‹ Les mères de familleChapitre 12 sur 18 · I. lO · texte numérisé non relu

I. lO

Il4 LES MÈRES DE FAMILLE.

Tabsence, n^^etait devenu que plus tendre et plus constant.

Il lui apprend que fait prisonnier par des insulaires , ce qui l'avait empêché long - temps de correspondre avec sa famille, il avait su briser ses fers , avec une intrépidité qui n'appartient qu'à l'amant séparé de celle qu'il aime. Il lui annonce enfm que favorisé par le sort , après en avoir épuisé les rigueurs, il avait acquis des richesses tout en servant son pays : que désigné pour occuper un des premiers rangs dans la marine française , il ne manquait plus à son bonheur , que la ïïiain de sa chère Caroline , qui ne pouvait lui refuser l'inexprimable jouissance de l'enrichir, de lui restituer le rang et l'existence qu'elle devait avoir dans le monde dont elle serait encore un des plus beaux ornemens.... « Mais, cher Arthur, lui répond madame Nor-

PREMIERE INCLINATION. Ii5

vins, avec un trouble qu'elle ne peut dissimuler, je suis mère.... ; j'ai un fils de sept ans, qui m'est bien cher. — Je le sais , reprend Arthur avec une altération qu'il re'prime aussitôt : cet enfant annonce, dit-on, des dispositions, une tète calme , réfléchie , et le goût de l'étude ; nous seconderons vous et moi ces heureux penchans ; et si la carrière de la marine lui convient , ainsi qu'à vous , je me charge de son

avancement Où donc est-il ? — Au

lycée, où malgré son jeune âge, le proviseur, proche parent de feu son père, a voulu le prendre et guider ses premières études.... C'est justement demain jeudi jour de congé; permettezmoi de vous le présenter. Il est indispensable qu'il connaisse celui qui doit être son second père , et que vousmême vous jugiez si ce jeune orphelin est digne de votre attachement, eipeut

Il6 LES MÈRES DE FAMILLE.

répondre à vos bontés. — A demain donc! dit Arthur; j'amènerai mon notaire ; il vous fera signer le contrat qui nous lie : je vous demande la permission d'y stipuler, selon mes volontés, les avantages que je vous fais , et de vous prouver que je n'ai vu , dans cet or amassé loin de vous , que le moyen d'assurer votre existence. Je suis en marché pour un hôtel tout meublé , où je brûle de vous installer : il me tarde de vous arracher de cet liumble réduit, de vous soustraire à cet état de gène pour lequel vous n'êtes point née. » Il sort à ces mots, en déposant sur la main de Caroline un baiser brûlant, et la laisse dans un saisissement qui lui fait douter encore si toute la joie qu'elle éprouve , et si le bonheur enivrant qui brille autour d'elle , ne sont point une illusion.

Le lendemain eut lieu l'entrevue dé-

PREMIÈRE INCLINATION. Ity

sirée. Le jeune Noi vins avait été conduit dès le matin chez sa mère, et celleci ne voulut le prévenir de rien, désirant juger elle-même de l'effet que produirait sur Arthur, la vue de cet aimable enfant : elle lui fit faire néanmoins un peu de toilette, en lui disant que ce jour serait un des plus heureux de sa vie. Charles , qui ne voyait dans ce mystère, qu'une nouvelle preuve de la tendresse maternelle , à laquelle il était accoutumé , ne fit aucune autre question, et s'empressa de passer dans une chambre séparée, où la bonne qui l'avait élevé, le revêtit de ses habits de fètc. Bientôt arrive M. de Valmont , en uniforme de marin et accompagné du notaire qui donne, à madame Norvins , lecture du projet d'acte de mariage. Son nouvel époux lui assigne un douaire de deux cent mille francs , et lui lègue, en cas de mort, la moitié de

Il8 LES MÈRES DE FAMILLE.

sa fortune qu'il déclare monter à plus d'un million. Après divers combats de délicatesse et de générosité, le notaire arrête toutes les clauses de l'acte, et se retire pour aller en achever la rédaction que devaientsigner, le jour même, les parties contractantes, attendu que la célébration du mariage était fixée pour le lundi suivant. Arthur venait de terminer l'acquisition de l'hôtel , l'un des plus beaux de la ville de Rennes : déjà tout était préparé pour y recevoir sa chère Caroline , qu'il se faisait une fête d'entourer des délices de l'opulence. Elle-même ne pouvait s'empêcher d'exprimer , à son premier ami , toute l'ivresse qu'elle éprouvait, lorsque le jeune ISorvins entre précipitamment , et venant se jeter dans les bras de sa mère , lui dit avec l'expression d'une innocente joie : « Me voici tout prêt pour cet heureux jour qui m'at-

PREMIERE INCLINATION. ï î<)

tend. — Dieux ! s'écrie Arthur , en le regardant; quelle ressemblance frappante! je crois voir celui...... » Il s'arrête à ces mots ; tout son corps frissonne, et ses yeux où se peignent à la fois la souffrance et le ressentiment , s'arrêtent sur Tenfant qui , à cette figure martiale , à ce regard terrible, se réfugie dans le sein de sa mère , en s'écriant à son tour : « Quel est cet homme?... il me fait peur. — Ptassuretoi , mon ami , lui répond Caroline d'une voix très - émue ; il n'a l'intention de te faire aucun mal. — En es-tu bien sûre , chère maman ? toimême tu n'es pas trop rassurée : oh î comme tu pâlis? — Oui cet effet subit

qu'a produit ta présence porte dans

mon âme une si vive impression

— Remettez-vous, chère Caroline! Je n'ai pas été maître d'im premier mouvement Cette fatale ressemblance

m'a fait un mal !.. — Mais dis-moi donc, maman, pourquoi ce monsieur éprouve un si grand mal à me voir ? — Je n'en éprouverai plus, mon petit ami.., j'y ferai du moins tous mes efforts.... Venez embrasser votre second père.

— Vous, monsieur ! Maman , que

veut-il dire ? — La vérité , mon fils , il va devenir mon époux ; il vient nous rendre tous les deux au bonheur , on partageant avec nous l'opulence qu'il possède. — Je ne veux point de son opulence, s'il éprouve du mal à me voir.

— Excusez, cher Arthur, lui dit Caroline respirant à peine ; celte scène m'a troublée à un point... Tant de pensées diverses m'assiègent à la fois!...... J'ai

besoin de me recueillir .Souffrez

donc, mon ami, que nous remettions à demain la signature du contrat qui nous lie...; j'ose attendre de vous celle nouvelle preuve d'amour cl de condes-

PREMIÈRE INCLINATION. IIX

ceiidance. Yalmont, presqu'aussi troublé que Caroline , s'empressa de sous-, crire à ses volonte's. Il se retira, jetant sur elle des regards inquiets, et courut chez son notaire faire ajouter au contrat de mariage, une clause qui devait donner, à cette tendre mère , une preuve de tout l'intérêt qu'il portait à son fils.

Il revient donc le lendemain, accompagné du fidèle interprète de ses volontés. Caroline voulut paraître seule : elle craignait les réflexions ingénues de Charles; elle désirait éviter les combats qu'il lui faisait éprouver.

Ses traits semblaient altérés, ses yeux n'osaient rencontrer ceux d'Arthur.

Elle écoute néanmoins la lecture de l'acte rédigé , et sa belle âme reçoit une vive impression, lorsque le notaire lit une clause nouvelle du contrat, qui, pour resserrer encore les liens des fu- I. I [

turs époux , alloue au jeune Charles Norvins , une somme de cent mille francs , laquelle restera placée jusqu'à sa majorité, et dont les intérêts serviront aux frais de son éducation. « J'ai à réparer, dit Arthur , un mouAcment involontaire, et je veux vous rassurer, chère Caroline , sur les préventions fâcheuses que ma brusque franchise aurait pu faire naître. — Oh ! combien je suis touchée , lui répond Caroline , de cette nouvelle preuve de votre amour, de votre générosité ! Quel baume elle répand sur ma blessure ! quel calme elle jette dans mon imaginalion!... Je vous l'avoue, mon ami, la crainte que l'aspect de mon enfant et sa ressemblance frappante avec son pèr/g , ne vous fissent trop souffrir , m'avait jetée dans une incertitude bien naturelle pour le cœur d'une mère , et je tremblais de m'abandonncr au pcn^

chant qui m'entraîne*.... Mais celui qui dote ainsi mon pauvre orphelin , ne veut que son bonheur , et devient son

second père Yiens , Charles ! viens,

cher enfant ! ajoute-t-eile avec ivresse, en s' avançant vers la porte d'une seconde chambre ; tu n'auras plus peur de celui qui te comble de ses bienfaits; ton cœur naïf et pur n'éprouvera pour lui que de la tendresse et de la reconnaissance... « A ces mots, elle présente de nouveau son fils à son futur époux, qui ne peut réprimer encore , en le voyant , un mouvement conAulsif, indice d'une souffrance secrète. Ce n'est qu'avec un pénible effort , qu'il prend dans ses bras ce charmant enfant ; et le premier baiser qu'il en reçoit, imprime sur son front une trace douloureuse, qui n'échappe point aux regards attentifs de Caroline. Elle dissimule encore la peine profonde qu'elle éprou-

ve , et supplie Arthur de lui accorder un nouveau délai, pour se disposer aux nœuds qu'elle doit contracter. « L'acte de mariage que vous me proposez de signer, lui dit-elle avec dignité, m'assure des avantages qui toujours seront chers à mon souvenir...; mais ils m'im^ posent une reconnaissance dont la délicatesse a le droit de s'effrayer

Souffrez donc que je me consulte en^ core; permettez que pour votre bonheur , ainsi que pour le mien , je diffère de quelque temps la signature du contrat qui doit nous engager pour jamais!..» Arthur, qui devinait aisément qu'on voulait le mettre à de nouvelles épreuves, crut devoir respecter la prévoyance maternelle , et se retira plus épris que jamais de Caroline, en se promettant bien de se vaincre au point de ne plus éprouver le moindre mouvement, en présence du petit Charles.

Caroline , de son côté, fut dans Tincertitude la plus cruelle que puisse éprouver une mère, une amante. Son mariage avec Arthur était le vœu de son cœur, la réalité du rêve de son bonheur et de ses plus chères illusions. Elle trouvait en lui le rang, l'opulence, la constance éprouvée et l'attrait impérissable d'un premier amour; mais tous ces avantages s'évanouissaient devant la crainte qu'elle éprouvait , de faire le malheur de son enfant, en confiant son existence à celui que son seul aspect faisait souffrir. Tant qu'elle se trouvera placée entre ces deux êtres qui lui sont également chers , elle est bien sûre que le plus faible ne souffrira point du plus fort; mais si la mort venait à l'enlever au jeune oi^helin , quelle serait alors sa destinée ? Dans quelle affreuse dépendance l'aurait-elle engagé! Arthur lui-même , cet Arthur ,

i2j6 les msres de famille.

si franc, si généreux, ne se de'tacherait-il pas , malgré lui, de ce jeune Norvins qui chaque jour lui offrirait plus de ressemblance avec son père?..

Telles étaient les réflexions de Caroline qui ne cessait d'étudier son ami , chaque fois qu'il se présentait chez elle. Tant que l'enfant ne se montrait pas à ses yeux, c'était ce brillant, cet aimable Arthur dont elle était heureuse et fière de fixer le choix et d'occuper la pensée ; mais sitôt que Charles paraissait , le désenchantement le plus étrange s'opérait comme par magie ; la franche gaîté de M. de Yalmont , faisait place à la gène, à la contrainte ; un rire amer semblait lui fermer la bouche ;• ses yeux vacillans cherchaient à fuir l'objet qui le fatiguait; son approche le faisait changer de couleur, et son moindre attouchement lui causait un tressaillement irrésistible. Carohne, à qui

rien n'échappait, désespéra plus que jamais de dompter cette aversion funeste d'Arthur pour son enfant, et ne put s'empêcher de lui en témoigner toute sa peine. « Je suis trop franc, lui ditil, pourrons dissimuler que la ressemblance de votre fds avec son père, a fait sur tous mes sens une impression dont la trace est ineffaçable : mon amour pour vous est tel, que tout ce qui peut me rappeler que vous avez appartenu à un autre , cause mon supplice. Je ne vous en fais aucun reproche, Caroline, et comme vous, je n'en accuse que la fatalité ; mais enfin vous n'exigerez pas que votre ami , que votre époux soit exposé sans cesse à se voir troublé dans son bonheur , à lire sur les traits d'un enfant , dont Thonneur lui confie la destinée , le souvenir le plus cruel. Son sort est assuré ; élevé 6OUS les auspices du parent respectable

qui le dirige dans ses premières e'tudes, et comblé de aos soins, de vos caresses, que vous serez libre d'aller lui prodiguer au lyce'e , il peut aisément se dispenser de paraître à notre hôtel.... — Ainsi donc , répond vivement madame Norvins , le fils de Fhomme de bien qui , pendant six ans , ne fut occupé que de mon bonheur , n'aura plus de toit paternel! Ainsi ces bras qui soignèrent son enfance, et dans lesquels le déposa son père expirant, ne pourraient plus l'enlacer sans contrainte !... î*Son, non, monsieur de Yalmont , j'aurais trop à souffrir... et puisque les traits de mon enfant , qui me sont si chers , vous offrent un souvenir pénible; puisque, par un sort fatal, ce qui fait mon bonheur, est pour vous un supplice , il faut renoncer aux nœuds que nous allions former. — Que dites-vous, Caroline?..

et vous avez le courage de prononcer

PREMIÈRE INCLINÀTlOlSr. Ï29

un pareil arrêt ! — Ah î mon plus grand courage c'est de résister à l'honneur de vous nommer mon époux, c'est de TOUS priver de cette félicité dont je me promettais d'embellir votre vie , de payer tant d'amour, de constance, de tourmens.... Arthur, c'est la dernière fois que je vous donne ce doux nom ; cher Arthur , aimable compagnon de mon enfance ! à quel horrible néant vous venez de me condamner! — Moi renoncer à vous!.... Caroline m'appartient par tout ce que l'amour a de plus fort , par tout ce que l'honneur a de plus sacré ! — Ah! mon pauvre enfant m'appartient plus encore! — Eh bien!

je me résigne à supporter sa présence : j'en souffrirai sans me plaindre; il ne nous quittera pas. — Non, non, vous n'avez plus le droit d'être le second père de cet orphelin ; vous avez prononcé contre lui l'anathême. — Garo-

lOO LES MERES DE FAMILLE,

line,, songez à vos premiers sermensî

— Mes derniers furent d'être mère.

— Et vous pourriez priver votre enfant de tout le bien que je veux lui faire? — Aux dépens de votre repos , ce serait un bienfait trop pénible. — Votre tendresse pour lui vous égare. — Dites plutôt qu'elle m'éclaire. — Si Charles vous est cher, Arthur n'a-t-il donc plus de droits sur voire cœur? — Ah! s'il en était ainsi , éprouverais-je un si cruel combat ? — Quoi vous m'aimez toujours, et vous auriez la cruauté de me ravir le seul bien qui m'attache à

la vie? Ne désespérez pas celui qui

pour vous seule s'expatria , surmonta tant d'obstacles, brava tant de dangers; ne me privez pas de cette main que je presse malgré vous , qui m'appartient, que je mérite peut-être... Caroline, vous ne pouvez retenir vos larmes... Vous ne pouvez résister à la voix

PREMIÈRE INCLINATION. l3t

Suppliante de votre premier ami...» En ce moment, le jeune Norvins paraît et va se jeter dans les bras de sa mère , qui s'écrie aussitôt : « Viens , cher enfant, ah! viens m'aider à défendre tes droits!... » Le pressant alors sur son sein , et reprenant sa force et sa dignité, elle ajoute d'un ton calme et résigné : « Maintenant, monsieur de Yalmont , dirigez tous vos coups sur ce cœur maternel, il a retrouvé son égide... Ne cherchez plus à combattre ma résolution : elle est irrévocable. »

Quelles que furent en effet les prières d'Arthur, les instances de sesparens, de ses amis, madame ÎSorvins refusa constamment de former une union qui , malgré tout le charme qu'elle lui promettait, devait la séparer de son fils. Elle se condamilS^pour toujours au veuvage , et préféra sans regret, la gène à l'opulence, l'obscurité

tSs LES MÈRES DE FAMILLE.

à l'éclat. Elle fit plus encore : Tamour dont elle brûlait toujours pour Arthur, la passion insurmontable qu'elle lui avait inspirée , ne lui permirent plus de lui donner accès dans son humble retraite; elle exigea, elle obtint de sa générosité ce dernier sacrifice à son honneur, le seul patrimoine qu'elle pût laisser à son fds. Celui-ci , qui jamais n'oublia ce que sa mère avait sacrifié pour lui , ne fut occupé qu'à l'en indemniser par ses progrès rapides : ils lui firent par la suite obtenir un emploi, qui d'abord allégea madame Norvins, du poids de l'indigence à laquelle elle s'était condamnée. Charles se signala dans la carrière où son aïeul etson père s'étaient ac-quis une haute considération ; il fut nommé commissaire des guerres, fit un excellent mariage, combla sa tendre mère de tout ce que la reconnaissance peut inspirer à l'a-

PREMIÈRE INCLINATION, l35

mour filial; et Foffrant pour modèle aux jeunes veuves, qui se disposaient à contracter de nouveaux nœuds , il ne cessait de leur dire : « Si vous n'avez » pas la force et le courage de Fimi- » ter, souvenez-vous, au moins, qu'en » vous donnant un nouveau maître , » vous devez à vos en fans un second » père ! »

SACRIFICE ETEPtiNEL.

JL/E tous les maux que produit la Jalousie , le plus cruel et le plus inconcevable, c'est Taffreux tourment qu'éprouve une mère envieuse des charmes de sa fille. Cette violation des droits de la nature, cette profanation du sentiment le plus pur, le plus tendre, ne sauraient être dénonce'es à l'opinion publique avec trop de force, de vérité'; et quel que soit le voile épais dont on les couvre, il faut le déchirer sans pitié. Il faut poursuivre, atteindre et signaler ces femmes indignes du nom sacré de mère, qui s'imaginent perdre leurs attraits à mesure que se développent ceux qu'elles ont fait naître ; ces coquettes dénaturées à qui l'insatiable désir de plaire , fait voir des rivales

SACRino: ETKUNKI.

SACRIFICE ETERNEL. lÔJ

dans les élres formés de leur sang , nourris de leur lait ; ces marâtres en un mot pour qui la présence de leurs filles est une gène, leurs quinze ans un supplice, leur amour filial un fardeau.

Cette anecdote est historique : je l'ai prise , non chez cette nombreuse portion du peuple , qui presque toujours suit l'instinct de la nature, et fait son bonheur de celui de ses enfans ; mais dans cette classe élevée qui se targue de hauts sentimens, des avantages que donnent la naissance , l'éducation ; et chez laquelle, par un caprice inoui, bizarre, on trouve le plus souvent cette jalousie maternelle , redoutable fléau des familles.

C'est dans le beau pays où je reçus le jour , sur les bords délicieux de la Loire, où la douceur du climat produit ordinairement celle des mœurs, qu'eut lieu l'événement à la fois touchant et

i36 LES MÈRES DE FAMILLE.

terrible que je vais raconter. Il causa dans toute la ville de Tours une profonde émotion. Quoique bien jeune alors, j'en ai conservé le souvenir, au point de ne pas omettre un seul trait , une seule circonstance de ce malheur irréparable , de cet éternel sacrifice.

Puisse le récit fidèle que je vais en faire , effrayer les mères de famille pour qui j'écris , et les préserver du désespoir affreux, et descuisans regrets de la coupable mère que le devoir d'écrivain moraliste , m'ordonne d'offrir pour exemple à toutes celles qui pourraient limiter.

La comtesse de***, que mon respect pour sa famille ne me permet pas de nommer, joignait les faveurs de la naissance et de la fortune à tous les avantages personnels. D'honorables ancêtres, une haute considération , un grand cercle d'amis , un heureux hy-

SACRIFICE ETERNEL, Ij;

men , des talens , de l'opulence , tout semblait concourir au bonheur de cette femme , l'une des plus belles de la contre'e. Ce bonheur fut comblé par la naissance d'une fille , que sa ressemblance parfaite avec sa mère, fit surnommer Céleste. Jamais enfant ne fut entouré de plus de soins et de tendresse ; jamais aussi la nature ne se plut à former un être aussi digne de l'amourde ses parens. Céleste semblait chaque jour mériter mieux son nom.

Le charme inexprimable de son regard et la touchante pudeur de son sourire, étaient en si parfaite harmonie avec sa grâce naturelle et le son délicieux de sa voix, qu'on ne savait plus ce qu'il fallait préférer , ou des nombreux attraits dont elle était ornée, ou du caractère angélique dont sa figure était le fidèle interprète.

Tant qu'elle fut dans l'âge où Ton

l38 LES MÈEES DE FAMifiÈE.

lîc peut inspirer que ce tendre intdrét qu'on porte à l'enfance , elle ne cessa d'e'prouver l'amour de sa mère , aJors âgée de vingt ans , et dont le plaisir le plus délectable était de trouver dans cet être charmant sa vivante image.

Elle la présentait avec orgueil dans Jes cercles , aux spectacles , aux promenades : par-tout on la citait comme un prodige : on ne pouvait regarder Céleste, sans s'écrier : « Ah ! qu'elle est bien nommée ! »

Mais toutes ces adulations qui souvent arrivaient jusqu'à son oreille , n'avaient porté aucune atteinte à la douceur, à la simplicité de son caractère : les éloges qu'elle recevait sans cesse, ne lui plaisaient que parce qu'ils excitaient un sourire de samère. Celleci ne pouvait alors s'empêcher de s'applaudir de son ouvrage et de laisser tomber sur sa fille un regard qui pé-

ïiétrait jusqu'au fond de ce cœur inge'nu : tous les senlimens qu'éprouvait Ce'leste, se confondaient dans un seul; son amour pour sa mère. Ses yeux , continuellement attache's sur elle, étudiaient tous les moyens de lui plaire.

Elle m-it une telle habitude et se fit un si grand besoin de sa présence, qu'elle ne pouvait la quitter un seul instant , sans éprouver une tristesse qui ne se dissipait que par des larmes.

Cependant la comtesse , malgré son altachement pour sa fille qui terminait sa dixième année , ne la menait plus aussisouvent dans le monde. « La voilà, disait-elle à son mari , parvenue à ce passage insensible du premier âge à l'adolescence : époque importante dans la vie des femmes, où elles prennent pour jamais les impressions qu'on leur donne , les habitudes qu'on leur fait contracter. Céleste sans doute est ua

l4ô LES MÈRES DE FAMILLE.

ange que .n'atteindront jamais les imperfections terrestres; mais il est temps de l'habituer à cette retraite nécessaire au développement desqualitésmorales, des études sérieuses et aux premiers devoirs de la religion. » La jeune fille se résignait, sans le moindre murmure, àtouteslesvolonlésdesa mère; pourvu qu'elle pût la voir, lui donner, en recevoir une caresse, elle était heureuse; et se livrait avec un zèle remarquable à tous les travaux qu'exigeait son éducation.

Ce qu'elle ambitionnait uniquement, c'était d'accompagner la comtesse dans les cercles nombreux qu'elle fréquentait ; et ce désir lui fit faire en tout genre des progrès si rapides, si prodigieux, qu'à peine arrivée à sa quatorzième année, elle réunissait tous les talens, toutes les connaissances d'une femme de vingt ans ; elle en avait la

SACRIFICE ÉTERNEL. l4î

raison, le maintien, le langage. La nature, qui semblait vouloir seconder d'aussi rares dispositions et tant de qualités aimables, comblait cette charmante créature de tout ce qui peut flatter l'amour-propre d'une mère ; et Céleste s'imagina que la sienne s'empresserait de la conduire avec elle , et de lui faire faire , sous ses auspices ^ l'étude si précieuse des usages du monde.

Mais combien elle fut trompée dans ses chères espérances ! plus elle faisait d'efforts pour arriver au but qu'elle s'était proposé , plus la comtesse semblait la dérober à tous les regards. Céleste remarquait même que ses caresses faisaient éprouver à cette mère tant chérie , une souffrance que celle-ci cherchait vainement à dissimuler, et qui se peignait dans son regard , dans ses mouvemens et jusque dans ses ex-.

t^l LES MÈRES DE FAMILLE.

pressions chaque jour plus brusques , plus impérieuses. Souffrir et se taire , pleurer en secret et chercher tous les moyens de ^-^aincre cette antipathie cruelle , injuste , mais qui ne serait probablement que passagère , telle fut la résolution de la pauvre Céleste. Elle y persista pendant plusieurs mois, espérant toujours qu'elle parviendrait à recouvrer la première tendresse de sa mère. Si du moins son père eût été près d'elle, elle se serait épanchée dans son sein ; mais le comte , parti depuis quelque temps pour Saint-Domingue , où il possédait de riches habitations , devait y séjourner plusieurs années.

Se confier à une parente, à une amie : c'eût été, en quelque sorte, accuser celle qui lui avait donné le jour , et dont peut-être l'indifférence remar^ quable , n'était qu'un prétexte adroit pour conduire sa fille à un plus haut

SACRIFICE ÉTERNEL. î !^Z

degré de perfection. Voilà donc Ce'leste se livrant à l'exercice de ses talens , s'étudiant à redoubler d'égards et de prévenances, pour toutes les personnes qui se présentaient chez la comtesse. Elle y parvint au point qu'hommes, femmes, vieillards , jeunes gens, tous la proclamaient un ange de douceur et de beauté ; tous la signalaient comme une jeune personne accomplie, et le premier ornement des cercles de la ville. Hélas ! ces succès mérités , ces éloges unanimes ne firent qu'attirer à cette infortunée plusdetourmensetde privations. Reléguée dans sa chambre jusqu'à rheure du dîner, à peine paraissait-elle au salon quelipies instans ; et dès que le cercle da soir commençait à se former, un regard impérieux de sa mère lui donnait l'ordre de remontera son appartement. La jeune récluse ne pouvait soupçonner crcoic la cause

l44 JL,ES MÈRES DE FAMILLE.

des cruelles privations qui lui étaient imposées : elle les attribuait tantôt à un excès de précaution pour sa santé , tantôt à cette prudence maternelle qui sans cesse veille sur ses enfans. Céleste, bonne et confiante, fit donc un nouvel effort sur elle-même , et se résigna , non sans souffrance , au pénible esclavage qu'on lui faisait endurer.

Elle venait d'atteindre sa quinzième année : jamais rien de plus beau, d'aussi parfait, n'était sorti des mains du Créateur. Elle ne pouvait se montrer nulle part, sans exciter une admiration qu'on portait jusqu'à l'enthousiasme : paraissait-elle à rotfice divin, quoique reléguée au fond d'une chapelle grillée, ou dans l'embrasure d'un pilier, à moitié cachée par sa mère, elle attirait sur son passage un grand nombre de personnes qui tout haut, exprimaient l'ivresse que leur inspirait sa présence.... Bientôt il

SACRIFICE ÉTERNEL. l45

fut arrêté qu'elle n'irait plus qu'à Toifice du matin, où il ne se réunit que peu de monde. Paraissait-elle le soir h. la promenade , quoique voilée et conduite dans les lieux les moins fréquentés, elle attirait une foule d'admirateurs qui , tout haut , exprimaient leurs regrets que tant d'attraits fussent dérobés à leurs regards. Bientôt Céleste ne put aller respirer le frais que hors la ville , où sa mère la conduisait dans une voiture , dont les stores étaient impitoyablement fermés. Mais quelques précautions que prît la comtesse pour soustraire la jeune esclave aux hommages mérités du public , il est de ces hasards que la Providence se plail à faire naître , pour venger l'innocence et la beauté des persécutions qu'elles éprouvent. Tantôt c'était un des ouvriers de l'hôtel qui , stupéfait d'admi^ration, en apercevant Céleste, s'écriait I. i3

involontairement : « Oh ! la belle pervsonne !.... » Il était congédié sur-lechamp par la marâtre , qui donnait ordre que jamais cet audacieux ne reparût devant elle.... Tantôt c'était un vieux et fidèle domestique jasant avec la femme-de-chambre dans une pièce voisine, où se trouvaient , à leur insçu, la comtesse et Céleste : « On a bien raison, disait l'un, de proclamer notre jeune maîtresse la plus belle personne de la ville. — Ce qui charme le plus en elle, disait l'autre , c'est qu'elle paraît l'ignorer. — Sa mère y met bon ordre, reprend le vieux laquais avec un malin sourire ; mais elle a beau faire , dame nature est plus forte qu'elle. — La comtesse , répond la femme-de-chambre , est encore fort bien , sans doute ; mais jamais elle n'eut cette grâce touchante, ce regard angélique et cette noble régularité des traits qu'on admire dans

SACRIFICE ÉTERNEL. l!^^

sa fille.... » Céleste était auprès de sa mère qui , comme elle , entendait cet entretien : elle la voit pâlir et son premier soin est de la presser dans ses bras : « Laissez-moi...» lui dit la comtesse en la repoussant avec un mouvement convulsif et lui lançant un coupd'œil étincelant de colère.... Trois jours après le vieux laquais et la femme-dechambre furent renvoyés , sans qu'on pût savoir dans l'hôtel quel était le motif de leur disgrâce.

Céleste le devina sans peine : elle ne put s'empêcher de réfléchir sur cet étrange événement ; et récapitulant alors sa conduite et celle de sa mère, il lui fallut déchirer le voile dont celleci cherchait à se cou^Tir. <f II ne m'est donc plus possible d'en douter ; se disait Céleste en frémissant; ma mère est jalouse de sa fille !... Ces traits qui ne sont que l'image des siens , lui dé-

plaisent en moi ; cette fraicheiir de jeunesse , dont à peine elle a p^rdu l'éclat , excite ses regrets ; et mon regard , dès qu'il s'arrête sur elle , augmente sa souffrance.... Eh quoi ! le statuaire est enivré du marbre qu'il anime, le peintre de la toile qui respire sous ses pinceaux : chacun est fier de son ouvrage ; et il se peut qu'une mère soit jalouse de sa fille ! »

Céleste ne tarda pas à se convaincre de cette fatale vérité, parles privations et les chagrins dévorans qu'il lui fallut supporter. En vain le rang qu'elle tenait dans le monde , l'éclat de ses charmes, ses talcns et son instruction la faisaient désirer dans tous les cercles : la comtesse savait se soustraire avec adresse aux nombreuses invitations qu'elle recevait des principaux habitans de la ville ; et n'y répondait , que lorsqu'elle pouvait se dispenser d'être ac-

SACRIFICE ÉTERNEL. l49

COïtipagnée de sa fille. Enfin fatigue'e de tous les prétextes qu'il lui fallait inventer , de tous les détours qu'elle était obligée de prendre, pour éviter à côté de Céleste une comparaison qui faisait son supplice , elle profita d'une apparente altération sur les traits de sa victime , ( altération uniquement causée par le chagrin qu'elle endurait. ) pour l'attnbuer à un mal de poitrine qui, disait-elle, exigeait les plus grandes précautions. Elle annonça donc qu'elle allait emmener sa fille dans une terre agréable qu'elle possédait à trois lieues de Tours, pour lui faire prendre le lait et la reposer des veilles et des fatigues de l'hiver. ... Son unique but était d'isoler Céleste et de la soustraire à tous les regards.

Elle n'eut pas de peine à suivre son plan : sa fille sut l'y seconder au-delà de ses e-spéranccs. Ix tendre amour

l5o LES MÈRES DE FAMILLE.

qu'elle portait à sa mère , lui faisait tout sacrifier au bonheur d'attirer sur elle un seul regard de celle qui lui était si chère , à l'espoir d'en obtenir une seule caresse. Cette jalousie même qu'elle avait découverte , à son grand étonnement , et qui l'avait tant fait souffrir, n'était plus, en quelque sorte , à ses yeux , qu'un excès de tendresse , qu'une sage précaution d'écarter d'un jeune cœur tout ce qui pourrait en troubler la paix , en altérer la candeur. « Oui , » disait cet ange de bonté dans son illusion filiale , « il faut que j'épargne à ma mère jusqu'à la moindre occasion de souffrir de ma présence. Je saurai me soustraire au monde ; et si par hasard j'étais forcée de m'y montrer, je me négligerais dans mon maintien ; je me donnerais un air gauche et repoussant. Il est si facile d'altérer les grâces que nous avons reçues de la

SACRIFICE ETERNEL. ini

nature î Mes yeux , dit-on , sont d'une expression pénétrante ; eh bien, je veux tellement les fatiguer par les veilles , rétude et la lecture, quils n'offrent plus qu'un regard sombre et presqu'éteint. Ma voix , je m'en suis aperçue , arrive aisément au cœur ; eh bien , je garderai le silence le plus absolu ; je ne répondrai que par monosyllabes à toutes les questions qu'on pourra me faire ; je prétends enfin me réduire moimême au néant , me confondre parmi ces êtres nuls , qu'on ne remarque jamais.... trop heureuse si, par cette abnégation de moi-même , si , par ce sacrifice du charme de ma vie , je puis embellir celle de ma mère et la forcer à me rendre sa tendresse ! »

Mais ce fut en vain qu'elle essaya de retrouver dans le cœur de la comtesse la place qu'autrefois elle avait occupée : celle-ci ne borna pas sa

l52 LES MÈRES DE FAMILLE.

cruelle jalousie à défendre à sa fille de paraître au salon ; le seul aspect de cette tête charmante dont les traits étaient parvenus à tout leur éclat , de cette taille divine dont les formes se trouvaient entièrement développées, dont les mouvemens et la dignité répondaient si parfaitement àla plus belle, à la plus noble figure , tout faisait tressaillir cette mère barbare , au point que sa malheureuse fille n'osa bientôt plus lever les yeux sur elle , dans la crainte de lui en laisser voir toute l'exoression; ni même ouvrir la bouche en sa présence , de peur que le charme irrésistible de sa voix n'excitât ces brusqueries qui la désespéraient , ou ces rires forcés et ces fausses caresses qui lui faisaient plus de mal encore.

« Fut-il jamais situation plus cruelle que la mienne ? » s'écriait Céleste , retirée dans son appartement, u Ce n'est

SACRIFICE ÉTERNEL. l53

donc pas assez d'avoir fui tous les plaisirs de mon âge, de m'etre soustraite aux hommages les plus flatteurs ; il faut encore que je redoute de me trouver seule avec ma mère ; il faut pour son repos, que je me prive tout-à-fait de sa pre'sence. Ah ! cet effort suidasse mon courage.... Que faire el qu'inventer pour vaincre cette antipathie que j'inspire , cette fatale jalousie que je fais naître ?.... Si je pouvais changer

mes traits, en altérer la fraîcheur?

j'aAais cspe'ré que le travail et une austère solitude, me feraient perdre une grande partie de ces charmes si funestes ; mais il semble que la nature , se reprochant de me les avoir accordes , veuille me les faire payer du bonheur de ma vie. Je n'ose plus me regarder dans une glace , sans frémir ; chaque fois je crains de m'y trouver plusbelle.... oh ! si je pouvais par quehjue moyen !... »

l54 LES MERES DE FAMILLE.

Elle prenait alors sa harpe et se livrait d'inspiration aux chants douloureux qui peignaient le tourment de soname.

Son imagination , riche de souvenirs , orne'e par d'excellentes lectures , lui faisait improviser des paroles que d'abord elle jetait au hasard, et que bientôt elle coordonnait d'après le rhythme et les règles de la poésie. Le malheur rend inventif : la solitude inspire le besoin de s'e'pancher. Céleste était donc parvenue à composer quelques stances qui n'avaient d'autre mérite que de poindre fidèlement ce qu'elle souffrait. Elle en fit elle-même la musique ; et cette composition d'une expression vraie, pénétrante , arrivait sur ses lèvres , aussitôt que ses mains parcouraient les cordes de sa harpe harmonieuse. L'air et les paroles étaient d'un accord parfait , et la jeune solitaire les chantait avec une voix ravissante.

SACRIFICE ETERNEL. 10 j

Un soir du mois d'octobre , à la fin d'une de tes journe'es d'automne où la nature commence à s'attrisler de perdre sa parure, Céleste, qui se tenait presque toujours dansson appartement, se met à préluder par des sons tendres et mélancoliques. Elle entend quelqu'un parcourir le corridor et s'arrêter à la porte de sa chambre. C'était sa mère dont elle croit reconnaître la marche. Elle se trouble , elle hésite ; puis s'armant de tout son courage , et se livrant au consolant espoir de la toucher, elle chante la romance suivante :

Pour embellir son existence , Chacun court après le bonheur.

On croît qu'il est flans l'opulence ; On croit qu'il est dans la grandeur.

De tous les biens que sur la terre Dispense la boule' des cieux , Le plus vrai , le plus pre'cieux , C'est le tendre amour d'une mère.

IDb LES MERES DE FAMILLE.

Elle se tait un instant après ce pre»

mier couplet, et prête une oreille inquiète , attentive , en portant ses regards vers la porte du corridor; mais rien ne s'y faisant entendre , elle continue ainsi :

Petits oiseaux , dont le plumage Ne peut encor vous revêtir , "Vous recevez sous le feuillage Le millet qui doit vous nourrir.

Si de loin gronde le tonnerre , Si les rameaux sont agite's , Soudain vous êtes abrite's Sous les ailes de votre mère.

Pour moi , colombe abandonne'c ^ Seule il me faut pleurer , ge'mir :

Par le soit je suis condamnée A ne vivre que pour souffrir.

Pourtant de cet arrêt se'vère Quel crime excita la rigueur ?

Mon crime il est cher à mon cœur :

C'est de ressembler à ma mère.

Elle se tait de nouveau: elle entend

SACRIFICE ÉTERNEL. iSy

un léger mouvement à la serrure ; et s'imagine que celle qui l'écoute, cédant à rémotion qu'elle éprouve , se décide à venir se jeter dans ses bras ; mais un pénible silence succède à ce premier mouvement de la nature : Céleste chante alors d'une voix altérée ce der-^ nier couplet de sa romance :

Beauté fatale , don funeste , C'est toi qui causes mon malheur.

Grâces , cliarraes, que je de'teste Votre e'clat et votre fraîcheur !....

Grands dieux , exaucez ma prière !

Vos rigueurs seront des bienfaits....

Changez , deTigurez mes traits ; Et que je retrouve ma mère |

A peine a-t-elle achevé ces mofiî, que tout-à-coup la porte s'ouvre. La comtesse, pâle et tremblante , s'avance a\cc précipitation ; et serrant sa fdie sur son sein , lui dit avec une expression mêlée de confusion et de ten-

î58 LES MÈRES DE FAMILLE.

dresse : « Eh ! pourquoi donc craignezvous de perdre votre mère ?.... n'estelle pas près de vous ?.... ne vous pressct-elle pas sur son cœur ?.... » Céleste veut répondre ; mais le saisissement , l'inexprimable bonheur de sentir battre ce cœur maternel d'où elle était bannie depuis si long-temps ; la piété , les remords empreints sur les traits de sa mère , quelques larmes enfin qu'elle voit s'échapper de ses beaux yeux , tout l'attendrit et l'égaré au point que , ne pouvant proférer une parole, elle tombe presque sans connaissance, appuyée sur ce sein qui l'allaita , sur ce sein qu'elle n'échangerait pas contre le premier trône de l'univers. Mais bientôt reprenant ses esprits et voulant éviter à sa mère une explication qui pourrait l'humilier, blesser sa dignité , Céleste assure que cette romance à qui elle doit le plus doux moment de sa vie, fait

partie d'un recueil qu'elle parcourait auhasard; puis elle ajoute avec ivresse, que ces paroles qui jamais ne s'effaceront de sa mémoire , ne souilleront plus ses lèvres, maintenant qu'elle a le droit de les presser sur les belles mains qui soignèrent son enfance. Elle couvre aussitôt de mille baisers la comtesse qui, touchée de ce noble élan , de ce respect filial , confond ses caresses avec celles de sa fille à laquelle dans sa vive émotion elle répète : « Oui, oui. Céleste a retrouvé sa mère. »

Cette promesse parut en effet se réaliser. La comtesse , surmontant la cruelle jalousie dont sa fille avait tant souffert, et la crainte d'être éclipsée par elle , lui permit de reparaître au ! salon , lui laissa même le soin d'en faire les honneurs. Bientôt elle la cone duisit à l'éghse du village , lui permit ' d'y quêter le jour de la fête patronale :

l6o liES MÈRES DE FAMILLE.

elle parut enfin ne plus souffrir , chaque fois que sa fille excitait l'admiration générale et recevait des éloges mérités. Combien néanmoins ils faisaient trembler Céleste! à chaque mot flatteur qu'on lui adressait , au moindre hommage qu'il lui fallait recevoir, elle portait sur sa mère des regards inquiets, et cherchait à lire sur sa figure l'effet qu'ils produisaient dans son âme. N'y trouvant plus cette souffrance ordinaire etce dépitjaloux, elle se livrait alors à tout son bonheur, à toute sa sécurité ; et ce bonheur qui succédait à de longues souffrances et ramenait dans tout son être un calme bienfaisant, donnait encore plus d'éclat à sa beauté : on eût dit qu'elle réunissait à elle seule toutes les fleurs de dixsept printemps.

Elle jouit donc auprès de sa mère des nombreux avantages dont elle était

SACRIFICE ETERÎÎEL. l6l

pourvue , tant que celle-ci crut devoir fixer son séjour à la campagne. La comtesse n'attachait pas grande importance aux éloges francs et naïfs des bons agriculteurs dont sa fille était environnée^ Mais cette douce sécurité, ce délicieux abandon qui contribuaient tant à son bonheur , seront-ils les mêmes , lorsque l'approche de l'hiver et le besoin de briller dans le monde , ramèneront à la ville cette mère jalouse? Pourra-t-elle résister aux nouvelles atteintes de l'envie Ppardonnerat-elle à sa fille , plus belle que jamais , d'attirer des regards parmi lesquels il en est peut-être qu'elle-même voudrait fixer encore ? la nature enfin sera-t-elle plus forte que la coquetteiie ? Bonne et trop confiante Céleste, ne te livre qu'en tremblant au désir d'accompagner ta mère dans les cercles, dans les fêtes publiques; fuis ces redoutables

l62 LES MÈRES DE FAMILLE.

comparaisons qui, te proclamant la plus belle , te fermeraient de nouveau son cœur et te replongeraient pour jamais dans l'esclavage où tu as tant gémi , dans l'affreux abandon d'où t'a sauvée cette romance si touchante.

On ne peut user plusieurs fois d'une semblable ressource; et tes talens qui séduisent, non moins que ta charmante figure , pourraient , ainsi que tes attraits , troubler le repos et le bonheur du reste de ta vie.

Céleste ne tarda pas à s'apercevoir que sa mère avait fait une promesse au-dessus de ses forces. La comtesse avait un frère , major du régiment d'Anjou, infanterie. Ce corps qui tenait un rang distingué dans l'armée , vint en garnison à Tours. Les officiers de ce beau régiment donnèrent un grand bal aux dames de la ville , chez lesquelles ils avaient l'honneur d'être re-

SACRIFICE ÉTERNEL. l63

çus ; et d'une voix unanime, Céleste fut choisie pour être la reine de ce bal magnifique qu'elle devait ou^Ti^ avec son oncle. Il fut impossible à la mère jalouse de priver sa fille d'un pareil honneur; et, cachant à son frère le chagrin que lui faisait éprouver cette déférence, elle ne put s'opposer à ce que Céleste disposât tout pour s'en montrer digne. Celle-ci parut donc à cette fête brillante, avec tout l'éclat de ses charmes, qu'embellissait une élégante parure. Au milieu de ces jeunes chevaliers français , et conduite par leur digne chef, elle ne répondait aux hommages dont elle était comblée, que par une modestie qui la rendait plus charmante encore. Objet de tous les regards qu'elle semblait redouter , elle devint celui de l'admiration générale et de l'enthousiasme , dès qu'elle eut fait briller à la danse les grâces

ï64 LES MÈRES DE FAMILLE.

ravissantes qui la distinguaient. Parmi les nombreux danseurs qui briguaient une préférence, se présente le vicomte D*** , l'un des plus beaux officiers dit régiment, et reçu très-souvent chez, la comtesse. Il invite Céleste, au nom de tous les assistans, à danser avec lui le menuet de la cour. D'abord elle refuse, puis elle hésite et n'accepte qu'à la sollicitation de son oncle, le major; et sur - tout qu'après en avoir obtenu l'aveu de sa mère qui ne la perdait pas de vue un seul instant. Flattée d'avoir pour cavalier le vicomte D*** , qui joignait à l'avantage d'un grand nom cette fleur et cet esprit de chevalerie qui donnent tant de droits sur les cœurs , Céleste crut pouvoir se livrer sans contrainte , au désir de plaire à la foule empressée qui l'environnait ; elle enleva tous les suffrages. « C'est, disait l'un , Terpsicore , sous les traits

SACRIFICE ETERNEL. ibj

de Vénus. — Atalante n'était pas plus svelte, plus légère : s'écriait un autre, — On croirait, ajoute un troisième, homme instruit , que c'est elle qu'a voulu peindre Virgile , en disant : Elle marcherait sur un champ couicrt de ricites moissons , sans faire plier les épis sous ses pas.... » Tous ces éloges, quelque flatteurs qu'ils fussent, ne donnaient encore aucun ombrage à la comtesse : elle était, en quelque sorte, heureuse du triomphe de sa fille ; et jusque là le moindre nuage ne vint pas altérer sa figure ; mais à peine Céleste est-elle revenue prendre sa place , que divers entretiens particnlierss'élcvent sur elles deux ; et quoique ce fût à demi-voix, la comtesse , inquiète , attentive , n'en perdait pas un mot. Celui-ci trouve qu'on doit être heureuse d'être mère d'une pareille fille. Celui-là soutient qu'il faut pour cela renoncer à towte

l66 LES MÈRES DE FAMILLE.

prétention, à tout désir de plaire. « La comtesse est une des belles femmes de la ville , dit un critique austère; mais elle a grand tort de se placer aussi près de sa fille. Je sais bien que le printemps et l'été se touchent , mais le feuillage de l'un verdit encore , quand celui de l'autre commence à pâlir. — Il est certain, ajoute le vicomte tout enivré de plaisir, qu'il n'est plus de comparaison entre la mère et la fille : c'est une belle de nuit auprès d'une rose nouvelle.... « Oh! quel trouble affreux ces cruelles expressions ont jeté tout-à-coup dans l'âme de la comtesse ! et de quelle bouche sur-tout vient de sortir l'a ffr euse vérité!.... Céleste , qui de même a tout entendu , cherche à distraire sa mère par les plus tendres prévenances ; mais impossible d'arracher le trait; il a porté trop avant dans son cœur : ses lèvres tremblantes, ses yeux égarés et

le désordre répandu sur sa figure, tout indique à la fois et sa souffrance et sa contrainte. Céleste ne cherche plus qu'à les faire cesser ; et , profitant de l'altération qu'elle éprouve, elle prétexte un étourdissement subit, et sort du bal , accompagnée de celle dont elle voudrait, au prix de son sang et de sa beauté , calmer le dépit et le violent désespoir. Elle ne put y réussir , et vit se fermer de nouveau ce cœur maternel, l'unique asile où elle pouvait épancher son âme aimante et trouver les conseils nécessaires à son âge , à son inexpérience. Ce fut en vain qu'elle répéta sa romance dont chaque mot semblait expirer sur sa bouche : elle ne produisit aucun effet. Dès les premiers jours du printemps , sa mère l'emmena dans une terre qu'elle possédait à vingt-sept lieues de Tours , au fond du Poitou ; mais ne voulant point

l68 LES MÈRES DE FAMILLE.

partager le pénible exil qu'elle infligeait à sa fille , elle la confie à la surveillance d'une femme de charge ; et rcYient briller dans le monde où elle annonce que Céleste est retenue pour sa santé, auprès d'une parente respectable qui lui tient lieu de mère.

Voilà donc la jeune esclave reléguée au fond des bois, au milieu de plaines immenses et de marais fangeux , n'ayant pour toute société que l'argus femelle qui ne la quittait pas plus que son ombre , et le pasteur du lieu qui seul, avec un vieux médecin du village, avait le droit d'aborder au château.

Céleste crut d'abord pouvoir se distraire par d'utiles lectures et sur-tout avec sa harpe chérie. Oh! combien de fois ses lugubres accords s'unirent aux paroles de la romance ! il ne se passait pas un seul jour, sans que l'infortunée ne répétât en gémissant sur son sort :

« Mon crime il est cher à mon cœui :

« C'est de ressembler à ma mère ! »

« Quekiue prix que j'attache à cette ressemblance, » ajoutait-elle, fondant en larmes , « je voudrais la détruire ; oui , je serais heureuse de perdre ces traits , cet éclat qui m'ont fait obtenir de si funestes succès. Si , pour y parvenir , je pouvais profiter du seul droit qui me reste , celui de secourir les in-, digens, les malheureux de ce village!..» Elle s'informe donc avec empressement , au vieux médecin , de tous les malades qui sont dans les environs.

Apprend-elle qu'une petite-vérole confluente est dans telle chaumière ; sous le prétexte d'y porter les secours et les consolations que l'humanité réclame, elle s'y rend, au moment où la contagion est plus facile à se répandre; et là, tandis que son argus inévi- I. i5

table s'amuse à causer avec la mère de Tenfant qui souffre , elle s'approche du grabat de ce dernier , prend ses mains purulentes qu'elle presse dans les siennes et qu'elle porte à sa figure, dans l'espoir de détruire bientôt cette beauté fatale qui la sépare de sa mère... Mais inoculée dès l'âge le plus tendre, et avec un plein succès, Céleste, malgré tous ses efforts et sa pieuse abnégation , est condamnée à conserver tous les charmes qu'elle a reçus de la nature. Cependant une autre ressource lui reste : souvent parmi les gens du château et les habitans du village , il est des ouvriers qui se blessent, et dont les maux trop souvent négligés ', deviennent contagieux : elle s'empresse de les panser elle-même ; ces bienfaisantes mains qui venaient de toucher des blessures envenimées, elle les porte à son cou, à son visage; et demande à

SACRIFICE ETERNEL. l "j l

Dieu, pour unique prix de ses bonnes œuvres, de faire passer dans son sang, le venin qu'elle a recueilli sous le voile de la charité chrétienne; mais son sang est aussi pur que son âme : il ne peut recevoir aucune atteinte dangereuse.

Fille vraiment céleste ! il faut donc te résigner à conserver les traits d'un ange , a rester la plus belle, comme la plus admirable par ta vertu, par ton sublime sacrifice.

Toutefois ce sacrifice affreux ne tarda pas à se réaliser. La comtesse , voulant réparer l'antique et vaste prison où sa fille était retenue , avait , en partant, ordonné de faire repeindre les croisées du château, et quelques boiseries dont la sombre couleur ajoutait encore à la tristesse de ce gothique séjour. Plusieurs peintres en bâtimens vinrent donc s'élablir chez le concierge , et s'occupèrent à exécuter les

ordres qu'on leur avait donnes. L'un d'eux , dont la figure était fraîche et riante , mais qui j nouvellement initié dans son art, manquait d'usage et d'expérience , débouche imprudemment une bouteille d'eau forte dont une portion jaillit et lui couvre le visage. Il pousse des cris perçans et demande en grâce qu'on lui procure de l'huile , pour apaiser le mal qu'il endure. Céleste, toujours prête à secourir les êtres souffrans, attirée par les crisdublessé, vient panser elle-même la brûlure ; et s'étonne qu'une eau qui paraît si limpide , produise un effet aussi prompt , aussi dangereux. « C'est un corrosif qui ne respecte que l'or : lui répond un des peintres ; son action sur la chair est si terrible, que si l'on ne s'empressait pas d'y poser de l'huile , ou quelqu'autre adoucissant , il s'y formerait des cicatrices pareilles à celles de

SACRIFICE ÉTERNEL. lyS

la plus affreuse petite-vérole. .. » Ge'leste, à ces mots, re'prime une vive émotion. Cette découverte ne sort pli'.s de sa pensée : elle remarque avec soin la forme et la couleur de la bouteille qui contient cette liqueur dévorante ; et, retirée dans son appartement , elle se promet de saisir cette occasion favorable pour se défigurer. Dès que les ouvriers ont terminé le travail de la journée , elle descend à l'endroit où sont déposés tous les vases dont ils se servent, remplit un flacon de cette eau fatale qui brûle et dévore , l'emporte et le serre avec soin. Elle laisse, pour écarter tout soupçon , s'écouler le t-emps que les peintres employcront à travailler au château ; et quelques jours après leur départ , elle affecte un mal-aise général , se plaint d'une vive douleur à la tête , afin de tromper ses gardiens : enfin se trouvant seule au

milieu de la nuit, elle profite du profond sommeil de Targus qu'on a mis auprès d'elle , se lève , verse dans un vase celte eau que l'or seul peut braver; et, fermant avec soin ses beaux yeux , qu'elle veut sauver de cet affreux ravage , elle se fait avec les doigts une aspersion sur la figure , sur le cou et jusque sur la poitrine , endurant , sans proférer un mot , sans exhaler un soupir, la plus horrible souffrance. Elle cache ensuite avec soin les deux vases qui ont servi à cette affreuse profanation; et regagne son lit où elle passe le reste de la nuit comme dans une fournaise ardente ; mais silencieuse , résignée , ne songeant qu'à l'espoir de retrouver le cœur de sa mère ; et se promettant bien de garder un éternel silence sur la cause des maux qu'elle endure.

Le lendemain matin elle feint de

SACRIFICE ETERNEL. ly^j

sommeiller doucement, et dérobe avec soin sa figure à tous les yeux , afin de donner plus de temps au poison corrosif de creuser dans sa chair et d'y former des plaies profondes. Forcée enfin de se montrer aux regards delà femme à qui elle est confiée, et que son aspect étonne, remplit d'épouvante, elle la rassure , en lui disant que ce n'est qu'une effervescence dans le sang, qu'une erruption bienfaisante qui ne peut avoir aucune suite fâcheuse. Cependant oii fait venir en hâte le médecin du village: il déclare que c'est une petite-vérole de la plus maligne espèce ; il ordonne qu'on administre à la malade des cordiaux, et qu'on la maintienne dans une température chaude , afin de faciliter la marche de la maladie. Cependant la gardienne de Céleste ne se fiant pas au vieil Esculape, et cédant à la crainte d'une responsabilité dangereuse , ciir

voie , à franc étricr , un des gens du château, annoncer à la comtesse l'effrayante et subite maladie de sa fdle.

Cette mère , inquiète , alarmée , et se reprochant peut-être l'exil où elle retenait sa victime, part en poste avec un célèhre médecin de Tours, qui soignait Céleste depuis son enfance; et en moins de neuf heures de route , ils sont auprès d'elle. Il était nuit ; malgré la faible clarté qui régnait dons l'appartement, la mère coupable ne put s'empêcher de jeter un cri de frayeur, en apercevant sa fdle, qui cherchait à la rassurer , et lui répétait ce qu'elle avait fait accroire à tous les gens du château. Le médecin l'examine et déclare , au premier coup-d'oeil , que ce n'est point la petite-vérole : il ajoute que, malgré l'étude approfondie qu'il a faite des maladies de la peau, il lui est impossible de caractériser celle dont

Céleste est atteinte : il lui trouve une fièvre ardente causée par les souffrances qu'elle endurait depuis trois jours; il fait, au grand mécontentement du vieux médecin de ^-illage , suspendre tous les cordiaux, ordonne les caïmans, les électuaires connus et sur-tout une température fraîche et graduée.

Le lendemain, dès l'aube du jour, il examine avec plus de soin la jeune malade ; et, profitant de l'absence de sa mère qui reposait encore , il lui fait toutes les questions d'un homme de mérite et d'un ami sincère. Il ne peut avoir aucun autre renseignement que ceux qu'il avait déjà reçus ; mais il remarque, non sans étonnement, que la prétendue éruption dont Céleste est atteinte, ne couvre que le devant de sa figure, de son cou, et le dessus de ses bras : il lui tàte le pouls, et s'aperçoit que les ongles de la main droite sont

Iy8 LES MÈRES DE FAMILLE.

jaunes et corrodés, que le pouce et l'index sont presque dépouillés , tandis que ceux de la main gauche n'offrent pas la moindre altération. A ces premiers indices , la garde ajoute l'assurance que la maladie ne s'est portée sur aucune autre partie du corps; et Je médecin clairvoyant, qui, tant de fois, avait vu Céleste souffrir de la jalousie de sa mère, ne doute plus qu'elle n'eût attenté secrètement aux charmes dont elle offrait vm si parfait assemblage. 11 feint d'abord de ne pas découvrir cet horrible mystère qui lui rend la malade bien plus chère encore. Soudain , il apaise par ses soins le feu dont elle est dévorée, et la met , au bout de quelque temps, en état d'être transportée à Tours. Mais elle n'y rapporte que des traits défigurés : de longues et larges cicatrices ont flétri ces lys et ces roses, qui brillaient sur sa charmante figure :

SACEIFICE ETERNEL. 179

ils sont brûlés, entièrement détruits ces beaux sourcils d'ébène , ces longs cils noirs qui couvraient deux gi'ands yeux bleus , miroir d'une âme angélique ; on ne reconnaît plus Céleste qu'à sa voix. Chacun est consterné ; la comtesse elle-même est agitée de remords , et se reproche sa conduite envers sa fille. Celle-ci paraît calme et satisfaite : on eût dit que le ciel en lui ravissant la beauté la plus rare, avait comblé tous ses vœux : les larmes de sa mère, voilà ce qui la touche.... Oh! qu'elles seront amères ces larmes maternelles ! et commcntpourront-ellcsjamais tarir, quand la comtesse connaîtra Faffreuse vérité?

ô nature ! on dirait que tu prends plaisir à tourmenter ceux qui méconnaissent ta voix puissante, et ne craignent pas de violer tes droits les plus sacrés. A peine Céleste est-elle remise de la crise douloureuse qu'elle avait suppor-.

l8o LES MÈRES DE FAMILLE.

tée avec tant de courage et de résignation , que des lettres de son père annoncent qu'il débarquait en France. Il revenait chargé d'or : et le premier usage qu'il se proposait d'en faire, était d'établir sa fille unique , en ne consultant que le choix de son cœur ; de lui procurer la joui.ssance inexprimable d'enrichir le talent , de récompenser des services militaires. Cette noble idée ne l'avait pas quitté dans ses voyages : c'était le but de tous ses désirs, le plus doux prix de ses travaux. Qu'on juge de tout ce que la comtesse eût à souffrir, lorsqu'il lui fallut rendre à son époux sa chère Céleste défigurée au point que ce malheureux père eût de la peine à la reconnaître !... « Quoi ! c'est là ma fille ! » s'écriait-il avec l'accent du désespoir , et la pressant mille fois sur son cœur abattu, déchiré : « Quoi! c'est là ma Céleste , dont partout on

SACRIFICE ÉTERNEL. l8l

vantait la beauté! » Le médecin se

garda bien de l'instruire de la cause du changement effrayant dont gémissait son amour paternel : c'eut été mettre le comble à sa douleur ; c'eut été désunir à jamais deux époux devenus si nécessaires à la pauvre Céleste; mais la Providence voulant sans doute dévoiler la conduite de la mère jalouse , et l'offrir comme un exemple terrible à tout son sexe, fit révéler parsa fille ellemême l'affreuse vérité.

Céleste, quelque soin qu'elle eût pris de bien fermer les yeux , en se défigurant, les avait sans doute involontairement entr'ouverts, lorsqu'elle fit jaillir de l'eau forte sur ses bras et sur sa poitrine : soit qu'une faible portion de ce poison destructeur eût atteint les paupières, et de là s'était glissée dans l'orbite de rœil;soitquerhumeurcorrosive qu'on avait fait disparaître de sa figure,

l82 LES MÈRES BE EAMILtE.

eût formé quelque dépôt intérieur; elle perdit la vue au bout de quelques mois. Vainement tous les secours de l'art lui furent prodigués; le mal était sans remède. Ainsi la plus belle personne de la Touraine, l'objet de l'admiration d'une ville entière, le modèle et rornement de son sexe, n'était plus, à dix-sept ans, qu'une pauvre aveugle, que sa laideur repoussante et sa cruelle infirmité mettaient à la merci de tous ceux qui l'entouraient. Céleste n'inspirait plus qu'une pitié stérile à ceux mêmes que naguère elle éblouissait par l'éclat de sa beauté, et dont elle recevait les plus brillans hommages.

Le médecin , qui sentait s'accroître l'intérêt qu'il portait à cette infortunée , à mesure que tous les maux s'accumulaient sur elle , lui dit un jour qu'il en connaissait la cause. Céleste se trouble et veut la nier encore ; mais celui-ci ,

SACRIFICE ÉTERNEL. lS>^

ne pouvaiit résister à l'admiration que lui inspire cette héroïne de rameur filial, récapitule, en sa présence, tous les détails qu'il a recueillis, toutes les convictions qu'il a reçues , et la force à lui faire l'aveu de son éternel sacriiice. « Ah! je ne voulais, dit cette infortunée, que détruire les funestes attraits qui m'avaient privée de la tendresse de ma mère : j'étais loin de penser que j'en perdrais la vue. Je ne conçois pas encore, ajoute-t-elle, en laissant écha|> per un soupir, comment ce malheur a pu m'arriver; car, en me défigurant , j'avais eu grand soin de fermer Jes yeux. — Serait-il vrai ? » s'écrie, en entrant^ pâle, éperdu, le comte D***, qui venait de tout entendre. « Quoi, tu serais victime de ta beauté, de ton amour pour

ta mère! Quoi, sa funeste jalousie

t'aurait fait souffrir, t'aurait égarée au point d'attenter à toi-même, de dé-

l84 LES MÈRES DE FAMILLE.

truire ce que ton père avait de plus cher au monde !... » Il tombe à ces mots presque sans connaissance dans les bras de sa fille et dans ceux du médecin. Les cris douloureux qu'il fait entendre, attirent les domestiques empressés à le secourir. Ils vont , viennent , s'agitent : bientôt Thôtel tout entier retentit du bruit qu'ils font. La comtesse arrive à son tour ; aide à soutenir son mari qui reprend ses sens :

elle l'interroge ; il n'ose lui répondre : elle insiste , et découvre enfm l'épouvantable mystère... Anéantie et comme frappée de la foudre, elle reste muette, immobile : ses nerfs se crispent et ne lui permettent pas de verser une seule larme; sa respiration s'arrête et sa langue est glacée. Céleste, en tâtonnant, cherche à la ranimer par ses caresses : le comte craignant que ses justes reproches n'augmentent le supplice de

SVCRIFICE ETERNEL. I05

cette coupable mère , se laisse entraîner par ses gens ; le médecin tremble un instant pour la vie de la comtesse , dontheureusementla pâleur et la souffrance ne peuvent plus être aperçues de sa malheureuse fdle : enfm elle respire, reprend ses sens et se retrouve dans les bras de Céleste. A cette vue si déchirante , elle pousse un long gémissement : elle cache de ses mains tremblantes son visage où sont empreints les remords et la confusion ; puis tout-àcoup, mettant un genou en terre , elle fait au ciel amende honorable , et prononce le serment de consacrer sa vie à soigner la jeune aveugle, à la conduire elle-même en public : elle veut que toute la ville , que le mionde entier connaisse les effets de sa cruelle jalousie , et qu'à son aspect , toute mère frémisse d'indignation.

Depuis ce jour le comte D*^^"^ ne I. ' i6

l86 LES MÈRES DE FAMILLE.

reparut jamais devant sa femme ; il lui fit d'éternels adieux, en lui recommanrdant leur fille , dont la présence autrefois si chère , était devenue pour son cœur et pour ses yeux un supplice insupportable : il retourna dans les colonies où bientôt le chagrin profond qu'il éprouvait, termina sa carrière. Il voulut que la jeune aveugle pût jouir librement de l'immense fortune qu'il lui laissait , afin d'adoucir son triste sort par les charmes de la bienfaisance. Céleste refusa plusieurs partis qui se présentèrent , dans l'espoir de partager son opulence , et se voua pour jamais au célibat. Quant à la comtesse, elle ne fut plus occupée qu'à la soigner , à l'indemniserpar sa tendresse, du sacrifice qu'elle avait fait. Elle s'étudiait sans cesse à la distraire, à charmer ses loisirs. Elle ne paraissait plus vêtue que d'une robe de serge brune, espèce

de cilice sous lequel on eut dit qu'elle voulait expier sa funeste jalousie. A peine âgée de trente-quatre ans et toujours belle , elle renonça pour jamais au commerce du monde. Elle se faisait un devoir de guider elle-même partout les pas de sa chère victime. Je crois voir encore cette jeiine et respectable aveugle environnée des pauvres qui la bénissaient , des jeunes gens qui la regrettaient et des jeunes fdles qui Tadmiraient en déplorant son triste sort.

Ses traits, quoique défigurés, faisaient moins de mal à voir que ceux de sa mère , qui s'altéraient chaque fois que ses yeux desséchés par les larmes, s'arrêtaient sur cette infortunée. Céleste alors redoublait de caresses, et disait à l'auteur de ses maux : « Va , ce que je » gagne est bien au-dessus de ce que » j'ai perdu : mes attraits n'eussent » été que passagers ; tes soins et tes

l88 LES MÈRES DE FAMILLE.

» caresses ne finiront qu'avec ta vie;

>-> et si quelquefois je regrette mes pau-

» vres yeux , ô ma mère î c'est que

j> je suis privée du bonheur de te

i> voir. »

^rrj'j'j'rrf.tss'l'-ff-t-f-t-fijJ'^t-tJ'trj't^t.t i ritrr^rtrj'f'

PRÉTENTIONS EXAGEREES.

Jl\ien n'est plus ridicule et plus nuisible , que les hautes prétentions de ces mères ambitieuses qui rêvent pour leurs filles un degré d'élévation trop au-dessus de leur sphère. L'éclatqu'elles se plaisent à leur donner, les fait souvent descendre au-dessous de la place qu'elles eussent occupée , si l'on n'eût point forcé leur marche, guindé leur esprit et gâté leur naturel. Tel arbrisseau qui croît et prospère dans un fertile et paisible vallon , périt sur une montagne escarpée. Tous les yeux ne sont pas faits pour supporter l'éclat du grand jour: éblouis, ils s'égarent ; tandis que ceux qui ne s'arrêtent dans l'ombre , que sur des objets à leur portée,

découvrent plus facilement l'étroit sentier qui conduit au bonheur.

Madame Bernard, née de parcns honnêtes , mais dans une classe obscure , s'était mariée à Fun de ces agens d'affaires , qui , tout en augmentant la fortune de leurs cliens, s'enrichissent eux-mêmes et parviennent à jouer dans le monde un rôle important.

M. Bernard , de petit clerc d'huissier, était devenu l'un de ces hommes si connus dans Paris par les ressources qu'ils procurent , par les nombreux services qu'ils rendent. Probe , actif , obligeant, il avait tout crédit sur la place , la confiance d'un grand nombre de capitalistes, l'estime des notaires, des banquiers , et sur-tout un libre accès dans tous les ministères. L'opulence qu'il avait acquise légitimement et par ses spéculations commerciales, n'avait point changé son caractère.

PRETENTIONS EXAGEREES. 191

Toujours simple et franc , aimant ses vieux amis , et ne se laissant point gâter par les nouveaux , confiant avec prudence , géne'reux sans prodigalité , riche sans ostentation , il mesurait , sans en être ébloui , la distance qui se trouvait entre le point d'où il était parti et la position qu'il occupait. 11 n'avait pas de plus grand plaisir, que de récapituler tous les degrés de la fortune qu'il avait parcourus , tous les rouages qu'il avait fait mouvoir, pour devenir propriétaire de biens considérables qui devaient un jour composer la fortune de sa fille unique, nommée Florestine, tendre objet de ses affections, et dont le bonheur était le but de ses travaux et le premier vœu de son cœur.

Madame Bernard était loin d'avoir conservé la simplesse et la candeur de son jeune âge. Elle avait touL-à-fuit

oublié qu'élevée au comptoir, chez sa mère , petite mercière de la rue Quincampoix , elle était trop heureuse alors de porter le corset de cotonnade , le tablier de bure et le fichu d'indienne sur la tête. Elle ne se souvenait plus qu'enbalayantle devant de la boutique , elle avait plus d'une fois éclaboussé le petit clerc d'huissier, son voisin , qui , loin de s'en fâcher , lui lançait une œillade amoureuse , prélude inespéré d'une union (jui devait leur procurer les plus riches destinées. Madame Bernard , en un mot, était une de ces fières parvenues, se rengorgeant sans cesse et portant la tête haute, qui sont convaincues que l'or tient lieu de tout , qu'il rivalise la naissance , place au premier rang , attire tous les hommages et soumet tous les cœurs.

Elle avait voulu diriger elle-même réducation de Florestinc ; et , la des-

PRÉTENTIONS EXAGEREES. IqS

linant dès son enfance à briller dans le monde , elle la surchargeait de pompons et de chiffons sous lesquels on distinguait à peine sa figure qui, sans être belle, avait de la fraîcheur et des traits réguliers. Sa taille , qu'il était impossible de découvrir sous les amples fichus-guimpe et les fraises énormes qui l'empaquetaient , était bien prise ; mais la roideur continuelle de son maintien et certains gestes communs qu'elle imitait d'après ceux de sa mère , altéraient ses grâces naturelles, et lui donnaient à la fois une allure de commère et un air capable , qui contrastaient singulièrement avec la douceur de sa physionomie. Dès Tâge de douze ans , mademoiselle Bernard portait le chapeau de velours garni de plumes , la robe fourrée de chinchilla, le schal de cachemire à palmes , des diamans aux oreilles et des bracelets I. 17

de pierreries. Son col et sa poitrine étaient surchargés de plusieurs chaînes d'or et d'esclavages de prix , ainsi qu'en portent les odaUsques. Cet amas de bijoux, de parures était si ridicule et semblait si prématuré , que chacun ne pouvait s'empêcher de remarquer cette poupée vivante , de rire à la fois de ses prétentions naissantes et de l'air de triomphe qui brillait sur la large face de son heureuse mère.

On se doute bien que l'éducation morale de Florestine, l'ut analogue au luxe insensé dont on lui faisait prendre la funeste habitude. Toute son érudition se bornait à savoir lire , écrire et à connaîU'e les quatre règles de Farithmé tique ; mais en revanche elle savait danser très-bien la gavotte, et commençait même à walser passablement. Elle exécutait sur le piano une sonate de Pleyel, et chantait, sans

PRÉTENTIONS EXAGEREES. igS

détonner trop souvent, plusieurs romances nouvelles. Ce qui sur-lout ravissait sa mère , c'est qu'elle jouait à récarté et savait déjà conduire le cabriolet.C'était encore de Florestine que les domestiques recevaient les ordres :

elle prenait avec eux cet aplomb, cette autorité, ce ton d'une femme d'importance et d'une dame de maison. C'était elle enfin qui payait le coiffeur, la couturière et la marchande de modes ; ce qui , loin de l'habituer à des principes d'économie nécessaires à toutes les femmes, la préparait, disaitsa mère, à faire un jour un noble usage de l'opulence qui l'attendait.

Si Florestine fut élevée jusqu'à quinze ans, dans cette habitude de luxe et de dépense , on peut juger de ce qu'elle devint à l'époque où le désir de plaire et l'ambition d'être mariée , occupent la tête d'une jeune fille. Déjà plusieure

partis très-sortables s'étaient présentés pour mademoiselle Bernard; mais tous avaient été refusés, comme ne pouvant remplir les intentions de sa mère.

Celle-ci ne cessait de répéter avec cette jactance d'une parvenue et cet aveuglement d'une femme ambitieuse :

« N'aura pas mademoiselle Bernard qui voudra : il nous faut au moins de la robe rouge ou de l'épaulette à graine d'épinards ; et quand on donne à sa fille une dot de 3oo,ooo francs , ce n'est pas pour la mésallier. — La mésallier ! lui répondait Bernard en souriant : écoute donc , Jeannette ? elle épouserait un clerc d'huissier, qu'elle ne dérogerait pas. — Oh ! vous voilà bien , M. Bernard ; cherchant sans cesse à vous ravaler : vous n'avez pas plus d'élévation dans l'âme, pas plus de dignité ! — J'ai celle d'un honnête homme ; et c'est la seule qui m'appar-

PRETENTIONS EXAGEREES. I97

tienne. — La seule , dites-vous ; la seule !.... et à quoi donc vous servirait votre fortune ? — A faire le sort d'un gendre actif , laborieux , et qui conviendrait mieux à notre chère enfant, que tous ces brillans coureurs de dot qui, sous le prestige d'un beau nom, d'un rang élevé, ne cherchent qu'à payer leurs dettes , négligent leurs femmes et méprisent leurs parens , après les avoir dépouillés. — Propos bourgeois que tout cela.... je soutiens, moi, que le plus bel emploi qu'on puisse faire de l'opulence , c'est de réparer les malheurs d'une famille honorable....

Si nous n'avions qu'un fils, je vous laisserais entièrement libre de l'établir selon vos vues mesquines et vos goûts roturiers ; mais la providence ne nous a donné qu'une fiJle ; et c'est moi qu'elle a chargée de son éducation , de son établissement. Souffrez donc que

ig^ LES MÈRES DE FAMILLE.

j'agisse à mon gré : ne m'entravez plus par ce terre-à-terre bourgeois auquel vous fûtes habitué ; ne m'humiliez pas sur-tout par ces plaisanteries de mau- A^ais ton , sur ce que vous étiez , sur ce que j'étais moi-même : et quand j'aurai pris le vol qui nous convient , quand je serai parvenue à élever notre fille au rang que lui assignent sa dot et ses espérances, sa tenue dans le monde et son éducation , vous serez tout le premier à me féliciter de mon ouvrage. — A la bonne heure , lui répond Bernard , n'osant plus résister au ton tranchant qu'elle prenait : aussi bien mes affaires ne me permettent pas de m'occuper de tout cela. Agis donc à ta guise ; mais souviens-loi bien de ne pas me donner un gendre qui me dédaigne ; car alors tu me verrais, plus fier que toi-même, conserver cette véritable dignilé d'homme, la seule que

PRÉTENTIONS EXAGEREES. Ï99

Reconnaisse, et traiter monsieur ton protégé, quelqu'il fût , de manière à ce qu'il n'oubliât jamais que tout homme d'honneur en vaut un autre. »

Ces entretiens où la raison, la franchise et la bonhomie se trouvaient en lutte avec l'aveugle ambition et la sotte vanité , se renouvelaient souvent entre Bernard et sa femme ; mais celle-ci prenait chaque jour un si grand empire sur lui, par sa jactance , par cette espèce d'usage du monde qu'elle avait empruntée, que toujours elle sortait triomphante de ces débats domestiques. Florestine avait plus d'une fois entendu sa mère disputer sur le sort brillant qu'elle lui destinait : et formée par elle , partageant ses erreurs et ses prétentions exagérées , elle prit à son tour, une attitude étudiée, un ton de fierté dédaigneuse qui ravissaient madame Bernard et lui faisaient voir dans

sa fille le digne objet de ses affections et de ses espe'rances. Florestine aA'ait alors seize ans : les nombreux atours dont elle était surchargée et cette roideur inévitable dans une jeune personne continuellement en grande tenue , lui avaient attiré le surnom de poupée viçante. Le vermillon de ses joues rebondies, ses grands yeux bleus souvent immobiles et les formes robustes qui composaient sa personne , tout contribuait avec son accoutrement ridicule , à la faire surnommer ainsi dans les promenades , aux spectacles et sur-tout dans les cercles nombreux où sa mère la conduisait. Madame Bernard prétendait qu'à rinstant même où sa fille y paraissait, tous les regards s'attachaient sur elle : son bonheur était de voir les femmes les plus recherchées dans leur toilette , éclipsées par Florestine , et tous les jeunes gens

Page 1