LE CARREFOUR DE PRUZANI
Hélyonne Kilinska brodait à la fenêtre, sous les branches retombantes des lierres, où se mêlaient des fleurs de vigne folle, tandis qu'un rouge-gorge, qui avait passé l'hiver en Pologne, se suspendait par les pattes à la pointe de la plus longue guirlande, ses roses plumes gonflées, renversé, tournant le cou.
Le noir château de M. le staroste, qui était la plus vieille capitainerie des districts lithuaniens, se dorait de soleil ; les fleurs s'éparpillaient partout en vertes escalades sur la façade renfrognée, et de chaque lézarde le rire d'un liseron ou d'une campanule faisait comme une fossette.
Vainement le pont en était baissé, vainement la herse levée; l'assaut toujours renouvelé du printemps franchissait le fossé sur des nappes d'iris mouillés, appliquait aux murailles l'échelle de ses feuillaisons grim-
pantes, et l'aile de neige d'une cigogne battait sur le donjon comme une oriflamme victorieuse.
Blanche d'une blancheur insensiblement bleutée entre les ondes lisses de ses cheveux d'or pâle; voilant à demi, sous des paupières de vermeil transparent, les violettes pensives de ses yeux ; le cou un peu long qui se penche avec l'inclinaison presque droite d'un lys, Hélyonne Kilinska brodait à la fenêtre, s'interrompant parfois de sa besogne pour regarder trembler à l'horizon, au-dessus des forêts, les écharpes déchirées du matin, que l'aurore doublait encore d'une soie rose, pâlissante. C'était sur une longue, longue ceinture en mousseline de Stamboul, entretissée d'or rouge d'une part et d'argent fin de l'autre, qu'elle brodait des emblèmes et des roses du bout de ses doigts fins ; on eût dit qu'elle effeuillait des fleurs dans une claire nuée ramassée sur ses genoux.
En brodant, elle chantait une chanson de fiancée, un peu triste, parce que c'était une chanspn polo^ naise :
« Quand son seigneur l'envoyait dans la forêt guerrière, quand ces vassaux assemblés lui disait un dernier adieu, je lui ai dérobé son mouchoir et je l'ai trempé dans la source du ravin. Je voulais retenir mon ami quelques instants de plus !
<c Ah! le mouchoir s'est séché, et maintenant je le mouille de mes larmes.
« Il est parti si loin, si loin, que je ne vois plus voler la poussière derrière le galop de son cheval.
« Mais de bons signes accompagnèrent son départ, la cigogne faisait son nid, la corneille ne croassait pas. Bien-
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tdi il va revenir, et la pie m'a prédit le chemia de soa
retour !
« Il délivrera nos terres et nos demeures. C'est ici qu'il a commencé à marcher, ici qu'il a pris des forces, ici que ses aïeax dorment sous la croix sacrée.
« Quand il reviendra, je verrai du haut de la montagne luire sa lance et flotter sa banderolle ! Son seigneur admirera son courage, car il nous rapportera la vie et la patrie; on viendra de bien loin pour Fembrasser et le bénir, et le joyeux hydromel rnissellera des cruches comme pour le saint jour de Noël.
a Mais, moi, je le conduirai dans un bosquet où j'ai planté des fleurs ; je lui montrerai la clairière ombragée de feuillages. Qu'elle sera belle la couronne que je tresserai pour le jour de nos noces ! »
Elle se tut. Sa pâleur se fit rose. Là-bas, du fond d'une allée oh se vaporisaient en brumes les humides fraicheors des bois^ un cavalier venait vers elle, au galop, l'aigrette au vent, sous le frémissement dia* phane des feuilles d'or vert.
Il s'arrêta court au rebord du fossé, ramenant Ten^ colure de sa cavale blanche, qui, les jambes de devant tendues, rongea son mors, toute fumante.
Chapska de velours noir, bordée de plumes de cygne, znpan de satin cramoisi aux brandebourgs tressés d'or et de perles, bottes de cuir rouge, éperonnées de cuivre, il se dressa sur les étriers dans les claires buées de l'air, svelte, hardi, levant son jeune visage où bleuissait la douceur profonde des yeux, où la bouche très rouge, riait sous de petites moustaches
noires, qui, plus courtes que les lèvres, retroussaient leurs pointes fines.
— Hélyonne Kilinska, dit-il, avez-vous prié Dieu hier soir pour votre ange gardien ? car vous ête toute parfaite, et il fait, je vous le dis, plus de péchés que vous.
— Que le nom de Jésus soit glorifié !
— Tant que je t'aimerai.
— Ah ! vous répondez mal, Etienne Boleski.
— Dans les siècles des siècles ! N'est-ce pas la même chose ?
Le fils de la castellane et la fille du staroste avaient grandi pour être fiancés, et les fiançailles, comme dit le proverbe, c'est le bourgeon des noces. Tout petits, lui sept ans, elle quatre, il leur était permis d'être ensemble dans les bois, seuls ou en compagnie de Tzoryl, qui disait: « Ce sont des oiseaux plus grands. » Le château de Mikalina était peu éloigné du château de M. le staroste ; ils parurent plus proches encore, à cause des deux enfants qui allaient et venaient avec desjeuxetdes rires de Tune à l'autre demeure; les deux vieilles maisons sévères faisaient, par ces jeunes messagers, des échanges de sourires. Ils furent instruits ensemble, il comprenait, elle apprenait. Elisabeth Boleska, pleine de souvenirs, et Tzoryl, plein de songeries, furent leurs meilleurs maîtres ; elle leur racontait la patrie, mère des hommes libres ; il leur enseignait la forêt, qui est la patrie des oiseaux. Un jour, Hélyonne montra du doigt un aigle blanc qui planait. « C'est la Pologne! » dit Etienne. Mais quand il fut un petit homme, on les laissait plus rarement ensemble ; on avait remarqué qu'en revenant
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du bois, ils rapportaient moins de fleurs, qu'ils avaient dans les yeux une rêverie déjà. La demeure de la castellane et celle du staroste redevinrent plus lointaines. Heureusement Tzoryl prit en pitié Jes enfants séparés, et Gris-d'Argent, qui ne s'était pas envolé encore vers le paradis de feuilles et de fleurs où vont ^es âmes des oiseaux, fit plus d'un voyage nocturne, un billet pendu au cou par un ruban, du château de madame Boleska au château de M. Kilinsld, pendant que la castellane et le staroste, confiants, dormaient dans leurs vieux lits austères.
Puis Etienne, à quatorze ans, partit pour la France avec son gouverneur français; il regarda, écoutamédita aussi ; de sorte que, de retour en Lilhoanie. il disait beaucoup de choses nouvelles, racontait d étranges histoires. Mais ce qui surprit le plus Hélyonne Kilinska, ce fut qu'il avait des moustaches: l'ii, il s'étonna de la retrouver plus jolie, un peu pâîe : et ce» deux étonnements firent un bel amour. Une chose était résolue : on les marierait bientôt. Mais le Père Dominique disait, à cause des pressentiments , de guerre qui, çà et là, secouaient la République endormie, comme des sautées de rafale, avant l'orage, ébranlant de loin en loin la forêt: « Je veux bénir des sabres de bataille et non des anneaux de noces! » C'est une tristesse des pays opprimés, que les amoureux ne peuvent pas s'y aimer comme ils veulent, et la patrie est très jalouse.
— Non, je n'ai pas prié Dieu pour mon ange gar- . dien, car je suis une grande pécheresse, dit Hélyonne Kilinska ; tout à l'heure encore j'ai eu des distractions pendant que mon père disait les oraisons du matin*
— A qui donc songiez-vous, Hélyonne ?
— Je ne songeais pas à quelqu'un. Il faut avouer, monsieur, que depuis un temps vous vous en faites bien accroire ; c'est en France, certainement, que vous avez pris cette vanité d'imaginer que vous inquiétez la pensée des jeimes filles.
— Je me corrigerai, mademoiselle.
— Je pensais à une ceinture que je brode.
— Pour parer quelque sainte de votre chapelle ?
— Ni les saintes ni les femmes ne portent de telles parures.
— Pour décorer l'image d'un bienheureux ou du Christ même ?
— On ne brode pas des gardes de sabre et des aigles aux vêtements des bienheureux.
— Vous donnerez la ceinture à votre père le staroste, quand il montera sur son vieux cheval de guerre ?
— Mon père a d'autres ceintures où le sang des Russes a mis des broderies rouges, et celles-là lui suffisent.
— Puisqu'il en est ainsi, je ne devine pas ce que vous ferez de votre ouvrage.
— C'est que vous êtes bien peu courtois, monsieur Etienne Boleski! car je suis d'âge à être mariée, je pense, et comme beaucoup de gens ne me trouvent pas laide, vous pourriez bien dire que j'ai un fiancé à qui je veux faire un présent,
— Ah ! vous avez un fiancé, Hélyonne Kilinska?
— Non, Monsieur, non, car &i j'en avais un, il aurait deviné depuis longtemps que la ceinture est pour lui, et il ne serait pas cause que j'ai envie de pleurer ?
JEUNES FLEURS DBS VIEUX AMBUES 111
— Il a peur de s'en faire accroire, dit Etienae es souriant.
— Oh ! qu'il est rancunier I
Puis, prenant à pleines mains U moosheline lor;l étincelante de fleurs d'or et d'emblèmes.
— Tiens, regarde, dit-elle, la trooves-ta j*: li^ ' Tu la porteras quand tu iras te battre, et puisse le rett ht faire flotter du côté de la fenêtre où je t attet'ir<fi V^-i^
jours !
Mais, en ce moment, une trompe sonna diJxs la forêt au loin.
Etienne dit :
— C'est le cor du porte^tendard, qui apj^ile ik/ç amis ; adieu^ Hélyonne, il faut que je me L^te.
— C'est la corne de quelque pâtre peut-^tre.-.
— Ecoute.
La trompe sonnait pour la seconde fois.
— Pardonne-moi, dit Hélyonne. * Je tr*rrapais ton mouchoir dans l'eau pour te retenir quelques instants de plus. » Va, hâte-toi. Mon père est d'rja parti. Je ne serais pas honorée, si Ton savait que mon fiancé s'est attardé sous ma fenêtre j)endant que ses amis délibéraient en armes. Tu as eu tort de suivre cette route, qui n'était pas ton chemin.
— Ta fenêtre, dit Etienne, est toujours sur ma route ! Et, grâce au ciel, mon cheval est rapide.
— Qu'il vole, quand tu chargeras les Russes!
— Mais qu'il s'abatte, si je fuyais !
11 piqua des deux. La cavale prit le galop, la crinière secouée ; et, en s'éloignant, il tournait souvent la tête, bien que le devoir fût devant lui.
Hélyonne, qui le suivait d'un long regard, poussa
112 LES MERES EK?nUfIES
tout^à coup un petit cri ; la ceinture qu'elle brodait, posée au bord de la fenêtre, venait de tomber dans le fossé.
Blancheur déployée et légère, elle se soutenait, sans^être mouillée, sur les iris et les palmes vertes qui couvraient toute Teau.
Hélyonne sortit de sa chambre et descendit Tescalier; au moyen d'une branche longue, elle ramènerait la mousseline envolée. Elle traversa la cour, dit au serviteur de la poterne : « Baissez la herse !» et au pontonnier : c Baissez le pont ! » .
Mais, lorsqu'elle fut dehors, elle demeura tout étonnée, parce que la ceinture avait disparu, comme si la Jclaire mousseline tissue d'or, pareille aux buées matinales, s'était fondue avec elles dans la tiédeur du jour.
Elle fut étonnée, puis elle sourit. Elle devina bien qu'Etienne Boleski, en se retournant, avait vu, lui aussi, tomber la ceinture ; et, pendant qu'elle faisait lever la herse et baisser le pont, il avait eu le temps de revenir sur ses pas, de ramasser sur la nappe d'iris la belle mousseline, de disparaître avec son trophée dans les profondes verdures. A cause de cela, Hélyonne'fut fâchée un peu — de cette fâcherie qui menace^du doigf, — parce qu'elle avait médité de broder, uney chose encore sur la ceinture, non pas une fleur ni un sabre, mais un nom, le sien, pour qu'Etienne ne l'oubliât jamais quand il serait parti pour la guerre.
Un paysan longeait la lisière des bois de Pnîz^.Tii, verdis de feuilles nouvelles, un peu jaunis d*: s !-.!.
Il avait la taille svelte et l'allure déliWr-^ dur. j<r ir.e et fier garçon,
Portant le bonnet en peau de mouton noir. IL^hit gris, bordé d'une ganse rouge sur la chemis'? en t::!e blanche, qui ne rentre pas dans la culotte, et la eJ :*.t^ grise qui rentre dans les bottes, il était à p^o pr-s pareil à tous les paysans de la voïévodîe. Mais sa ':h ;p-ka lui couvrait à demi les yeux, circonstance ass^^ thie, car le vieux proverbe dit: « Un cheval de Tirj .!-. un sabre hongrois, im bonnet carré, un p^ivs-in p-!-^nais, c'est ce qu'il y a de meilleur au luonde: » et les bonnes choses n'ont pas de raison pour se ^;jeî.er.
Il enfila une venelle, et marcha plus r^ipidernent. Mais, arrivé dans une petite clairière, d ou s'éloignaient deux routes, il s'arrêta, ne sac liant laquelle suivre, avec un geste inquiet, comme crai^iant de s'en remettre au hasard.
Des pas de. cheval sonnèrent derrière lui. Il se retourna, vit un homme monté sur un fort bidet tnjpu, et l'attendit, sans doute pour lui demander s^^n chemin.
Le cavalier fit halte. Il avait une rude barbe rousse qui broussaillait jusque sous les yeux ; bien que cette journée de mai fût tiède, il portait une pelisse de four-
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i*' * , * ;j :.:"h,, M rr^ à p:ei : î" jS -iiii K'imet en *, . r ^> ;/,*';,,• n' !r-r. j ^: ni^e cLcpzka d a>lrakan ; tu 'U/.h,>, Uf i,\f\f*ù''r ' Ex: --]• lice a. tTi ne Tas pas fait. ( ^u t'^X^i'f, que ce j a prouve *' - ' Que (u poufTais bien ne pas être im paysan. ' CoutJiiue, 'I u J<;ru;i ndes ton chemin.
Je /ue HuiH éj^aré.
JimUîrne'nt. Tu t'es égaré. Il serait possible d'en (îiUM'lMre f|iie tu n'eH pas de ce pays.
- KiidriV J'jidn, hi parleH polonais, non pas avec f accent «Im hilJMiani(t, inaÎH avec l'accent des habitants de la
(loiiriMMMS
Jo parin mioiix.
— Précisément. Tu parles mieux. Rien ne défend d'en induire que tu as appris le polonais, non dans quelque hutte de la Bruyère-Noire, mais dans une école, comme font les Allemands et les Moskovites.
Le paysan dit avec un sourire :
— Tu es un homme singulier.
L'autre salua.
— Mais, reprit le paysan, vous avez parlé d'imprudence. Où est le danger?
— Partout.
— Je ne vous comprends plus.
— Je m'explique. 11 y a dix jours, j'étais à Nowogrodec. Aux coins des rues, çà et là, il y avait des rassemblements, comme dans l'espérance de quelque grande nouvelle, ou d'un spectacle singulier. Les bourgeois allaient l'un vers l'autre, vivement, devenaient un groupe, puis paraissaient tout étonnés de se trouver ensemble.
— Ces gens-là étaient fous.
— Non. Un docteur italien, homme de beaucoup de sens, qui, du temps de la Confédération dje Bar était au service du gouverneur de Cracovie, avait coutume de dire : « Jamais le peuple n'est aussi dangereux que lorsqu'il veut avec force, sans savoir précisément ce qu'il veut. »
— Il y a une garnison kosake à Nowogrodec.
— Enfant, ton étourderie est grave ! Une telle réponse, c'est un aveu. Mais je poursuis. Hier, aujourd'hui, j'ai traversé des villages. Les paysans polonais, qui d'ordinaire parlent à voix haute et claire, s'entretenaient sur le seuil des maisons tout bas, sourdement.
— Ils ont crié, ils chuchotent, ils se tairont !
— L#t ui»\-nr r^ilit^ Tt^.»tULx5r^rii^mmtmtz i Toutes -i-^ j^u-i vv a rtoiit *jne til u^iiiâcseimajc ie toa dans Iti jJi.",»^r ^oçrL.ur^- : i-tî rLe j^ Tracer» ■»:£i: x..i]ades
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— S'^j^z :-rrt-i:i.- îr.:îiîi'e:ir. q^e je ne totis raurais p^% ^lî, il j^ n'aTôis pas été c:!iTaîi>^a que tous le
— 51<r..^ s ;I T a des P«:.Ioî;ais dans la forêt, il y a des Ii'j-,V;^ ';;ir,s !;j plaine.
— Remarquez que nous sommes dans la forêt. Il est don/; d/î toute évidence qu'un mouvem«it se prép/'»re en Lîlhuanie, — rébellion seigneuriale comme la Confédération de Bar, ou soulèvement populaire comme Témeute de Polock, n'importe, une révolte.
— Eh bien ?
— Kh bien ! dans de telles circonstances, qu'un parti de nobles ou une bande de paysans rencontre dan» tine clairière un jeune homme qui ne relève pas ^on bonnet quand il parle ; qui, étant à pied, ne dit p/m « Kxcellcnco » à un passant à cheval ; qui, vêtu rorfimci un pâtre, demande son chemin dans les bois, <ît (jiii, en Lithuanie, s'exprime avec Taccent varso- VM'ii ; qtio crîllc rencontre ait lieu : il y a gros à parier qtin Ttin den gentilshommes lèvera son sabre ou l'un <h'« p/iynan» sa faux, et que l'imprudent restera sur
JEUNBS FLEURS DBS VIEUX ARBRES 117
rherbe, sans oreilles et sans langue, selon le traitement que Ton inflige d'ordinaire aux espions de ton espèce !
En entendant ces mots, le paysan rejeta son bonnet de mouton noir, secoua ses boucles blondes^ presque rousses, et, la main sur la hanche, avec un geste qui cherche une épée, il apparut hautain et jeune, presque un enfant, Fœil clair et dur, la bouche toute rose, joli et très farouche.
— Assez ! dit-il. Je suis le comte Ivan Boleski. Mon père est gouverneur de Troki et castellan de Pruzani ; le château m'appartient, les forêts m'appartiennent, et j'y peux châtier du bâton quiconque m'offense de la parole ou du regard !
L'homme à cheval répondit :
— Les coqs de bonne race chantent avant même que la crête ne leur soit poussée! Je suis très obligé à votre emportement, mon jeune seigneur; car, votre nom, c'était précisément ce que je voulais savoir.
Là-dessus il fît mine de tourner bride.
— Donc, dit l'enfant, tu m'as irrité à dessein.
— Peut-être.
— Qui es-tu ?
— Personne.
— Ton nom ?
— Je l'ai oublié.
— Prends garde !
— Lève ton bâton.
— Il retombe !
Mais le bidet trapu s'était cabré, avait happé entre ses dents le bâton du jeune comte, et, d'un sursaut de son encolure, l'avait jeté dans les fougères.
118 LES MÈVBS EKJnSMIBS
— Petit, dit le cavalier, je ne te conseille pas d'entrer en duel avec mon cheval ; il a la morsure man** valse et la ruade rude. Ecoute. Tu m'as demandé ton chemin, je ne te Fai pas enseigné; je ne tai pas demandé ton nom, tu me Tas crié; nous avons joué : tu as perdu. Sois beau joueur ; prends ton parti d'un air joyeux. D'ailleurs, je veux bien t'expliquer les choses. Depuis cinq jours, sans te connaître, je te suis. Pourquoi ? Parce que tout ce que je ne comprends pas m'inquiète. Tu sortais le matin, en habit de paysan, du château de Pruzani. et tu passais tes journées derrière des arbres, Toeil sur la fenêtre où se tient Hélyonne Kilinska. Tu la guettais, je te guettais. Tu ne me savais pas là, parce que tu es un espion ingénu; quiconque épie doit avoir des yeux sous le front, pour voir, et des yeux derrière la tête, pour s'assurer qu'il n'est pas vu. Tout à l'heure encore, je t'observais devant le château du staroste; au risque de te souiller dans de l'eau croupie, tu as volé une ceinture tombée d'une fenêtre et tu t'es enfui. Or, j'avais intérêt à connaître le rival d'Etienne Boleski: maintenant je sais qui tu es, je suis satisfait. Tu diras à Sonya Ivanowna, ta mère, qui t'a sans doute envoyé dans ce pays : « J'ai rencontré, pas loin du bourg de Pruzani, un homme qui parle étrangement de beaucoup de choses ignorées, et paraît en savoir plus encore qu'il n'en dit. » Il est possible que ta mère se souvienne du nom que je portais il y a dix-sept ans.
Lo bidet fit un bond. Cheval et cavalier disparurent
dans l'écartenient refermé des fougères, pendant que
le jeune comte Ivan Boleski, furieux de cette espèce de
î, impuissant, tapait du pied, tordait ses doigts
JEUNES FLBURS D&S VIBUX ARBRBS 119
entrelacés, retroussait sa lèvre rouge, avec Tair d'un jeune loup qui se fâche.
Au cœur même de la forêt, dans la sauvage clairière vierge de pas étrangers, que cerne et que resserre l'épaississement des sombres verdures, le porteétendard de Lithuanie, immobile sur un cheval noir, Taîgle de neige en sautoir sur son zupan de satin cramoisi, avait sonné du cor trois fois, très longuement.
Il y avait derrière lui une grande croix de bois où se crispaient les membres suppliciés de Jésus, roi de Judée et de Pologne.
Le premier qui se rendit à l'appel ce fut M. le staroste Kilinski. Devenu plus vieux, il se tenait plus droit, comme si les années eussent été pour lui, non des fardeaux, mais des étais. Son kontuz de velours grenat se divisait en .deux pans sur la croupe de son alezan.
Puis vint M. Syruc de Molawac, panetier de Slonim, fort, du sang bleu aux joues, avec un gros rire sous de grosses moustaches. Son père fut l'un des plus durs compagnons de Sawa, le tueur de taureaux. Lui n'avait encore éventré aucun Moskovite, bien qu'il eût déjà trente ans ; mais on le connaissait pour un chasseur téméraire; les paysans de son domaine chantaient: « A-t-il assez tué d'ours à Naliboki, assez pris de bisons à Lacheva ! » Or, par le porc brun ! comme il
120 L£fi
avait coutume d« jurer, qui tae des ours peut bien tuer des Russes : qui preflkd des bisoBS peut bien empoigner des Kosaks. Il p(»tait «n babil de cuir, sans brandebourgs, et. le sabre ««iitant contre une hache nne, fl montait im étalon de Turquie.
Derrière loi. à travers les branches remuées, parurent quatre cavaliers : Jean Tryzna. écuyer tranchant en second de Xowogrodec, vieux, gris, branlant le chef, — seigneur sans méchanceté, qui sacrait par « mademoiselle ! » tant fl était doux de nature, — en kontuz bien fourré de renard : Gaétan Massaliki, syndic du couvent des bernardins de Wilna, joufiQu, rose, avec Tœil subtil et le nez finaud, l'air d'un moine qui aime à dire de bons contes — M, de fait, il avait de Tesprit comme un diable — portant par dévotion une espèce de froc brun que relevait la pointe courbe du sabre; Etienne Boleski, castellan de Mikalina, le plus jeune, de grands yeux bleus; Son Excellence Ladislas Potocki, échansonde Lida, fort satisfait d'être bien en point du visage et du corps, levant haut sa tète surmontée d'un panache en plumes d'aiglon blanc, par lequel il jurait volontiers, à moins qu'il ne s'écriât simplement : « Bala ! bala ! en manière de dicton familier. La carabine en bandoulière, il avait une redingote ponceau, à franges de vermeil, que serrait une ceinture de soie soutachée d'or massif, et il reluisait, selon le proverbe, comme un brochet au safran la veille de Noël.
Quand les sept gentilshommes se furent groupés en cercle, si bien que les naseaux des sept chevaux se froissaient dans les vapeurs mêléeç, M. le staroste Kilinski, étant le plus vieux, fit le signe de la croix,
puis, les mains jointes devant ses moustaches blanchissantes:
— Seigneur Jésus, fils de Marie! dit-il, tu as souffert pour l'humanité tout entière, permets-nous de souffrir pour la terre où nous sommes nés !
Les nobles dirent :
— Ainsi soit-il !
Mais, après s'être signé, M. le syndic des bernardins ajouta en faisant claquer sa langue :
— Tout bon catholique loue saint Bobola ! Ce matin, respectables frères, j'ai bu, à Fauberge de Pruzani, un petit vin doré qui m'a mis de fort belle humeur.
— Par le porc brun ! dit M. le panetier Syruc, soufflant dans ses grosses moustaches, quand tu viendras à Slonim, je t'en ferai boire de meilleur !
Mais Son Excellence l'échanson Ladisla Potocki, tout de soie et d'or habillé, secoua son plumet de neige.
— Bala ! bala ! non pas d'aussi bon que celui de ma cave!
— Qu'en sais-tu ? dit Syruc,
— J'en suis sûr! dit Ladislas.
— Le mien est turc.
— Le mien hongrois.
— Deux cents tymfes la tonne.
— Dix ducats le melot.
— Sans compter le coût de la navigation.
— Sans parler du prix du charroi.
— R ien qu'à le sentir, on devient joyeux !
— On devient brave rien qu'à le voir !
— Tu ferais donc bien de regarder dans ton verre.
122 LBS MBRES ENNKMIES
— Par mon panache d'aigle ! cria M. lechansoii.
— Jure par ta huppe, perroquet! riposta M. le pan netier.
I^adifllaft tira son sabre ; Synic avait dégainé ; fls prirent du champ, et, les autres s'étant écartés po«r faire plact; au duel, les deux chevaux se heurtèrent en croiHant leurs encolures.
La lame de M. Téchanson vola en éclats, tant M. le panetier avait frappé avec force.
— Bala ! bala ! dit Ladislas Potocki, mon sabre est rr)rnpu, je reconnais que j'avais tort, embrassons-nous, monnieur mon frère.
-- Embrassons-nous, dit Syruc de Molowac ; mais tous les torts étaient de mon côté.
— Je suis plein de confusion.
— - Accepte mes excuses.
— On ne boit bien que dans ton château.
■ - C'est chez toi que l'on boit avec satisfaction,
— Mon vin ne vaut pas le tien.
— Ton vin est cent fois meilleur que le mien.
— Eh ! qu'en sais-tu?
— J'en suis certain.
— Tu affirmes bien hardiment !
— Et toi bien sottement !
-« Bala ! bala !
— Par le porc brun !
Ils dégainèrent.
Mais le vieux Kilinski les interrompit du geste et de la parole.
— 11 n'est pas de vin qui vaille le sang rouge aux veines des gentilshommes ; il n'y en a pas de plus
exquis que Teau des ruisseaux dans une plaine libre. Délibérons, messieurs mes frères.
Déjà les sept montures avaient rapproché leurs naseaux, lorsque Etienne Boleski dit à ses compagnons:
— Quelqu'un n'est jpas arrivé encore.
— Qui donc ? demanda M. le syndic.
— Un gentilhomme que j'attends.
— Son nom ?
— : Michel Sawa.
— C'est un beau nom ! s'écria M. le panetier ; mais le tueur de taureaux est mort sans postérité. Connaistu ce Michel Sawa, syndic ?
— Je ne le connais pas.
— Ni moi, dit M. l'échanson. ^
— Ni moi, dit M. Técuyer tranchant.
— Ni moi, mon fils, dit M. le staroste.
Etienne répondit :
— Je le connais, et je l'aime. C'est un pauvre gentilhomme urbain qui ne possède ni terres ni châteaux, mais qui a l'âme fîère et douce. Après la défaite des confédérés de Bar, il quitta la Pologne ; il était, quoique jeune, triste et sans espérance. C'est en France que je l'ai vu, vieilli par la misère, affligé par l'exil. Pour subsister, il enseignait le polonais et l'allemand dans le collège où l'on m'instruisait. Nous parlions de la patrie dans notre langue adorée, jusqu'au soir, avec des larmes heureuses dans les yeux ! Il fut pour moi comme un frère beaucoup plus vieux, mais si tendre, avec des gravités paternelles. Un jour, dans Paris, le peuple, brandissant des piques et remplissant l'air de cris de liberté, se rua sur la Bastille ! Mon
cœur battit ! Je suivis ces hommes fiers, et Michel Sawa me suivait. Quand j'entrai le cinquième dans la cour du gouvernement, un Suisse, du haut de la tour, me visa ; je ne fus pas atteint, mais je reçus dans mes bras Michel Sawa, blessé, qui s'était jeté entre la balle et ma poitrine. Je l'emportai, je le soignai, il guérit. J'étais heureux de lui devoir la vie. Je lui disais : « Quand se lèvera le jour de notre guerre à nous, tu seras mon compagnon d'armes, et nul sabre ne t'atteindra avant de m'avoir frappé! » Il m'embrassait en souriant. Puis une lettre le rappela en Lithuanie, à Troki, auprès d'un parent malade. Je ne l'ai pas revu, mais j'ai tenu parole. Puisque nous devions aujourd'hui délibérer en armes, j'ai envoyé un message à Troki, et j'attends Michel Sawa.
— Fils, dit le staroste, un tel message est grave. Es-tu sûr du messager ?
— C'est Tzoryl, l'oiselier de Mikalina, un étrange rêveur, que l'on croirait fou parfois, mais qui est fidèle et brave. -
— Oui, dit M. le staroste en souriant.
Il ajouta :
— Ton frère d'armes sera le bienvenu. 11 s'est peutêtre égaré, ne connaissant pas ce pays.
— Il connaît ce . pays dont il me parlait souvent. Pourtant, je prie M. le porte-étendard de sonner de nouveau dans sa trompe.
La trompe appela une fois, puis une fois encore. Nul ne vint. Etienne Boleski crut entendre un bruit de pas, au loin. Mais non, personne ; il se trompait.
Le porte-étendard prit la parole violemment :
— La Pologne était une libre république, elle est
un royaume esclave. Trois mille neuf cent quarantecinq milles carrés ont été déchirés de notre empire : rAutriche en a pris treize cent quatre-vingt-neuf, la Prusse cinq cent cinquante-six, et deux mille la Russie ! Sur .la terre qui nous reste, on a bâti des chapelles hérétiques à côté de nos catholiques églises. Qui règne à Varsovie ? Stanislas- Auguste. Le roi Stanislas, élu par la volonté de Catherine, n'est pas un roi polonais, c'est un serf moscovite. A Troki — tout près de nous, à douze heures de marche de cette clairière — qui gouverne ? André Boleski, traître comme son roi ! C'est pourquoi je vous donnerai lecture de la déclaration suivante, que signèrent jadis les magnats de Lithuanie et que vous signerez à votre tour, Dieu le voulant, avec la main qui tient le sabre :
Il déroula un parchemin, il lut :
« Convaincus de la justice de notre cause par le témoignage de notre conscience, attaqués dans notre honneur, blessés dans les droits de notre foi et dans les prérogatives de notre liberté, opprimés dans notre législation, ruinés dans nos fortunes, sans sûreté dans notre pays, dépouillés de nos biens, chassés de nos maisons, privés de tout ce qui sert à réunir un peuple en corps de nation et des liens qui sont la force et le maintien d'un Etat, ayant perdu tout ce qui peut attacher à la vie et sans autre ressource que notre désespoir et une mort glorieuse, nous nous confédérons, déclarons déchu de son gouvernement le traître André Boleski, et déchu de son trône le traître Stanislas- Auguste, et jurons par un serment inviolable, d'employer le sang qui nous anime encore, pour la gloire de la religion et la liberté de la République ! »
126 iXS MÈRES ESSŒMIfiS
— D'acccTd ! d'accord ! d'accord ! crièrent les gentilshommes.
— L'acte sera légal, dit M. Jean Trrzna, qui, en même temps qu'êcuyer trancLant en second, était notaire terrestre à NowogTodec : le roi ne peut pas faire un noble, mais les nobles p^'uvent défaire le roi. pourvu qu'il y ait accord entre eux. je veux dire, « mademoiselle ! » pourvu que tout se fasse non seulement unanùnitate^ mais encore selon la règle: Semini s^ox deneganda.
M. réclians<:»n appri»uva du plumet. Il fit seulement observer que les Russes occupaient les villes, tenaient garnison dans plusieurs châteaux, se répandaient par bandes à travers les campagnes : que, pour être e^cace, le soulèvement de la Lithuanie devait coïncider avec un soulèvement de îa grande Pologne et avec une invasion des Tar tares de Crimée dans les pays moskovites ; il demanda si les magnats de la Couronne avaient révêlé leurs intentions : si le khan des Tartares avait répondu au message qu'on lui avait envoyé.
Le vieux stan.)Ste répliqua:
— Ceux de la grande Pologne ont dabord écrit à ceux de la Lithuanie : « Commencez. » Mais il n'est pas venu d'autre message. Les Moskovites occupent les chemins, demandent à tous ceux qui passent : « As-tu une lettre ? Montre-la. »
— Moi, dit le panetier, j'aime nos frères de la Couronne, pas autant que nos Lithuaniens! J'ai aussi dans la Couronne un petit morceau de terre ; mais du diable si j'y voudrais demeurer! On y trouve plus facilement un pelletier qu'un piqueur. Quand nous tuons ici des ours, là-bas on s'en va par bandes pour tuer des cailles* Dans la grande Pologne, les mar-
mottes sont du gros gibier. Comptons sur nous, mes frères !
— Monsieur le staroste, reprit Téchanson. qu'a répondu le khan de Crimée?
— Il a répondu : « Il y a dans les bois de Pmzani une croix sur laquelle est cloué le saint prophelt? Jessa ; cest devant cette croix que Pulaw^ki. votre général, et un émissaire de Grim-Gueray. notre s^-igneur, échangèrent autrefois des promesses qui ne furent point vaines. Délibérez le quatrième jour du moi'» "de mesroum, avant Iheure de midi, devant l'image de votre Dieu. » Le mois de mesroum, cette année, c'e^l le mois de mai. Voilà pourquoi le porte-étendard a sonné du cor aujourd'hui dans la clairière.
' — Serment de païen, faux serment ! dit M. le panetier.
Mais il n'ajouta pas une parole, parce qu'il venait de voir un Tartare qui était assis au pied de la croix.
— Respectables frères, dit M. le staroste. il ne faut point proférer des jugements inconsidérés.
Le Tartare, face large et plate sous de courts cheveux drus, hérissés, la peau très jaune, les yeux d'or d'une hyène affamée, la lèvre retroussée sur de belles dents carnassières, portait une robe étroite en cuir de chèvre noire, et il avait un air si farouche, avec une puante odeur de bouquin, qu'on aurait pu prendre son vêtement pour sa peau véritable.
— Parles-tu polonais ? demanda M. le staroste.
— Mal.
— Que Jésus te considère ! tu es notre ami.
— Qu'Allah vous protège ! Je suis votre allié, je ne suis pas votre ami ; le lion n'est pas Tami du tigre,
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ZkTZinz^ i-!*îî j^&Z uaL Itt Li &ib^. > Taruj« n'est pas I ^T.' ri r ûciU*- Mk:^ fi m-n> * ]i* tixT«" et le lion, ^iœ-Tj* ri-Li:»TT -K la: rïKe. jf PiJicais et le Taiiare pcwî?dT^ii; la xjfîn^ zc-il*^, Ax:r*«^:-è5, k:*rsqiie les a^sfcsîii'îeirs rx V^t.T <e reîuli>r:iî -ea MoiskoTÎe pour ié:li:i--rr I-r itli-li. je ,rrîJi»l—rDi î»ir[ôer de Tempire s.:rti-: i-r li TiLtr *ï vriLii^ ^ jr*Lr nKpM-tne-. non pas î ci-eril. niîs a J-*^^ :vcizl«* ::=. n^fi-lia^t- sans bonnet ni cL' -5>:ir^ : 1 1 res^cc^ii^: ii rbef i-es eaTOTés «ne grii>ie :.r>sr I :? t.: -te mcssa^je de Uit de jnment — c^T il - >ïi p-i> ie l*: îs^.g EiriZe^ire — et â l'aml^i-sî-i-r-ir. en ^e ieîAl'.^ràiiî- liissAÎt U: ciber qoelqne goutte >rir les crins îre^se^ de s.:il cLeTal. le grand-duc essayait la ;^-: i\xe Avec sa lan^-Tie ! Mais, maintenant, le Ru-se est reh-rli-? : c'est îe cbiea qui a léché et qni mord. Aussi je to'^s dis : t Qu" Allah vous protège et TOUS doMie la riotc ire ! »
11 sappnx-La. 11 était del>jut entre les sept chevaux des gentilshommes lithuaniens.
M. le starosle l'interrogea:
— Tu viens de la part du^khan ?
— Oui.
— Tu apportes une lettre ?
— Non.
— Tu es chargé d'un message verbal ?
— Non.
M. le panetier, retenant im rire, regardait ses amis étr>nnés,
— Un plaisant émissaire ! dit M. le syndic des bernardins. Sans doute, les routes sont infestées de soldat« moBkoviles qui fouillent et dépouillent les passants suHpocts ; mais pourtant c'est pousser la prudence
Un peu trop loin que d'envoyer un messager sans message, dans la crainte que le message ne soit surpris.
M. le staroste demanda au Tartare :
— Pourquoi donc es-tu venu ?
— Le khan m'a dit : « Pars ; » je suis parti, j'ai marché longtemps, j'arrive.
— Comment ! tu n'as rien à nous remettre ?
— Ceci.
Il tira de la doublure de sa robe une savonnette en bois, un savon, un pinceau de blaireau, un rasoir, et il les offrit à M. le staroste, gravement.
Cette fois, ils n'eurent pas envie de rire. Le khan de Crimée se moquait d'eux, manifestement ; M. le panetier émit l'avis de faire donner cent coups de bâton au Tartare, qui le regardait immobile.
— Non, dit un homme qui en ce moment descendait de cheval dans la clairière.
— Qui est-là?
— D'où viens-tu ?
— Saisissons-le.
— C'est un espion !
L'homme attachait son bidet par la bride aux basses branches d'un chêne. Il se retourna. On ne voyait guère de son visage qu'une grosse barbe rousse sous un bonnet d'astrakan. Il s'avança vers les gentilshommes.
— Un espion ? dit-il, pas encore. Que pas un ne me touche ! je me défendrais. D'ailleurs, je viens vous rendre service. Vous ne connaissez pas les coutumes des hordes criméennes ; ces barbares sont très subtils. J'ai voyagé. Laissez-moi questionner celui-ci.
ik£ -TU II* -
— T- 2L* l'ioo-i-jî * Lt j» TiTtare.
— ' -i^- It ^j^ji iZt i Sir^àî-Sirrr. lan passé. Ê:-: r--iit t : La t^J j* i^ ica i-rc^kn poor la Pologne,
— S-iTii*— t ;. il:r>, r>r ni serais «LLajr^ d'une mis-
— >Va.
— Ou a^ï-tu d i-rciiT
— Sar la Uh!*?.
— Ta étais hret
— Oui.
— El. avant le Jour, le khan la réveillé par un ordrf; de départ?
-^ Oui.
— Tu n'es pas un guerrier?
— Malheur à toi î J'ai vendu à des marchands de Stamboul quatre-vingt-huit Kosaks que javais pris de mes propres mains en trois combats î
— Pourquoi donc n'as-tu pas la tète rasée comme JcH autres guerriers de ta horde ?
- Ma tête était rase quand je partis, mais, pendant h; voyage, mes cheveux ont poussé.
Alors le passant à la barbe rousse prit des mains du Tartare la savonnette, le savon, le pinceau de blaireau ai le rasoir.
Un ruisseau coulait non loin dé là. 11 remplit d'eau
JEUNES FLEURS DES VIEUX ARBRES l3i
la savonnette, fit fondre le savon, barbouilla de mousse le crâne du messager, ouvrît le rasoir qui était trè« bien effilé.
Quand la peau fut a nu, il se tourna vers les gentilshommes.
— Excellences, dit-il, lisez le message du Khan. M. le panetier s'écria :
— Parle porc brun ! voilà un habile barbier.
— Lisez vous-même à haute voix, dit M. le sta* roste.
L'homme lut ceci, qui avait été gravé à Teau-forte sur le crâne de l'émissaire :
a Aux très glorieux seigneurs de la nation chrétienne, le refuge des grands parmi les Nazaréens, la République de Pologne, nos alliés, dont la fin soit comblée de prospérités :
(c Le Khan des Tartares de Kraniew, magnanime seigneur et digne d'être celui qui commande, vous fait savoir qu'il a dans son ombre quatre-vingt mille guerriers ; réunissez les vôtres. Il dévastera l'Ukraine ; soulevez la Lithuanie ; que les Tartares et Polonnais se rejoignent sur les cadavres moskovites. »
— Gloire à Notre-Dame, reine de Pologne! cria le vieux staroste.
Gloire à elle ! gloire à elle !
— Par le porc brun ! dit M. le panetier, je fournirai vingt gentilshommes, j'armerai trois cents paysans, et j'ai cent mille tymfes d'argent dans un vieux creux de ma muraille.
Jean Tryzna, qui pleurait de joie, dit, la tête branlante;
— Je ne vaux guère pour le combat, a mademoi-
selle ! » mais j'ai noué des amitiés avec des bourgeois de Nowogrodec, j'ose espérer qu'il me sera facile de surprendre et de faire égorger, avec Taide de Dieu et de saint Bobola, toute la garnison kosake,
— Deux cents paysans, je les donne ! dit le porteétendard. Je possède peu d'argent comptant ; j'engagerai mes terres à des juifs.
— J'ai six canons avec quatre cents boulets sous .les tonnes de mes caves, s'écria l'échanson au panache de neige. On me les a envoyés d'Autriche dans des charettes pleines en apparence de pruneaux et de raisin. Bala! bala! J'offre huit cents bûcherons qui manient la hache comme un magnat le sabre !
M. le staroste-dit :
— Mes trois cents laboureurs, avec leurs faux, et mes cinquante domestiques avec ^des fusils, cela fait trois cent cinquante combattants. Quatre-vingt mille ducats, la dot de ma fille Hélyonne, payeront de la poudre et des armes, si M. Etienne Boleski y consent.
— Monsieur le staroste, cria Etienne Boleski debout sur les étriers, j'échangerais mon lit de noces contre un fusil de chasse ! Madame Elisabeth Boleska, ma mère, a soixante courtisans gagés ou non gagés, et plus de trois mille serfs robustes ; ils se réuniront à ma voix ; et je marcherai à leur tête pour montrer aux balles russes celui qu'elles devront saluer le premier.
— Eh bien, moi, pensez-vous que je ne donnerai rien? dit M. le syndic, qui était vêtu d'un froc brun, car il faisait pénitence. Est-ce que je n'ai pas mes jolis, mes pieux, mes excellents petits bernardinots?
Parlez-moi de ces braves religieux pour dépécher un magnificat, pour boire un milot de tokay sans s'essuyer les lèvres, et pour découdre la doublure des chemises moskovites ! Bailleurs, ils ont le don des miracles et ce sont de grands exorcistes. Eh! eh! ajouta-t-il avec un clignement d'yeux à Tadresse de M. le panetier Syruc, il y en a plus d'im parmi nous qui aura besoin de leur office, peut-être.
A ce mot de M. le syndic, Syruc de Molowac poufTa de rire dans ses moustaches, dont la pointe s'envola.
— AÎx! ah! oui, dit-il, c'est vrai, cela, par le porc brun! c'est vrai, plus d'un a le diable au corps, je pense.
Et il se tenait les côtes sur son cheval, dont son sabre, par soubresauts battait les larges flancs.
Alors le rire les gagna tous, secouant les poitrines, sortant des bouches, comme le vin des tonnes, par gros bouillons sonores. Celui-ci disait: «Le diable, oh! oh! certainement; » celui-là : « Est-il bouffon, ce syndic ! » Un troisième : « Voilà, voilà, moi je veux bien qu'on m'exorcise. » Les autres, se tordant, ne pouvaient pas parler, et les sept chevaux cabrés dans le bruit heurtèrent les éclairs de leurs fers de devant, avec un tonnerre de hennissements joyeux.
Mais M. le staroste rajusta de la main ses moustaches ébouriffées.
— La Pologne souffre, dit-il.
— Elle se réjouira! répondit Etienne Boleski.
Et tous se tendirent les mains dans un fraternel pêle-mêle.
— Mort aux Russes : mort aux assassins des filles et des femmes !