement en lecture ou en méditation sur ses hautes destinées, elle ne répondait que par monosyllabes à toutes les questions qu'on lui faisait : on n'osait pénétrer dans le cabinet d'étude où se tenait Bathilde. 11 était meublé à la moderne , élégamment drapé , tandis que la chambre à coucher de sa mère, n'était composée que d'un lit sans rideaux , d'un petit secrétaire de bois de noyer, d'une
vieille bergère garnie en velours d'tJtrecht et de deux chaises empaillées.
Se priver de tout pour sa fdle , c'tait la plus grande jouissance de madame de Saluée. Elle seule nettoyait le bureau de travail de la jeune philosophe, rangeait ses cartons , houssait ses livres , ses gravures qui ne représentaient que des femmes connues dans la re'publique des lettres. Madame de Saluée , dans son extase maternelle , regardait sa fille comme devant être un jour la digne rivale de ces femmes célèbres, et se croyait trop honorée quand celle-ci daignait jeter sur elle im regard , ou lui adresser quelques mois.
C'était encore madame de Saluée qui, seule dans sa petite chambre, s'occupait du blanchissage et du repassage du linge ; car depuis que son frère lui faisait une pension de 3,ooo francs ,
AUTORITE PLRDIE. ag
elle était montée en grade, et de cuisinière était devenue femme-de-chambre de sa fille : jamais la plus indolente duchesse , ou la pkis dédaigneuse financière n'avait été servie avec autant de prévoyance et de z;èle. Bathilde n'avait qu'un mot à dire , qu'un geste à faire, pour obtenir tout ce qu'elle désirait. Que, sans rougir, elle vît sa mère lui poser des fleurs sur la te te , arranger ses beaux cheveux, lui passer sa robe et nouer sa ceinture , jusque-là sans doute rien d'avilissant ; mais la voir de sang-froid descendre jusqu'aux détails les plus minutieux de la toilette de sa fille, brosser elle-même ses vétcmens et nettoyer ses chaussures, s'agenouiller devant elle pour lacer ses brodequins!... voilà ce que n'aurait pas dû faire une mère sensée et conservant sa dignité ; voilà sur-tout ce que n"eùt pas dû souffrir le respect filial.
bo LES ÎSIERES DE FAMILLE.
Un jour, que ces deux dames venaient de déjeuner ensemble , ce qui n'arrivait que bien rarement , vu les graves occupations de la jeune érudite, un étranger entre dans le salon où Bathilde, élégamment vêtue , était mollement étendue sur son canapé , un roman de Scott sous les yeux, tandis que madame de Saluce , encore sous la jupe de bure, son grand fichu de laine tricottée , et son vieux madras sur la tête , était occupée , le houssoir à la main, à nettoyer un meuble. L'étranger, trompé par ces apparences, et n'apercevant que par derrière la figure de la jeune personne qu'il prend pour la maîtresse de la maison , dit en la désignant et s'adressant à sa mère : « La bonne, n'est-ce pas là madame de Saluce?— C'est moi », lui répond cette dernière, en souriant de cotte nouvelle méprise. « Je viens, ajoute l'étranger,
ALTORIÏE PERDUE. bl
VOUS remettre cette valise du capitaine d'Arfort, le seul objet que j'aie pu sauver du naufrage. » A ces mots , Bathilde éprouve un saisissement inexprimable , et , jetant son livre , elle s'avance précipitamment vers l'étranger, qui lui dit se nommer Muller , danois d'origine : il avait suivi le capitaine d'Arfort dans une grande partie de ses voyages , en qualité de pilote; et revenait avec lui pour goûter en France un repos nécessaire après de longs travaux , lorsqu'en approchant des côtes de Brest , ils furent atteints d'une horrible tempête , qui brisa leur vaisseau contre des rochers. Le capitaine , qui rapportait avec lui le fruit de ses courses lointaines, avait voulu dans cet affreux désastre, sauver une caisse contenant toute sa fortune , qu'il avait réalisée dans les divers comptoirs de l'Europe, et qu'il espérait augmenter encore par
la venle du navire qui le portait; mais entraîné par son intre'piditë ordinaire et le désir de conserver son trésor , il avait pour jamais disparu sous les flots... » A ce récit, fait avec la brusquerie d'un marin , qui ne connaît ni les égards, ni les convenances, madame de Saluce pousse un cri déchirant, et tombe presqu'inanimée dans les bras de sa fille. Celle-ci , malgré le trouble dont elle-même est saisie , ne peut s'empêcher de reprocher au pilote Muller son indiscrétion , et mêle ses larmes à celles de sa mère... « Oh! Je n'ai pas le temps de m'amuser à voir pleurer des femmes , répond le pilote plus brusquement encore : je m'étais fait un devoir d'apporter moi-même cette valise du capitaine à sa sœur , dont il me parlait sans cesse : la voici telle que je l'ai sauvée du naufrage. Le ciel vous tienne en joie et santé! Je re-
tourne à Brest me remettre en mer...
Adieu, ma belle enfant! lâchez de vous consoler; et sur-tout ne soutirez plus que votre mère soit velue de la sorle auprès de vous si hupe'c et si fringante : cela fait mal à voir. » A ces mots , il lance sur la jeune personne un regard sévère , et sort en laissant la valise aux pieds de madame de Salucc qui reprend ses sens par degrés , et se livre à tout son désespoir. Non-seulement elle pleurait dans le capitaine un frère chéri , le tendre ami de son enfance ; mais elle regrettait encore son unique soutien; car avec lui s'éteignait la rente de 3,ooo francs sans laquelle son existence se trouvait restreinte à la modique pension qu'elle recevait de TEtat. Mais sans doute cette valise que le pilote Muller vient d'apporter, renferme quelques débris de la fortune du capitaine. On fait donc ouvrir ou plu-
tôt briser le cadenas à secret qui ferme la valise mystérieuse , et Ton y trouve d'abord un paquet de lettres timbrées de France , parmi lesquelles madame de Saluce en reconnaît un grand nombre de sa main. Ensuite est un registre fort épais, ou livre-journal de toutes les prises faites par le capitaine , ainsi que la note exacte des sommes par lui réalisées en or , qu'il apportait eu France , et qui se montaient à plus de 600,000 francs Batbilde, à ce renseignement, ne peut s'empêcher d'exhaler un soupir douloureux, tandis que sa mère n'est occupée qu'à chercher quelque chose qui lui rappelle ce frère bien-aimé dont la mémoire lui sera toujours chère. Elle découvre parmi des cartes géographiques et des plans levés dans les îles désertes qu'avait parcourues le capitaine , une donation faite par lui de tous ses biens à
la veuve du colonel de Saluée ; mais tons ces biens consistaient dans le trésor enfoui au fond des mers ; et ce testament n'était plus pour la légataire qu'un nouveau motif de regrets. Elle couvre de baisers et de larmes la sign:;ture de cet écrit , auquel se trouvaient joints des certificats authentiques qui retraçaient les nombreux services du capitaine , et les découvertes importantes qu'il avait faites.
Yoilà tout ce que renfermait cette valise que le fidèle et brave pilote s'imaginait être si précieuse, et qu'il avait cru devoir remettre lui-même à la sœur de son ami. Bientôt madame de Saluce renvoya la bonne qui la servait, et reprit son emploi de cuisinière. Bathilde, dont les hautes prétentions s'étaient évanouies , se livra plus que jamais à ses travaux littéraires, qu'elle croyait suffisans pour lui rendre l'aisance
qu'elle avait perdue. Elle se mit à composer un roman moral en quatre Tolumes , dont le sujet e'tait une jeune demoiselle luttant avec courage contre l'adversité , et trouvant dans ses taîens une ressource honorable : elle travaillait sans relâche , et s'imaginait que cet ouvrage terminé , tous les libraires de Paris s'empresseraient de l'acheter et de lui en donner un prix qui, proportionné au mérite qu'il recelait, lui offrirait de quoi frayer à ses besoins, pendant une année entière; Tamour propre est si facile à s'abuser! mais le roman terminé , ne trouva point d'acquéreur. Paris et la France en étaient inondés : Scott et Auguste Lafontaine , par leur prodigieuse fécondité, faisaient négliger nos romanciers les phis célèbres. Eathilde , malgré tous ses efforts et la haute idée qu'elle avait de son roman dans lequel
elle s'était peinte avec enthousiasme , se vit contrainte d'en partager les profils avec un petit libraire de carrefour, qui fut si long-temps à se remplir des frais d'édition, qu'il ne revint presque rien à l'auteur de l'ouvrage. Madame de Saluce, dont le bon sens égalait l'inépuisable tendresse , cherchait constamment à détourner sa fille de ses goûts littéraires qui , tout en épuisant sa santé par les veilles et l'excès du travail , ne pourraient jamais lui produire l'aisance qu'elle ambitionnait. Une de ses parentes , comme elle réduite par des malheurs, à un état de gène, avait levé une boutique de merceries qui lui procurait non-seulement les douceui's de la vie, mais la mettait à même de faire quelques économies pour sa vieillesse.
« Cette parente est veuve et sans enfans, disait madame de Saluce; elle eut toujours beaucoup d'attachement pour
nous; allons, ma fille, allons lui proposer de nous associer à son commerce :
tu lui succéderas bientôt, et tune seras pluscondam.ne'e à passer les nuits à tra- A'ailler; et tu ne t'abaisseras plus à solliciter la bienveillance d'un libraire qui croit t'honorer beaucoup en te dépouillant du fruit de tes veilles. »
Ces propositions , dictées par la prudence et la raison, n'eurent aucun pouvoir sur l'esprit de Batliilde, habituée à n'écouter que son caprice , à ne suivre que sa volonté. Il répugnait à sa vanité d'aller s'établir dans un comptoir, d'auner pour trois sols de cornette, de vendre un échevcau de fil ou un demicent d'épingles. Yainement madame de Saluce lui faisait observer que le commerce est un grand fleuve qu'alimentent les plus petits ruisseaux; et qu'il n"est pas plus déshonorant de vendre un échevcau de fil , qu'une balle de
soie : la jeune présomptueuse , ne faisant aucun cas des sages représentations de sa mère , se mit à composer un nouvel ouvrage sur Féducation des jeunes filles. Maisxette matière était si rebattue ; elle exigeait d'ailleurs une étude si profonde des mœurs du jour, et sur-tout une si grande connaissance du cœur humain , que le nouveau traité de mademoiselle de Saluce eut le même sort que son roman.
Cependant les ressources diminuaient, et les besoins se faisaient sentir. La plus stricte économie et les privations mêmes ne pouvaient préserver la mère et la fille d'une gène qui chaque jour devenait plus pénible.
Madame de Saluce , bien née et d'une délicatesse scrupuleuse , ne pouvait se déterminer à prendre à créditée qui est nécessaire aux besoins de la vie , quelque souffrance qu'elle éprouvât à voir
yo LES MERES DE FAMILLE.
sa fille réduite aux plus dures privalioDs. Elle s'occupa donc sans relâche à trouver pour Bathilde quelqu' occupation qui fût analogue à ses goûts , à son caractère : elle met dans sa confidence et dans ses intérêts, plusieurs personnes distinguées qu'autrefois elle avait connues; enfin après mille recherches et de nombreuses démarchevS, elle apprend qu'un riche banquier de Paris , père d'une fille unique , âgée de sept ans , cherche une institutrice à qui il puisse confier cet enfant, objet de ses plus tendres affections, seule héritière d'une grande fortune , et par conséquent destinée à faire un jour le plus brillant mariage. Madame de. Saluée propose Bathilde, que sa naissance, son instruction et ses mœurs, rendent digne d'un dépôt aussi sacré ; la proposition est acceptée ; on convient d'une entrevue qui tourne à l'avantage de Ba-,
AUTORITE PERDUE. yj
ihilde , à qui sa tenue modeste et son maintien noble ont gagné tous les suffrages, même celui de la femme du banquier, impérieuse et très-exigeante.
On fixe les honoraires de l'instilutrice à la somme de i ,200 francs, non compris les cadeaux d'usage : elle aura dans i'hôtel son appartement séparé, où elle habitera seule avec son élève.... « Mais j'exige, mademoiselle, ajoute la mère de la jeune personne , que vous fassiez vous-même votre chambre, etquevous aidiez ma fdie à faire la sienne ; je désire sur toutes choses que vous lui donniez Ihabitude du ménage , et lui appreniez que le vrai moyen de bien commander un jour à ses gens, c'est de commencer par se servir soi-même... » Ballhilde ne répondit rien à ce désir impératif : un mouvement d'altération qui se peignit sur sa figure , annonça clairement qu'elle était loin d'y sous-
crire. « Moi ! dit-elle à sa mère , dès qu'elles furent de retour dans leur humble demeure ; moi , je consentirais à faire le vil métier d'une servante ! — Mais , ma fille , il n'y a plus de servitude , quand votre élève partage avec vous les mêmes soins. — Non, non , je ne me laisserai point avilir pour un peu d'or ; je ne serai point la femme-dechambre de l'enfant qui doit me respecter et m'obéir. — Est-ce donc vous aWlir que d'habituer votre élève à pouvoir se suffire à elle-même ? Plut à Dieu, ma fille , que j'eusse pu ressembler à la femme estimable que vous blâmez ! Yous parlez de femme-dechambre : eh ! ne suis-je donc pas la vôtre ?... » Balthilde, à ces mots, rougit et baisse les yeux ; mais reprenant bientôt l'empire qu'elle a sur sa mère , elle déclrae que malgré tous les avantages que lui présente l'éducation qu'on
AUTORITE PERDUE. yj
lui propose, elle ne se confondra pas avec les dom€stie]ues , elle ne se reléguera point dans un appartement , comme indigne de se montrer au salon ; elle ne fera point le lit, et ne balayera point la chambre de la jeune personne qui lui serait confiée. « Je préfère , ajoute-t-clle, me destinant à l'instruction, entrer comme sous-maîtresse, dans une de ces maisons d'éducation où sans cesse existe un échange mutuel d'égards et de services; oij Ton n'a pas à souffrir de l'orgueil du rang et de l'opulence; où tout est soumis au niveau de l'égalité. On s'y fait un sort moins avantageux sans doute ; mais qu'importe le superflu , quand on peut conserver ce qui vaut mieux encore , la dignité de soi-même?... » Bathilde ne tarda pas à se procurer l'emploi (ju'elle désirait. Elle entra, en qualité de sous maîtresse, dans un frdespensionsles
plus renommées de Paris ; et comme sa mère pouvait subvenir à ses besoins personnels , elle se contenta des modiques honoraires qu'elle recevait; et se trouva pendant quelque temps parfaitement heureuse. Il lui fallut toutefois se conformer aux volontés de la femme de mérite qui tenait la maison d'éducation; se soumettre aux divers systèmes des maîtres, étudier le caractère des élèves, et se dévouer à un esclavage presque continuel ; mais ce fardeau, quelque pesant qu'il fût, étant le même pour les autres sous-maîtresses , ne parut point insupportable à Bathilde : elle parvint, non sans quelques efforts , à dompter son humeur capricieuse , à subordonner ses goûts, ses habitudes à la règle austère de la maison : on la vit enfin se courber sous l'autorité d'un grand nombre de personnes ; elle qui jamais n'avait
respecté celle de sa mère. Aveuglement bizarre , contradiction indéfinissable qui portent souvent à faire pour des étrangers, ce qu'on refuse aux auteurs de ses jours !
Cependant la nature ne perd jamais ses droits; et Bathilde, sous les dehors d'un âme satisfaite, cachait les regrets qu'elle éprouvait de s'être séparée de sa mère. Les tendres soins dont son enfance avait été constamment entoulée, se retraçaient à sa pensée; et plus d'une fois alors un soupir filial s'échappait de son sein. Heureusement pour Bathilde , ses occupations se succédaient avec tant de rapidité , et ses devoirs , qu'elle remplissait avec exactitude, lui laissaient si peu d'instans de loisir, qu'à peine avait-elle le temps de réfléchir sur sa nouvelle destinée. Elle ne tarda pas toutefois à trouver une distraction à ses regrets. Elle vit luire
à ses yeux un avenir plus heureux ; et conçut Vespoir d'une indépendance à laquelle ses laborieuses occupations ne lui permettaient pas d'aspirer. Parmi les maîtres qui contribuaient par leurs talens et leurs leçons, à Finstruction des jeunes pensionnaires, celui qui leur enseignait la langue italienne , avait remarqué le ton noble et décent , la figure expressive et les manières gracieuses de mademoiselle de Saluée :
il saisit l'occasion de l'instruire des sentimens qu'elle lui inspirait ; et lui proposa d'unir leurs destinées et de former un pensionnat qu'ils dirigeraient à leur gré , et dont ils .pourraient amasser les produits. Cette idée sourit à l'ardente imagination de Bathilde : le parti qui se présentait, appartenait à une famille honorable de l'Italie ; et comme Bathilde , il avait été réduit par des malheurs , à suivre
la carrière pénible de lïnstruction. Il était le traducteur estimé d'Alfiéri , de Casti et de plusieurs autres poètes italiens; il était jeune , ardent, animé d'une noble ambition. Il réunissait tous les avantages : en un mot , il aimait avec idolâtrie*
Bathilde s'empressa de faire part de ce grand projet à sa mère qui fut loin de l'approuYcr. Elle redoutait dans son futur gendre ce caractère italien, presque toujours enclin à la plus sombre jalousie : il ne possédait rien au monde que ses talens ; il fallait des avances considérables pour former une maison d'éducation ; sa fille savait par expérience de quel faible produit sont les écrits littéraires pour ceux qui n'ont pas une réputation faite , ou du moins un grand patronage. Madame de Saluce enfin ne put dissimuler à sa fdle qu'il lui répugnait de la yoir épou-
ser un étranger qui n'offrait aucune garantie , n'avait aucune affinité ; dont les mœurs n'étaient point assez connues; et qui sans songer lui-même aux suites d'une union aussi hasardée, n'était emporté que par une passion qui pouvait s'éteindre aussi promptement qu'elle s'était allumée. Batliilde , dont le cœur parlait pour la première fois , Bathilde, habituée à ne faire aucun cas des sages avis de la meilleure des inères, se voyait déjà dans son illusion à la tête d'un pensionnat nombreux qui devait lui assurer une honnête aisance, et faire succéder l'avantage d'ordonner à la nécessité d'obéir: elle ne fut donc arrêtée par aucune crainte , par aucune considération : elle promit la foi de mariage au jeune italien épris de ses charmes; et ce ne fut qu'après en avoir fait part à la dame respectable chez laquelle elle demeurait, et qu'a-
près avoir tout préparé pour cet hymen, et même en avoir fixé le jour , qu elle instruisit sa mère de sa résolution irrévocable , et lui demanda son autorisalion. C'était la première fois qu'elle la reconnaissait cette autorité maternelle qu'elle avait tant bravée , tant dédaignée.... Oh! si madame de Saluce eut eu le courage de s'armer de celle que lui donnait la loi, pour s'opposer à un mariage aussi hasardeux, aussi peu réfléchi , que de maux elle eut évités î que de larmes amères sa fermeté prudente eut empêché de couler! Mais ce pouvoir sacré d'une mère, une fois perdu, ne se retrouve plus : il est dans une famille comme le principal ressort d'une grande mécanique : dès qu'il est détendu , relâché , les rouages s'arrêtent ; il n'y a plus d'ordre , de mouvement : tout est anéanti. Bathilde, usant du funeste empire qu'elle avait sur sa
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mère , la fit consentir, malgré sa répugnance, à l'union qu'elle croyait honorable, avantageuse; et les nouveaux époux, trop dénués de ressources pécuniaires, pour former une maison d'éducation dans Paris , exécutèrent leur projet dans un des villages les plus populeux des environs. D'abord tout parut répondre à leursvœux, etcontribuer àîa prospérité de leur entreprise; mais bientôt la jeune femme devint mère , et ses soins pour ses élèves furent interrompus : son époux, malgré son zèle et ses talens, ne pouvait la remplacer dans tous les détails minutieux qui n'app atiennent qu'aux femmes. Insensiblement les élèves en souffrirent et se plaignirent à leurs parens. Bathilde devint mère une seconde fois; nouvelles négligences, nouveaux murmures. On se reprocha de confier ses filies à une institutrice mariée ; peu à
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peu les élèves disparurent ; les frais considérables qu'on avait faits pour un pareil établissement, n'étaient pas acquittés; les créanciers se lassèrent d'attendre : ils poursuivirent en justice le paiement de ce qui leur était dû; la paix du ménage fut troublée , la confiance détruite ; des plaintes mutuelles éclatèrent, et l'amour fit place aux regrets, à la discorde. Enfin un soir que Bathilde allaitait son derner né , tout en berçant son premier enfant, elle reçoit un billet de son mari ; l'ouvre en frémissant, et lit ces mots : « Menacé » de perdre ma liberté, je fuis, en dé- » testant les nœuds qui m'unissent à » vous; et je maudis jusqu'au titre de « père... Je vais néanmoins tout tenter » pour remplir les devoirs qu'il m'im- » pose. Ne clierchez point à découvrir » le lieu de ma retraite : je quitte la » France, et ne sais encore où le dé-
» sespoir conduira mes pas. » A celte lecture, la malheureuse Bathilde reste comme frappée de la foudre. Elle ne retrouve un peu de force , que pour mieux sentir toute l'horreur de sa situation. Ce qui la rend encore plus déchirante, c'est que la vive et subite commotion qu'elle vient d'éprouver, a tari tout-à-coup dans son sein la source où son enfant puisait la vie. Madame de Saluce , instruite de ce cruel événement, s'empresse d'accourir auprès de sa fille, etluioffrede partager le denier de la veuve. Elle redoublera de travail; l'âge heureusement ne lui a point encore ôté ses forces ; elle peut à la fois conduire l'aîné de ses petits-fds à la lisière , et porter le plus jeune dans ses bras, tandis que Bathilde donnera des leçons de lecture et de première instruction aux en fans les plus aisés du village : elle inléressei^a les habitans ;
gagnera leur estime, leur confiance; et avec de la résignation, du courage, elle surmontera la fatalité qui semble s'attacher à Faccabler de ses rigueurs... « O ma trop bonne mère ! s'écrie alors Bathilde avec toute l'expression du remords, cette fatalité qui me poursuit, n'estque la juste punition d'avoir abusé de votre tendresse , d'avoir méconnu votre autorité. Si j'eusse écouté vos avis, si je n'eusse pas dédaigné voire expérience , placée en ce moment auprès du riche banquier qui me désirait pourl'institutricedesafdle, j'y jouirais d'un sort honorable ; ou bien , secondant notre digne parente dans son commerce , je serais environnée de l'estime publique et de la confiance d'honnêtes négocians... Ah! c'est mon sot orgueil qui m'a perdue : c'est l'oubli de mes devoirs, c'est ma résistance à vos volontés qui causent ma détresse,
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le cruel abandon oiije me trouve etFinsupportable idée d'attrister aos vieux jours. — Confondons , cher enfant , nos regrets et nos pleurs ! lui répond madame de Saluce en la pressant dans ses bras. Ya , je vSuis encore plus coupable que toi ; tes malheurs sont mon ouvrage. L'excès de l'amour maternel m'a conduite à une étrange faiblesse que je n'ai jamais pu vaincre : j'étais fièrc de tous les avantages que tu réunissais ; j'étais heureuse de l'empire que je te laissais prendre. Je n'ai cessé det'aduler, de gâter ton esprit, d'égarer ta raison... Ah! j'en fais en ce moment l'expérience, la véritable mère est celle qui conserve sa dignité, montre du caractère. C'est faire à la fois son malheur et celui de ses enfans, que se relâcher de ses droits et perdre son autorité. »
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PREMIEllE I^GLI>ATiON.
« ILIEN n'a plus d'empire sur nous, que » nos piemierspenchans...» dit Virgile dans ses Ge'orgiques. Il n'est pas un seul jour, un seul instant où cet adage ne soit senti , ne soit répété : comment ne pas conserver dansson cocurlatrace du premier amour? Le moyen deffacer de sa mémoire ce délire si ravissant, ce mutuel abandon , cette mise en commun de craintes et d'espérances, de plaisirs et de peines ?... On peut s'habituer à Fabsence de l'objet aimé; on peut même , cédant à d'impérieuses circonstances , y renoncer pour toujours; mais lorsqu'après l'avoir perdu sans espoir, il revient plus aimant encore et toujours fidèle , rallumer d'un seul regard , le feu dévorant que Ton
croyait éteint ; mais lorsqu'il reparaît avec une célébrité méritée, d'honorables services, une grande opulence, il faut une force plus qu'humaine pour résister à tant de séductions réunies, à cet assaut donné sans relâche à toutes les facultés de l'âme. Il n'existe dans la nature qu'une mcre qui soit capable d'un pareil sacrifice ; et comme le dit un poète célèbre qui connaissait bien les femmes :
« Ce n'est que l'amour maternel
» Oui peut combattre l'amour même. »
Caroline Melval , fdle d'un commissaire des guerres , fut élevée à Rennes, dans l'intimité de la famille de Valmont , dont le chef était payeur général de la division militaire. Arthur , fds aîné de M. de Yalmont, aima Caroline dès l'âge le plus tendre, et fut pavé d'un juste retour. Cette mutuelle incli-
nation faisait le charme et le bonheur de leurs parens qu'unissaient depuis long-temps des services réciproques , une égale considération dans le monde et une conformité de fortune. Ils prenaient plaisir à voir ces deux jolis enfans se rechercher sans cesse , et se faire en leur présence, de ces déclarations , de ces promesses d'union , de constance, qui semblent d'abord n'être qu'un simple badinage ; mais qui souvent germent dans de jeunes cœurs , et s'y enracinent pour jamais. Arthur aima Caroline dans son enfance : il en fut ébloui , charmé , lorsque l'adolescence vint développer les attraits qu'elle avait reçus de la nature : il l'adora quand elle eut atteint cette époque oii le caractère entièrement formé , double le charme des grâces et l'éclat de la beauté. Ce fut Caroline qui l'inspira dans ses études , qui Fani-
ma dans la carrière de la marine , où M. de Yalmont le fit entrer à seize ans : ce fut encore elle qui lit germer dans son âme le désir de s'illustrer et de rendre à sa famille son antique splendeur que lui avaient fait perdre les troubles politiques et les revers de la fortune. Ce fut Caroline enfin qui, sans cesse présente à la pensée d'Arthur , excita sa noble émulation, et Tappc-; lant à une haute renommée, lui inspira de si beaux faits d'armes , qu'il fut à vingt-cinq ans , élevé par ses chefs au grade de lieutenant de vaisseau. C'était le rang qu'avaient exigé M. de Yalmont et Caroline elle-même , avant de couronner un amour si tendre et si constant. Arthur ne tarda pas à se rendre à Rennes, où l'attendaient avec impatience son père et sur-tout son amie heureuse et fière de l'ascendant qui l'avait porté si promptement à mériter
^JltMlÉKE INCLIN ATtOiS'. 89
sa main. Il arrive portant sur sa figure expressive ces traits mâles et caractéristiques d'un marin dislingue ; et dans toute sa personne cette attitude imposante d'un brave déjà cher à son pays; maissous ce dehors martial , on remarquait une grâce chevaleresque et ce charme d'expression qui provoque l'amour , attire la confiance. Ses regards, au milieu de tous les êtres chéris qui l'entouraient , cherchaient Caroline et s'arrêtant sur elle, semblaient lui dire : « C'est à vous que je dois ma gloire ; » je viens en échange vous offrir le » bonheur. » Tout fut bientôt d'accord pour celte union tant désirée : déjà même le jour solennel était fixé, lorsque M. de Valmont qui , depuis quelque temps, portait sur sa figure l'empreinte d'une souffrance intérieure , d'une peine secrète , mourut frappé d'apo-.
plexie, en adressant à son fils ces der- 1. ,^
go LES MERES DE FAMILLE.
ïiières paroles : « Je te laisse un crime à re'parer.... plains-moi, cher Arthur... et ne maudis pas ma me'moire ! »
A cette douleur profonde que produit la mort d'un père chéri , la famille de Valmont joignait Fe'pouvante qu'avaient répandue les derniers mots du mourant. « Un crime à réparer!... » se disait Arthur, en cherchant à dévoiler cet affreux mystère : « Comment se peut-il que mon père, dont les mœurs étaient si douces, dont la conduite parut en tout temps irréprochahle , me lègue un crime à réparer, emporte au tombeau la crainte qu'on ne maudisse sa mémoire?... » Ce mystère si redoutable fut bientôt révélé. M. de Valmont , dépositaire de sommes considérables qu'il était chargé de distribuer aux militaires de tout grade , composant une des plus importantes divisions de la France , avait détourné de sa
caisse 200,000 francs , pour sauver l'honneur et la vie d'un proche parent qui devait les lui remettre au bout de trois mois : cette restitution n'ayant pas eu lieu, des emprunts partiels , à très-gros inte'rèts , avaient en apparence comblé la moitié de ce déficit ; mais quelques précautions que prît M. de Valmont, cette violation du dépôt le plussacré, fut connue duministrc de la guerre. Celui-ci, malgré toute l'estime qu'il portait depuis long-temps à ce payeur général , fut forcé de remplir un devoir rigoureux, et de prononcer sa destitution, qu'il tint néanmoins secrète pendant un mois , afin de lui donner le temps de remettre en caisse les fonds qu'il en avait distraits, et d'éviter des poursuites criminelles qui pourraient compromettre son honneur et même sa liberté. Le terme fatal allait expirer; et le préteur imprudent,
ne trouvant aucun ami qui a oulût faire pour lui ce qu'il avait fait pour l'ingrat auteur de tous ses maux , conçut un chagrin profond qui le conduisit au tombeau. Leçon terrible ! exemple malheureusement trop fréquent pour les dépositaires de fonds publics , qui ne devraient jamais oublier que la clef de leur caisse renferme à la fois leur repos , leur honneur, leur existence et celle de leur famille!
Dans Tinventaire qui fut fait après la mort de M. de Yalmont, on trouva le bon de 200,000 francs qu'il avait prêles à son parent : ce qui du moins n'annonçait qu'un abus de confiance ; itnais ce parent cruel, déçu lui-même dans ses projets d'ambilion, avait quitté la Bretagne , sans en prévenir son bienfaiteur et sans laisser aucun gage qui pût réparer la perte énorme qu'il Itri faisait éprouver. La malheureuse fa-
PREMIÈRE INCLINATION, q3
mille de Valmonl ne put donc se soustraire aux poursuites dirigées par le gouvernement : elle se vit dépouillée de tout ce qu'elle possédait, et son nom fut confondu parmi ceux des agens infidèles et des débiteurs insolvables.
Celte catastrophe imprévue fit éprouver au jeune Arthur le plus violent désespoir. Il fut le premier à rompre les nœuds du brillant hyménée qu'il était au moment de former. La conduite irréprochable du père de Caroline et sa scrupuleuse austérité dans ses fonctions de commissaire des guerres , ne permettaient pas un mariage qu'il eût regarde comme déshonorant. Arthur eut donc le courage de rendre à mademoiselle Melval sa parole, de lui faire d'éternels adieux ; et après avoir porté dans sa famille les secours et les consolations qui se trouvaient en son pouvoir, il rejoignit son bord où l'atLen-
daient de nouveaux chagrins. Le bruit de la faillite de M. de Yalmont s'était répandu dans toute la Bretagne : la calomnie peignit l'imprudence de ce receveur ge'néral, comme une prévarication méditée dans Fespoir de s'enrichir. On lui attribua des associations secrètes avec des agioteurs : on fut même jusqu'à détourner la commisération publique de sa pauvre famille , sous prétexte qu'elle avait trouvé d'abondantes ressources dans les dilapidations de ce coupable agent. Ces bruits parvinrent jusqu'à Brest. Le corps de la marine française , composé d'officiers sans reproche et de noms illustres , vit avec peine dans ses rangs, le fils d'un homme mort insolvable et d'un dépositaire infidèle. On aimait Arthur de Valmont, on estimait ses qualités chevaleresques : on citait même ses nobles exploits; mais on n'o-
sait plus avoir avec lui ce serrement de main de camarade, et ces e'panchemens de familiarité qui lient les braves entre eux et n'en font qu'une même famille.
Arthur s'en aperçut : trop fier dans son malheur, pour supporter l'idée de ne plus être considéré de ceux qui longtemps avaient recherché son ainitié , qu'il avait plus d'une fois guidés sur le chemin de l'honneur , il donna sa démission de lieutenant de vaisseau; passa dans la marine marchande , et ne tarda pas à s'embarquer pour les Grandes-Indes, où l'emportait le désir de réparer la faute de son père , et de réhabiliter sa mémoire , en acquittant un jour ce que l'aveugle confiance de ce dernier, lui avait fait dérober à l'Etat.
Plusieurs années s'écoulèrent : Caroline Melval partageait tous les chagrins de la famille de Yalmont; elle ne
cessait de lui donner des preuves de son attachement, de la défendre en public contre les atteintes cruelles que l'on portait à son honneur.,.. Elle suivait Arthur par la pensée, priait le ciel de seconder son courage ; et ne déses* pérait pas de le voir bientôt revenir avec tous les moyens de réparer des malheurs qui lui coûtaient à elle-même le bonheur de sa vie. C était en vain cju'Arthur avait eu la générosité de lui remettre sa loi , de la rendre libre du don de sa main , elle se regardait comme fiancée avec son premier ami :
elle fuyait le monde et ses plaisirs ; elle se dévouait entièrement aux soins qu'exigeait son père dont la vue s'affaiblissait par excès de travail. Yeuf et sans autre enfant que sa chère Caroline , il n'avait qu'elle pour l'appui, pour la consolation de sa vieillesse.
Jamais il ne lui parlait d'Arthur ; et
lorsqu' elle-même , entraînée par ce besoin irrésistible d'épancher son âme , elle retraçait le charme des premiers penchans, elle désignait Tautel de l'hymen que déjà l'amour avait orné de fleurs, M. Melval, saisissant vivement une main de sa fdle , s'écriait avec une joie qui la désespérait : « Heureusement il t'a rendu ta foi!.. » Ces mots et l'accent avec lequel ils étaient prononcés, faisaient frémir Caroline et lui indiquaient clairement que son père avait d'autres projets de mariage.
Parmi les personnes qui travaillaient dans les bureaux de M. Melval , était un sous-commissaipe des guerres, nommé Norvins : il avait été l'ami de collège d'Arthur, et le plaignit sincèrement dan^ son malheur : il n'en parlait jamais qu'avec cet intérêt que l'on porte à cehii qu'on estime. Norvins avait trente-cinq ans; l'étude et le travail
avaient été de tout temps son unique passion. Son regard était loin d'avoir le charme pénétrant de celui d'Arthur; mais on y trouvait le miroir d'une âme pure et paisible ; jamais aucune plaisanterie ne sortait de sa bouche discrète : et si parfois un sourire de gaîté brillait un instant sur sa figure , il en était presqu'aussitôt effacé par le sérieux de la réflexion. Rien de gracieux dans sa personne , mais aussi rien de gauche ni de mauvais ton : c'était en un mot un sage moderne , un ami vrai , solide , sans démonstration , sans enaphase ; mais prêt à donner son sang et sa vie pour ceux qu'il chérissait. On n'osait dire en le voyant, qu'il était aimable ; mais on s'empressait d'avouer que c'était un honnête homme.
Un tel caractère était en parfaite harmonie avec celui de M. Melval, qui chaque jour s'attachait davantage à son
collaborateur. Il lui confiait presque toutes les rênes de son administration ; il trouvait en lui ce zèle ardent, cette promptitude d'exécution et surtout cette austère probité si nécessaire dans la juste répartition des soins que le monarque veut qu'on donne à ses soldats. Cependant la vue de M. Melval s'affaiblissait plus que jamais ; et sans Norvins , il eut été forcé de se démettre de son emploi de cominissaire des guerres, dont les émolumens composaient presque toute sa fortune.
La reconnaissance vint insensiblement resserrer les nœuds de l'amitié : Caroline elle-même ne pouvait refuser son estime au fidèle ami de son père , qui, le remplaçant dans ses fonctions, lui conservait une existence honorable.
Plus d'une fois M. Melval lui avait offert de partager ensemble les émolumens assez considérables de T emploi
lOO LES MERES DE FAMILLE.
qu'il gérait en son nom ; mais Norvins quoique sans fortune , refusa constamment de pareilles offres qui blessaient sa délicatesse : le poste de sous-commissaire suffisait à son ambition.
Bientôt M. Melval fut atteint d'une cécité complète : malgré la haute considération dont il jouissait au ministère , il reçut l'ordre de choisir lui-même son successeur. Il désigna Norvins que son mérite et ses nombreux services rendaient digne d'une telle récompense. ISorvins accepta , mais sous la condition que son ami , son bienfaiteur partagerait avec lui les honoraires de ce poste lucratif.
M. Melval , qui n'avait pu faire acccj)ter ce même partage à Norvins , crut devoir le refuser à son tour. Sa retraite et ses économies lui suffisaient, disait-il, pour exister avec sa iiUe.
Celle-ci, dont les goûts simples répon-
PREMIERE INCLINATION. lOI
daient à rélévation de Tâme , soutenait son père dans ses nobles refus, avec d'autant plus d'empressement , qu'elle rraignait de donner à Norvins trop de droits à sa reconnaissance; mais celuici persista de nouveau dans une association qu'il croyait juste et nécessaire à l'existence du vénérable aveugle ; il déclara même que sans cette condition, il n'accepterait pas la place, et la laisserait à la disposition du ministre... « Eh bien ! lui dit M. Melval , en présence de Caroline, il est un moyen de tout concilier et de confondre vos intérêts avec les miens : épousez ma fille ; et , par cet heureux hymen , vous assurez le repos de ma vieillesse, vous comblez mon plus cher espoir; et vous me succédez dans une place à laquelle vous avez les droits les plus sacrés.» A cette proposition, Norvins attache ses regards sur Caroline immobile et trem-
blanle, et lui demande de dicter ellemême la réponse qu'il doit faire. Elle hésite , se tait un instant ; et recueillant ses forces, elle ose rappeler à son père que toute la \ille de Rennes la regarde comme fiancée avec le fds de l'infortuné Yalmont. « Mais Arlhur en partant, reprend vivement M. Melval , t'a remis la foi que tu lui avais promise et la liberté de disposer de ta main. — Est-ce donc parce qu'il fut généreux , dit Norvins, qu'il faut l'accabler, abuser de la fatalité qui le poursuit ? — Mais voilà trois ans entiers qu'Arthur s'est embarqué, et près de deux qu'on n'a reçu de ses nouvelles : promettezmoi, cher ISorvins, que s'il s'écoule encore une autre année , vous ne me laisserez point descendre dans la tombe , sans avoir la consolation de donner à ma fille un appui sur la terre, un fidèle compagnon de ses destinées;
enfin promcltcz-nioi d'ctre son ëpoux dans un an. — Je promets , lui re'pondil , de n'appartenir jamais à mademoiselle Meival , que lorsqu'elle -même daignera m'autoriser à la demander à son père... » 11 sortit à ces mots : Caroline émue, silencieuse, ne peut s'empêcher de le suivre des yeux ; et son regard semblait dire qu'après Arthur , c'était le seul homme qui fût digne de sa foi.
L'année convenue s'écoulait , et le vénérable Meival que la privation de la vue attristait beaucoup plus qu'il ne le faisait paraître, par égard pour sa fille , sentait qu'il touchait à la fm de sa carrière ; Arthur, non-seulement ne revenait point , mais ne donnait pas même preuve d'existence ; et sa famille désolée commençait à désespérer de jamais le revoir. Un matin , Caroline , entrant dans la chanbre de son
père , pour lui prodiguer les soins de la piété filiale, le trouve abattu, ne respirant qu'à peine ; ses yeux , quoique Toilés à la clarté du jour, laissaient couler d'abondantes larmes : elle Taborde, le presse dans ses bras, et lui demande la cause de cet abattement qui l'épouyante et la déchire. « Je vais te quitter... lui dit le vieillard: la mort n'a rien cjui m'effraye... mais l'idée de te laisser seule sur la terre... — O mon père î s'écrie Caroline , je vous comprends... et je vous obéis. Si l'amour a des droits sacrés, ceux de la nature sont irrésistibles.... » Comme elle parlait ainsi, paraît Norvins, attiré parles cris qu'il avait entendus. « Yenez. , venez ! lui dit Caroline , avec l'accent d'une âme résignée': il faut que tout cède aux désirs , aux volontés d'un père: venez, M. Norvins, je vous offre ma main. — L'année s'est écoulée, s'é-
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cria le ^-ieillard, en reprenant un reste de forces; Tsorvins , songez à vos sermens! « Celui-ci tomBfe alors aux pieds de Caroline, et pour la première fois, saisit sa main qu'il couvre de baisers respectueux. M. Melvalvoit enfin s'accomplir le plus cher de ses vœux. Le mariage fut célébré sans éclat et sans pompe : ce fut auprès du lit du vieillard infirme que le ministre saint vint prononcer les paroles sacramentales ; et Caroline , malgré le trouble de son âme , parut faire le serment sans contrainte L'amour peut-être en murmura; maisja force des événemens , les ordres , les vœux d'un père expirant , un avenir douteux , l'assurance d'un bonheur vrai, durable : tout concourut à rendre celte union raisonnable, assortie. Si l'hymen inquiet , effrayé , ne vit pas d'abord son autel orné de fleurs brillantes , il y trouva
du moins un encens pur; et le feu de son flambeau s'allumant par degrés, ranima les forces épuisées d'un père chéri, d'un vieillard vénérable :M.Melval eut le bonheur de se voir revivre dans un pelil-lils qui fut nommé Charles, et de lui donner en mourant sa bénédiction. La considération dont il jouissait dans la division militaire confiée à ses soins , devint l'héritage de son digne successeur. ISîorvins pendant plusieurs années, fut cité comme l'agent le plus fidèle et le plus probe des hommes. Caroline s'étonnait ellemême de l'attachement qu'elle lui portait ; et sa chaîne lui parut d'autant moins pesante,que,depuis son mariage, Arthur n'avait pas donné à sa famille le moindre signe d'existence ; ce funeste silence, de près de huit années, faisait présumer que cet infortuné , déçu duns ses projets , trompé dans ia
noble ambition d'acquitter les dettes de son père , avait succombe soit aux dangers qu'il avait braves sur des mers lointaines, so-it à la fatigue des travaux qu'il avait entrepris. Madame Norvins, entourée de toutes les jouissances d'épouse et de mère , sans effacer de son cœur celui cjui l'avait occupé le premier, souffrait moins de son absence, et ne pouvait concevoir tout l'ascendant que prenait sur elle son mari.
Norvins, après l'avoir forcée à Festimcr, l'avait amenée par gradation à le trouver aimable. Ce n'était pas cet esprit, cette grâce et ce charme indéfinissable d'Arthur de Yalmont ; mais c'était une égalité de caractère sans monotonie , une raison ferme et sans despotisme , une érudition profonde , un goût formé par l'étude , et sur-tout une confiance sans bornes , une bonté de tous les instans. Ce bonheur dômes-
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tique, dont jouissait Caroline, e'tai!:
augmenté par le jeune Charles qui chaque jour devenait limage vivante de son père. Il en avait les traits, le regard, la démarche et le langage. Déjà guidé par lui dans le premier sentier de la vie , il annonçait qu'il réunirait un jour toutes ses qualités. Il était studieux, prévenant, réservé :son éducation commençait sous les plus heureux auspices; et Ts or vins se disposait à diriger lui-même ses études, lorsqu'une imprudence qu'il commit par excès de zèle , vint interrompre le cours d'une aussi douce félicité. Appelé par son devoir, autant que par son inclination naturelle, à visiter, pendant un hiver rigoureux, les diverses garnisons confiées à son inspection, il tomba de cheval; et cet accident qui , d'abord, ne lui paraissait avoir aucune suite fâcheuse , Tenlcva bientôt à sa famille ,
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à SCS nombreux amis. Tant il est \rai qu'un destin jaloux ne permet pas que le parfait bonheur existe long-temps sur la terre.
Madame Norvins perdait non-seulement dans son mari , le père de son enfant et le meilleur des hommes, mais avec lui une existence honorable qui se trouvait réduite à la modique succession de M. de Melval. Il lui fallut donc quitter Fhôtel qu'elle h.ibitait , renvoyer presque tous ses gens et se restreindre à un petit appartement de veuve, et à la vie la plus frugale , afin de pourvoir aux de'penses que nécessitait l'éducation de son fils, qu'elle avait mis au lycée. Ce charmant enfant devenait chaque jour plus cher à sa mère : elle ne pouvait se lasser d'attacher ses regards sur ce jeune oi^helin , et de lui dire , en le couvrant des plus tendres caresses; a Pauvre enfant! quelle
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perte nous avons faite tous les deux ! mais la tienne est la plus grande , et je ne dois songer qu'à la réparer. O mon fds ! regarde-moi sans cesse ; adressemoi souvent tes douces paroles, dont l'expression arrive si facilement au cœur; et je croirai que ton père existe encore. «
Caroline , entièrement occupe'e de l'éducation de Charles, vit s'écouler rapidement la première année de son veuvage; et déjà la plaie de son cœur commençait à se cicatriser, lorsque la famille d'Arthur reçut enfin de ses nouvelles. Il avait parcouru tous les ports de l'Europe , et de là s'était rendu aux grandes Indes , oii il avait formé un établissement utile au commerce de France. Il annonçait enfin que ses premières économies, qu'il faisait passer à Paris , pourraient acquitter une grande partie de la somme due à l'Etat, parla
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succession de son père. Toute la ville de Rennes prit part à cet heureux événement ; et, parmi les personnes qui s'empressèrent d'aller féliciter la famille de Yalmont, madame Norvins ne fut pas la dernière. Il lui semblait
qu'elle retrouvait un frère Bientôt
en effet, arrivèrent les fonds qu'Arthur avait annoncés ; et qui , suivis d'autres plus considérables, non-seulement réparèrent le déficit qui s'était trouvé dans la caisse de M. de Valmont, mais procurèrent à sa pauvre famille une existence honorable, et l'oubli de tous les maux qu'elle avait soufferts. Quel^ que temps après les papiers publics annoncèrent qu'Arthur de Valmont, d'après les services qu'il avait rendus à la marine française, dans le cours de ses longs voyages, ctla noble conduite qu'il avait tenue, était rentré dans ce corps royal, en qualité de capitaine de vais-
seau. On ajoutait qu'il avait reçu à Paris les félicitations de ses chefs , et la de'coration de la Légion-d'Honneur.
« Il est donc de retour ! se dit Caroline , avec un trouble dont elle ne put se défendre : il ne tardera pas sans doute à revenir dans ses foyers , au sein
de sa famille Peut-être évitera-t-il
ma présence : il ne me pardonnera jamais mon mariage avec Norsins
Après tout il m'avait rendue libre ; et s'il a tout fait pour la mémoire de son ])ère , n'ai-je pas dû sacrifier, aux volontés du mien , ce que j'avais de plus cher ? »
Elle était un matin dans son modeste réduit, toute occupée du souvenir d'Arthur , réfléchissant sur la conduite qu'elle tiendrait dans une circonstance aussi délicate ; espérant et craignant de rencontrer cet ami de son enfance , lorsqu'il paraît tout-à-coup
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devant elle. Trop ému, lui-même, pour proférer une parole, il tombe aux pieds de madame ]>sorYins , saisit une de ses mains qu'il presse vivement sur son cœur palpitant , et qu'il mouille de larmes brûlantes. « Quoi ! c'est vous, Arthur!... mon cher Arthur!... Oh! laissez cette main que les ordres d'un père expirant m'ont forcée de donnera un autre. — Elle m'appartient, puisqu'elle est devenue libre : s'écrie Arthur avec l'ivresse de l'amour. N'accusons tous les deux que la fatalité qui nous a séparés, mais qui ne peut plus nous empêcher d'être enfin l'un à l'autre. » Il instruit aussitôt Caroline , qu'après le désir d'acquitter les dettes de son père, ce qui le guidait dans ses courses lointaines, le soutenait dans ses dangers , c'était l'espoir enivrant de revenir déposer, aux pieds de sa première amie, un amour qui , loin de s'affaiblir par