CHRONIQUES DE LA MATEHNITIÎ SAINTE. T/J
on voulait frordci- imo \)i\vl minime, sans doulo; olI<» consonlail à le voir <l<*v(înir pr^^lre, mais in()in(\ mais solilain*, mais pour toujours /doi^^nfî <r('ll(\ cMr |)(Misr(^ lui (Ircliirail le ('(tîur!
Hasil(\ l(* principal insirunKîul de sa conversion, l'ami bicn-aimcS do son Ame et do son intollic^ence, l'avait d('3cido à quitl(M* la maison palcrnello pour s'onfcrm(M' dans la solitude.
a Noire projet allait aboutir: mais les lourhanl(^s instauc(*s de ma mrrc^ nr(Miip(''chcr(mt d(î ilonncr ci^tte joie à mon ami ou plutôt me privèrent du bonheur qu'il voulait me procurer. Ma mère avait soup(;onné quebpie chose de notre résolution. Elle me prit par la main, me conduisit dans son appartement, (*t m'ayant fait asseoir près du lit où i^lle m'avait donné le jour, elle se mit à pleurer. Puis, en sanglotant, elle me dit des choses plus attendrissantes encore que ses larmes, « — Mon tîls, disait-elle, je n'ai joui que bien peu de temps de l'appui que me donnait votre père. Dieu me l'a enlevé au moment où je vous mettais au monde. Sa mort prématurée vous laissait orphelin et moi veuve. J'avais à peine vingt ans. Ce qu'une jeune femme de cet Age, sans expérience des affaires, sans appui dans le monde, livrée à elle-même et à la faiblesse de son sexe, doit afironter de tempêtes et dévorer de chagrins, celles-là seules peuvent le comprendre qui en ont fait la triste expérience. Ma «eule consolation parmi ces misères inexprimables était, ô mon tîls, de vous voir sans cesse et de contempler dans vos traits l'image de votre père qui n'est plus. J'ai pris peine à conserver le bien qu'il m'a laissé, je l'ai même augmenté de beau-
coup pour VOUS élever dans l'état où je vous vois aujourd'hui par la grâce de Dieu. Ce que je vous dis, mon fils, non point pour vous reprocher les obligations que vous avez envers moi, mais seulement pour vous persuader de ne pas me laisser veuve une seconde fois ; c'est la seule grâce que je vous demande; ne ranimez pas une douleur assoupie, attendez au moins le jour de ma mort. Peut-être ne tardera-t-il guère ! Ceux qui sont jeunes peuvent espérer vieillir, mais à mon âge on n'attend que la mort. Quand vous m'aurez fermé les yeux, quand vous m'aurez rendu les devoirs d'un bon fils, vous pourrez choisir alors telle façon de vivre qu'il vous plaira, personne ne vous en empêchera. Mais pendant que je respire encore, supportez ma présence et ne vous ennuyez pas de vivre avec moi; ne causez pas une douleur si sensible à votre mère, à une mère qui ne l'a pas mérité et qui ne vous a jamais donné le moindre déplaisir. »
Jean céda aux larmes de sa mère. Il alla se présenter àMéléce, évéque d'Antioche, qui l'attacha à son église en lui donnant l'ordre de lecteur.
Sa mère, tout en le conservant auprès d'elle, eut le bonheur de lui voir pratiquer toutes les austérités de la vie des anachorètes.
Si les exemples héroïques donnés par les mères chrétiennes pendant l'âge du martyre nous ont rendus sévères pour celle que les biographes contemporains du saint nomment la pieuse Anlhuse, la Providence, du moins, montra, comme nous le disions plus haut, que son égoïsme maternel avait vu clair.
ciiuoNiyiins m: i.a MATi:iiMTr: saimi:. 71
Aprrs hi niorl. (1(î sa inrre, .I(*aii, rhcrcliaiiL ii K'\'[li)V \i\ cliarj^i» (le l\'î|)isc()pal (|iie la c.oinriuiuaulr (•lirrlicniKî voiihiil lui iiiiposfîr, s*(;nfiiil. Il ivalisa le |)r()j('l de sa jjMnicssc cL se rendit dans lin (les liionasières du Lihaii.
il y resta deux ans, enferin('* dans une des rottes du mont Cassin. Au bout de ee temps, les (HMioI>il(»sd(* voyant |)rrsd(^ succ^onriberàrexcès d(^s ausli'rités, lui pcrsuadiM-eid, (|u'il n'avait |)as le droit de se eondainner ainsi à une niortévidente. 11 fut donc contraint de rentrer à Antioche.
Lh il commença cette vie admirable de sainteté et d'6neri»ie,d'aniour de Dieu et d'amour du p(nij)l(\ Il laissa jaillir les pnmiiers rayons de celte c'd()(|uence (jui ravit plusieurs saints et lit dire de lui, si j'ai bon souvenir, au pape Célestin, (ju'il fut à la fois « le sage interprète des secrets de Dieu el le Ihunbeau de la vertu ».
§ III. — Aglaïs, mère de saint Alexis (milieu du iv' siècle). — La Vie des saints est comme le musée de la force morale. Le catholicisme nous offre les spécimens de toutes les nuances de la vigueur de Tàme humaine.
Ouelques-uns de ces spécimens ébranlent la raison, l'étourdissent, tant ils sont supérieurs au développement normal de la volonté de l'homme.
Saint Alexis de Rome est le frère en sainteté de saint Jean Calibyle de Constantinople. Ils donnent l'exemple d'une abnégation, qui par sa singularité, par la longueur de sa persévérance, par la pTitience d'un martyre cherché et recherché,
goûté et savouré pendant de longues années, peut être appelé inimitable.
Le martyre d'Alexis torture non seulement celui quil'a désiré, illetortureà chaqueinstant du jour, avec la possibilité de le faire cesser, à l'heure môme, à la volonté du patient, sans blesser la conscience la plus timorée. 11 fait plus, le martyr jouit, comme d'un mystérieux supplément de la souffrance bénie, il jouit d'englober dans son martyre tous ceux qu'il aime, dont il est aimé.
Par nous ne savons quel arrangement de la politique divine, la mère du saint, loin d'être récompensée de la sainteté du flls qu'elle a élevé pour l'amour de Dieu, semble, à ne voir que l'aspect humain, être punie de cette sainteté. On est tenté de se dire qu'elle expie la vertu liéroïque de son enfant.
Une vue plus haute, que nous donne la foi chrétienne, nous apprend qu'il y a là une bénédiction céleste et que la mère n'est pas punie, mais admise, par la souffrance commune, au partage des mérites de son fils.
Le récit même de la vie de notre saint porte le caractère de cette vue plus haute et de cette foi qui illumine les profondeurs des actes providentiels. Cette vie en soi est lugubre; pourtant ce récit est clair, plein de poésie, de vivacité dramatique et d'une couleur locale très saisissante. Il commence par nous donner une vive idée de ce qu'était la famille chrétienne peu après Constantin et pendant le règne môme de Julien.
Nous voyons comment les vieilles habitudes de la vie romaine avaient été, pour ainsi dire, baptisées et ce que la clientèle^ qui donnait un
MIIIM Nh^'l I > hl I \ M A I l.liM I I ^.Ài > I !.. 7'\
caractère particulier aux grandrs Inniilles de Ironie, élait deveiuKî en passant par la charité calli()li(pic.
Le client c'était Ir pauvre; la protection élait dev(Muie la fralernité, ri le i*cligiru\, l(» pèlerin entraieid, inonKmtanénient mais coni|dètenient, dans la famille.
Du t(Mn|)s (l(* TempercMir .Iulirn, il \ axait a Uumc une l'amille sénatoriale riche et chrétienne. On ne nous donne pas le nom de la (jens à la- ([uelh* elle ap[)artcnait, nous avons seulement le nom du mari, Kuphemius et de la femme, Aglaïs ou Aglaë.
Le narrateur admire naïvement la fortune de ces illustres : ils avaient trois mille esclaves, dont beaucoup étaient vêtus de robes de soie et ornés de ceintures d'or. On dressait chaque jour dans leur palais, à Rome, trois tables où étaient admis tous ceux qui se présentaient, pauvres, malades, pèlerins, voyageurs ou voisins. Les religieux étaient introduits auprès d'Euphemiuset d'Aglaïs qui les admettaient à leur table. La charité de ces patriciens était si grande qu'ils avaient consenti à retarder le dîner jusqu'à l'heure de none (^trois heures de l'après-midi) parce que c'était riieure où les religieux avaient le droit de rompre le jeune. Aglaïs était si pieuse que quand parfois le sang orgueilleux de la matrone se révoltait et que les exigences des pauvres l'irritaient, elle s'agenouillait immédiatement en murmurant : « Mon Dieu, je ne suis pas digne d'être portée sur la terre que vous avez créée. » Elle essayait de se consoler aussi de sa stérilité, mais elle ne cessait pas de prier Notre-Seigneur de la faire
cesser pour son honneur à elle, pour la consolation de son époux et pour l'appui et le bonheur de leur vieillesse. Ses prières et sa charité touchèrent enfin Dieu. Elle eut un fils qu'on nomma Alexis. On lui donna l'éducation des patriciens chrétiens ; à partir de six ans on lui apprit la grammaire, la rhétorique, Thistoire, l'histoire de l'Église du Christ. Il annonçait qu'il deviendrait un savant et un excellent orateur ; surtout il profitait des conseils et des exemples maternels en développant en lui l'amour de la vertu et du Seigneur Jésus.
Il devint un jeune homme accompli. On lui promettait les premières charges de l'empire Pour lui il voulait surtout être un saint.
Lorsqu'il fut en âge d'être marié, le père dit : « Donnons une épouse à notre cher enfant. »
Agiaïs s'inclina profondément devant son mari. « Que le Seigneur vous entende! Célébrons les noces de notre fils, et, afin que Dieu le bénisse, j'augmenterai mes aumônes! »
On choisit pour épouse une jeune fille vertueuse et belle, qui était de la famille impériale. Alexis n'osa pas se refuser aux désirs de sa mère. Le mariage se fit à l'église de Saint-Boniface, qui était située près du palais du sénateur.
Quand le soir fut venu, le nouveau mari reçut la bénédiction de son père et de sa mère, et il se rendit dans la chambre nuptiale. Sa femme l'attendait, assise sur un siège élevé. Il s'approcha d'elle, prit un anneau et une boucle de ceinture, les enveloppa dans un voile de pourpre, les lui remit et lui dit :
« Je vous prie de conserver ces objets et Dieu
CinioNIQUKS DK LA MATERNITÉ SAINTE, l^y
sera oiilro vous et moi jusqu'à ce que sa volonté
s*acc()ni|)lisse. »
Il la laissa stiiprfîiilo, seroudità sa chambre, V prit rari»(Mitct l(;s hijoux ([uilui a|)|)arl('naicnt, quitta 1(* palais et arriMa son |)assa^(î sur un navire qui se rendait à Édossc. Il y vendit tout ce (pTil avait emporté, et le distribua aux pauvres. Il alla s'installer au porche d'une é^dise où se trouvait nn(vslatu(^ miraculeuse de Notre-Seigneur rt il y vécut d'aumonos.
On devine la douleur de la pauvre mère, les recherches qu'elle lit faire et qui furent vaines. On nous la montre renfermée dans sa chambre où elle laisse i!i peine pénétrer un rayon de soleil, (*ouchant sur la cendre, pleurant et soupirant :
c( S'il élait mort, Seigneur, peut-être pourrais-je me consoler parce que j'aurais l'espérance qu'il est heureux auprès de vous. »
Nous n'avons pas à raconter la vie du saint pendant les sept années qui suivent sa fuite, ni les caiises miraculeuses qui le ramenèrent à Rome.
Un jour qu'Euphemius revenait du palais de l'empereur, il vit venir à lui un mendiant déguenillé, hâve, la barbe hirsute, les cheveux emmêlés. Le charitable sénateur le laissa approcher.
« Serviteur de Dieu, dit le mendiant qui n'était autre qu'Alexis, exercez, je vous en prie, votre charité envers un misérable. Permettez qu'il vive des miettes qui tombent de votre table, Dieu vous bénira et si quelques-uns des vôtres sont en voyage, le Seigneur permettra qu'ils reviennent sains et saufs. »
Cette parole rappela plus vivement à la pensée
du père et de la mère le souvenir du fils absent.
Ils ne pouvaient le reconnaître dans le misérable en qui rien ne restait plus de ce qui avait caractérisé la physionomie de leur Alexis. Ils se laissèrent toucher néanmoins. Ils permirent au mendiant de loger dans le vestibule du palais. Aglaïs voulut avoir sous les yeux le pauvre envoyé par le Seigneur, et elle ordonna qu'on lui servît les mets qui venaient de la table où elle recevait les pèlerins et les religieux.
Bien des années se passèrent encore. Jamais rien ne put l'amener à supposer qu'elle avait là l'enfant qu'elle continuait de faire chercher par le monde entier.
Il faut lire dans la vie du saint ces scènes vivantes où nous voyons le pape Innocent, l'empereur Honorius et le sénateur Euphemius avertis par des voix miraculeuses de la présence à Rome de l'homme de Dieu.
Pendant ce temps, Alexis, averti, lui aussi, que le jour de sa*mort était arrivé, écrivit, comme il en avait reçu l'ordre d'en haut, le récit de sa fuite et de ses aventures, puis il se coucha sur son pauvre grabat et il rendit à Dieu son ûme.
Les Anges la portèrent immédiatement au Paradis, afin de le récompenser des grandes souffrances que son cœur avaient éprouvées volontairement pour être tout entier à Jésus. Le pape, l'empereur, le sénateur, suivis d'une foule immense soulevée par les voix miraculeuses, arri-^ vent au palais, de là à la logette du mendiant. On ouvre la porte et on le trouve couché, la têt( recouverte de son sac. On l'appelle, il ne boug< pas. On retire le sac, Alexis était mort, maii
r.iinoNiouEs de la matmiimté sainte. 77
son visn<]:o étail tout (M'Ialnnl (J'iinc; lumière siiriiîilurcllo.
Il hennit à la main un papier, (ju On prit ni i\u[ (Irvoila loiih* l'hisloire Ar cr liri'»-'!" ' » »'»liriKîo et i\r riminililr.
Mais voici la mèn*. l^^lh* accourt, elle a étc avertie. VA\r a <:;ran(rpciii(» à fendre les Ilots du pcu|)le assemblé. Celui-ci est si désireux de louclier les v(>tements, le lit, les membres du martyr que mémcî une pluie de pièces d or jetées par les ordres irb^upliemius, ne put décider personne i\ s*éloigner pour les ramasser.
Aglaïs se précipita sur le grabat, déchira ses vêtements. « Ah ! laissez-moi arroser de mes larmes celui que je pleure depuis tant d'années! » Puis, mettant son visage contre celui du cadavre, elle reste là sans pouvoir s'en détacher. « Tu nous voyais pleurer tous les jours ton absence, et tu t'es toujours tu! » répétait-elle.
On put enfin éloigner le peuple et porter le corps à l'église Saint-Boniface. Pendant sept jours, ni la mère ni l'épouse ne voulurent quitter le cercueil, mais il fallut pourtant le mettre au tombeau.
La maison d'Euphemius était située sur le mont Aventin, près de Tendroitoù s'élevait jadis le temple à' Hercule Vainqueur, mille fois moins énergique, malgré sa force et ses victoires, que ce mendiant. Cette maison fut changée en une église, sous le vocable de saint Alexis. On raconte la grande quantité des miracles qui se firent près de son tombeau et on montre encore une partie de l'escalier sous lequel le saint se couchait dans le vestibule du palais paternel.
§ IV. — La Mère de sainte Eaphrasie (cornmencement du y^ siècle). — Jamais nulle mère ne prépara mieux sa fille à la sainteté et ne triompha plus vaillamment de l'égoïsme maternel.
Elle était Tépousc d'un sénateur de Constantinople, homme illustre par les grandes charges qu'il occupait et surtout par sa piété.
Euphrasie — car elle portait le même nom que la sainte sa fille — voulut, dès la naissance de son enfant, la recommander par la charité à la protection spéciale du Seigneur. Elle engagea son mari à vendre une partie notable de leurs biens et à la distribuer aux pauvres, afin, disaitelle, que la charité portât leur fortune dans les terres du Ciel où elle produirait le centuple. Le mari mourut peu de temps après avoir rempli les désirs de sa femme. Celle-ci se trouvant jeune, belle et riche, alla se jeter aux pieds de l'empereur Théodose, son parent, en implorant sa protection afin qu'on ne lui imposât pas un nouvel époux.
Néanmoins, demandée en mariage par un puissant personnage qui avait intéressé à sa demande l'impératrice elle-même, Euphrasie quitta Constantinople. Elle se réfugia en Egypte où il lui restait de grands biens. Pour fuir les sollicitations de son prétendant, et surtout par amour delà charité, elle commença \c pèlerinage aumônier qui donne à son existence un caractère personnel. Elle ne se contentait pas de secourir les pauvres qui venaient à elle, pas même de les visiter dans là ville où elle s'était retirée, elle entreprit un voyage, non pas à la recherche des choses bclh^s ou curieuses, mais à la recherche de
riiiloil IIIM-. \\\\r .illnil., a(T(»m|ML;m'c dr .sa |i||«î (|ir('llc lormail ainsi à un ^rand amour pour Jrsus et pour les enfanls rhrris du Scignrur <M)inpatissant,(»ll(* allait dr ville m ville, s'inquiéiant (l(*s l)()nn(\s œuvres t^ifaire, des souffrances à soulan^or.
l]\\c parcourut nolarnin(Mit \r. drscri de la Tliébaûlc, ijui Torniail comme une immense ville com|)os(ie de milliers d'ermilap^es et ayant pour unicpies habitants des milliers d'anachorct(*s.
Puis elle vint avec sa fdlc visiter un monasicre qui renfermait cent trente rclii^ieuses très austères, dont la plupart ne mangeaient (jue de deux ou trois jours l'un. Kllc voulut répandre parmi (dles ses aumônes, comme elle Tavait accoutume. L'abbesse n'accepta que de la cire, de rhuile et de Tencens pour la célébration des Saints Mystères.
Eupbrasie se décida à demeurer quelque temps auprès de ces saintes religieuses, qu'elle se mita visiter fréquemment. Elle menait souvent sa fdle avec elle. L'enfant avait alors sept ans. La mère ne tarda pas à remarquer avec quelle attention ingénue la lîllette écoutait les conversations avec l'abbesse. Mainte fois elles roulaient sur le bonheur de pouvoir se consacrer tout entier à Dieu en méprisant les préoccupations habituelles du monde, et l'enfant redoublait alors d'attention.
Un jour, la conversation se prolongea si tard que le soir était venu quand Euphrasie se leva pour partir. Sa fille ne se leva pas. On lui demanda pourquoi. Elle répondit qu'elle ne voulait
pas sortir du monastère. L'abbesse lui démontra qu'on n'y pouvait demeurer la nuit, à moins d'y être attachée par des vœux perpétuels. Alors la petite Euphrasie, prenant un crucifix qui était là, le baisa avec une grande tendresse et elle dit : « Mais c'est ce que je désire, je veux me donner au Seigneur et être religieuse ici. » L'abbesse résista d'abord et représenta à l'enfant l'austérité de la règle. Celle-ci assura qu'elle la connaissait; qu'elle avait bien réfléchi, et, avec son doux et serein sourire, elle assura qu'elle était décidée à faire des vœux perpétuels.
La mère assistait à ce débat, tenaitson regard fixé sur la fillette comme si elle eût voulu pénétrer jusqu'au fond de son âme. Elle y pénétrait en effet. Elle entrevit le saint avenir qui attendait sa fille. Elle l'embrassa, lui dit qu'elle ne voulait pas la disputer à Dieu, car bien qu'elle n'eût plus en ce monde d'autre félicité humaine que sa présence, elle préférait le bonheur de son enfant à l'égoïsme de son cœur. « Je ne veux faire qu'une prière à Notre-Seigneur, c'est qu'il te donne la persévérance. »
Son cœur, tout vaillant qu'il fût, ne put triompher complètement du souvenir qui lui revenait des gentillesses et des tendresses de la petite Euphrasie. Elle dut se retirer en hûte pour cacher ses larmes.
Elle reprit, désormais seule, ses voyages à la recherche desmisérables, mais elle revenait toujours au monastère. Et quand elle eut dépensé à peu près toutes ses richesses en aumônes, n'ayant plus rien à faire en ce monde, puisqu'après que Dieu lui eut repris son mari, elle Lui avait
cloniir son iiiii<|iir cnt'aiil, elle Lui drinaixla de la i'a|>|)rlrr à Lui.
Six on s(»|)t ans se passrrciil, poiiiLaiil ; [)ijis ral)h(»ss(* annonça h dame Muphrasie que ses vœux étaient exauccîs et que dans trois jours elle ([uillcrnil la (erre.
ront(î j()y(uis(\ elle se rendit nn(Ml(;rnicre lois an|)rès de sa Mlle, lui dit([U(M( j)our Tcnconra^er à la persévérance, — car après le bonheur du Ciel, rien ne valait \c bonheur du cloître, — elledemanderaità élre enterrée dansle monastère. Elle demeurerait ainsi h côté d'elle. » FAlo lui laissa ce ([ui n^slait de sa forlun(\ en lui indiquant Ici» bonnes œuvres qu'elle aurait à l'aire. Puis, rentrant chez elle, elle s'endormit dans la paix du Seigneur, portée dans le Ciel par la reconnaissance des milliers de pauvres qu'elle avait soulagés et accueillie par le sourire de l'Amant Divin auquel elle avait odert son unique enfant.
I^a vierge Euphrasie, après une vie angélique, mourut à l'ûge de trente ans. Elle voulut rejoindre dans la tombe cette mère qu'elle espérait bien rejoindre dans le Ciel, et elle demanda à élre enterrée dans le tombeau maternel.
^ ^^ — La Mère de saini Jean Cahjbile (426- 450). — Cette biographie présente le même caractère que la vie de saint Alexis. C'est, contrairement aux règles habituelles, l'amour filial qui est au premier plan, l'amour maternel reste dans la pénombre. L'amour du fils paraît plus grand que celui de la mère, et cet amour a un caractère si original et si touchant !
Saint Jean est entouré d'une poésie austère, mais on se prend d'une pitié si attendrie et si respectueuse pour ce type exquis de douxhéroïsme, pour cette âme sincère et chrétiennement vaillante, que la lumière, iaillissantde tout l'ôtre du fils, entoure la mère.
Elle vivait à Constantinople sous le règne de Valentinien III, elle se nommait Théodora. Son mari, Eutrope, commandait une des armées de l'empereur. Elle eut trois fils. Lesdeuxpremiers occupèrent, comme leur père, les premières charges de l'empire.
Le troisième était si doux et si charmant que Théodora prit un soin plus particulier encore de son éducation. Elle développa en lui un grand goût pour les lettres et pour la piété. Dès l'Age de douze ans il avait, à force d'instances, obtenu la permission d'accompagner sa mère aux offices du jour et de la nuit.
La renommée charitable d'Eutrope etde Théodora était aussi grande que leur fortune. C'était chez eux que les moines voyageurs venaient demander l'hospitalité. Jean leur faisait fête et avait soin que le palais leur fût, en effet, hospitalier. Un jour, l'un d'entre eux le frappa par sa physionomie recueillie. Il lui demanda qui il était, d'où il venait. Le moine répondit que son monastère était assez près de Constantinople, et qu'il appartenait à l'ordre des Sans Sommeil, religieux chez qui l'Office divin était célébré sans interruption du jour ou de la nuit. Jean l'interrogea plus à fond. Ce qu'il apprit des usages de cet ordre et de la dévotion des moines le saisit. 11 demanda au religieux où il
CIinONlOUFS I)K LA MATKIlNITI^: SAINTR. 83
lUiiiL r4(»lui-fi lui iiyant (lil <|iril allait en pMcrinaf^c h ,lrriisal(»rn,Jean iir Ir voulut pas laisser parlir avant <|u'il lui nU promis sous serment <|u'il repasserait |)ar (lonstînilinoplr, au refour et cpi'il IVrnruèiierail av(»e lui.
Puis il alla douiauderi» sa mère de lui donner le livre des Kvanjifiles. Tliéodora, de plus en [)lus heureuse de voir des poûts si sages en un si j(Uine ûge, lui aeluMa un beau livr(^ fort bien écrit et parfaileuKMit relié.
Le religieux revint. Jean lui rappela son serment, et, sans prendre autre chose que son livre, il monta sur le navire qui emmenait le nu)ine et raccom[)agna jusqu'à son monastère.
Nous n'avons pas à dire les dilfîcullés que fit l'ahbé de ce monastère pour recevoir le jeune seigneur, les vaines recherches des parents, les six années que Jean passa dans le couvent, dans une telle perfection de vertus qu'il était le modèle de tous les reliu:ieux.
Au bout de ce temps, Jean dépérit. On ne lui trouvait aucune maladie, il ne se plaignait pas. Il assurait qu'il ne souffrait pas. Pourtant il s'affaiblissait tellement qu'il en vint à l'extrémité.
L'abbé, le voyant sur le point de mourir, lui ordonna, au nom de l'obéissance, de révéler ce qu'il pouvait savoir sur la cause de cette étonnante maladie.
Jean répondit alors que, malgré toutes les prières, toutes les pénitences, tous les efforts, il ne pouvait chasser le désir de revoir sa mère.
L'abbé attristé — car Jean par sa douceur, sa bonté, sa piété, sa sincérité, s'était fait aimer de
tout le monastère — rassembla les religieux. Il leur raconta ce que leur frère venait de lui dire. Il leur demanda s'il valait mieux laisser mourir Jean que de lui permettre d'aller revoir sa mère. Les religieux jugèrent qu'il devait permettre à leur frère de quitter le couvent.
« Allez donc, mon fils, sous la conduite de Dieu. Qu'il vous serve de guide et vous empêche de rien faire qui soit hors de l'ordre et de l'amour de Jésus-Christ. »
Jean se jeta en pleurant dans les bras du Père et des frères et il les quitta fort attristé car il subissait l'entraînement tout en y résistant. Il se promit bien qu'il reviendrait, après avoir embrassé encore une fois sa mère, qu'il avait quittée si brusquement et dont la douleur assiégeait son imagination.
Quand il fut hors du monastère, il changea d'habillements avec un mendiant qu'il rencontra, trouva un navire où on l'accepta pour l'amour de Dieu et arriva aux faubourgs de Constantinople.
Là, il eut un grand remords d'avoir succombé au désir de revoir sa mère : « Seigneur, murmurait-il, vous voulez que nous aimions ceux qui nous ont donné la vie, mais il est bien juste que nous vous aimions plus qu'eux. Vous savez que j'ai tout quitté avec joie pour votre service^ donnez-moi, je vous en supplie, la force de vaincre le grand désir que j'ai d'embrasser ma mère encore une fois, après vous avoir promis d'oublier tout pour vous ! »
Il arriva à la porte du palais, au milieu de la nuit et se coucha sur le seuil. Le lendemain
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malin, 1rs doinrsliqncs Ir lioiivîml là, rinlnrojifrrnil, il rrpoudil qu'il rlail un |).'nivrc rncn- (li.niil.
Il rlîiit si lirtinhh» ri, si doux, Icîs maîtres dti lo^is (MaicMil si chiirilaMrs, irs (l()in(»sfi([iu's, à r<'\(Mn|)l(î (l(*s niaîlrrs, riairnisi liaLilnrsà hini Iraitrr l<*s panvii^s (|u'ils lui pcrinirrnt (U\ hnlir (^onln* la inuiaillc, pi-rs dn la porlrdcla mîiison, unr |)rlil(' logetlo où il dciurunM'ail.
Alors couiincnc^a le ^rand martyre fju'il s'imposa, en punilion de la faiblesse à laquelle^ il avait sucromhé en quittant son monastère. 11 voyait passer chaque jour son père et sa mère. 11 n'avait pas tardé à apprendre que celle-ci ne pouvait se consoler du départ de son dernier enfant. Elle le faisait chercher par toute la terre, car elle ne pouvait pas se persuader qu'il fût mort. Ouand il la voyait passer devant lui, toujours grave, toujours préoccupée, et qu'il savait que cette tristesse était due à la pensée continuelle de l'enfant perdu, il avait le cœur déchiré. Il était chaque jour prêt à lui crier : « Le voici, l'enfant que vous pleurez! » Et il lui fallait un effort héroïque pour ne pas sauter au cou de cette mère qu'il aimait comme jamais fils n'a mieux aimé sa mère. Il lui arriva une redoutable épreuve avec quelques joies pieuses. Eutrope, voyant ce mendiant si humble et si doux, l'avait pris en gré. En apprenant qu'il était un objet de raillerie pour la populace du voisinage, qui, lâche comme toutes les populaces et le voyant patient et sans défense, s'était fait une habitude de l'injurier, Eutrope le prit sous sa protection et il ordonna aux domestiques de prendre sa
défense. Il lui fit envoyer chaque jour des provisions. Jean ne garda que le strict nécessaire. Il eut alors le grand bonheur de faire l'aumône, car il avait l'âme si généreuse qu'il avait pitié de ceux qui souffraient, moins que lui pourtant. Jadis, il distribuait ce qu'il avait recueilli en mendiant et maintenant il pouvait, avec les donsd'Eutrope, apaiser beaucoup de faims et de misères.
Par contre — et ce fut là la cruelle douleur qui abrégea sa vie — sa mère ne pouvait voir ce mendiant sans une sorte de répulsion. Notre- Seigneur voulait augmenter les mérites de son aimant serviteur et tremper son héroïsme à tous les feux de la patience. Il inspira donc à Théodora del'éloignement pour ce pauvre dontl'aspect la faisait souffrir en lui rappelant vaguement le fils perdu. Elle n'avait pas conscience de la douleur qu'elle éprouvait à sa vue, car, dans son souvenir elle revoyait toujours son enfant comme il était à l'âge où il avait disparu et dans le pauvre homme malpropre, en haillons, il lui eût été impossible de reconnaître le petit Jean.
Cette antipathie maternelle, en augmentant en notre saint la tentation de se nommer et en rendant chaque jour la lutte plus angoisseuse, l'affaiblit tellement qu'il comprit que la fin de sa vie approchait.
Il demeura ferme dans la résolution de ne pas se faire connaître. Il y avait trois ans qu'il vivait ainsi à la porte du palais paternel. A la fin de la troisième année, il eut un songe. Notre- Seigneurlui apparut resplendissant de beauté et lui apprit qu'il n'avait plus que trois jours à vivre.
r.iiiiONiotJES m: i.\ MATi:hMiï: saintf. 87
Il iu'licva (lii se pivpiinT à la iiiorl. A l.i lin du Iroisitune jour souIrnicMil, quîuid la dmiirre iicurc fut venue il demanda h l'intendant do, la maison, qui calait venu avec les domestiques lui (lin* adieu et se ri'commîinder i\ ses prières, il lui demanda dr supplier sa maîtresse de venir hî voir.
(4elle-ci, (jui était pieuse, triompha de la répulsion (jue lui inspirait le mendiant. Klle arriva auprès du grabat où il était étendu. Il fut bien tcMdé de se faire reconnaître alin de pouvoir, à C(*lte heure dernière, embrasser sa mère au moins une fois. Il résista encore.
« Madame, lui dit-il sans oser la regarder, Dieu vous récompensera ainsi que votre mari du bien que vous avez fait à un pauvre étranger, puisque Jésus-Christ l'a promis. Je vous supplie de m'accorder la première et la seule demande que je me permette de vous faire. C'est que je sois enterré dans cette logette avec les habits déchirés que je porte et sans aucune cérémonie. »
Elle le lui promit. Alors, pour la remercier, il lui remit le livre des Evangiles qu'il avait reçu d'elle quand il était tout enfant et qui était le seul bien qu'il eût emporté de la maison paternelle comme du monastère. 11 était tellement usé qu'elle ne le reconnut pas ; toutefois il lui rappela plus vivement la pensée de son enfant perdu, elle se mit à fondre en larmes et elle tomba évanouie.
Ce fut la plus cruelle de toutes les angoisses que Jean eût ressenties. Il résista encore et ne dévoila pas sa personnalité.
Théodora, revenue à elle, porta ce livre à
Eutropc. Celui-ci le feuilleta et il s'écria : « C'est bien là le livre que nous avons donné à notre pauvre fils si savant, si pieux, si charmant. Il faut savoir de ce pauvre comment il est venu en sa possession ; peut-être apprendrons-nous quelque chose qui nous permettra de mieux diriger nos recherches*. »
Ils accoururent à la logette et forcèrent le mendiant, au nom du respect et de la reconnaissance qu'il leur devait, à jurer qu'il leur dirait toute la vérité sur le livre. Il vit bien alors que Dieu voulait qu'il fut reconnu avant de mourir.
« Ce livre, dit-il, c'est bien à moi que vous l'avez donné et je suis bien votre fils Jean, qui vous a quittés, il y a neuf ans, pour aller vivre au monastère des Sans Sommeil. »
Ils le regardèrent avec grande attention et le reconnurent à plusieurs signes, dit son historien. Sa mère se pencha vers lui et l'embrassa, en le couvrant de ses larmes. Il lui tendit les bras en jetant sur elle un regard tout illuminé de la lumière céleste et il mourut en lui donnant le premier et le dernier baiser.
Malgré la promesse qu'elle avait faite, Théodora fit revêtir le corps de riches linceuls et elle voulut le faire enterrer avec pompe. Mais elle fut brusquement frappée de paralysie. Eutrope lui rappela la promesse faite au mendiant. On rendit au mort ses haillons et Théodora fut guérie aussi subitement qu'elle avait été frappée. Il fut enterré dans sa logette; méritant son nom, Calibyle — qui demeure dans une masure — après sa mort comme dans sa vie. Une grande église fut bâtie ensuite sur l'emplacement de la cabane. Un
cimoNKiiiFs m: î.a MATr-uNiTi^: saintk. H\>
{\(S ci'oisrs (|Mi s riiip.urrnil <lr ( ;(>nslanliiH>|>lr en V2i)\. .Ic.in de lîrsniiron, y prit h» clicf du snii)l (*l le rnpporla à l)esan(;on. Il fui brûle en 171)!.
^ \'l. — /></ Mi'rc (le sdifïl IMzicr, arrhciu^r/tie de [.[ion {r)i;{-r>73). — Avee saint Nizier, nous entrons dans une de ces familles qui, vaincues par les Francs, les domptaient Ji leur tour par la civilisation, par la culture intellecluelle et surtout par la prudence, o|)posée l\ rimpétuositc Iîarl)ar(\ par la palienic Icrmeté et par la sainteté.
C'est de ce sant»\ où la llexibilile de Tesprit celtique se mariait à l'austérité du caractère romain, pour faire des apôtres éloquents et imposants, c'est de cctie race que sortent la plupart des grands évèques qui illustrèrent et formèrent la France à l'époque mérovingienne. Nizier est 1(^ neveu d'un autre archevêque de Lyon, et l'oncle du grand évêque et historien Grégoire de Tours.
A côté du palais sauvage des rois francs, du seuil duquel coule le sang des frères, des pères, des mères, des fils même de ces rois, la vie de saint Nizier nous montre le foyer domestique des nobles représentants de la triple civilisation gauloise, romaine et chrétienne. Nous y trouvons la douceur et la dignité. Notre saint n'est pas seulement un lettré, un sage évéque, un thaumaturge, il nous frappe par le caractère touchant de sa tendresse filiale.
Il ne quitte pas sa mère. Même lorsqu'il fut
avance en âge, elle reste toujours rinspiratrice de ses actions et la directrice très obéie de sa maison.
Quand on pense que ce fils docile et doux, distingué, comme tous les hommes de sa race, parla haute culture intellectuelle et par la grande élévation morale, est le contemporain des fils de Clovis, il y a là un contraste frappant, bien fait pour démontrer la puissance civilisatrice du catholicisme.
Nizier était de race sénatoriale. Il semble que les gens de ces illustres familles vissent dans Tépiscopat une continuation chrétienne de ce devoir de protection envers les pauvres et les faibles que la politique romaine imposait aux Gaulois puissants et riches. L'épiscopat, c'est-à-dire le pouvoir protecteur, armé uniquement de la force morale, était le digne couronnement d'une vie pieuse et charitable pour un homme noble, puissant et bon. Aussi Florentinus, le père de Nizier, arreta-t-il qu'il entrerait dans l'état ecclésiastique et qu'il occuperait le siège épiscopal de Genève, quand il aurait eu un troisième 'enfant. Il en avait déjà deux et dame Artemia, son épouse, lui en promettait un troisième.
Celle-ci, très pieuse, et que nous pouvons nous représenter comme la Femme Forte de l'Ecriture, eut une révélation quelque temps avant la naissance de ce troisième enfant.
Il lui fut annoncé que ce serait un garçon, qui deviendrait évéque.
Dès lors, le bon seigneur Florentinus reconnut, avec candeur, qu'un évoque suffisait pour la gloire et la bénédiction de sa famille. 11 resta
CIinONiyniCS DK LA MATFHNITÏ^: SAINTi:. \)l
dans lo mondo cl il aida sa IViiiine Arlcniia h Me- \cvïc\\hn\ |Mmr 1rs saintes destinées, aiixf|uelles I)i(»ii rap|>('l;iil.
Nizi(M\ iiitelli^iînL el lahoi'icux, [irolila fçrandem(»nt des leçons (l(*s préc(;ptcurs. H devint vite un savant dans l(\s lettres humaines cl divines.
Son |)(M'e mourut au moment où il r(»c(îvait les premiers ordres mineurs. Nizier voulut |)ar humililé r(^sl(*rlonglemps dans cesdegrés irdérieurs de la hiérarchie sacerdotale. Tout en s'occupant avec zèle de ses fonctions et en prati(|uant cette fîfrande charité qui le distinguait, il vivait humblement et doucement au foyer maternel. Il abandonna complètement à sa mère le soin des affaires domestiques.
Celle-ci avait, comme toute la France d'alors, une piété ardente pour saint Martin. Elle avait mis son fils sous la protection spéciale de ce grand saint qui, martial et aumônier, était bien le patron de la race franque, généreuse et farouche, sensible et furieuse, dont il fallait adoucir la férocité naturelle parle développement de rinstinct charitable.
C'est à lui que dame Artemia demanda un miracle pour sauver la vie de son fils. Il avait une pustule pestilentielle que les médecins déclaraient inguérissable. Le jeune homme était arrivé aux dernières extrémités ; depuis deux jours, il ne parlait plus. Tout était préparé pour les funérailles, toutefois la mère ne désespérait pas encore. Elle implorait saint Martin avec importunité, avec cette pieuse violence que Jésus conseille à ceux qui veulent obtenir une grande faveur de la miséricorde divine.
Au moment où Nizier allait rendre Tâme, saint Martin lui apparut. Il lui dit que sa mère le mettait au monde une seconde fois et qu'elle avait, par sa foi, obtenu cette sorte de résurrection. Il fît un signe de croix sur le mal, qui disparut immédiatement sauf un petit point noir que Nizier garda toute sa vie sur le visage pour se rappeler à la fois la bonté de Dieu, la puissance de saint Martin, la récompense de l'amour filial et la grandeur des Mères chrétiennes.
C'est là en effet, nous l'avons dit, un des bienfaits de la maternité chrétienne : elle est puissante auprès de Celui qui est tout-puissant.
Artemia aida Nizier à maintenir dans sa maison les habitudes qui correspondaient au double génie de ces Gallo-Romains à la fois actifs et lettrés. Elle voulut que ses serviteurs, ceux-là surtout qui étaient à la tête des autres, ne fussent pas seulement occupés corporellement. Elle ordonnait à tous la lecture de l'Ecriture Sainte, à quelques-uns l'exercice de l'oraison. Pour Nizier, il avait, de son côté, tout en étudiant avec zèle, voulu apprendre un métier manuel. Il avait interprété ainsi le commandement de saint Paul qui, en conseillant à chacun de gagner de quoi vivre et de quoi faire l'aumcMie, semblait avoir pensé à ce temps troublé où les invasions barbares jetaient du haut en bas de la fortune les plus riches familles.
Dame Artemia et son fils voulaient, sans doute, que les enfants de leurs parents et de leurs domestiques apprissent à lire, afin de mieux servir Dieu et de mieux chanter ses louanges ; mais l'éducation du foyer domestique gallo-
nmiaiii ne |»;irjiil |kl^ .in <ni* rir Inniirr ?i la icrl uniUs livres (Icî prirns.
(l'csl h celle» rdiicalion qiK» (îrégoircde Tours, III) (les plus «grands esprits et des [)lus érudils <le ces siècles, dut les bases de son iiislriiction. Il l'avait recrue parmi l(*s domestiques de Nizicr, dont il élait le neveu.
On pcuit ju<;er par lui de ce (jucllc cLail. Du resl(\ il n'oublia jamais Artemia. C'est lui qui jious dit ([ue, mcMne prêtre — il ne le fut pas avant Vùv'O de trente ans — Nizier obéissait à sa mère comme au temps de son adolescence.
\'il-elle dans la gloire de son épiscopat, ce fds qui lui devait de si douces et de si vigoureuses qualités? Nous ne le savons pas. Ici, comme en beaucoup d'autres de ces vies que nous esquissons, c'est par le fils que nous pouvons connaître la mère. Je ne résisterai donc pas à raconter l'anecdote suivante qui peint, avec une sincérité si naïve, riiommcet le temps, et par là cette pieuse, intelligente et ferme dame française, dont on voudrait tant connaître toute la physionomie.
Nizier était archevêque de Lyon. Ce n'était pas seulement les Francs, par leur impétuosité dilïicilement réfrénée, mais les juristes romains, par leur formalisme envahissant, qui inquiétaient les droits des évèques. Le droit romain bataillait avec le droit canon sur cette étroite frontière qui sépare le pouvoir civil du pouvoir ecclésiastique. Le comte Armentarius, préfet de Lyon, voulait en appeler à son tribunal d'un procès jugé par le tribunal de l'offîcialité. Nizier envoie un de ses prêtres, nommé Basile, pour prier le préfet de n'en rien faire. Armentarius reçut l'envoyé
fort légèrement, refusa de se dessaisir, et sur rinsistance du prêtre, le renvoya, avec des paroles vives contre Tévêque. Basile, fort ému, s'en vint trouver le prélat attablé devant son frugal repas. L'envoyé raconta comment non seulement il n'avait pas réussi dans son ambassade, mais comment on Tavait renvoyé fort incivilement. Le bon évêque craignait ce qui pouvait émouvoir en lui la vivacité du sang gaulois. Basile, qui s'attendait à recevoir des félicitations sur la fermeté de sa conduite et peut-être des consolations pour les rudesses dont sa qualité d'ambassadeur ne l'avait pas défendu, fut fort stupéfait d'être renvoyé brusquement. Expulsé par le préfet, expulsé par l'évêque, c'était déconcertant pour le pauvre Basile, qui perdit décidément la tête quand Nizier le menaça de ne plus lui donner les eulogies. C'était le pain, parfois les mets, parfois même le vin qui, après été bénits, étaient donnés ou envoyés aux serviteurs, aux amis, aux fidèles, en signe de fraternité et de pieux cadeaux.
Nizier déclarait que Basile était coupable d'avoir rapporté des paroles qui pouvaient pousser son évêque à la colère.
Le pauvre prêtre était si stupéfait que le bon évêque en fut touché et il fit un signe de l'œil à Grégoire, qui était à côté de lui, à titre de diacre et de neveu. Celui-ci comprit et intercéda pour l'ambassadeur mortifié. Nizier se réconcilia immédiatement avec lui et se tournant du côté des assistants : « Je vous prie, mes frères, de ne plus jamais me rapporter ce que vous entendrez dire contre moi, car il n'est pas à propos
niiioNigiirs i)i: fa mati:îimti': SAINTE. yr>
(jm* «Irs hoiiirih > i .M>«Miii.ii»lr>, .^ arrêtent îx des paroles [)r()ii()ncc(;s sans raison. »
C(^ fui. loulc la v(Mî^eanco du saint évôcpio conlnî I(* préftît. Il avait trouvé la formule pour Iraduin» cliarilaI)l(Mncnt cette pensrcî : « Kvéquc est autant au-dessus d'un |)r6fetini(jue ((u'homnnc est su[HM'ieur à un chien. »
§ Vil. — Derswinde, Mère de sainte Odile (657-7!?*?). — L'Alsace a de bien douces figures parmi ses enfants, et celle de sainte Odile doit lui ôtre doublement chère.
Au point de vue religieux, elle est une des grandes sources des bénédictions de Dieu sur la terre alsacienne! Par ses prières elle les attire, par ses soullVances elle les a méritées. Dans le contrat mysti([ue signé entre Jésus-Christ et son épouse, il est doux de croire que le Divin Maître, en lui promettant la patrie céleste pour son âme, lui apportait aussi de grandes bénédictions pour sa patrie terrestre.
Au point de vue humain la naissance d'Odile marque l'ère de prospérité de l'Alsace. Odile y contribua en fondant des hôpitaux, des couvents qui amenèrent des étrangers; et l'élément civilisateur apparaît avec les religieuses d'origine franque, irlandaise et écossaise. Ce n'est pas à elle seule d'ailleurs qu'il faut attribuer tout le mérite de ce grand mouvement : sa mère en peut réclamer sa part. Elle doit être considérée comme la sainte Clotilde de l'Alsace.
De très fioble naissance, parente de saint Léger,
Berswinde s'était unie au duc d'Alsace Adelric.
C'était un seigneur resté Barbare et dont le farouche orgueil n'avait pas encore cédé aux leçons du christianisme. Berswinde, elle, pieuse et douce, calmait les fureurs de son époux. Nous la voyons toujours à ses côtés comme l'ange du Bon Conseil.
Dieu, qui veut éprouver les plus aimés de ses serviteurs, permit, pour sa plus grande gloire, que Berswinde eût une fille aveugle en naissant. Son amour maternel s'en accrut, mais Adelric furieux, voulut faire mettre à mort l'enfant qui lui semblait un déshonneur pour lui et pour sa race.
C'était Odile. On le voit, rien autour de son berceau ne faisait présager sa gloire. Elle était condamnée à la mort. Elle parut condamnée à la misère. Berswinde, ne pouvant se résigner à sacrifier sa fille, la donna à une servante dont elle était sûre et qui devait l'emmener loin d'Adelric. Elle couvrit la pauvre enfant de baisers en disant à la servante : « Je vous la confie et je la recommande au Sauveur Jésus ».
Cette confiance en la Providence devait être récompensée. Le Sauveur Jésus accepta ce dépôt qu'on lui confiait et voulant Odile toute à Lui, Il allait la façonner Lui-même dans le creuset des soutTrances et des épreuves.
Quelque temps après ce premier exil, la pieuse duchesse, apprenant que son secret commençait à transpirer, eut, une seconde fois, recours à l'Esprit-Saint pour trouver un asile plus éloigné, et plus caché. Elle envoya l'enfant dans un couvent et la confia aux religieuses de Baume, qui]
MII;m M.jl i.> hl, |,A MAII.hMIl, .SAI.NII.. .'/
^Irposrrcnl (Luis son (\nw, le {^(M'iru; de loulcîS les vcrhis cl rinilirrcîiil à c.clhr vie (\r sacrilicfî qui <lrvait cHre la sioniu^
Il nous esl diflicilo de comprendre comment ndilr, [)arveiuic a l'ûge de treize ans, nc.ùl pas encore* clé baptisée. D'wai Tavait permis alin <[u'ell(* l'iU vraiment l'enfant du miracle et (juc relrouvaid la vue avec l'onction divine, elle ne laissAl pas de doute h son père sur la puissance du Christ.
Berswinde avait eu quatre autres enfants, mais (lie n'oubliait jamais la pauvre exilée ! Elle permit à l'abbesse de Baume de faire connaître à Odile le secret de sa naissance, qu'on lui avait caché jusque-là.
Berswinde avait toujours conservé l'espoir de revoir sa lille, aussi en parlait-elle souvent à ses autres enfants et tout particulièrement à son fils Hugues. Celui-ci qui, comme Odile, tenait de sa mère la bonté et le courage, espéra que lui, homme, réussirait là où une femme avait échoué. 11 supplie son père en faveur de sa sœur, celui-ci le renvoie avec fureur.
Ces deux cœurs tendres s'unissent dans un acte de courageuse audace et ils se résolurent à rappeler Odile au palais d'Ebenheim. En constatant qu'elle n'était plus aveugle, l'orgueil paternel serait peut-être adouci. Odile se met donc en marche, après avoir fait ses adieux aux religieuses de Baume. Elle traverse une partie de l*Alsace pour arriver au palais où Berswinde essayait de préparer le cœur de son mari à la ^ tendresse paternelle. Mais le fier Germain, quand il aperçut de loin l'escorte de sa fille, entra dans
une grande colère et demanda quel était le téméraire qui avait osé enfreindre sa défense. Hugues tombe à ses genoux s'accusant et demandant grâce pour Odile et pour lui. Un coup violent qui Tétendit presque mort aux pieds du duc fut la seule réponse.
Il semble qu'Adelric fut, pour un instant, épouvanté de cette violence, et il parut s'adoucir quand Odile arrivant se jeta à ses genoux en lui baisant les mains.
Berswinde, qui s'était hâtée d'accourir, baisa avec transport les yeux de son enfant, ouverts miraculeusement.
Mais bientôt Adelric, qui considérait sa fille comme un remords vivant, refusa de nouveau de la voir et la relégua dans une partie écartée du château. Là, Odile priait, travaillait pour les pauvres, leur préparant des aliments que Berswinde lui faisait parvenir. C'était une seconde séparation plus pénible que la première, puisque la duchesse avait pu connaître ce que le cœur de sa fille renfermait de tendresse et de bonté, de douceur et d'abnégation. Elle s'inclina sous la main divine et se résigna à vivre près de son enfant sans pouvoir lui parler.
Cette vie, prélude du sacrifice suprême, ne devait pas durer toujours. Adelric, touché par les vertus d'Odile, lui permit de nouveau de paraître près de lui. La patience aimante et résignée de Berswinde avait fini par triompher du caractère farouche de son époux. Il aimait Odile !
Il y eut donc des jours de joie pour la famille du duc d'Alsace. L'épreuve allait encore frap])cr au cœur de tous. Odile se sentait appelée au
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scMvicc (le Diru cl, son p(>rc vonlnil la donner en niarini»;e h un riche seigiinn. lîcrswindc, elle, s'incliiiînl vu Aiikî forte sous la volonl/î divine. Mllr riail \ni\) |»i('us(' pour r/'sislfi' à son mari, tr<)|) îuinaiilc pour refusera Dieu l'cMifani (pTc^lle n'aiinail (pi Vu Dieu, l'eufanl (ju'elle avait couliée drs sa uaissancc « au Sauveur Jésus ». Le Sauveur Jésus la lui deinaudail et elle la lui eût donnée^ si elle eiU été maîtresse d'en disposer.
Adeirie, lui, se révoltait^ cette pensée. Il fallut <pi'C)dile (piillAl de nouveau la maison paternelle pour apaiser la colère de son })ère.
Celui-ci, celle fois encore, se laissa toucher. Il lit publier partout (pril pardonnait; qu'Odile pouvait revenir à la cour de son père et qu'elle pourrait suivre sa vocation. Elle revint donc. Ouelque temps après son retour, elle annonça qu'elle avait promis au Seigneur de fonder un monastère.
Adelric, converti par ses deux anges, ne mit aucune opposition à ce vœu; il lit plus, il offrit à Odile son propre chûteau de Ilohenbourg pour le berceau de la nouvelle fondation.
C'est alors que commence pour la famille d'Odile et pour l'Alsace cette ère de prospérité et de bénédictions. Les prières, les jeûnes, les sacrifices de toutes ces lilles dévouées à Dieu attiraient les faveurs célestes. Berswindc était unie à sa fille religieuse comme elle avait été unie à sa fille exilée. Des hôpitaux, des monastères étaient élevés par son ordre et bien souvent les parents de la vierge de Dieu se réunissaient à elle pour prier.
L'heure vint où Adelric retiré du monde vou-
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lut habiter complètement près de sa fille. Berswinde suivit avec bonheur son époux dans le monastère. Là ils vécurent d'une vie de prières, de charité et de pénitence jusqu'au jour où Adelric fut atteint d'une maladie mortelle, pendant laquelle Odile le consola et l'assista. La douleur de Berswindc fut si profonde que neuf jours après la mort de son mari elle s'endormit doucement dans les bras du Seigneur. Sa mission était terminée. Elle avait conduit son époux aux portes du Paradis, où les prières d'Odile les aidèrent à entrer tous deux.
§ VIII. — La comtesse Heileuige, mère du Pape Léon IX (1002-1054). — Saint Léon touchait de fort près à la famille impériale. Son père, Hugues, comte de la Basse-Alsace, était le cousin germain de l'empereur Conrad le Salique.
Sa mère Heilevige était riiérilicre des illustres comtes de Dashbourg ou Dabo, d'une race à la fois lettrée, pieuse et batailleuse dont le triple caractère se retrouve dans Brunpn. C'est ainsi que se nommait Léon avant d'arriver à la Papauté. La piété maternelle devint en lui de la sainteté ; l'amour dos lettres devint la science; l'activité martiale, qui )c porta héroïquement à la réforme de l'Eglise, à la destruction de la simonie, ne craignit pas les champs de bataille. Le iils d'Heilevigc y paraîtra dans les plaines du Napolitain, pour repousser l'invasion des chevaliers normands. Sa mère avait pu le voir, déjà diacre, remplir son devoir féodal et com-
ciiuoMoiJKs i)i; \.\ MATKnMTi': SAiNTi:. loi
maiHl('i;i la place de iVîV(>(|n(» (hîToul, hrs troupes de rév(^ehé dans les airné(»s de l'empire.
(le lui an eliAleaii de Daho^ son «lornnine pntiinionial, i\\\() la eondesse Ileilevi^r^e mil au monde l»rnn<)n, le t?l jnin 1002. (Jnej([nes hio- {i:ra|)h(\s pioposenl ponr lien de naissance le cliAlean dK^j^nislieim, (Tantres C(*lni de W'oflenlieim. Nous n'hésitons [)as à préférer Dabo qui, de temps immémorial, jx'rsiste h réelamer l'honneur de e(dle naissance.
i^(^ corps (h* l'enlanl, dès qu'il vint au monde», montrait comnu* un semis d(* petil(*s croix rouj^es. On s'accorda à voir là une prophétie de haute sainteté. Ileilevige ne voulut laisser à personne le soin d'allaiter et d'instruire un enfant appelé à une si grande destinée. Elle était savante, et Ton nous fait remarquer notamment qu'elle savait le latin aussi bien que l'allemand.
C'est d'elle aussi que saint Léon tint son amour de la musique, qu'il aima, dès l'Age le plus tendre, autant que les livres. Mais ce n'était qu'un goût prononcé. Il avait, à côté de cela, une passion, une passion vive, ombrageuse, \^ passion de la pureté; aussi sa mère réussit-elle à faire de cette ûme vaillante, une ûme a blanche comme un lis à peine éclos » et dont nul vice ne ternit jamais l'innocence.
Elle n'avait pas voulu toutefois négliger de cultiver son intelligence vigoureuse, d'utiliser sa mémoire étendue. Pour l'encourager, elle lui acheta, un jour, un très beau volume écrit en lettres d'or, enrichi d'enluminures. En le lui confiant, elle lui indiqua qu'elle lui donnait ce beau manuscrit afin qu'il en apprît plus vite les
Psaumes. Bientôt, elle constata, avec stupéfaction que ces Psaumes n'étaient pas sus, bien que Tenfant tînt toujours son livre sous les yeux. Elle constata de plus que rien de ce qui se rencontrait dans ce livre n'était saisi par cette intelligence d'ailleurs si vive, et ne restait dans cette mémoire jusque-là si fidèle. L'enfant avouait que, en effet, tout ce qu'il lisait dans tout autre volume il le comprenait vite et ne l'oubliait plus. Qu'avait donc ce livre de mystérieux? et comment ce livre pieux paraissait-il ôtre ainsi comme soumis à une influence diabolique ? Heilevige, active d'esprit, aimant fort la vérité et la lumière, voulut se rendre compte de ce fait étonnant. Elle fit une enquête minutieuse. Elle parvint d'abord à savoir que le manuscrit avait appartenu à l'empereur Lothaire. Il n'y avait là nul éclaircissement, l'empereur Lothaire n'ayant pas renommée de diablerie. Elle alla plus loin. Elle découvrit que ce volume avait appartenu à l'abbaye de Saint-Hubert et qu'il était arrivé aux mains impériales d'une façon qui n'était pas très canonique. La comtesse, accompagnée de son fils, se rendit à l'abbaye, rendit le livre à la bibliothèque du monastère, en y joignant un beau sacramentaire, pour remercier Dieu de lui avoir fait merveilleusement découvrir cette rapine d'un de ses parents. Le petit Brunon eut un autre livre. Aussitôt l'intelligence et la mémoire lui revinrent; il comprit immédiatement les Psaumes et jamais musique ne lui parut aussi belle que leur chant. Le Seigneur Jésus est toujours juste et toujours bon, même lorsqu'il paraît rudoyer, pour un instant, ses amis. 11 accor-
<l.'ul ainsi h l?niii()ii, en lui doiiiiaiil. la loiii^saucc iij|(MiS(î (l(î ((îllc Iiannonii» des I\sîuifiHîs, la corn- [XMisalion de la poiuo ([u'il hii avait faite en lui riîlirant pendant un instant les joies de ririlelligencc et de la mémoire. La honte de Dieu ap- |)araissait en in(>m(^ temps <pi(î sa justiec;. Il ne voulait pas laiss(M' pesci* sur la j)ieuse eomhîsse et sur celui (pi'Il destinait à ùlvo d(î ses grands amis, la faute d'un vol ou d'une violence commise par un de leurs ancôtres.
Quelque savante que fiU la comtesse, elle ne pouvait remplacer une Université ni communi- (pior à son lils l'ensemble des connaissances qu'on y donnait. En ce temps que l'on nous présente souvent comme une époque où Tignorance était en honneur, c'est la science au contraire qui était recherchée, admirée.
Ileilevige avait mis son fils en état de pouvoir à Tûgc de cinq ans, étudier les belles-lettres et les arts libéraux. Elle l'envoya, dès cet âge, à ïoul, où l'évcque Berthold entretenait une école qui avait été fondée, je crois, par saint Gérard, le troisième prédécesseur de Berthold. Celui-ci avant donné à cette école un haut decrré de renommée, Brunon rencontra, au milieu d'étudiants de toutes classes, les fils de ces puissants princes qu'eux aussi, on nous représente souvent comme de « barbares tyrans » ; notamment deux de ses cousins, nommés tous deux Adalbéron, fils, l'un du duc de Lorraine, l'autre du duc de Luxembourg. Ces barbares et ces /(/ra/zs n'étaient pas seulement des écoliers laborieux et qui devinrent de grands savants, mais des écoliers pieux et qui devinrent des saints comme Brunon
et comme ces Adalbcion, dont on nous signale les jeûnes, les veilles et les pénitences.
Le cours des études d'alors se divisait en deux séries, le trivium et le quadrivium. Le irivium, comme son nom l'indique (place où aboutissent trois voies) comprenait trois ordres de notions : la grammaire, la rhétorique, la dialectique; le qaadriviiim (carrefour où aboutissent quatre chemins) en comprenait quatre: arithmétique, musique, géométrie et astronomie.
La comtesse remarqua que les progrès de son fils dans la piété marchaient de pair avec ses progrès dans Fart musical; elle en conclut que la musique était le langage qui convenait le mieux à une âme pure.
Quand il eut terminé ses études, il revint au château paternel. Il faillit y mourir d'un accident qui ne fut pas bien expliqué. Une nuit qu'il dormait d'un sommeil profond, un animal très venimeux, que les biographes appellent un crapaud, monta jusqu'à son visage et se mit à le sucer. Brunon, réveillé brusquement, saisit l'affreuse bête et. la jeta violemment hors de son lit, en appelant au secours. Les domestiques accoururent. Ils ne trouvèrent ni crapaud ni autre animal. Le jeune homme avait-il rêvé? Y eut-il là quelque intervention diabolique ? L'animal existait-il réellement et, mal tué, avait-il eu le temps de s'enfuir? On ne sut. Mais dès l'heure le visage, la gorge, la poitrine de Brunon enflèrent. Le venin qu'il avait dans les veines résista à tous les remèdes. Au bout de deux mois le mal était devenu si violent que les médecins
ClinONIQURS DE LA MATEHNITÉ SAINTE. 105
(I(^s(\s|)<'*rrn»nl. Il riait sans paroh; depuis iiuil jours cl ou allcndait riicunî de sa mort. Ilcile- \'i{i:(\ apr(>s CCS deux mois d'angoisse et de larm(*s, put enfin parvenir à acccpler r(;ll(î cruelle épr(Mive, avec soumission ;i la volonlé de Dieu et à lui ollVir liuml)leuieul son Ame désolée, mais résignée. Alors, dil un biogra[)he contemporain, le Seigneur, touché de cette héroï([ue résignation, montra toule sa bonté en même temps que sa |)uissanc(\
Urunon, cnlvc la vie- et la mori, eut non pas un rêve, car il se savait éveillé, mais une vision. Il vit saint Benoît lui a{)[)li(juant une croix sur la bouche, sur les parties du corps qui étaient le plus malades et poussant derrière l'oreille, avec le bout de cette croix, tout le venin répandu dans le C(^rps.
Dès riieurc il se trouva soulagé. (Juelques jours après, un abcès grossit derrière l'oreille, creva, rendit une quantité considérable de pus et le jeune homme fut guéri.
Ce fut cette guérison qui paraît avoir déter miné la vocation religieuse de Brunon.
Cette période historique, où nous venons de constater l'amour de la science et la piété intense, n'en est pas moins pourtant une des plus troublées du Moyen Acre. La date terrible de Tan 1000 qui devait être celle de la fin du monde, disparaissait à peine ; on voyait germer la double semence qu'elle avait jetée dans l'humanité. Tout avait été à l'extrême, et le monde alors avait présenté ce spectacle qu'on voit dans les villes où règne la peste. Les impies, sachant la mort prochaine, avalaient à grands traits toutes
les jouissances de la vie ; et les hommes pieux, sachant prochain le jugement de Dieu, s'efforçaient d'en adoucir les sévérités. Le dernier de ces états d'ûme allait préparer la Renaissance féodale et chrétienne du xif et du xiii'' siècle. Le premier menait à un redoublement de batailles, de conquêtes, de violences. Il entretenait cette anarchie qui avait signalé les règnes des derniers Carlovingiens, et à laquelle l'établissement de la féodalité, de la chevalerie surtout, avait pour mission de mettre un terme.
Il faut insister sur cette situation du x® et du XI® siècle pour bien comprendre notre saint et sa mère.
Celle-ci envoya son fils auprès de Tévéque de Toul, Hermann,qui l'ordonna diacre, après avoir constaté sa piété qui édifiait la petite cour épiscopale. Nous le voyons, dès lors, partager sa vie entre les bonnes œuvres, la visite des hôpitaux, l'instruction des pauvres et l'étude. La composition de la musique et des hymnes pieuses lui apportait une distraction fort goûtée. Ce soin des pauvres, cette vie pénitente et cet amour de l'étude c'est la vie universelle du catholicisme ; et elle est invariable. Mais la religion catholique a aussi une vie qui est relative, car, étant universel, le catholicisme doit être souple, c'est-àdire qu'ayant un nœud inflexible qui l'attache au Ciel, il doit avoir, en outre, un ressort flexible qui le tient en union, pour mieux les diriger, avec les intérêts des siècles et des peuples divers.
Ce jeune diacre, pieux, recueilli, studieux, nous le voyons à quohiucs mois de là en habil guerrier, au siège de Milan (1021). C'est que la ville de
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Toul rlîiil l(MHir (l(; fournir nn CA)id'\uy;i*nl aux arinr(\s iinprii;il('s ; cl ([ih» rrv(^(|iir, seigneur lornporcl luiiL autant (|U(i spiriliK;!, (hîvait coininaiuI(M' SOS lr()U|)('s (|ui irrusscul pas obéi aisénient à IouUî aulic autorité. l/évé([uc Ilermann, vieux (*t inlirni(\ avait dû déléguer son autorité. 11 avait choisi Brunon pour hcaucouj) i\r raisons. l)'al)()rd, la [)iété, l'énergie du jeune diaen; le rassuraient contre le danger (|ue le libertinag(; de la vie* militaire eût [)u faire courir à sa vertu. 11 avait cru comprendre, en outre, que Cette énergie avait des ressources martiales tout autant (|ue morales. Enfin, Ileilevige avait envoyé son iils passer (|uelque temps à la cour de Tempereur Conrad le Salique, son parent, et l'évèquc n'ignorait pas que le commandant de ses troupes serait le bienvenu au camp impérial. La comtesse put apprendre en effet que son fds, tout en restant un pieux lévite, s'était montré bon général.
Vertueux, brave, de grande race, aimé de l'Empereur, Brunon était aux yeux du peuple l'idéal de l'évéque. Aussi fut-il élu avec enthousiasme, deux ans plus tard (10*26), à la mort de l'évoque Hermann.
La comtesse avait perdu son mari à une époque que nous ne pouvons déterminer. Elle avait dû, elle aussi, développer, à côté des qualités qui caractérisent la femme chrétienne de tous les temps, celles que nécessitaient les devoirs d'une dame féodale. Elle eut occasion de laisser voir cette ame vaillante que Brunon tenait d'elle. La guerre éclata entre le beau-frère d'Heilevige et l'évéque de Metz. La comtesse, comme tous les seigneurs \'X)isins des combattants, pouvait'
craindre que la paix ne se fît à ses dépens. Elle suivit la politique que la sagesse conseillait alors. Afin de n'ôtre entraînée ni dans un sens ni dans l'autre, elle fortifia Sarrebourg, cinq autres châteaux importants qu'elle possédait, et surtout Dabo qui, situé sur la pointe d'un rocher, et bien muni, était imprenable. Après y avoir mis une garnison sûre, ne voulant d'ailleurs courir aucune chance de guerre, et ayant avec une âme vaillante, un corps impotent, elle se rendit au monastère de Moyen-Moutier. Nous la voyons là répandre, autour de l'abbaye illustre et d'ailleurs bien fortifiée, les bienfaits de sa grande fortune. Elle bâtit, notamment à Reinengen, un monastère où elle institua un chapitre de chanoines et qui est aujourd'hui occupé par des trappistes.
Pendant le voyage que Brunon, devenu le Pape Léon, fît en France en 1049, il vint visiter ces deux monastères de Moyen-Moutier et de Reinengen. Nous ne savons pas si la comtesse vivait encore.
Elle y avait signalé son passage par une découverte qui rendit sa mémoire chère et célèbre. Elle connaissait la touchante histoire du roi Lazare et de sa fille qui, venus de l'Orient pour visiter le tombeau des saints Apôtres et les principaux sanctuaires de la Gaule, s'étaient arrêtés à Moyen-Moutier. Ils avaient obtenu de bâtir contre les murs du monastère deux cellules. Ils y avaient vécu et y étaient morts, laissant une grande renommée de sainteté. Leurs reliques, illustrées par beaucoup de miracles, étaient perdues depuis l'invasion des Hongrois qui, pendant
URONIQUES DE !.A MAim^mT SAINTF.
loiil le x^ sircle, avaient rnvaf^t'î la Gaule elpariiculièreineiil la Lorraine. Plus (»ncore, peiil-^lre, qiKî les Sariasins el. \rs Normands, ils montraient par leur haine contre le elirislianisînr, (|u'ils représentaient un des derniers elTorls <|ue Dieu permît contre la civilisation. II avait fallu mettre les corps saints h Tahri. Les restes du saint roi d'Orient et de sa lille avaient été si bien cachés ipi'on ne les retrouvait plus. La joie de les découvrir l'ut donné à llcileviyc
Nous savons que ce fut en souvenir de cette mère parfaite que saint Léon institua la liose d'or que le Pape, encore aujourd'hui, bénit le troisième dimanche de carême et envoie à quelque princesse dont il veut honorer le caractère.
En elTct, il avait donné aux religieuses du monastère de Woflenheim, la demeure qu'il tenait de ses ancêtres ; il exigeait en retour une Bose don du poids de deux onces romaines, et il spécifia qu'il a fait don de celte demeure en souvenir de son père et de sa mère, Heilevige, qui avaient fondé là une église.
Le Pape Léon, on le sait, rendit un grand service à la civilisation en développant la Trêve de Dieu. Une des lois de cette institution était la protection due aux veuves comme aux monastères. Nous permettra-t-on de penser que le souvenir de sa mère, obligée par des combats continuels de quitter sa demeure, ne fut pas étranger aux mobiles qui inspirèrent cette évolution dans le monde féodal.
Il faut voir, en effet, en Heilevige, un des types de la maternité féodale, à côté de la douce Berswinde, de l'énergique Blanche de Castille, de
l'apostolique mère de saint Bernard et de l'aimable mère de saint François de Sales, qui représentent des modèles divers de la noblesse féminine jusqu'à la venue du monde moderne.
Malheureusement nous sommes, on Ta vu, bien peu renseignés sur elle. C'est par des échappées qu'on peut entrevoir cette fille, cette mère de saints et de guerriers qui avait dans son âme la piété belliqueuse et caractéristique de la France d'alors. Toutefois, il faut que j'insiste sur la pureté presque virginale qui ne quittait pas cette âme de matrone chef de guerre.
Elle était devenue, à la fin de sa vie, fort grosse : cette obésité la désolait, non pas seulement parce qu'il lui fallait de l'aide pour aller d'un lieu à un autre, mais parce que les forces d'une femme ne suffiraient pas pour lui rendre les derniers devoirs quand elle serait morte, et qu'il faudrait l'aide d'un homme. Cette pensée alarmait sa pudeur à tel point que toutes ses prières étaient dirigées par elle. Elle demandait à Jésus de maigrir, non pas pour se bien porter, mais pour qu'elle pût être mise en son cercueil par des mains féminines. Le Dieu de pureté exauça cette touchante prière.
§ IX. — La Mère de saint Anselme de Cantorbèrij (1034-21 août 1109). — Saint Anselme, qui réunit en lui les trois qualités qui font l'homme parfait, la sainteté, la science et la vaillance, toutes trois portées à un degré supérieur, naquit l'année même où fut consommé le schisme
ClIUOMoUliS I)i: LA MAM:UMTI; SAINlIi. 1 I I
(l'Orient; et il était dcstinci providonliollonient h vvÀi\vdi)v (l(î ciiKj si(V>les la séparation de la Grande-Bn^laj^iic. Il nr, lui fallut rini moins que ces troisqualilrsp()iireinj)in:iier rivi^Hised'Angleterre de t()nd)er dans le servage [>()lili(iu(;, auquel les princes normands ne cesseront jamais de travailler, et qui était la cause principale du schisme oriental.
Nous pouvons en! revoir, -eai- les biographes nous donnent seulement ([uehjues faits — qu'il dut son invincible fermeté à l'ardeur martiale du sang paternel, et cette hauteur d'intelligence qui en font des puissants génies du Moyen Age, à l'élévation de l'esprit malernel.
Son père, (londulphe, était un seigneur milanais, ardent, impérieux, batailleur, amoureux de. pompe et de magniticence. Il était, dit un biographe, le cousin d'un marquis de Turin, qui joua un rôle dans la politique italienne de la fin du x° siècle, et de la grande comtesse de Toscane, Mathilde. Nous ne savons quelles circonstances le poussèrent à quitter le Milanais pour venir habiter la vallée d'Aoste. Sa famille y prit une ferme assiette, et quand, au xiii* siècle, nous lui trouvons des armoiries, elle porte de sable au lion d'or, armé, lampassé de gueules avec cette devise Prœcibus et operibiis. J'y arrête mon attention parce que cette devise caractérise entièrement notre saint. Il fut, en effet, aussi pieux qu'agissant ; et il agissait par la double puissance d'une intelligence qui met en mouvement toutes les idées de son temps, et d'une action qui ne s'arrête et ne recule pas.
Gondulphe rencontra dans la ville d'Aoste
un^ de ses parentes Ermemberge. Le même biographe essaye de prouver qu'elle était, elle aussi, fille du marquis de Turin, et, d'autre part, alliée au premier prince delà maison de Savoie^. Humbert aux Blanches Mains. Mais ses déductions généalogiques ont été contestées.
Pendant que le père, prodigue, amenait dans la famille une gêne qui contribua sans doute à apprendre à Tenfant le mépris des biens de ce monde, Ermemberge aidait son jeune esprit à comprendre par quelles plus nobles conquêtes on peut les remplacer.
Le saint raconta lui-même à l'un de ses biographes, Eadmer, ce qu'il dut à l'éducation paternelle.
Nous pouvons ainsi connaître ce qu'il y avait en cette mère d'élévation intellectuelle et de poésie, par les images qu'elle mettait en la mémoire de l'enfant. Quand il ne pouvait comprendre encore le Dieu saint, aimant et miséricordieux, elle lui montrait le Dieu brillant et puissant. A l'horizon lointain, à la cime des Alpes, à l'endroit où le bel azur et l'éclatant soleil semblent quitter la terre pour gagner les hauteurs insondables, elle lui disait que c'était là que commençait le royaume de Dieu. Ainsi Dieu devenait pour lui le Seigneur des deux, quand tous les compagnons des pompes paternelles, qui causaient peut-être les larmes maternelles, étaient les Seigneurs de ce méchant monde.
Ce roi brillant et puissant dont la demeure commençait aux sommets des hauts monts pour s'étendre par delà les étoiles, occupait toute l'imagination d'Anselme. Il le revoyait en
r.lIUONIQUES DE LA MATKRNITÉ SAINTI-. I l!l
réve el ses nhcs lui r(;lra<;aif^nt, avpc les croii- Icurs personnelles que son Ame candide el d/'j.'i lumineuse y ajoulail, les nuances des pensées dont sa m^re renlrelenail.
Une nuit, écrira-l-il plus lard, il s<* IrouNaiL au milieu d'une grande plaine. Il savait \nrA\ que ce champ appartrnail au Roi du (^iel. Une grande quanlité de femmes y faisaient la moisson, c'étaient les scrvanles de ce Hoi du Ciel, mais des servantes paresseuses : elles laissaient perdre tant de grains, tant d'épis, qu'il se sentit indigné. H les quitta en les menac;ant de la colère de leur Maître. 11 continua sa route et arriva au pied de ce mont alpestre qu'il considérait souvent des fenêtres de la maison paternelle. Il le monta avec fatigue et il arriva ainsi sur la eime. Là, il fut bien récompensé. Il se trouvait dans un palais tout éblouissant de cet or et de cet azur qui couronnaient les montagnes. Le palais était presque désert. Il n'y rencontra que le premier officier du Roi du Ciel, à qui appartenait cette éclatante demeure. Tous les autres officiers étaient partis surveiller les moisonneurs. Tout à coup il entendit prononcer son nom. Il avait en face de lui le grand Roi, mais c'était surtout le Roi de toute bonté. Il parlait à Tenfant avectant de tendresse et de douceur que celui-ci lui répondait comme il eût répondu à sa mère. C'est de celle-ci que le Roi lui parla surtout. Il lui avait demandé qui il était, d'où il venait, et s'il était bien fatigué de la longue route qu'il venait de faire, ensuite il appela l'officier que Anselme avait déjà vu, et après avoir donné ordre qu'on lui offrît
ce dont il avait besoin, il disparut. Le bon officier lui donna alors un pain si blanc, si suave au goût que jamais il n'avait rien mangé de si bon. Il ne pouvait rendre compte du goût divin qu'il avait trouvé à cette nourriture. Quand il fut bien rassasié, il quitta paisiblement Tofficier, le palais, descendit la montagne, traversa de nouveau la plaine et se retrouva en son logis.
C'est dans chacun des traits de ce rêve qu'il faut chercher les conversations, le cœur et l'intelligence d'Ermemberge.
Après lui avoir dû la vie de l'âme, il lui dut la vie de l'intelligence.
Il avait un si précoce amour de l'étude qu'il obtint de ses parents la permission d'aller, tout enfant encore, à une école dont le maître, austère et sombre, le mit à une discipline farouche, et l'enferma afin de le faire mieux travailler. L'enfant devint malade ; on le ramena à la maison paternelle. Quand il y fut, on s'aperçut qu'il était devenu stupide. Il regardait tout ce qui l'entourait avec une physionomie égarée, comme si tout bruit l'importunait et la vue de tout être humain lui causait une angoisse profonde. « Ah ! malheureuse que je suis, s'écria Ermemberge, mon fils est perdu! » Elle eut alors une inspiration. Elle ordonna de laisser l'enfant en toute liberté, de lui obéir avec promptitude, bonne grâce, et avec une affection que ' nul accès de cette maladie noire ne devait lasser. Peu à peu il revint à son expansif et tendre naturel.
Quand, à force de vigilance et de tendresse,