‹ Les mères de familleChapitre 14 sur 18 · L** ATELIER FILIAL · texte numérisé non relu

L** ATELIER FILIAL

cevait régulièrement d'un capital de 120,000 fi\ qu'elle avait placé dans la manufacture de son gendre. Sur cette somme de 6,000 fr., la moitié était ordinairement retenue pour la pension de madame Bertrand et celle de sa femme-de-chambre ; et les trois autres 1,000 fr. étaient par elle employés à des actes de bienfaisance ; mais cette somme passait par les mains de Gertrude , qui la reportait aussitôt à la masse commune : de sorte que sans faire une dépense au-dessus des faibles ressources qui leur restaient, madame Albert et ses filles maintinrent la paralytique dans ses bienfaisantes ha-, biludes et dans une heureuse sécu-.

rite.

Ces ressources consistaient en effet dans la modique rente de 1,200 francs et le travail de Laure , d' Agathine et de Nathalie : elles gagnaient ensemble

ïo à 12 francs par jour, ce qui leur composait, avec la rente de leur mère, un revenu d'environ 5,ooo fr. Bientôt elles furent en état de prendre une bonne , pour soulager madame Albert dans les travaux du ménage. Elles par^ vinrent même , tant l'ordre et la retraite sont profitables, à faire quelques économies qui leur procurèrent la satisfaction d'acquitter les gages de la bonne Gertrudc ; car depuis leur désastre , elle n'avait jamais voulu rece-^ voir autre chose que sa nourriture ; ayant, disait-elle, une petite rente de 200 fr. qui lui suffisait pour son entretien ; et n'étant pas faite pour être à charge à des anges qui n'existaient que du travail de leurs mains. Insensiblement les trois sœurs gagnèrent de quoi renouveler leur mobilier. Laure put acheter une harpe , Agathine nu piano ; Nathalie sut se procurer à bon

l'atelier FILIAL- 267

compte , les nouvelles partitions dont elle chantait les plus beaux morceaux , accompagnée par ses sœurs : la toilette fut plus fraîche et plus soignée ; on reparut dans quelques modestes réunions où l'on exerça les divers talens qu'on possédait ; et l'atelier filial devint la source d'un bonheur vivement senti par les trois sœurs, et souvent envié par les personnes qui les connaissaient et s'empressaient de seconder leurs nobles efforts. C'était à qui ferait réparer son voile d'Angleterre , par la charmante Laure ; à qui porterait des fleurs de la spirituelle Nathalie ; à qui chanterait la musique gravée par la modeste Agathine. On ne pouvait suffire au débit dans le riche magasin pour lequel elle travaillait ; et son nom, inscrit au bas de la première planche , quoique mis par abréviation, semblait favoriser la vente ordinaire.

â68 LES MÈRES DE FA BULLE.

Mais de toutes les jouissances que se procuraient les trois associées et leur digne mère, il n'en était point de plus délicieuse que Theureuse crédulité de madame Berlrand qui , n'éprouvant aucune privation, aucun changement dans son existence , était convaincue q;ie la manufacture de sa fille était plus florissante que jamais, et que ses petites-fdles ne tarderaient pas à faire des établissemens avantageux. Elle en parlait souvent à madame Albert ; et c'était l'épreuve la plus forte que, sans le savoir, elle pût faire subir à cette tendre mère. Ses trois fdles étaient parsenucs à l'Age d'aimer et d'être aimées : toutes les trois jouissaient à la vérité d'une grande considération ; mais le véritable mérite sans dot, n'attire pas les prétendus. L'hymen de nos jours ne forme plus sa chaîne qu'avec de l'or ; et les mots qu'il prononce ,

l'atelier filial. 26g

quand une jeune personne rôde autour de son autel , ne sont plus : « Aimezvous? » Il lui dit d'une voix repoussante^ et lui lançant un regard avide : « Qu'apportez-vous? »

Madame Bertrand n'eut donc point le bonheur de voir ses petites-filles se marier. Elle s'en étonnait souvent : et celles-ci , pour e'viter des questions pénibles et la distraire de la moindre idée qu'elle pourrait avoir de leur position , lui disaient que ne s'étant jamais séparées depuis qu'elles étaient au monde , elles avaient fait vœu de se marier toutes les trois le même jour. Elles étaient alors bien loin de se douter que cette défaite était la prédiction de ce qui devait leur arriver.

Employées par un grand nombre d'honnêtes négocians, admises dans leur société , où les faisaient remarquer leurs talens et leurs charmes

qu'embellissait encore leur aimable candeur , elles fixèrent les regards de plusieurs jeunes gens , gagnèrent l'estime des chefs de famille ; et, comme dans cette classe industrieuse, on prend souvent pour dot les qualités personnelles et Tamour du travail, les trois intéressantes sœurs furent recherchées en mariage par des partis qu'elles regardaient comme bien audessus de leurs espérances. Laure fut demandée par un riche fabricant de dentelles pour lequel elle avait travaillé souvent ; Agathine par l'associé du marchand de musique chez, lequel elle avait fait son apprentissage , et T^athalie par le fils aîné de celui qui tenait le beau magasin de fausses fleurs de la rue Vivienne. Il n'avait pu la Toir sans éprouver un sentiment d'amour et d'admiration , qui brave aisément toutes les distances. Les trois de-

I'ATELIEE filial. 2']i

mandes furent faites à madame Albert à peu près en même temps. Elle s'empressa de les communiquer à sa mère qui , d'après l'importance des parti.^ proposés , fut de nouveau confirmée dans l'idée qu'elle avait de la prospérité de sa famille. Elle se faisait une fête de ce triple mariage : déjà même elle avait prié sa fille de lui avancer six mois de sa rente , pour acheter ses cadeaux de noces , lorsqu'elle fut enlevée presque subitement à sa famille dont elle était adorée ; et qui ne se consola de sa perte , qu'en songeant qu'elle s'était endormie sans connaître les malheurs de ses enfans, et coi> vaincue qu'elle laissait en mourant 120,000 francs, dont elle ordonna par son testament un égal partage entre ses petites-filles. Ces dispositions maternelles ne firent qu'augmenter les regrets des trois sœurs, qui dans leur

272 LES MERES DE FAMItLE,

détresse conservaient au moins la consolation d'avoir bercé d'heureuses illusions la vieillesse d'une femme de bien, d'une excellente mère de famille ; et chaque fois qu'elles allaient déposer des fleurs sur sa tombe , elles se disaient avec une pieuse émotion : « Sa y^ tendresse embellit notre enfance :

» notre travail a charmé ses vieux » jours. »

Aussitôt que le temps fixé pour le deuil , fut écoulé , les prétendus de Laure , d'Agathine et de TSathalie , renouvelèrent leurs instances ; et les trois mariages furent célébrés le même jour, ainsi qu'elles l'avaient toujours désiré. Unies long-temps par le malheur et le tendre attachement qu'elles se portaient, elles voulurent l'être encore au plus beau jour de leur vie.

Leurs liens furent heureux : madame Albert trouva dans leur inaltérable

l'atelier filial. 273

tendresse , la récompense de son dévouement et de ses soins. Les trois sœurs , devenues mères de famille , se firent un devoir de donner à leurs filles un état qui pût leur offrir la ressource inappréciable qui les avait elles-mêmes préservées de la misère ; et quelle que fût leur fortune , quel-* que nombreuses que devinssent leurs occupations et d'épouse et de mère , elles n'avaient pas de plus grand plaisir , que de se réunir souvent , de se livrer au genre de travail que chacune d'elles avait adopté , d'en distribuer le salaire aux indigens , et d'éprouver ensemble le charme et l'utiliié de l'atelier filial.

i^srx^j'^^.rj

Page 1