‹ Les mères de familleChapitre 16 sur 18 · EXCES D AUSTERITE · texte numérisé non relu

EXCES D AUSTERITE

reuxdont elle eût joui. Elle ne pouvait pas espérer qu'il se présentât pour elle un autre parti : depuis la mort de sa grand'tante , elle était entièrement séparée du monde ; sans cesse enfermée dans sa chambre , elle n'en sortait que pour accompagner sa mère à Saint- Sulpice,oùmèmc depuis quelques mois, celle-ci ne la conduisait plus aussi souvent. Henriette entrait dans sa dix-huitième année : sa figure charmante et sa taille élancée attiraient tous les regards. Vainement madame de Montbrun s'irritait de ce scandale : une belle et modeste personne exerce par-tout f son empire ; et Dieu ne défend pas que même dans son temple, on admire son plus bel ouvrage.

Cependant il fallut procéder à l'inventaire du mobilier considérable de madame Dervieux ; et le notaire exécuteur de ses volontés, et nommé su-

brogë tuteur de la jeune demoiselle , fut contraint de se faire accompagner par un de ses clercs, pour tenir la plume. Comme il devait le mettre souvent en présence de sa pupille, et qu'il connaissait l'excessive sévérité de madame de Montbrun , il choisit parmi les jeunes gens de son étude , celui dont il croyait connaître le mieux la discrétion et la délicatesse. C'était un de ses petits-neveux , Adolphe Darcourt, jeune étudiant en droit, et qui^ sous l'apparence d'une réserve timide, cachait une tête vive, un cœur facile à s'enflammer. Il ne put voir la jeune esclave , sans s'intéresser à son sort : ce qui sur-tout le charmait , c'était la douce mélancolie répandue sur l'aimable figure d'Henriette. Jeunesse et beauté qui souffrent , semblent appeler à leur secours tout ce qui s'offre à leurs regards. Adolphe, dès les prc-

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Tnières séances de l'inventaire , crut s'apercevoir que la jolie pupille attachait sur lui des yeux expressifs. Un soir , sur-tout , qu'il venait de clore une longue séance, il présente la plume à mademoiselle de Montbrun ; et soit par hasard, soit à dessein prémédité, sa main touche la sienne : il la sent trembler; et dès ce moment, Henriette occupe sa pensée : il ne songe plus qu'aux moyens de l'instruire de Tamour dont il est épris. Il réfléchit ensuite sur la distance qui le sépare de celle qu'il aime. Il n'est qu'un simple bachelier , sans fortune et sans autre appui , que son grand-oncle ; Henriette est héritière d'une succession considérable, et fille d'une dame dont la naissance et l'orgueil ne permettront jamais une pareille alliance.... Mais l'amour ne connaît point de distance et brave tous les obstacles. Adolphe avait remarqué^

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en faisant l'inventaire , que la femmede-chambre de madame de Montbrun, cette demoiselle Gertrude , à travers son air mystique , laissait percer un regard scrutateur, ambitieux, et qu'elle pourrait servir ses projets. Ce qui l'enhardissait à s'ouvrir à cette adroite surveillante , c'est que depuis les se'ances de l'inventaire , il obtenait d'elle des égards et des preuves d'intérêt.

C'était sur-tout dans l'absence de madame de Montbrun , que Gertrude redoublait de prévenances, de politesses pour ce pauvre jeune homme qui , disait-elle , devait être bien fatigué de rester si long-temps au travail. Aussitôt coulaient à grands flots le sirop de groseilles et l'eau sucrée à la fleur d'orange. Adolphe fit d'abord à mademoiselle Gertrude , de ces remercîmens qui flattent l'amour-propre, puis il essaya ce langage d'yeux qui annonce

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un mystère à révéler. Il crut pouvoir hasarder un serrement de main dont on ne parut point révoltée ; enfin il glissa dans la poche du tablier de bure, un billet ainsi conçu : « Mon bonheur dé- » pend de vous; faites-moi dire dans » quel lieu et à quelle heure vous dai- » gneriez m'accorder un moment d'enj> tretien. » Le soir même , il reçut cette réponse : « Demain, à midi précis, place Saint-Sulpice, au coin de la 'rue Servandoni. » Adolphe fut exact au rendez-vous. Gertrude avait devancé le jeune homme : elle lui fait signe de la suivre dans un endroit écarté ; là se fit la déclaration d'amour pour la charmante Henriette. Trop ambitieuse pour laisser échapper Toccasion favolable de s'assurer un .sort , et de quitter un service exigeant et pénible , Gertrude promit au jeune homme de servir un amour qui lui paraissait légi-

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lime , et qui devait soustraire sa jeune maîtresse à son malheureux sort. « Mes intentions sont pures , mademoiselle ; s'écriait Adolphe : ce n'est que de aos bienfaisantes mains , que je prétends recevoir celle que j'aime. Ce n'est que sous vos auspices , que je veux m'unir à mademoiselle de Montbrun que vous

ne quitterez jamais Je vous laisse le

soiii de tout disposer pour cette grande entreprise : je m'abandonne entièrement à votre prudence , à votre

charité; et m'engage, au nom de l'honneur, à vous assurer une rente pei'pétuelle de douze cents francs, ou à vous en remettre le capital, à votre choix, le lendemain du jour heureux qui m'aura nommé l'époux de la charmante Henriette.... » Il quitte à ces mots mademoiselle Gertrude, en baisant sa main avec un transport qui la fit tressaillir, et convient avec elle que tous

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les lundis, à pareille heure , ils se réuniraient au même endroit.

Bientôt Henriette remarqua, non sans une surprise extrême, que la scrupuleuse Gertrude la traitait avec indulgence et bonté : elle Tentendit même blâmer plusieurs fois le rigorisme de sa maîtresse, et se plaindre du service pénible qu'elle exigeait de tous ses gens. Insensiblement l'adroite confidente qui trouvait , en favorisant les projets d'Adolphe, des avantages qu'elle ne pouvait attendre de madame de Montbrun , témoigna pour Henriette un intérêt qui la toucha : elle obtint bientôt toute sa confiance ; gémit avec elle des privations cruelles que lui imposait sa mère, de l'isolement affi'eux auquel elle était condamnée :

puis rapportant tout à la volonté céleste , elle prétendait, avec une ruse infernale,que les grandes tribulations qu'elle

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éprouvait dans sa jeunesse, étaient un indice certain du bonheur qui l'attendait , sitôt que son cœur aurait fait un choix. Une rougeur subite répandue sur la figure d'Henriette , et la ^dve émotion qu'elle réprimait avec peine, annonçaient clairement que ce cœur pur et sans détour, parlait déjà. La clairvoyante Gertrude de\ina facilement qu'Adolphe Darcourt était l'objet de l'amour le plus tendre , le plus discret; mais ne voulant rien brusquer encore, elle feignit d'ignorer le secret penchant de sa jeune maîtresse, et résolut d'attendre une occasion favorable , pour arriver au but qu'elle s'était proposé.

Madame de Montbrun , blessée du testament de .sa tante , avait refusé d'être dépositaire des diamans. Ils étaient restés entre les mains du notaire. Henriette avait remarqué parmi

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ces diamaris une paire de boucles d'oreilles, chacune d'une seule pierre, et d'une assez grande valeur. Elle crut pouvoir diminuer le ressentiment de sa mère , qu'elle savait n'être pas insensible aux attraits de la vanité , en profitant de sa fête , jour de Sainte-Marie, pour lui faire un hommage qui lui prouvât sa respectueuse déférence.

Elle pria donc son subrogé-tuteur de lui remettre l'écrin particulier contenant ces mêmes boucles d'oreilles, en lui confiant le don qu'elle en voulait faire. Ce jour du quinze août lui devenait d'autant plus cher, qu'il devait réunir à dîner de nombreux convives, parmi lesquels se trouverait le jeune Darcourt , que madame de Montbrun voulait remercier des soins qu'il s'était donnés pour l'inventaire. Le matin de ce jour si ardemment désiré , Henriette avait fait une toilette simple en 1. 26

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apparence , mais la plus recherchée qu'il lui fût possible ; et comme le de'sir de plaire entraîne souvent plus loin qu'on ne le pense , elle avait , pour la première fois de sa vie , arrangé Tample fichu de mousseline double que toujours elle était astreinte à porter , de manière à ce que ses charmes ne fussent pas entièrement voilés aux regards profanes. Cet oubli sans doute •était involontaire ; mais l'esprit malin faisait croire qu'Adolphe y pouvait être pour quelque chose. Henriette se présente donc à l'appartement de sa mère, tenant à la main un bouquet de roses blanches , et se dispose à lui faire son offrande , lorsque madame de Montbrun l'examinant de la tête aux pieds , avec ce regard inquisiteur qui déjà la faisait trembler, lui dit qu'elle ne recevait point des fleurs <qac son indécence avait profanées

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Ces mots cruels sont pour la timide Henriette une e'nigme dont elle ose demander l'explication ; et la prude austère lui désignant le fichu qui la couvre , ajoute d'un ton sec et plein de courroux : « Pouvez-vous bien vous » présenter devant moi , dans cette im-

» modeste parure ? » A ces mots,

elle jette le bouquet sur le parquet où roule un petit étui de maroquin rouge orné d'un chiffre. Le cerbère soupçonneux s'en empare, l'ouvre et reconnaît les boucles d'oreilles de feu sa tante.... « Hélas ! ma très-chère mère, dit la jeune fille d'un ton pénétrant, c'était la première fleur de mon bouquet. — Comment ! que voulez-vous dire ? — Ces diamans , beaucoup trop beaux pour moi , ne m'ont été remis par mon tuteur , que pour vous les offrir. — Eh ! que ne parliez-vous ? ... répond rhypocrite d'un ton beaucoup

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plus doux : le moyen de croire qu'il vous viendrait l'ide'e de me faire un pareil présent.... Je l'accepte, afm de vous prouver combien est agréable à Dieu la soumission d'une fille envers sa mère.... Et pour vous en témoigner ma satisfaction, je veux que ce fichu de mousseline mis tout de travers , soit à l'instant même remplacé par la pointe de dentelle blanche que je vous fis porter le jour de votre première communion. C'est une vraie parure de vierge ; et j'entends que vous ne la quittiez pas de toute cette sainte journée. »

Le dîner fut somptueux et très-gai ; Henriette n'avait jamais été si bien Velue ; et la satisfaction qu'elle éprouvait , donnait encore plus d'éclat à ses charmes. Quoique placée fort loin d'Adolphe, leurs yeux se rencontraient sans cesse : madame de Montbrun , se relâchant un instant de sa pruderie

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ordinaire , fut aimable , brillante et reprit même , sans y songer , quelques manières mondaines. Au sortir de table , mademoiselle Gertrude servit le cafë ; et l'heureux Adolphe, en recevant de sa main la tasse parfumée , lui fit un signe d'intelligence auquel répondit l'adroite femme-de-chambre , par ces trois mots qu'elle lui dit bas à Foreille : « Tout va bien !.... » Peu de jours après eut lieu l'entrevue à la rue Servandoni. Adolphe , épris plus que jamais d'Henriette, faillit perdre la tête , lorsque Gertrude lui donna l'assurance qu'il était payé du plus tendre retour. Il ne cessait de presser dans ses bras la rusée confidente : qui prenait un goût tout particulier à cet élan de la' reconnaissance, et ne songeait plus qu'aux moyens de réunir les deux amans; mais que d'obstacles à vaincre ! Si depuis son enfance , Henriette

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avait été l'esclave de sa mère, elle était encore bien plus tyrannisée , depuis qu'elle avait atteint l'âge d'aimer et d'être aimée. Madame de Montbrun ne la quittait pas plus que son ombre ; et lorsqu'elle était obligée de s'en séparer, pour aller remplir les devoirs pieux qui l'appelaient au temple, sa fille était enfermée à double tour, et privée de toule espèce de communication. Gertrude promit au jeune Darcourt de saisir la première occasion favorable d'instruire mademoiselle de Montbrun des sentimens qu'elle lui avait inspirés , et de la déterminer à rompre la chaîne pesante qui l'accablait.

Depuis quelque temps tout Paris se portait à Saint-Sulpice , pour entendre l'orateur célèbre qui , de nos jours , a le mieux servi le trône et l'autel ; chacun s'empressait d'aller écouter ce sage

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interprète de la parole de Dieu, sans cesse entouré d'une nombreuse jeunesse que jamais il n'effarouchait, qu'il attirait par une éloquence brillante , une instruction profonde ; et qu'il convertissait par l'accent de la tolérance , et la peinture fidèle du bonhem^ de croire. Henriette y fut conduite par sa mère : elle ne pouvait se lasser d'admirer cet habile commentateur de l'Evangile ; et lorsque sa bouche expressive et son âme divinement inspirée , récapitulaient les devoirs des enfans envers leurs parens , la jeune fille fondant en larmes , et se trouvant à côté de sa mère , fut au moment de tomber à ses pieds, et de lui faire l'aveu de l'état de son cœur; mais un regard sévère l'arrêta : la défiance et l'épouvante comprimèrent l'élan de la nature. Henriette , repoussée continuellement du sein maternel, et tyran-

lîisée , lors même qu'elle était innocente , fut effrayée du sort qui l'attendait , en avouant qu'elle aimait le jeune Darcourt. Elle n'éprouvait plus que la souffrance , l'humiliation : elle n'avait plus qu'un désir, celui de se soustraire au plus affreux esclavage.

Ce qui vint encore en augmenter l'amertume, c'est qu'elle fut instruite, par la femme-dc-chambre, que sa mère avait refusé, et refusait journellement les brillans partis qui se présentaient pour elle : « Cela ne doit pas vous » surprendre, mademoiselle : » ajoutait Gertrude avec intention ; « madame j> votre mère doit jouir des revenus M de votre fortune, jusqu'à votre mai) riage; elle ne vous établira que le » plus tard qu'il lui sera possible.... » Oh ! quel trouble affreux , quel épouvantable désordre ces paroles insi-

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(lieuses produisirent dans l'ardente imagination de la jeune esclave !.... « Celui de vos prétendus que je regrette le plus , dit encore Gertrude , enfonçant le trait, c'est M. Darcouri% le neveu de votre respectable tuteur, auquel il doit succéder bientôt...— Que dites-vous, Gertrude! il m'aurait demandée en mariage! — Non pas positivement : la certitude d'être refusé, comme tant d'autres, l'arrête : le pauvre jeune homme! il finira par en perdre la raison ; car il ne respire que pour vous.... et si j'en crois l'agitation de mademoiselle , elle ne voit pas son amour avec indifférence. — C'est la première fois , ma bonne Gertrude , que j'en ai la certitude.... Je ne puis vous cacher que cet aimable jeune homme a fait sur mon cœur une vive impression : il porte sur ses traits tant de candeur et de bonne foi ! —Il est, dit- I. 27

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on , sans fortune. — La succession de ma granil'tante ne me donne-t-elle pas les moyens de l'enrichir? — Il est peutêtre encore un peu jeune. — Il a vingttrois ans, moi dix-sept : analogie d'âge s'il en fut, — Mais comment déterminer madame votre mère?... Il n'y aurait qu'un moyen. — Lequel ? ah! parlez, bonne Gertrude. — Youlez-vous vous confier à moi? — Sans doute. — Auriez-vous le courage de me suivre?

— jNIe se'parer de ma mère !... — Pour huit jours, tout au plus. — Que me proposez-vous ? — Le terme de votre esclavage et le bonheur qui vous attend. — Vous ne me quitterez pas ? — Comment abandonner un dépôt si précieux! — Mais enfin, quel est votre projet? — Vous le saurez. — Adolphe Tapprouve-t-il ? — Tout est d'accord entre nous. — En ce cas, je me rends, r-r Patience et discrétion ! — J'atten-

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drai, je me tairai. — Et vous vous engagez à me suivre? — Je vous le promets. »

Cette conversation fut interrompue par l'arrivée de madame de Montbrun :

Henriette regagne à Finstant sa cellule ; Gertrude se met au prie-dieu de sa maîtresse qu'elle feint de ne pas entendre ; et paraît plongée dans une pieuse méditation. Madame de Montbrun revenait souffrante ; elle éprouvait un malaise général qui lui faisait craindre une maladie sérieuse. Elle en fut quitte pour un rhume violent qui la retint trois semaines dans son appartement. Henriette ne la quittait pas un seul instant; et bien souvent ses veilles , ses tendres prévenances n'étaient payées que par une dureté désespérante. Madame de Montbrun astreignait sa malheureuse fdle à passer en prières tout le temps qu'elle pouvait

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dérober aux soins qu'elle lui prodiguait; et si quelquefois accablée de fatigue , Henriette , après avoir veillé toute la nuit, cédait à l'irrésistible besoin du sommeil , sa mère prétendait qu'elle manquait de ferveur, et qu'elle chancelait dans sa foi. Alors mille reproches outrageans et tout ce que le fanatisme peut inspirer de pins révoltant : jusqu'à la menace humiliante d'enfermer sa fille dans sa chambre et de l'y condamner à un jeûne austère, chaque fois qu'elle ne réciterait pas par cœur l'office entier du jour Ce dernier trait porta le désespoir dans l'ardente imagination de la jeune personne : l'idée de se voir traitée à dix-sept ans, comme une petite fille sur les bancs de l'école , excita son indignation. Des lettres fréquentes d'Adolphe , qu'elle recevait par l'entremise de Gertrude, vinrent achever

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d'égarer ce cœur aimant et comprimé :

Henriette ne songea plus qu'à briser des fers qui chaque jour devenaient pluspesans, et fut la première à solliciter Gertrude d'exécuter son projet.

Une occasion favorable se présenta :

madame de Montbrun , qui prenait encore plus de soin de sa chère personne , que du salut de son âme , gardait toujours son appartement , bien qu'elle fût en état d'aller au temple remplir ses devoirs religieux. L'adroite Gertrude , depuis quelque temps , n'était occupée qu'à se trouver seule hors de l'hôtel avec Henriette. Elle lui suggéra l'idée de demander à sa mère la permission d'aller entendre de nouveau , les admirables conférences de Saint-Sulpice , qui devaient recommencer le lendemain; et la jeune fille , prenant à son tour le masque de l'hypocrisie, avoua qu'elle avait besoin de

cette pieuse réconfortation. Madame de Moiitbrun y consentit , à condition qu'elle ne quitterait pas le bras de mademoiselle Geitrude , et qu'elle mettrait son voile d'usage , sur la grande capotte de taffetas noir , qui lui couvrait la figure. Il fut en outre convenu qu'elles iraient toutes les deux de trèsbonne heure , afin d'éviter la foule, et qu'en sortant , elles trouveraient, à la grande porte du temple , un des gens de rhôtel qui les escorterait. L'humble et mielleuse Gcrtrude promit à sa maîtresse d'exécuter ponctuellement ses ordres, et trouva le moyen de faire prévenir Adolphe.

Henriette se rend donc à Saint-Sulpice , où toutes les issues furent bientôt assiégées par un grand nombre de fidèles et de curieux. Son âme est émue ; et sous le voile épais qui la couvre , elle cherche des yeux Adolphe

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parmi cette jeunesse nombreuse qu'at-' tire la célébrité de l'orateur. Il parle, et le silence le plus imposant , le recueillement le plus profond régnent dans tout l'auditoire. Il rappelle cette touchante parabole de l'Enfant prodi-^ gue, et retrace, avec tant de force et de vérité , les maux et les humiliations que souffrent les en fans qui désertent le toit paternel , que la pauvre Hen^ riette , éclairée par l'éloquence de l'orateur chrétien, sent renaître dans son âme le germe de la vertu, et s'aperçoit que les liens sacrés qui unissent une fille à sa raière , ne peuvent être rompus, sans outrager le ciel, sans violer les saintes lois de la nature. Effrayée de la démarche coupable où elle se laisse entraîner, elle se promet de s'arrêter sur le bord du précipice, et de retourner dans le sein maternel , dûtelle y retrouver l'esclavage et le mal-

heur! Bientôt Texhortation religieuse est terminée, la foule se dissipe, et Gertrude, qui donne le bras à sa jeune maîtresse interdite et tremblante, la conduit , non vers la grande porte où les attendait un des gens de madame de Monlbrun , mais vers une isortie latérale qui mène à la rue Servandoni. « Où me conduisez-vous? demande Henriette d'une voix altérée. »

— Où l'amour et Thymen vous att<^ndent. — Non , non , je veux retourner vers ma mère. — Ce serait vous remettre à votre tyran! — Il vaut encore mieux souffrir, que se déshonorer. — Moi vous déshonorer ! lui dit Adolphe qui l'attendait sur les dernières marches du temple. Ah! j'en prends à témoin ce Dieu de justice que vous venez de prier; jamais vous n'aurez été entourée de plus d'égards , de plus de respects.... Henriette, chère Henriette î

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