A CAUSE D^UNB FEMME ETRANGERE
maître qaî était là, tout en pleurs, dans le carosse prêt à partir.
Elisabeth Boleska marcha droit au comte.
— Vous me rendrez mon enfant ! cria-t-elle.
Le comte répondit :
— Tzoryl est fou.
Cependant Rhodzko était survenu; il avait glissé le long des tapisseries, inaperçu ; et tirant André Boleski par la manche du frac, il lui parlait à voix basse.
André Boleski prétait Toreille, frémissait, résistait, faisait signe qu'il ne voulait pas.
— Mon enfant ! répéta Elisabeth Boleska impérieusement.
Enfin le comte répondit d'une voix qui voulait être ferme :
— Votre fils est mon fils. Je l'emmène, selon mon droit. Si je reste époux, je reste père. Etienne sera élevé près de moi, en Russie.
Dans le fond le plus obscur de la salle, Sonya Ivanowna considérait Rhodzko avec un sourire qui complimente.
Pendant ce temps Elisabeth Boleska, debout au milieu de la maison seigneuriale, avait croisé les bras, et, le front levé, elle semblait interroger les Aigles blanches du plafond !
Puis elle inclina le cou, décroisa ses bras qui s'abandonnèrent ; deux larmes parallèles coulaient le long de sa face blême, qui parut comme amaigrie.
— Vierge-Mère ! j'ai résisté, dit-elle avec un gémissement d'agonie.
Elle regarda ces hommes auprès d'elle, cette femme
qui se rapprochait, victorieuse, et elle parla brièvement.
— Je cède. L'acte ?
— Le voici, dit le comte.
— La plume?
— La voici, dit Rhodzko.
Elle signa, remit la paperasse à Tzoryl.
— Qu'un homme monte à cheval.
— Bien, Excellence.
— Qu'il parte pour Troki, et ne s'arrête pas un instant en chemin.
— Bien, Excellence.
— Ce papier doit être remis...
Elle s'interrompit pour demander au comte :
— Au notaire terrestre, n'est-ce pas ?
— Oui, madame.
Elle dit à Tzoryl:
— Au notaire terrestre, sans retard. Puis elle ajouta brisée :
— Maintenant, je voudrais bien que l'on me rendît mon enfant.
Elle le tenait entre ses genoux, l'embrassait, lui caressait les cheveux, lui disait : « Mon Etienne ! » et, en ce moment, elle ne voyait qu'une chose : c'était
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qu'on lui avait pris son fils et qu'elle l'avait reconquis.
Eux, la princesse et le comte, ils remontèrent le long des murs, presque furlifs, et ils allaient ne plus être là.
Mais voici qu'il monta de la cour du château un bruit de pas, de voix, mêlé de heurts sonores de fers de chevaux sur les dalles, et la cloche de la chapelle, à toute volée, sonnait joyeusement.
— Qu'est-ce donc ? demanda le comte.
— Le contre-ordre, dit Rhodzko, n'a pu être transmis. Vos gentilshommes, vos paysans et vos juifs viennent saluer le retour de Votre excellence.
Le comte frissonna.
— Éloigne-les !
— J'essayerai.
Mais soudainement Elisabeth s était remise debout.
— Monsieur ! s'écria-t-elle, le divorce qui vous délie a délivré ce domaine. Moi seule commande ici désormais, et je veux que mes serviteurs entrent dans ma maison.
Elle-même elle courut vers l'entrée : mais, avant d'ouvrir, elle dit :
— Soyez mon hôte un instant, monsieur le comte, et vous, madame, restez aussi ; il me plaît que vous soyez témoins de ce qui va se passer.
Puis elle poussa d'un geste les deux battants de la large porte.
Toute la nuit, sur la terrasse et sur les escaliers, resplendissant de torches allumées, et par groupes, les gentilshommes aux belles ceintures, traînant des sabres, les paysans vêtus de peaux de bêtes, les juifs obscurs qui cherchent les coins, entrèrent dans la
vieille salle polonaise, et les banderoles du plafond flottèrent avec un air de gloire devant le souffle lumineux des flambeaux .
Alors, Elisabeth :
— Messieurs mes frères, amis et serviteurs ! Venez tous. Rangez -vous derrière moi, aussi loin que possible de cet homme — et que personne ne sorte avant que l'on m'ait entendue !
Ils obéirent en silence, étonnés. Elle se tenait devant eux, tenant son fils par la main. Elle reprit:
— Moi, Hélène-Elisabeth, fille du grand porteglaive de Mohilew, castellan de Mikalina, qui, le dernier entre les Polonais, reçut dans sa demeure Pulawski à la main longue, je prends Dieu à témoin, et la très sainte Vierge, reine de Pologne, des paroles vraies que je vais prononcer : le comte André Boleski, naguère castellan de Mikalina et qui ne l'est plus, naguère votre seigneur et qui ne Test plus, naguère mon époux et qui ne Test plus, le comte André Boleski est le plus vil des hommes qui, sur la terré, offensent le ciel.
— Madame ! cria le comte.
— Qu'il se taise ! dit-elle.
Sur un ordre qu'elle donna, quatre robustes paysans saisirent le comte et le maintinrent, frémissant. Elle continua :
— Il était mon époux devant Dieu ; il a renié le saint sacrement du mariage. Il était catholique, il s'est fait schismatique. Il était Polonais, il s'est fait Russe.
Elle se tourna vers le groupe des gentilshommes :
— Monsieur le staroste Kilinski, vous êtes un ma-
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gnat de Lithuanie ; que font vos égaux à un tel coupable?
he vieillard dit :
— S'il porte un sabre, on le lui retire ; s'il a l'Aigle sur la poitrine, on la lui arrache.
— Faites ! dit Elisabeth Boleska.
M. le staroste s'approcha du comte, et il lui arracha l'Aigle blanche, il dit :
— L'honneur t'abandonne.
Il lui retira son sabre, il dit :
— Ton sabre te méprise.
Et il passa devant le gentilhomme avili.
Elisabeth se tourna vers le groupe sombre des juifs.
— Vous, juifs, à un tel coupable, que fait-on chez ceux de votre race?
Un juif répondit :
— L'un des rabbins souille son doigt dans la cendre et il trace sur le front du traître le mot sinistre : Raca.
. — Vous êtes rabbin ?
— Je le suis.
— Voici de la cendre, faites.
Un autre juif s'inclina vers le foyer, sous la figure en armes du vieux duc Jagiel, et ramassa de la cendre dans le creux de sa main; le rabbin y souilla son doigt, et passa devant le comte en lui traçant sur le ÎTooX : Raca.
Elisabeth se tourna du côté des paysans.
— A votre tour, laboureurs et bûcherons, dit-elle. Un paysan dit :
— Dans nos villages, lorsqu'un homme a renié son
Dieu et sa patrie, tous les enfants, conduits par leurs mères, s'approchent du coupable et, en étendant la main, ils lui disent: « Que le malheur soit sur toi! » Elisabeth songeait.
— Il n'y a qu'un enfant ici, dit-elle, mais cet enfant suffira.
Etienne leva sa petite tête effrayée.
— Etienne, dis à cet homme : « Que le malheur soit sur toi ! » .
— Oh ! madame ma mère, murmura l'enfant, ce n'est pas cela que vous m'aviez appris, ce matin.
— Va! dit-elle, et parle haut !
Alors, le comte, silencieux jusqu'à ce moment dans la stupéfaction d'une rage impuissante, alors le comte cria :
— Non ! non ! pas cela! non. La mort, oui, la mort plutôt, la mort surtout. Ah ? lâches qui outragez un homme sans défense et captif, j'ai tout supporté sans daigner vous montrer ma colère, tout! la main de mon vassal sur ma poitrine et le doigt de ce juif sur mon front ! mais je ne veux pas que mon fils me maudisse. Non, je ne veux pas ! Etienne, tu ne diras pas cette parole ! Ils te font faire une chose que tu ne peux pas comprendre, qui est terrible! Ah! si tu savais!... Je te quitte, oui, mais je t'aime. Te rappelles-tu comme je t'embrassais tout à l'heure ! Va-t'en, va jouer, ne sois pas ici, ne sois pas mêlé à ces infâmes vengeances. Je t'en prie, mon fils, ne dis pas cette parole!
Elisabeth reprit :
— J'ordonne. Mon fils, obéis.
En effet l'enfant s'approcha, puis tout tremblant, avec une petite voix qui hésite et qui pleure :
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— Monseigneur mon père, dit-il, que le malheur soit sur vous !
Pendant que ces mots, un à un, sonnaient dans le morne silence, un ruissellement de larme mouillait le visage du comte, tout convulsé d'horreur; et quoiqu'on le retint, il s'efiForçait, tendant les bras, comme s'il eût voulu baiser la malédiction sur les lèvres de son fils.
— Tout est accompli en ce qui concerne cet homme, dit Elisabeth. Quant à celle-ci, sa complice, retenez bien son nom, amis et serviteurs! Elle s'appelle Sonya : que celles de vos filles et de vos femmes qui ont reçu ce nom cessent de le porter, mais qu'on le donne désormais, comme un titre d'infamie, aux voleuses et aux prostituées !
Sonya Ivanowna grinçait les dents dans son éternel sourire.
— Et, maintenant, sortez, le traître et l'adultère, j'ai béni votre union et célébré vos noces!
Sonya ne reculait point.
— Qu'attends-tu? dit la castellane.
— Je regarde ton fils pour le reconnaître un jour.
Cependant, la foule, toute rougie sous le remuement des torches, s'était lentement écartée, et les deux maudits s'éloignaient, elle, encore fière, lui, courbé.
Ils rencontrèrent, sur le seuil, le père Dominique, dont la barbe grise coulait sur son froc blanc, et des enfants de chœur, tout de pourpre et de dentelles remuant des encensoirs à l'entour.
Le moine dit :
— La malédiction des hommes serait sans effet si
efle n'était pas confirmée par la malédiction du ciel. 11 étendit les mains :
— Au nom du Seigneur, par la vertu du Saint- Esprit et l'autorité donnée de Dieu à ses apôtres, que cet homme et cette femme soient séparés du sein de notre mère l'Eglise ! Qu'ils soient maudits dans leurs personnes et maudits dans leurs proches! Qu'ils soient maudits à la maison et fugitifs dans les champs! Maudits soient les fruits de leur terre! Qu'aucun prêtre ne célèbre la sainte messe en leur présence, et ne les confesse, et ne leur donne la communion, fût-ce à l'article de la mort! Mais qu'ils soient ensevelis de la sépulture des relaps, des renégats et des ânes !
Il saisit une torche.
— Et comme nous éteignons aujourd'hui ces flambeaux, que leurs âmes soient à jamais éteintes.
Toutes les torches à la fois baissées s'éteignirent contre les dalles de la salle, puis se relevèrent fumantes, dans les ténèbres soudaines.
— Qu'il en soit ainsi ! dit Elisabeth.
— Qu'il en soit ainsi! dirent toutes les voix dans la nuit.
Les excommuniés, serrés Tun contre l'autre et tremblants, s'enfuirent sous la voûte éteinte des torches.
Le ciel bleuissait, étincelé d'étoiles.
Sur Tunique tour de Mikalina, forte et haute, qui
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dominait les forêts et les plaines, une ombre se tenait debout, plus opaque que la nuit.
C'était Rhodzko.
Un vol de chauves-souris tournoyait au-dessus de lui, puis s'aplatissait contre un pan de créneau, pareil à un flasque crachat noir.
11 regardait deux lueurs de lanternes qui s'éloignaient sur la route, là-bas, à travers les ténèbres, rougissaient, diminuaient, disparurent.
Il dit :
— Je t'ai chassé! Pars avec ta conquête vaine, maître inutile des champs féconds et des hommes courageux! Pour un autre germeront les grains de ta terre et saigneront les cœurs de tes serviteurs. Lâche que je plains, baise sur de jeunes lèvres l'oubli de la sévère épouse et de l'enfant qui t'a maudit. Sois le déserteur qui ne se souvient pas des devoirs inaccomplis. La tâche que tu secoues par un haussement d'épaules, un autre la ramassera plus fier et plus fort, et la portera jusqu'à la borne où les acclamations des foules saluent le triomphateur !
Il regarda, devant lui, la patrie.
— Je t'aime, ô sombre Pologne ! Tu es grande et tu es belle si douloureusement ! Quand tes rois étaient des rois; quand tes gentilshommes, qui n'étaient pas des valets, se réunissaient en armes et délibéraient à cheval, tu étais la nation debout comme une digue, et, sur ta muraille vivante, les peuples ruisselants de rOrient barbare lisaient ces mots écrits par Dieu : Vous n'irez pas plus loin! Mais, maintenant, tu languis, renversée, et, pareille aux captives traînées par les cheveux, ta liberté gémit et appelle! Qui donc lui
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répond? Celui qui s'enfuit là-bas, bien d'autres le suivent ou le suivront. Comme Elisabeth Boleska, tu pleures d'être veuve, ô Pologne, de tes époux vivants, et, morte aux beaux yeux fermés, où les larmes survivent, tes sinistres forêts sont les cyprès de ta tombe !
Il songea. Il reprit :
— Or, écoute, nation endormie. Quelqu'un t'évoquera de ton sépulcre ! Celui qui te nommera par trois fois et te saluera ressuscitée, ce ne sera pas l'un de ces faibles hommes, enfants abâtardis des forts, qui chassent dans tes bois et boivent dans tes châteaux; ce ne sera pas l'un de ces moines qui sermonnent dans tes chapelles ou s'agenouillent devant les croix, au détour de tes chemins. Pologne seigneuriale et catholique, renonce à tes vieux rêves! Toute une race robuste pullule sur ta terre, une race longtemps courbée sous le sabre de tes gentilshommes, longtemps agenouillée sous la crosse de tes évêques. Appelle à ton secours tes laboureurs, ô plaine! et tes bûcherons, ô forêt! car c'est par tes esclaves que tu redeviendras libre ! Mais songe qu'ils ont souffert! Songe que la tyrannie de tes maîtres leur a enseigné la colère et la haine. Ils ont acquis, par huit siècles de cruautés subies, le droit de ne pas être bons. S'ils te bénissent encore, Pologne où ils sont nés, ils maudissent les usurpateurs pour lesquels ils travaillèrent et moururent en vain. Ils ne veulent plus suer pour le gentilhomme, ni saigner pour le prêtre. Eux qui plantent la vigne, ils sont las de tant d'ivrognes ; eux qui sèment le blé, ils sont las de tant de goinfres ; et ils prétendent ne vendanger que pour leur soif, ne moissonner que pour
A CAUSB d'cXB femme ÉTmAXGÈKE 101
leur faim, — comme ils ne combattront dtrsormais q^e pour leur indépendance.
Après un silence, il acheva :
— Eh bien, tous ceux qui ont soafTert, c'est ci:;! Une race, un jour, s'incarne dans un homme : je siLs toute la vieille servitude polonaise, et je fais, en élevant les bras, im bruit dlnnombrables cïuili»esl R^Sipant, puisqu'on m'a courbé; sanguinaire, p^iisq^-ej-e saigne ; meurtrier, puisqu'on m'a meurtri, je pziis être terrible! Pourtant, je Vaime, ô ma patrie, csdïTe comme moi! J'ofire, pour ta commune deliTT^Xtr':^^ vlz colère antique et ma jeune force. Veox-tu d un Lér<« d'une espèce nouvelle? Pays des nobles bat&IHear* et des prêtres guerriers, t'en remets-ta à ma f^ox oz a mon bâton, Pologne? Mais considère que le serf «t las, enfin, des héroïques duperies. Il ne te f-ra Lire et grande que si tu le fais grand et libre, et il te laisserait asservie s'il devait servir encore!