LES MEMES ES^SESOES
pmdent, et da notaire terrestre, qui était rasé, M. le staroste dit :
— Nomme-toi. explique-toi.
Alors, le coade sur Fépaule du Tartare, qui se tenait incliné, le serf s'exprima ainsi :
— On raconte dans tos castellanies. qu'une femme blanche erre la nuit, le long des corridors, en gémissant. C'est la vieille Pologne qui est trépassée ! Vous fûtes les fruits morts-nés de son cadavre. Votre existence nesl qu'une illusion : vous êtes, vous-mêmes, des fantômes de guerriers, des spectres glorieux. Quand vous croyez défendre votre patrie, vous ne défendez que votre scrupule ; et votre incertaine chimère s'évanouira dans le jour nouveau comme s'éteignent à laurore les cierges de tos chapelles autour des catafalques. Vous serez vaincus gentilshommes, prêtres, tout le passé ! Mais une autre Pologne, issue de la Pologne ancienne, se lève et pousse le cri de guerre, puissante, pourtant meurtrie, car c'est la fille et non la mère qui a subi les affres de Tenfantement. Celle-là, géante aux millions de bras, attaquera le Russe et pourra le vaincre. Or, vous m'avez demandé mon nom ? Je me nomme celui qui vit : je suis la foule anonyme de tous ceux qui ont souffert et qui vivent : je porte dans ma vieille poitrine la vieille angoisse et les espoirs d'une race, et c'est pourquoi le chef nécessaire de la rébellion, c'est moi.
Ils comprirent mal.
— Un fou? demanda M. l'échanson.
L'autre continua :
— Les paroles sont vaines. Que M. le notaire terrestre ouvre l'encrier qui pend à sa ceinture, et
qu'il écrive sous ma dictée non des mots, mais des chiffres! M. le panetier fournit vingt gentilshommes et trois cents paysans ? Qu'est-ce que cela ? la chaîne d'un double boulet serait assez longfue pour faire une ceinture à cette armée, quand même on lui ajouterait les deux cents paysans de M. le porte-étendard, avec les trois cents paysans et les cinquante domestiques de M. le staroste. Les bernardinots de Wilna se borneront à des prières, et ils chasseront, non les Moskovites de la terre lithuanienne, mais les diables du chevet des blessés. L'ombre d'un bonnet kosak fera se cacher dans leurs caves les bourgeois de Nowogrodec. Vos huit cents bûcherons, monsieur l'échanson, c'est mieux ! Mais n'est-ce pas en rêve que vous les avez comptés? M. Etienne Boleski marchera droit aux Russes, je le sais ; et même, devant le front de son père, son sabre ne se relèvera que pour frapper de plus haut! Mais s'il retourne la tête, ce jeune homme, à l'heure de la charge, il ne verra derrière lui que les échines poussiéreuses d'une fuite épouvantée. Car vos serfs, enfin, ô mes maîtres, trouvent trop lourde la corvée de la bataille et mesure la redevance du sang. Moi, ce que je vous offre, c'est moi-même d'abord, bras sûr et ferme esprit, soldat et chef! Vous avez bien obéi à Sawa, le tueur de taureaux, qui était Kosak et ne me valait pas : pourquoi ne pas m'obéir ? Pendant que vous buviez, que vous chassiez ou discouriez dans les diétines, je combattais dans la Nouvelle-Angleterre pour la liberté d'un peuple, avec les Français et quelques-uns des vôtres que vous n'avez pas suivis. J'ai vu Pulawski à Savannah et Kosciusko sous York-Town ! Mais j'offre bien plus à la patrie:
1^ LES wî*»^ E33EmS
tr: Is 21-Z- . cj5 <îe <*r^ rcfints ! Ce qœ je lui apporte, ^iiT^n >il'it- c>>î t:^îe la misère polonaise, c'est La s: if . La iai^ïî. li ni iîtê. les coups de bàicms subis, îa rin-nn-e d ir. f-^irle martyr, c'est rinnombrable, nnrii:.::!!- ! t Lâî«"r'ear veax-tu moissonner pour ta pr»: pïv zran^'e ! prec-Js ta faux et chasse les Rosses. Bû-.L-r:n! veux-tu qie ta part de la forêt t'apparlîennc? prends ta La^îie et sus à renTahisseur î Car c'en e-î fait, tc-s sei^eurs sont tc»s frt-res. et ne sont p:u5 Tos maîtres! le ; ur qui Terra fuir leurs oppresseurs, verra dîspar.iiîre ItrS v^'-tres : et vous pouve» délivrer la terre, p^iisque vous la fH>ssêderez !» Si je parle ainsi, j'aurai une armée si nombreuse que la tzarine sentira trembler son trO^ne à cause de lébranlement du stej^pe s* «us les pas ! Comprenez donc, et répondez : serc'us-nous vos égaux ? Dois-je convoquer aux armes les esclaves devenus citoyens, et, s'ils succombent, donnerez-vous la liberté aux Cls en échange des cadavres paternels?
— Les serfs, sécriaM. le panetier. sont nés esclaves et doivent mourir tels.
— Pour vous !
— Ils ensemencent le sol...
— Pour vous !
— Ils doivent le défendre...
— Pour vous !
— Puisque nous les possédons, le sol et eux !
— Voleurs!
M. Téchanson leva son tronçon de sabre, mais déjà M. le panetier avait souffleté le serf du revers de sa main dure.
Alors, l'homme ayant bondi sous Toutrage, ce fut
une mêlée ; quelques-uns mirent pied à terre, l'enveloppèrent, le saisirent, et, avec des brides de chevaux et des courroies arrachées à la sangle des selles, ils le lièrent, frémissant, mais silencieux, au tronc du hêtre que la hache de M. le panetier avait bûcheronne tout à l'heure.
M. le syndic des bernardinots opina qu'il serait bon de mettre à mort sans retard cet homme qui avait surpris une partie de leurs secrets.
Un meurtre répugnait à M. le staroste, vieillard méditatif; la seule idée en révolta Etienne Boleski, plein de jeunes pitiés.
— Que la très sage Trinité le juge ! dit le vieux seigneur.
— Qu'elle éclaire toutes les consciences ! dit le jeune castellan, songeur devant le rebelle.
Les autres consentirent à ce pardon, parce que l'homme était solidement attaché au hêtre, et parce que les ours lithuaniens dont, surgissent tout à coup, entre les branches, le museau poilu et les yeux de feu rouge, savent flairer de très loin les proies.
Les ombres lentes, s'élevant de toute la plaine, gravissaient peu à peu la haute façade de Mikalina, dont la tour unique, à sa cime, demeurait lumineuse encore.
140 LES MEBES ENNEMIES
Elisabeth Boleska, debout, jouait du théorbe à sa fenêtre de veuve, et, de loin, immobile, vêtue de blanc, on l'aurait prise pour la statue de quelque sainte protectrice, dans un creux de noire muraiUe.
On ne fait pas attendre les fiancées, et la croisée où elles brodent est toujours sur le chemin des jeunes hommes épris : mais les mères attendent pendant beaucoup d'heures, quelquefois, le retour de leur fils .
Etienne tardait. La délibération des gentilshommes dans la clairière avait donc été très longue? Elisabeth Boleska, les mains pensives sur les cordes de l'instrument, se disait : Ont-ils résolu la guerre ? Le jour est-il venu des révoltes et des justices ? Mon fils combattrat-il pour délivrer sa patrie et restaurer sa maison ?
Les années avaient changé son visage, non son âme. Blême comme les vierges mères d'ivoire, déjà vieille, avec des fils d'argent dans ses longs bandeaux bruns, elle était toujours la fière Polonaise qui avait défendu jusqu'aux limites des forces humaines l'honneur de la patrie et l'honneur du foyer. Souffrait-elle ? Horriblement, en silence ; mais elle espérait l'effacement des anciens affronts. Son fils, nourri dans la haine des étrangers et des traîtres, vengerait la Pologne et ellemême, Elisabeth, ses deux mères répudiées. Elle attendait.
Une seule chose la troubla, un jour, dans la paix de ses augustes rancunes. Un serf — c'était Rhodzko — osa lui dire : « Vous êtes seule, vous avez été méprisée, les enfants ne deviennent hommes que très lentement. Moi, je suis fort, et j'ai l'âme pleine d'ambitions et de rêves ! La Pologne et toi, castellane, voulez -vous un vengeur? Voulez-vous
conclure, pour FindépeDclance commune, Talliance de la noblesse asservie par les Russes, avec la servitude que la noblesse écrase? » Elle le chassa, d'un regard fier, sans réponse. 11 disparut, ne fut plus qu'une injure oubliée. Que lui importait cet homme ? Elle rêvait, priait, visitant les malades elles misérables, regardant Etienne, moins petit, chantant des mazurkas de jadis, pleines de bruits de bataille, en s^accompagnant du théorbe. Comme ces marcheurs résolus qui savent leur chemin, sa pensée n'avait pas dévié. Ce soir-là, elle disait à sa fenêtre une chanson de Pologne, presque une prière, parce que c'était une chanson maternelle :
Gloire à Dieu ! mon fils est beau. Il est frais comme une brise du printemps ; sa taille est haute et flexible comme celle d'un jeune peuplier.
Je l'ai élevé avec beaucoup d'amour! Que de peines et de soins pour le mener, grandissant, jusqu'à l'adolescence ! Maintenant, quand il passe, les jeunes filles accourent sur le pas de leurs portes, et elles disent : « Quel est ce cavalier avec des yeux si doux et de si fines moustaches? Bienheureuse celle d'entre nous qu'il choisira pour sa fiancée ! »
Gloire à Dieu ! mon fils est brave. Il est fort comme un vent d'été ; sa taille est mâle et droite sous l'armure, comme celle d'un chêne tout cuirassé d'écorce.
Je l'ai élevé avec beaucoup d'amour ! Que de peines et de soins pour le mener, grandissant, jusqu'à l'adokscence ! Maintenant, quand il charge à la tête des siens, les vieux hommes de guerre s'interrompent de combattre
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142 LES mUES BlfKBMIES
pour le icgarder, et ils diseot : c Qnel est ce héros arec des jeux pleins d'éclairs et de si fîères monstadies ? Bienheureuse ]a république qui a qb tel déiénsevr ! »
Elle se tut, un sourire fier aux lèvres ; là-bas, sur la route, entre les marécages sombres, un cavalier venait vers elle au galop, Taigrette au vent, dans les brumes dispersées.
11 passa le pont, entra dans la cour, et debout sor les (Hriers:
— Que Marie, reine de Pologne, soit glorifiée ! cria-t-il.
— Pendant Féternité ! dit-elle. Qu'ont résolu les gentilshommes?
— La guerre !
— Qu'espèrenl-ils ?
- La victoire !
- Quand partiront-ils ?
- Lo trentième jour après le jour présent.
— Qui commandera Tarmée ?
-- M. le staroste.
— Qui conduira les nôtres?
— Ton fils !
Kilo étendit les bras vers la grande plaine obscure.
— Pologne ! je te donne mon enfant ; il m'est plus clior que la vie, moins cher que toi ! que la Vierge mère me le ronde vainqueur, mais qu'il meure, s'il le faut, pourvu que tu sois libre !
Puis, saisissant le théorbe, elle acheva la chanson des mères polonaises :
Gloire h Dieu ! mon fils est mort. Son armure ren-
JEUNES FLBUBS DBS VIBUX ARBRES 143
versée étincelle comme la gelée d'automne, sa taille est liera et magnifique comme celle d'un arbre abattu par la foudre.
Je l'ai élevé avec beaucoup d'amour ! que de peines et de soins pour le mener, grandissant, jusqu'à Tadoles* cence ! Maintenant, pendant qu*il est couché sur le champ de bataille, les archamges de la patrie font autour de lui un grand bruit d'ailes victorieuses, et ils disent : « Quel est ce trépassé avec un front si fier et de si rouges blessn* res? Bienheureuse la mère qui pleurera sur ce cadavre! »
Sous les lueurs un peu vacillantes d'une lampe d'étain à trois becs, qui descendait des poutres hautes, Hélyonne Kilinska, à demi dévêtue, ses longs cheveux ramassés en torsades lui faisant ime coifife de nuit tout ea .or, mettait un genou déjà, longue et blanche^ sur le bord du lit entr'ouvert.
Deux coups un peu timides furent frappés à la porte de la chambre.
— Dormez-vous, Excellence ?
— Que veux-tu, Casimira ?
— M. le staroste envoie un messager à Votre Excellence.
— Mon père !
j^44 LBS MERES ENNEMIES
Le messager insiste pour être reçu sans retard.
Qu'il m^attende ; je descends.
Le cœur lui battait. Un message! A quoi bon?
M. le staroste avait averti qu'il rentrerait peut-être fort avant dans la nuit ; annonçait-il un prolongement d'absence? ou quelque malheur est-il arrivé? Elle s'enveloppa d'une robe longue, en boucla la ceinture, descendit à la hâte et entra dans la grande salle, retenant des deux mains tous ses cheveux défaits.
Un paysan, trapu, la tête grosse, se tenait là, baissant l'œil, se dandinant sur les talons avec un balancement d'ours.
— Mon père vous envoie ?
— Bénie soit la patronne de votre Excellence !
— Dans les siècles des siècles ! Vous êtes envoyé par mon père ?
— Oui, Excellence, et aussi par Son Excellence M. Etienne Boleski.
— Sainte Marie ! parlez vite.
— M. le staroste et M. le castellan — que le bienheureux Bobola les garde ! — prient Votre Excellence de bien vouloir venir auprès d'eux.
— Ce soir ?
— Il paraît que la guerre va commencer demain matin. M. le staroste a dit: « Je veux embrasser ma fille, » et M. le castellan: « Je veux saluer ma fiancée. »
— Dieu les fasse vainqueurs ! Où sont-ils ?
— Dans l'auberge de Pruzani, avec leurs compagnons. Je suis Serge, le neveu de Thaddéus le Manchot, qui m'a cédé son hôtellerie ; ils m'ont envoyé, n'ayant pas de serviteurs auprès d'eux.
— Bien ! dit Hélyonne.
. Elle frappa sur un timbre.
— Casimira, fais atteler la briska ; les routes sont bonnes d'ici à Pruzani. Tu viendras avec moi. Deux domestiques armés nous suivront à cheval, Soplica et Michel.
Serge dit, sans lever Tœil, se balançant toujours :
— Votre Excellence ne peut se faire accompagner ni par sa demoiselle. ni parles domestiques de son château.
— Pourquoi donc ?
— M. le staroste, M. le castellan et les autres seigneurs ne veulent pas que Ton connaisse l'endroit où ils sont réunis.
— Vous l'avez, nommé tout à l'heure à voix haute
— Vous étiez seule, Excellence.
Elle hésitait.
— Il est étrange, reprit-elle, que mon père ne vous ait pas donné une lettre.
— M. le staroste voulait écrire, mais nous sommes, mon oncle et moi, de pauvres ignorants, sachant dire le Pater y ne sachant pas l'écrire ; il n'y a ni plumes ni encre dans l'auberge.
Elle se tourna vers Casimira :
— Est-ce que tu connais ce paysan ?
— Oui, votre Excellence. C'est le neveu de Thaddéus le Manchot, Serge, de Pruzani.
Pourtant elle n'osait se résoudre. Serge reprit tout à coup :
— J'oubliais une chose. M. Etienne Boleski m'a dit : a Pour que mademoiselle Hélyonne Kilinska sache bien que je t'envoie, tu lui montreras cette ceinture que j'ai ramassée ce matin sous sa fenêtre. » Voici la ceinture. Excellence.
— AL! sairii Bilyicadi iavte jor^ose, et tapant des !L.ai=s p^mi ses dter-fsx êe&appés. je sarais bien qa'fl ^ I irait v:I.e« 1
Fns eLe lit a sa i-eoiccsell'^ :
— Ma p^!Î5se fccTr»**- !=.* ^rh^p^ka noire, sans aigrette ni ealvcs. et fils Aîtel:*r toot lie suite; c'est Ser ge qrd ois^i^iira.
Peu d instaris ipr^s, la Toitare. emportée par denx cheraBx dt- ft 'H^^. gr^^I^es et rapides, roolait sur la roote cailloulecse q^ passe derant Mikalina et va rejoindre Pmzani.
Tout le ciel très bleu fo'irniillait de petites étoiles, mais la plaine était n*>ire. à cause des forêts qui prolongeaient leurs ombres.
— Serge, dit Helyonne. n*entendei-vons pas !
— Quoi donc. Excellence *
— Un bruit de g*alop. derrière nous.
— Non, Excellence, je n entends rien, dit-iL
— Pourquoi les chevaux vont-ils moins vite ?
— La route monte. Excellence.
Elle reprit brusquement :
— Je vous dis que des gens courent derrière nous.
— En effet, je crois entendre maintenant...
— Que faites- vous donc?
. — Ne vous inquiétez pas, Excellence.
— Vous arrêtez la voiture ?
— Oui, Excellence.
— Pourquoi descendez-vous du siège ?
Serge dit tranquillement :
— Parce que j'ai Tordre d'attendre ici celui qui m'a envoyé.
JEUNES FLEUftS DES VIECX AB»BC« 147
Cependant Elisabeth Boleska avait <Ll â ^s::. i.%:
— Viens.
Elle marchait devant lai. lerant ini ^utzÂ^'^y-^^t d'argent à six branches, où brûialeid 4e% ^iâ£^>:l-c* de cire jaune.
Ils traversèrent la ocrar InVénenre da fij-.t^^v. hki-" gnée d'une blancheur de loue, qu ffîtf!Tr*>^;^3^«t C^% ombres dures, et entrèrent dans ia frL-f#^*:t, C:^;-^ vitrail, Tun après l'autre éclaboa^s^ rf t:^. iai%<^*; 1* lumière, scintilla çà et li. secoiora. i ^tV-:^.: »r*;: -^l* palpitation d'étincelles éparses. qi! i--:^ ijci»?ct j.>-t.
— Madame ma mère, où Moan-wjoMt d-l £t.*:L^f^
— Suis-moi, dit-elle s^ulemeixt.
Quand elle se fut inclinée et sigxi^ d«erè-tt I flr%t^ri^ soir, qui flamboya, elle monta rer> un |/^.%^àL;?% Bti* circulaire, peu large, ménagé demi r^ lauUrL
Au centre de ce passage, le ilaxubeara é^.lclra uj.^ porte basse, en bronze vert, daas le mctr,
— Ouvre, dit-elle, voici la clé.
Etienne obéit. Le lourd battant ^^OàrU, ^/ona contre la pierre.
Un escalier de dalles étroites était d'^veiw viisible, descendant, s'évanouîssant dans TobfïCunté Ujumatite de la profondeur.
148 LES MÈmCS EKKCMIES
Elle passa la première sans que le flambeau tramblàt dans sa main levée.
Quand ils eurent desoeodo, lui dame marches, elle quatorze, ils virait use autre porte en pierre, où était creusée à jour la figure d'une croix,
Elisabeth Boleska se retourna vers son fils.
— Etienne, dit-elle, écoute avant d'entrer. L'heure est proche. Tu vas combattre.
— Oui, ma mère.
— Sens-tu ton âme résrfue ?
— Inébranlable.
— Sur quelle viDe marcberez-vous d^abord ?
— Après avoir rejoint à Kowno les paysans de M. le porte-étendard, les bernardins de Wilna et les bourgeois de Xowogrodec, nous marcherons sur Troki.
— A Troki, tu sais qui commande ?
— Un traître.
— Tu sais que ce traître est ton père ?
— Je le sais.
— Tu n'éprouves pas de pitié pour celui qui t'engendra?
— Je n'éprouve que de la haine pour celui qui a trahi ma patrie et répudié ma mère.
— Cet homme a un autre enfant, qui est ton frère.
— n n'est pas mon frère, puisqu'il n'est pas ton fils !
— Tu le rencontreras sur ton premier champ de bataille.
— Je ne demande pas leur nom aux ennemis de la Pologne, et je les frappe sans les connaître.
Elle dit :
— Tu es tel que je t'ai voulu. Maintenant, prends le flambeau, et entre seul. C'est la coutume des cheva-
liers polonais de faire leur veillée des armes auprès des os des ancêtres. Va, lu seras le bienvenu parmi les cendres des races, et les statues des tombeaux, souriant de te voir, te donneront de bons conseils.
Elle le baisa sur le front longuement, remonta les marches dans Tombre tournante et disparut.
Il était seul, il poussa la porte de pierre ; il pénétrait sans crainte dans Thorreur du sépulcre.
Une lourde palpitation d'ailes faillit éteindre les chandelles du chandelier, s'enfuit, s'acharna désespérément, là-bas, contre les pierres noires, s'abattit dans l'ombre, et le jeune castellan vit luire au pied de la paroi deux yeux jaunes, fixes.
Une orfraie hantait le caveau, y pénétrant sans doute par quelque fente de muraille.
Etienne éleva la clarté obscurcie d'un fourmillement blanchâtre de phalènes.
Plein de vénération, mais sans terreur à cause de 'son innocence, il considéra l'obscure salle funéraire, longue étroite, aux vieilles parois noires, lépreuses de nitre. Rangés d'un seul côté de l'énorme crypte, il compta beaucoup de sépulcres blancs, surmontés de figures ; c'étaient comme de grands lits adossés à un mur, où rêveraient d'immuables dormeurs.
Au milieu de la salle une croix de bois se dressait, plantée dans un piédestal de terre solidifié de chaux ; le bois, dans l'humidité de l'ombre, ayant gauchi, faibli, les deux bras du gibet sacré s'inclinant vers les tombes comme pour les bénir.
Etienne Boleski, recueilli au milieu des ruines fières des castellans, se signa devant la croix et salua les sépultures.
Il marcha vers le ppemier tombeau.
Là, sur le matelas dur, était couché, les bras en croix, un grand vieillard de pierre, Jagiel, le premier des Jagellons, qui fut grand-duc de Lithuanie, roi de Pologne et castellao de Mikalina. Il aurait pu être enseveli dans la basilique de sa capitale ; mais il préféra dormir dans le souterrain du château où il avait longtemps habité. Tous ceux qui, dans l'avenir, possédèrent, par hérédité, par don ou par alliance, sa castellanie favorite, tinrent à honneur d'y reposer à côté du Jagellon; et Ton disait: « Les castellansde Mikalina choisissent leurs fiancées dans tous les palatinats, épousent la gloire sur tous les champs de bataille ; mais c'est chez eux qu'ils couchent avec la mort. »
Etienne Boleski courba le genou devant l'ancêtre roi.
— Sire, dit-il, un jour, vieux de quatre-vingts années, tu offris de remettre ta couronne à Witolde, ton ennemi, que tu en jugeais plus digne. Père, si quelque jour, je revenais d'un combat sans que mon sabre fût rouge, je le jetterais à lun de mes compagnons, et désormais je filerais au rouet.
La seconde statue était celle d'un évêque en prière ; il allait au combat entre les Turcs et les Kosaks, en robe violette, sur une mule blanche que le saintpère avait bénite ; il ne frappait que de la crosse les ennemis de sa patrie et de son Dieu ; mais leur chair saignait sous les coups, parce qu'un sabre invisible était emmanché dans le bâton pastoral.
Prêtre, dit Etienne, tu fus l'archange qui chassa l'étranger de l'Eden de Pologne. Donne-moi d'être terrible et pur comme tu l'as été !
JÈUNBS FLEURS DBS VIEUX ARBRES 151
Sur le tombeau voisin dormait un guerrier tout en armes ; à cause de là lèvre difforme, Etienne reconnut Michel Rewienski, surnommé Bouche-de-Travers, qui combattit les chevaliers teutoniques sous Wladislas sixième ; une fois, il avait vu un traître recevoir de l'argent, et le pli du dégoût s'était éternisé sur son visage. — N'est-ce pas, seigneur, dit Etienne Boleski, que Jésus n'a pas pardonné à Judas ?
En relevant la tête, Etienne Boleski remarqua avec étonnement, au-dessus de l'image de pierre, une image peinte, qui était suspendue au mur. Mais il se souvint d'une coutume établie à Mikalina depuis beaucoup de siècles : le jour même où un nouveau castellan prenait prossession du domaine, on commençait d'ériger, dans le caveau, le sépulcre qui devait le recevoir im jour; puis, au-dessus du granit creusé, vide encore, on accrochait le portrait du seigneur, en très riche costume, avec ceinture d^ parade aux franges d'or. Ainsi, pendant que le castellan, riche, vainqueur, prospère, bataillait ou festoyait, sa tombe l'attendait grande ouverte, et, constamment, de l'aube au soir, du soir à l'aube, il contemplait, par les yeux de son image glorieuse, la place où dormirait son néant.
Etienne Boleski salua, Fim après l'autre, les monuments où reposaient, les yeux ouverts, dans l'immobile songerie de la pierre, Alexandre Vanda, gentilhomme terrestre, qui ne fit jamais cultiver ses champs, de crainte que les Moskovites envahisseurs ne mangeassent sur son domaine du froment polonais ; Sigismond et Sigismonde, l'époux et l'épouse, qui combattaient ensemble, sous deux armures pa-
«Il ZJiS KEXIS ixnxiKs
riiZfs^ Mzun-f îtii frtî^is vliKs^^s : Hermann Koryic::- iii«flr K:r7t«i- iix ;'i3ir«cs f^Ies. — bien qu'il ei: >* ; -z-îes iis5^ r:'::i5Ce5 q^e ses bras, — parce q^ - 5 i^zZfiri^i^i ï..iTT^-: dins 1<» églises, et resta ^ir^li-in i.>5.:ï rc i?^:-^i>:^ Je Hcïirî de Valois, qui ne fi: z-is zz, i*:- jrji:^ p*:I:r-L:5: Tbiidëus Rewienski, =•:- p.i> -r^rmer. r:iis t* ' Ir^ste, et si obstiné défense::r ifs I::î le ii R^puilf j:ie, quune fois il soutint q-.i.ir:.: rre l^:Lre-> i'jm:t> r.:n ejsnis riitionibus, devant îe r:i Eur:i:.e Biihr:. q^e la coun:»nne de Pologne ce drTài: r*is ^;r^ Lrr*r-I;:aire. de sorte que le roi, goûtant jpea cet avis et Ei^riii:-orement patient de sa nature, trépassa dans un aoct-s de colère ; beaucoup de nobles bon: rr.es encore, woîewodes, betmans ou palatins, depuis Bolesîas. qui batailla sous les murs de Vienne avec Jean S»bieski, jusqu'à Soplica, digne d estime par ses vertus et sa modération dans les diètes, bien qu il fût grand buveur et dégainât facilement après boire: étant très subtil, lui seul remarqua, le jour où, dans l'église de Saint-Jean, les gentilshommes abusés pleuraient des larmes de joie et sanglotaient de satisfaction en voyant Stanislas- Auguste prêter serment à la Convention polonaise entre les mains du primat, lui seul remarqua que le traître Poniatowski profitait de cette généreuse émotion pour ne pas énumérer les peines auxquelles tout roi nouveau, en jurant les lois, doit se vouer lui-même pour le cas de parjure. Puis, le visiteur des morts illustres s'agenouilla devant le monument où reposait Michel Rewienski, son aïeul vénérable, celui qui reçut un soir, dans sa maison de chasse, le vaincu de Czentochowa, Pulawski ù la poitrine de lion.
Enfin, il s'accouda sur le bord du dernier sépulcre. Celui-ci était vide, et le couvercle de pierre n'en était pas retombé. Etienne dit dans son âme :
— On me couchera dans ce tombeau après les funèbres prières, puisque le castellan mon père, pour qui on l'éleva, s'est rendu indigne d'y dormir. Puisséje, à l'heure marquée par Dieu, y reposer en paix, la poitrine longtemps rose de quelque blessure acceptée un beau soir de victoire, — quand plus un Russe, quand plus im traître ne souillera la sainte terre polonaise, après ma patrie reconquise et ma mère vengée !
Il dressait son jeune front, levait le chandelier dans l'ombre-
Alors il vit le portrait de son père, tout vivant du reflet des chandelles, — de son père, yisage oublié, et il recula en jetant dans un cri ce nom :
— Michel Sawa !
Ses mains frissonnantes avaient lâché le flambeau ; sur le sol mouillé, les chandelles, en roulant, s'éteignirent ; le portrait s'évanouit.
A tâtons, de tombe en tombe, Etienne gagna la porte en pierre que sanctifiait la figure d'une croix.
11 monta l'escalier, tira le battant de bronze, se retrouva dans la chapelle.
La lumière des étoiles, tamisée par les vitraux, éclairait doucement la pâle forme inclinée d'Elisabeth Boleska, en prière devant l'autel.
— Ma mère, cria-t-il, ce portrait, au-dessus du sépulcre vide, ce portrait, ce n'est pas celui de mon père n'est-ce pas ?
— C'est le portrait d'André Boleski, dit-elle.
154 LES MÈRES E3rXESUES
Alors, il tomba à genoux, défaillit, la poitrine en ayant, et il gémissait avec des paroles confuses, se frappant le front contre les dalles.
Ml
Elle entendit ce nom: « Michel Sawa; » elle se souvint d'une histoire qu'Etienne lui avait racontée ; elle devina, elle comprit, elle dit, droite et grande :
— Par les sept douleurs de la très sainte Vierge ! mon fils s'attendrit sur le sort d'un traître.
— Hélas ! il m'aime.
— Je l'aimais !
— Il fut blessé pour mcpi.
— Tout mon cœur saigne encore !
— 11 m'a sauvé la vie.
— Je ne t'ai donc pas enfanté !
— Il parlait de la Pologne en pleurant.
— Ce Russe ! Elle ajouta :
— Donc, tu hésites !
Il ne répondit pas d'abord. Il pensait, il priait. 11 se redressa péniblement, la face rouge et luisante de sueur, comme un homme qui soulève un très lourd fardeau.
— Madame ma mère, dit-il, un gentilhomme po-
lonais ne prend garde ni à sa vie, ni à ses biens, ni à ses amitiés ; il tire son sabre et il dit à son devoir : « Ordonne ! » Ma patrie est opprimée, ma maison a été souillée ; pour l'une et Fautre, je vaincrai ou je mourrai. Mais que Dieu, le jour du combat, pousse ou détourne mon sabre !
Elle étendait les mains pour le bénir ; im cri faible, venu du dehors à travers les vitraux, appela :
— Etienne !
— Mon nom ! dit le jeune castellan avec un sursaut.
— Etienne [ répétait la plainte, plus lointaine, mêlée à des bruits de roues.
Il reconnut la voix d'IIélyonne, oui, d'Hélyonne, certainement.
11 bondit hors de la chapelle. Deux domestiques traversaient la cour.
— Le pont! baissez le pont!
La voix, plus éteinte, suppliait encore :
— Etienne ! à l'aide! Etienne !
11 cria :
— Mon cheval !
Il n'attendit pas qu'on eût sanglé ni harnaché la bête, lui sauta sur les reins, piqua des deux, les poings dans la crinière, franchit l'extrémité descendante du pont, se trouva sur le chemin, d'un seul regard parcourut toute la plaine et s'élança furieusement dans la direction de Pruzani, parce qu'il avait vu, là-bas, sous le jour des étoiles, dans une rapide voiture, une forme levée vers le château de Mikalinaavec des bras tendus, qui appellent !
Penché sur le cou du cheval, il lui arrachait les
l.r* ixs XEBCs EjnrmMïEs
crir^s, et ir> p leirs de rs^ brûlaient le bord de ses
On eiiJ-rVâlt sa fcir::ée. son ange très adorable ! Par les blT>s"r^5 du Christ, et^it-ce possible, cela ! C'était Trai. Mais p *: urq::oi t et qui donc ? Il distingoa, sur le sw^e de la brizka. deux bommes : on antre bomme, dans îa Toitire. mâiiitenait Hêlvonne. Trois lâches ! n sulUr^it. lui s^ul. contre les trois.
Ob! il les atteindrait! les bommes sur le siège, s'étant âp-irçus qu'ils étaient poorsoiris, avaient beau fouetter leurs chevaux : une bonne cavale, entre deux genoux robustes, rejoint et dépasse le plus ardent attelage. Dans le vent qui lui rebroussait les cbeveux, dans un dispersement de cailloux et de poussière, il se précipitait, loeil éoarquillé et loreille tendue.
Déjà il voyait mieux H élyonne debout, se débattant; il entendait le bruit des roues plus proches ; il gagnait du terrain.
A ce moment, un bruit sec secoua Pair et sauta d'échos en échos : une baUe avait traversé la chapska du jeune castellan.
Mais Hélyonne gémissait :
— Etienne!
Il s'élança plus éperdument en criant : a Me voici ! »
Les arbres aux grands branchages, qui ont Fair de ire des gestes dans la nuit, cernaient l'étroite ga-
zonnière pâlie de rayons d'étoiles. Des sons assourdis, grossissants, diminués, grognements de fauves, peut-être lointains, gazouillis de nids, tout proches, et des glissements aussi, sourdaient de toutes parts comme pour s'évanouir dans cet espace ouvert, et Tépaississement des intenses feuillages où grondait, murmurait, sifflait, battait de l'aile, l'immense vie diffuse de la forêt, semblait vouloir resserrer la clairière entre de continuelles approches de ténèbres s'accumulant sous la poussée des profondeurs.
Non loin de son cheval qui paissait l'herbe, et parfois hennissait d'épouvante, le serf, lié au hêtre depuis douze heures, rechigné, hargneux, grondait de ne pouvoir mordre, comme un dogue bourru à l'attache.
Une tête sortit d'entre les branches.
— Es-tu là, toujours ?
L'autre dit :
— Qui es-tu ?
— Hassan.
— Détache-moi!
— Je suis veftu pour te délivrer, dit le Tartare. Les seigneurs ont longtemps parlé, puis ils sont allés boire dans le chl^teau de M. l'échanson. Je me suis échappé. Ecoute, je n'ai pas compris tout ce que tu leur as dit; mais j'ai entendu que tu parlais des hommes égaux. Tu avais raison. Quiconque sait monter un cheval nu, à la crinière rase, fendre un Kosak d'un seul coup de sabre du crâne à l'entre-cuisse, et boire un seau de lait fermenté sans reprendre haleine, est un homme qui n'a pas de maître. Le steppe est assez grand pour que tous les vents y soufflent, et le vent du sud n'est pas le seigneur du vent septentrional.
C'est pourquoi je suis revenu. Tu es libre. Voici ton cheval. Fuis.
' Le serf, dégagé des liens, étendit ses bras longuement.
Il cria :
— Tu te détireras ainsi, antique servitude, après les tyrans égorgés !
Puis il sauta sur son robuste bidet, en disant :
— Merci, Hassan! adieu.
— Où vas-tu ? demanda le Tartare.
— A Varsovie !
— Chez le roi Stanislas ?
— Chez le roi.
— Pourquoi? Que lui diras-tu?
— Je lui dirai : a Voulez-vous être le chef de quatre millions d'hommes libres, au lieu d'être le valet de quelques grands seigneurs ! Délivrez les esclaves, ils vous livreront les maîtres. »
— Tu veux que la Pologne se soumette ?
— Pour que ses meilleurs fils se redressent.
— Le roi Stanislas, c'est Catherine, c'est la Russie !
— Qu'importe de quel côté souffle le vent de la liberté !
— Comme Stanislas, tu seras un traître !
— Jésus-Christ, peut-être, avait humilié Judas!
11 frappa des deux talons le ventre de son cheval, s'enfonça dans un sentier, disparut parmi la nuit.
Il atteignit la route sur la lisière du bois; sa lourde monture galopait ventre à terre.
11 vit venir de son côté, très rapidement, une voiture de voyage, où un homme retenait entre ses bras une femme éperdue.
JEUNES FLEURS DES VIEUX AIlBllES . 159
Instinctivement, il allait s'arrêter, crier : « Qui va là? » demander à cet homme ce que c'était que cette femme. Mais il recoiinut Ivan Boleski.
— Va, passe, dit-il. Une Polonaise noble violée par un Russe! J'accepte ce bon augure de vengeance prochaine.
Il suivit son chemin. La cavale blanche d'Etienne Boleski arrivait, plus blanche d'écume ; elle n'eût pas tardé à joindre la fuite des raVisseurs.
Mais le serf reconnut le castellan.
— Halte ! dit-il en barrant la route.
— • Retirez-vous !
— Non.
—r- Je veux ramener cette femme qu'on emporte !
— Oui, ta fiancée, Hélyonne Kilinska, enlevée par Ivan Boleski, ton frère.
— Maudit soit-il 1 Fais-moi place !
— Tu ne passeras pas !
Etienne Boleski tira son sabre ; l'autre ne dégaina pas; mais, prenant un pistolet sous sa pelisse, il fit feu à bout portant.
La cavale, qui s'était cabrée, reçut la balle dans le poitrail et s'abattit sur son cavalier renversé.
Alors, le serf lança son bidet en avant, le long de la route qui, après avoir passé devant Mikalina, afflue dans la route de Varsovie, — de Varsovie, où, depuis vingt-six ans, régnait Stanislas-Auguste, roi élu par fraude, traître à son peuple, traître à son Dieu, et auquel, pour le jour de son couronnement, on avait pu envoyer de Russie une couronne qui lui alla fort bien, parce qu'il avait laissé la mesure de sa tête sur l'oreiller de Catherine.
Le soir xiu 26 mai 1790, Sonya Ivanowna donnait un bal dans le palais du gouvernement à Troki.
Qu'était-ce que Troki ?
Yégor Ivanowitch disait quelquefois en baillant :
— Ma sœur, Grodno serait admissible ; je me contenterais de Smolensk ; Troki est absurde.
Sonya Ivanowna répondait, avec un petit haussement d'épaules :
— Absurde. Mais je monte quelquefois avec mon fils sur la tour de Saint-Casimir, dont le duc Gédimin posa la première pierre, et, je te le dis, Yégor, du haut de la plate-forme, on pourrait voir le château de Mikalina, s'il brûlait par une belle nuit !
Vieille cité murée et crénelée, lourdement assise au bord de son lac, Troki était le poste avancé de la domination moskovite.
162 LES MÈBES EXXEMIES
Au pied de la forteresse, roulait la Brezzala, torrent plutôt que rivière, tout à coup rebroussée par des blocs de granit, puis écroulée en cataractes du haut des bancs de craie ; elle ne portait pas de ponts, ainsi qu'une bète trop fougueuse ne souffre pas la selle.
Mais la libre rivière baignait une terre esclave.
Depuis la dispersion des confédérés de Bar, qu'avait suivie le démembrement de la Pologne — la Curée après la Mort — la voïévodie de Trold, dans le palatinat de Wilna, appartenait à la Russie, comme les palatinats de Minsk, de Polotsk, de Vitebsk, de Mstizlaw, et comme celui de Nowogrodec, qu'on appelait la Russie noire.
A vrai dire, Catherine II usait de discrétion, ne revendiquait hautement ni Troki ni Wilna, feignait d'en laisser la suzeraineté à Stanislas-Auguste ; l'impératrice était la voleuse, le roi était le receleur.
De là la nécessité de gouverneurs, polonais par la naissance, russes par la trahison ; le gouvernement de Troki fut le présent de noce que reçut de Stanislas, sur un ordre de Catherine, le mari de Sonya Ivanowna.
Il eût désiré un autre poste moins voisin du district de Mikalina ; la faveur de l'impératrice, dirigée peutêtre par quelque autre volonté, le maintint à Troki obstinément.
Quatre fois l'an, pendant dix-sept années — les matins des quatre jours qui précèdent Pâques, la Trinité, Tous-les-Saints, la Naissance — un homme à cheval, sans uniforme, que suivait un état-major éclatant de dorures, se rendait au champ dé manœuvres, où il passait en revue deux escadrons de kosaks coiffés
d'astrakan pointu, quatre trains d'artillerie avec leur tumulte de ferraille, un régiment de hussards noirs, quatorze compagnies d'Ukraniens à pied, vêtus de rouge.
C'était André Boleski, vieilli, pensif, l'œil qui se détourne, salué trop bas par les uns, et que d'autres ne saluaient pas.
Cependant Sonya Ivanowna dans cette morne résidence, déployait une furie de gaieté, une extravagance de luxe qui stupéfia les humbles habitants de la ville, qui éblouit la noblesse des castellanies voisines. Sa calèche, qu'emportaient quatre chevaux blancs conduits par deux postillons noirs et roux, secouait des remuements de panaches, des claquements de fouets et des sonneries de grelots dans les rues vertes d'herbes, d'où fuyaient les enfants, sous les fenêtres des graves gentilhommières, jusque dans le steppe, où la solitude s'étonnait.
Avec Ivan, avec Yégor, Sonya ordonna l'élégance, décréta la bonne humeur. Elle inventait des fêtes. Elle imagina d'embarquer des mascarades vénitiennes sur le lac de Troki, qui fut une morne Adriatique ; M. le notaire terrestre dut s'habiller en gondolier ; madame la starostine s'embarrassa dans sa queue de dogaresse. En tout temps, les officiers de la garnison formaient comme une cour frivole, pleine de bruits de sabres et de rires. Bouleversé, extasié, ruiné, Troki connut la tyrannie impitoyable du plaisir.
André Boleski, d'abord, se mêla peu à ces joies, à ces fêtes, puis il s'en écarta tout à fait. 11 se tenait volontiers seul, dans une vieille salle aux poutres noires, où blêmissaient des armures; il marchait, la tête
basse, s'arrêtait, marchait encore, comme un homme mquiet.
Son poste n'était pas sans péril, ni sans possibilité d'alertes ; si bien des nobles de la voïévodie, contents de vivre Féchine courbée et la lame au fourreau, n'ouvraient la bouche que pour dire : « D'accord, » au crime de l'impératrice et à la complicité du roi, beaucoup d'autres soufflaient de colère dans leurs moustaches et se plaignaient d'avoir des cauchemars après boire, où des Russes s'asseyaient sur leurs estomacs.
Plus d'une fois, André Boleski, le front sur la vitre, immobile, regarda s'épaissir, là-bas, du côté de Mikalina, les noires forêts lithuaniennes, où combattirent jadis les héros de Pologne, d'où pouvait surgir à chaque instant une rébellion nouvelle, comme im jeune loup débusque du bois.
Un matin, le colonel Wladimir Petrowitch, qui commandait la milice ukranienne, entra bFusquement et dit :
— Des nouvelles, Excellence !
Le comte tressaillit. Il avait de ces frissons lorsque quelqu'un qu'il ne savait pas là lui adressait brusquement la parole.
— Quoi donc, monsieur ?
— Un détachement de mes Ukraniens s'est emparé, sur la route de Slonim, de deux chariots pleins de poudre et de balles.
— Ah ! dit le comte ; et qui les conduisait ?
— Des paysans qui se sont enfuis.
— De sorte qu'il n'a pas été possible de savoir à qui ces munitions étaient expédiées ?
— Pardonnez-moi, Excellence. Un de mes hommes,
qui a l'habitude de pousser assez loin ses maraudes, a reconnu les paysans ; ils appartiennent à M. Syruc de Molawac, panetier de Slonim.
— Ceci me rassure, colonel. M. Syruc est un grand chasseur d'ours et de bisons. Munitions de chasse, et non munitions de guerre.
Il congédia l'officier. Il reprit sa promenade morose, le front bas, d'un mur à l'autre.
Une autre fois, un moine bernardin, qui arrivait de Wilna, demanda à voir le gouverneur.
— Excellence, le ciel connaît mes intentions ! Il sait que je ne me suis pas décidé, sans de longues controverses avec moi-même, à vous dévoiler les complots des frères de mon ordre et de leur digne syndic M. Gaétan Massaliki. Vous leur pardonnerez, monseigneur, car ils ne sont qu'égarés !
— Un complot? dit le comte.
— Serai-je abbé? dit le moine.
André Boleski appela ses gens et fit reconduire ce délateur aux portes de la ville. Mais il parut, depuis ce jour, plus mélancolique encore.
Enfin, quelques jours plus tard, le major Dréwics lui parla en ces termes :
— Monseigneur, il est évident qu'un mouvement se prépare en Litbuanie. De toutes parts, des renseignements nous viennent, qui s'accordent entre eux. Les gentilshommes polonais s'envoient les uns aux autres des messages, s'assemblent en diétines mystérieuses, font acheter à l'étranger des fusils et même des canons. Il est temps d'aviser, Excellence.
Le compte devint très pâle.
— Les rumeurs exagèrent, dit-il. Cependant, faites
mettre la ville en état de défense ; les portes seront fer. mées désormais à huit heures du soir, et ne s'ouvriront qu'après le plein jour. Pour le moment, ces mesures suffisent. Il sera bon, en outre, de tenir secrètes les alarmes que Ton vous a données, de ne pas mquiéter la population.
— Votre Excellence sera obéie. Ne pense-t-elle pas qu'il serait bon d'occuper militairement les routes qui aboutissent à Troki, de faire faire des reconnaissances dans les forêts de Pruzani et de Mikalina?
— Monsieur le major, dit le comte, vous vous bornerez, je vous prie, à exécuter mes ordres.
Resté seul, André Boleski songea longuement, la tète entre ses mains.
Puis il fit venir l'un de ses courriers kosaks, en qui il avait beaucoup de confiance.
Le courrier entra ; le comte écrivait.
— Je suis là, Excellence!
— Attends,
La lettre signée, puis cachetée :
— Tarass, demanda le comte, combien te faudrat-il de temps, avec un bon cheval, pour aller à Pétersbourg ?
— Seize jours, dit Tarass, parce qu'il est nécessaire que le cheval dorme. J'ai déjà fait ce voyage. Mais j'arriverai le soir du quatorzième jour si je peux crever le cheval.
— Tu le peux.
— Quatorze jours, donc.
— Autant pour revenir ?
— Moins, Excellence : l'aller monte, le retour descend.
— Tu pars aujourd'hui 26 mai ; lu seras de retour le 24 juin?
Le !24 juin, peut-être dans la matinée, avant la
nuit certainement, à moins qu'on ne m'ait retenu à Pétersbourg.
— Tu ne seras pas retenu.
— Quelle est ma mission ?
Porter cette lettre à la tsarine.
— On m'introduira sans retard?
Tu es le courrier du gouverneur de Troki.
— Si Sa Majesté est absente?
Si Sa Majesté est absente, tu te feras annoncer
chez le feld-maréchal.
— Alexandrowicth Potemkin ?
— Oui.
— Je lui remettrai la lettre ?
— Oui.
— Sa Majesté ou Son Altesse donnera une réponse?
— Oui.
— A rînstant même ?
— A l'instant même.
— Monseigneur, le 24 juin je vous rapporterai la réponse de l'impératrice ou du feld-maréchal.
— Le 24 juin, dit le comte, dont la voix tremblait, je serai là, depuis le jour, à cette fenêtre, t' attendant ; et ton cheval, qui aura emporté un serf, ramènera un homme libre.
Donc, ce soir-là, Sonya Ivanowna donnait un bal, et, bien que ce ne fût pas le temps du carnaval, un bal travesti, par ordre.
Satins capitonnés des parois, bouffettes de rubans dans les encoignures, dentelles doublées de soie, plissées autour de la toilette bleue et blanche, abandon de chiffons précieux sur les grêles bras d'or des chaises, allégories du vague plafond, tous les vermillons clairs et tous les azurs tendres des pastels mariaient leurs délicates harmonies dans la chambre imbue d'odeurs, où Sonya Ivanowna, entre les chandelles roses de deux hauts candélabres, à moitié dévêtue d'un costume de Diane d'après Boucher, glissait la finesse de son buste dans un corsage d'arlequine, d'après Watteau.
— Toc ! toc !
Ceci ne fut pas frappé, mais parlé, selon la façon de ceux des gentilshommes russes qui se targuaient d^élégance française.
— Ivan peut-être ! dit Sonya Ivanowna en repoussant vivement les deux caméristes qui tenaient levé l'habit de comédie ou de bal.
En corset, les bras nus, la gorge gonflée hors d'un double nid de baleine et de gaze, elle tourna vers la porte son joli visage clair et rose, duveté d'un soupçon
de poudre, d'où les sévères années n'avaient pas réussi à exorciser la beauté du diable.
— Entre donc, dit-elle.
Mais ce fut Yégor Ivanowitch qui entra, et avec lui un bruit voisin de musiques, de chuchotements, de rires et d'étoffes froissées dans le tournoiement des danses.
Frac de gros de Naples bleu lamé, à la Lauzun, jabot de malines, culotte de la couleur du frac, bas de soie teintés de rose, poudré, fardé, musqué, le tricorne sous les bras, Yégor Ivanowitch était de tout point parfait.
C'était maintenant un personnage considérable, un peu parce qu'il était l'aide de camp d'André Boleski, gouverneur militaire de Troki, beaucoup parce qu'il n'avait pas son pareil pour débiter quelque aimable badinage en croquant des pralines à la reine, qu'on lui envoyait de Paris, et pour jeter son chapeau sous son aisselle gauche, d'un geste duquel il n'y avait rien à objecter.
Il exerçait vraiment la fonction de maître suprême des élégances, étant assez Français pour paraître surnaturel aux gentilshommes polonais, déjà russes, et aux administrateurs russes, encore Kosaks, qui dominaient la ville et la province de Troki. Ce qui mit le comble à sa belle renommée, c'est qu'il fit bâtir un palais dont la toiture affectait la forme d'un tricorne. Le moyen de ne pas admirer une telle imagination ! Il fut bien établi, dès lors, que la chapska polonaise était bonne pour les paysans, et, quand à ce qui était des chapeaux ronds, il n'y avait plus moyen de s'en accommoder.
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^> f-tfii^U #1^^
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LE BAL DE SOSTA nA^OWA 1*1
ches. Mais parlez français, k cî-'-**e îe v**- j-t^ t-^-
— Ah ! ma sœur, voas m'âvez j:»jr- «jx ^-:l r^r- . chant tour. Si vous aviez décida v Are zi^.r. < v^ : r^^?
cent mille roubles, je n'aurai j.^^ ii-i :.;..- :;*: r^-<^* garçon. Mais, quoi ! j'avais veD^^ ii.:i. c-n^-rr *.^. il ne me restait pas un c-jf>e'::k j^-.r f-. .**: <: •--.-:♦ le tricorne de mon hôtel: j'ai j»^ï:-- drr r-;.*-* :. : j'ai préféré n'être que ridicule: j à^ *r;. j*»*; V<i,:,r; Pétrowka, c'est-à-dire le diable.
— Voilà, de vos exagérations ; Xc il::,e e*î i.ri ;;.>-
— Penh ! passable.
— Blonde.
— J 'ai un penchant pour les brunes-
— Jeune.
— Est-on femme avant trente ans ?
— Un joli embonpoint.
— Oui, une petite tonne.
— Point sotte.
— Parbleu ! le diable.
— Un- peu parleuse, c'est vrai.
— Elle ne dort pas, de peur de se taire ! au total, insupportable.
— Votre femme, voilà tout.
— En outre, elle me trompe.
— Eh ! que peut vous faire cela? Vous avez commis la folie de vous marier ; vous n'avez pas, j'imagine, la sottise d'être jaloux ?
— Suis-je un rustre, ma sœur? Mais Nadine passe les bornes.
— Bon ! Est-ce qu'il y a des bornes?
— Ah ! oui, vous ne les voyez plus, parce qu'il y a si longtemps que vous courez de l'autre côté.
— Yégor !
— Entre nous. D'ailleurs, nous parlons français.
— Vous êtes un impertinent. Revenez à Nadine.
— Savez-vous qui elle préfère ?
— A vous ?
— Oui, à moi.
— Oh ! mon frère, et à d'autres ! dit Sonya avec un petit rire.
— Enfin, savez-vous qui elle préfère ?
— Grégor Grégorowitch, le directeur de la prison militaire.
— Oui ! un geôlier ! un donneur de bastonnades. Il y a un instant, je les ai surpris devant le buffet, buvant du Champagne...
— Où est le mal ?
— Dans le même verre !
— En même temps ?
— Ma sœur !
— Ne irous fâchez pas. Je vois ce qui vous chagrine. Vous ne vous souciez guère de votre femme, et il y a beau temps que vous auriez provoqué im divorce si vous n'étiez pas ruiné ; même vous lui passeriez volontiers quelques galanteries, pourvu qu'elle ne s'engageât qu'avec des gentilshommes de jolie tournure et d'élégantes manières, — le colonel Wladimir, par exemple. Mais cela vous remue la bile, qu'elle montre du penchant précisément pour ce Grégor qui nous est arrivé de Tobolsk, sans aucune idée des façons de la belle société, barbu et chevelu, grosse bouche, des yeux de bœuf, des gestes qui ont l'air de battre, une voix qui dit : « Vous êtes charmante ! »
du ton dont on crierait : « Vingt coups de knout à cette femme ! »
— Elle me déshonore.
— Oh ! je vous plains.
— Vous riez ? On dirait, en vérité, que vous trouvez naturelle...
— La conduite de Nadine ? impertinente, je ne dis pas non, mais passablement naturelle.
— Vertubleu ! s'écria Yégor Ivanowitch.
— Ah ! que vous êtes sot!
Elle le regarda, une mouche au coin de l'œil, une mouche au bord des lèvres, repoudrée, toute rose de fard, exquise, pas plus de vingt-six ans.
— Tourne- toi, dit-elle, pendant que j'enfilerai mes chausses.
Il tourna son fauteuil, elle reprit :
— Connaissez-vous votre femme un peu ?
— Sans doute.
— Bien peu, n'est-ce pas ?
— Beaucoup trop.
— Pas assez. Croyez-moi , une étrange créature, Nadine, et assez obscure, tout enfantine et bavarde qu'elle se montre. Moi, je l'aurais défendue à Ivani qui est trop petit. Ronde, boulotte, mais une peau qui la serre comme un corset naturel ; et, si elle tombait, elle rebondirait. Des yeux d'un feu jaune, qui doivent lui brûler les paupières. Avez-vous remarqué comme ses pommettes un peu hautes — des pommettes de vraie Moskovite — deviennent tout à coup d'un blanc mat, quand elle valse avec tout autre que vous? Beaucoup de femmes rougissent; elle pâlit, c'est plus grave. Voyez-vous, mon frère, un frac de
gros de Naples ou de velours d'Anvers, c'est très joli, et je n'ai rien à dire contre votre tailleur ; en outre, vous avez, autrefois, pendant notre séjour en France, pris un air de gentilshommes, qui, certainement, vous eût fait reconnaître à Versailles — du temps où la reine n'y recevait pas les dames de la Halle — pour un habitué du Biribi des Vertus, mais qui est tout à fait suffisant dans ce pays moitié russe moitié polonais et tout à fait barbare. Prenez garde, cependant ; l'autre jour, je ne sais qui demandait sa voiture, et vous vous êtes écrié: « Voilà, voilà ! Excellence ! » comme jadis, à Nijni-Nowgorod ! N'importe. Vous êtes délicieux pour Troki. Mais, que voulez-vous, — je vous dis cela en bonne sœur, — être délicieux, cela ne suffît pas. Le jabot ne dispense point de la poitrine. Nadine raconte, en pouffant de rire, que vos bonbons à la Richelieu ne viennent pas de chez le bon faiseur, et M. le directeur de la prison est un ours tout à fait remarquable ! Maintenant, tu peux te retourner, je suis habillée. Varvara, donne-moi mon demi-masque et ma batte.
Elle se fit voir fine et longue dans son étroit fourreau de satin losange de noir, de rose, de blanc, de vert. D'ailleurs plutôt arlequin qu'arlequine, car elle avait dédaigné la jupe, qui eût ôté au déguisement un peu de sa sveltesse garçonnière. Le petit feutre mou s'inclinait vers l'oreille gauche avec un air de ne pas tenir, et, sous la noirceur du masque, la brusquerie de la bouche plus rouge faisait l'effet d'une double fraise crevée.
Elle s'attendait à quelque madrigal ; mais Yégor Ivanowitch, le regard indifférent, ne desserra par leis
lèvres. Évidemment, Sonya l'avait blessé au vif ; elle haussa l'épaule et fît claquer sa batte.
— Vous n'avez plus rien à me dire ?
— Non, comtesse.
— C'est pour le plaisir d'une simple causerie quQ vous avez gêné ma toilette ? Vous êtes un grand importun. Allons, donnez- moi votre bras, et rentrons dans le bal.
Il s'écria :
— Eh! bien, oui, j'ai quelque chose à vous dire !
— A la bonne heure !
— Tout ce que vous voulez, vous l'obtenez de votre mari?
— Ah ! Yégor, je vieillis, et le comte est bien morose. Voyons, qu'exigez-vous ?
— Il me faut un ordre du gouverneur pour faire enfermer ma femme dans le couvent des carmélites de Smolensk!
— Êtes-vous fou ?
— Plein de raison.
— Ce serait un abus de pouvoir !
— Je le sais bien.
— Nadine jetterait mille cris !
— On ne l'entendrait pas.
— Elle n'est pas catholique !
— Elle se convertira.
Sonya Ivanowna pouffa de rire.
— Est-ce convenu ? demanda-t-il ?
— Mon Dieu ! dit-elle. Est-ce que je peux vous refuser jamais rien !
— Ah ! Sonya, vous êtes la plus jolie du monde
dans ce piquant costume, et je rêverai cette nuit que je ne suis pas votre frère.
— Fort bien, monsieur, dit-elle en lui prenant le bras, je vois qu'il faut vous obliger pour que vous soyez galant.
Ils allaient sortir du boudoir. La porte s'ouvrit brusquement poussée.
— Où est maman ?
C'était Ivan Boleski, en pelisse de voyage, poussiéreux, les cheveux défaits.
— Oh ! enfin ! cria-t-elle.
11 s'arrêta, la regardant.
— Mais voyez donc ce méchant fils qui ne reconnaît pas sa mère.
Elle lui sauta au cou, toute ravie, le baisant dans les cheveux, sur le front, sur les yeux.
— Toi ? dit-il. Oh ! c'est très joli, cet habit ! Mais il fronça le sourcil.
— Il faut que je te parle tout de suite, à toi seule. Va-t'en, Yégor. Pas un mot de mon retour, à personne. Eh bien! entends-tu? Laisse-nous.
Yégor Ivanowitch sortit, après une chiquenaude donnée à la dentelle de son jabot, et, sur un signe de Sonya, les deux caméristes le suivirent.
Elle tenait son fils par le cou, le regardait, anxieuse.
11 dit:
— Retire ce costume, prends une pelisse. Une voiture nous attend. Fais vite. J'ai laissé Hélyonne Kilinska dans la maison de poste, à deux verstes de la ville.
— Elle t'a suivi! dit Sonya, avec un cri de joie folle.
— Elle est blessée. Vois, j*ai du sang à mes manchettes. Viens, tu la sauveras. Je ma tuerais, si elle mourait.
Quand il était très petit, Sonya Ivanowna, mal réveillée, un reste de songe pendu au bout des cils, s'étirait longuement dans la tiédeur moite du lit, avec un joli soupir qui bâille, tendait une main, sonnait pour qu'on lui apportât son fils ; elle se secouait bien vite, dès qu'il était là, au-dessus d'elle, soulevé par la nourrice, tout blanc, tout gras, le cher mignon, qui faisait aller ses j^ambes dans l'air, hors de la chemise courte, et, en crispant les doigts de ses petits pieds montrait le dessous un peu rose des plantes. « Viens, toi, je t'adore ! » 11 lui semblait qu'il se faisait en elle un évanouissement d'ombres, lin épanouissement de jour, quand elle ouvrait les bras à cette aurore. C'étaient mille folies. Elle lui mettait dans chaque main un de ses doigts qu'il serrait bien fort, et il fallait, si faible qu'il fût, qu'il lui marchât sur tout le corps, elle d'abord assise, puis renversée, pour qu'il lui vînt jusqu'au cou. Quelquefois il glissait, entre la poitrine et le bras , et il tombait, sa grosse petite tète en avant, dans les cheveux longs et fins de sa mère, qui l'en envelop-
178 LBS MÈRES ENNEMIES
pait, l'en vêtissait, lui en faisait des colliers, des ceintures, pressant, roulant, avec des baisers et des rires, son bel amour prisonnier dans le grand filet d'or.
— Ah! ce sera bien ennuyeux, dit-elle une fois, quand il aura vingt ans.
Lorsqu'il en eut trois ou quatre, elle l'asseyait sur le rebord de sa toilette, pendant que ses femmes la coiffaient. Elle disait : « Regarde dans le miroir. » Hors de sa collerette de dentelles, il penchait la tête un peu, appuyé sur le plat de la main entre deux pots de fard, et, comme les visages d'un double pastel, leurs reflets roses se souriaient, les lèvres proches. Coiffée, elle lui demandait: « Suis-je bien?» car il s'y connaissait, vraiment. 11 était extraordinaire pour son âge, distinguant les couleurs des robes, suivant les gestes des habilleuses, sachant beaucoup de paroles déjà. Une fois, comme elle partait pour un bal, — car on le couchait fort tard, — il leva le doigt vers le front de sa mère, et il dit : « Poudre ! » En effet, une mèche oubliée par la houppe était restée toute dorée dans la neige de la chevelure. ,, -
Il grandissait, s'effilait. Plus de robes, un petit frac en velours rose avec des fleurs de perles. Elle lui en-, seigna comment on retrousse le coin de la lèvre, en mettant la main sur la garde de l'épée, pour se donner une apparence qui provoque ; Yégor Ivanowitch, — car le prince prenait part à l'éducation de son neveu, lui révéla le mystère du geste qui jette le tricorne sous l'aisselle. Bientôt, un nuage de poudre sur ses cheveux blonds qui devenaient roux, un peu de rouge aux pommettes, une mouche au coin de l'œil, — que sa mère lui mettait elle-même, en s'agenouil-
lant, — il eut tout Tair et les façons de ces marquis enfants que Ton peignait sur les éventails, offrant la main, vers un bosquet de roses où un Amour tire de l'arc, à une petite bergère pompadour dont le cou se renverse pour faire s'enfler le sein, et qui, d'un mouvement prompt, fait bouffer par derrière sa jupe de satin pâle à fleurs.
Comme elle s'était chargée d'instruire son fils, Sonya Ivanowna voulut lui apprendre à danser le menuet et la gavotte. « Regarde ! » Elle faisait, recommençait vingt fois des pas chaussés de satin bleu, en relevant la jupe jusqu'au blanc rosé des chevilles, « Eh bien ! à quoi penses-tu? » Il devint tout rouge, essaya de danser, n'avait pas du tout appris la gavotte.
Entre temps, une camériste française, jeune, sinon jolie, le faisait épeler dans un roman de La Popeliniêre, qui trainait dans la chambre de Sonya, le jour sur quelque meuble, le matin, au pied du lit, à côté des mules à talons d'or. Plus tard, quand il sut lire, — il avait dix ans alors, — la soubrette, pendant les absences de la mère, s'étendait sur un sopha, la tête vers l'épaule, et se faisait faire la lecture par Ivan, qui, une fois, avec un saut de jeune chat, lui mit les ongles au cou et la mordit au corsage. « Comment ! déjà ? » dit la mère prise d'un fou rire, quand elle apprit cette histoire. Elle le gronda tout haut, lui dit tout bas^: « Fi, un laideron ! » Mais elle se montra très prudente, défendit à Ivan de s'introduire dans la chambre des femmes avant l'heure de la toilette achevée. Il obéit. Désormais, il regarda toujours par le trou de la serrure, pour voir s'il pouvait entrer.
180 LES BftÈRES ENNEMIES
André Boleski réclama son enfanl. « Sonya, dit-il, laissez-moi faire un homme de notre (ils. » Elle répondit : a Vous me le gâteriez. • Il obtint pourtant qu'on lui donnât un gouverneur. 11 assista aux leçons, attentif, guettant l'éveil de la pensée dans les yeux de son enfant. Il lui parlait longuement, tendrement, essayait d'intéresser, d'attirer, de conquérir cette jeune âme ; attristé depuis bien des années, déchu de beaucoup d'espérances, il eût mêlé sa vie à celle de son fils, et l'eût continuée en lui, rajeunie et heureuse. Ivan écoutait son père, comme il regardait les livres, ennuyé, un peu farouche. Il avait parfois de brusques colères, qui trépignaient. Une fois qu'on l'avait grondé à propos d'une leçon mal recitée, il sortit et, sur l'escalier, il souffleta un valet. Le petit Kosak surgissait du petit marquis. Mais, près de Sonya, il s'apaisait, se frottait contre elle, ronronnant comme un jeune chat-tigre privé, disant cent tendresses coquettes ; et c'était sa folie de galoper, la tète vers sa mère, à la portière du carrosse, ou de danser avec elle, au bal : lui, pimpant de rubans et de malines ; elle, toute en satin, les bras nus, et qui sentait si bon.
André Boleski, plus morne, partit pour un voyage; il demeura absent toute une année.
Quand ils furent seuls, ils s'adorèrent plus follement. Comme il allait avoir quinze ans, et qu'il lui disait tout et qu'elle ne lui cachait rien, leur tendresse se compliquait d'un peu de complicité. « Tu sais; il te fait la cour ! » Et elle : « C'est extraordinaire que tu sois amoureux de la grosse starostine ! » C'étaient les matins qu'ils se querellaient de la sorte, après le déjeuner au Champagne.
Il faillit avoir un duel — à seize ans — avec le colonel Wladimir, qui était de très bonne maison, pour la grosse starostine, précisément. A Troki, on se rencontrait toujours, parce qu'il n'y avait qu'un lieu de promenade, et huit ou dix jeunes femmes à peine. Sonya pensa perdre la raison. Elle eut des crises de nerfs, où elle criait : « Mon Ivan ! des épées ! » On le lui rapporterait peut-être blessé, mourant, un petit trou rose dans sa peau si fine. Elle se dit : « Non ! » Elle alla voir le colonel. Une mère peut faire de ces démarches. C'était le soir, n'importe ; il n'y avait pas de temps à perdre. De crainte que l'on ne soupçonnât où elle allait, elle s'était fait habiller d'une robe claire décolletée, comme pour une fête. <c Tu sais, dit-elle en revenant, le colonel te fera des excuses. »
D'ailleurs, elle continuait l'éducation d'Ivan.Une fois, ils s'assirent dans le boudoir, chacun d'un côté d'une table déboule, devant une carte de Pologne, déployée.
Elle dit :
— Ecoute-moi bien, j'ai une idée.
— Comme tu es sérieuse !
— Regarde, là, c'est Mikalina.
— Oui, maman.
— Donne-moi les mouches.
— Pourquoi ?
Elle marqua avec des mouches, sur la carte, les points qu'elle désignait.
— Mikalina. Tu vois ?
— Oui.
— Dans ce château, il y a dix-sept ans, il s'est passé quelque chose de bien effrayant.
— Oui, oui, je sais, dit-il.
11 se leva, alla s'agenouiller devant elle, lui baisa Tun après Fautre les doigts.
— Je te vengerai, maman !
— Tu le peux.
— Je le veux !
— Je t'adore. Remets-toi en place. Plus près de Troki, là, c'est le château de Pruzani, qui appartient à ton père ; qui t'appartient, — une forteresse !
— Maman, en mettant des canons sur les tours de Pruzani, est-ce qu'on ne pourrait pas renverser Mikalina?
— Oui, je pense. Mais il faudrait un prétexte, tu comprends, à cause du roi et de l'impératrice. Ah ! les représailles seront terribles, va ! J'ai promis à Elisabeth Boleska que je reconnaîtrais son fils ! Mais ce sont des lâches, ces Polonais. Si lourd que soit le joug, ils le supportent. Depuis dix-sept ans, je les épie: rien, pas un complot, et je vieillis ; c'est affreux ! Avant d'être vengée, je serai laide.
— Non ! dit-il en serrant les poings.
— Non, grâce à toi! Regarde encore. De l'autre côté, il y a un autre château; il n'est pas sur la carte.
— Ici?
— Où je mets du rouge.
Du bout d'un ongle, elle avait pris un peu de vermillon sur sa joue, et elle fit sur la carte un petit signe rose.
— C'est la demeure du starosteKilinski, qui arracha l'Aigle blanche de la poitrine de ton père. Il a une ^"''=î, Hélyonne Kilinska.
— Hélyonne Kilinska?
— Oui, elle est fiancée...
— A mon frère ! s'écria-t-il.
— A Etienne Boleski. Tu n'as pas de frère, Ivan !
— Sa fiancée ? répéta-t-il en fronçant le sourcil.
— Oui.
Il y eut un silence. Il reprît:
— Jeune, sans doute?
— Dix-huit ans je crois.
— Jolie ?
— On le raconte.
— Eh bien, maman, dit-il en éclatant de rire, je pars pour Pruzani !
Elle tendit les bras, le prit par le cou, l'attira vers elle par-dessus la table et le baisa passionnément en disant:
— Ah ! le cher mignon ! il a compris ! Tu es si beau ! elle t'aimera.
Sept jours plus tard, il revenait du Pruzani avec un peu de sang aux dentelles de ses manches.
La voiture les emportait. Sonya le tenait serré contre elle, dans sa propre pelisse, étroitement, comme pour le garder du froid ou d'un danger.
Elle dit:
— Blessé ? par qui ? Ivan, ne me rends pas folle. Parle-moi, mon mignon. Tout ce qui s'est passé, raconte-le-moi.
— Oh ! maman tu ne la laisseras pas mourir ? La blessure est près du cou, là où je mets mes lèvres, tiens. On ne la voit presque pas. C'est comme une petite bouche très fine, avec un peu de sang, quelquefois.
— Mais quij'a donc frappée ?
— Je l'aime tant! dit-il.
Sonya frémit.
— Laisse-moi t' expliquer. Les matins en habit de paysan, je quittais Pruzani ; je gagnais, à travers le bois, le château du staroste ; elle était à sa fenêtre toujours, une fenêtre où il y a des oiseaux et des fleurs qui remuent. Mon Dieu ! qu'elle est jolie ! Autant que toi. Mais autrement.
— Ah ! autrement ? dit la mère.
— Ses longs cheveux qui coulent sont de l'or pâle, très lisse: elle a le visage un peu long, d'une pâleur azurée, comme si le bleu du regard lui glissait sur la peau. Je n'avais pas pensé, en partant, qu'elle pût être si fière avec tant de douceur ! Elle brodait à sa fenêtre. Me montrer, lui parler? Je n'osais pas; je me tenais derrière des arbres, caché en face d'elle. Je restais là, jusqu'au soir, la regardant, très content d'être si près, bien triste d'être si loin.
— Et lui, l'as-tu vu? demanda Sonya les dents serrées.
— Ne parle pas de lui! ne parle pas de lui! dit-il.
— As-tu vu le fils d'Elisabeth Boleska? Réponds.
— Eh bien, je l'ai vu! - Elle s'écria :
— Est-ce qu'il est beau?
— Je crois que oui.
— Oh ! moins que toi, j'en suis sûr ! dit-elle en le serrant ardemment.
— Elle l'aime, ma mère ! C'est pour lui, la ceinture où elle brodait des fleurs, — des fleurs si jolies qu'on eût dit des sourires qu'elle aurait laissés tomber ! Oh ! je le haïssais à cause de toi, déjà; je le hais bien plus, à cause d'elle ! S'il n'eut pas existé, peut-être aurais-je contemplé Hélyonne de loin, toujours; mais puisqu'elle était à lui, je l'ai volée !
— Tu l'as enlevée ? dit Sonya.
— Oui. Elle a suivi, sans défiance, un homme à moi, Serge, un paysan, grâce à la ceinture dont je m'étais emparé. J'avais lu des histoires comme celle-là, dans des romans, derrière ton épaule.
— Ah! tu es charmant ! dit-elle.
— Les chevaux entraînaient la brizka, ventre à terre. Je tenais Hélyonne entre mes bras, pleurante, appelant : « Etienne » toujours ! Bientôt, je vis que quelqu'un nous suivait à cheval.
— Lui!
— Lui.
— Tu étais armé ?
— Elle criait : « Etienne » encore ! 11 se rapprochait. J'ai fait feu.
— Il est tombé ?
— Non, il nous suivait toujours. Mais, enfin, je n'ai plus entendu le galop de sa monture.
— Tu l'as atteint, te dis-je.
— Je ne sais pas. Ilélyonne n'appelait plus. Elle demeurait immobile, les yeux ouvefts, sans larmes. Comme elle avait cessé de résister, je me tenais un peu plus loin d'elle, honteux.
— Enfant, dit Sonya, elle n'attendait qu'une parole pour être moins sévère, pour te sourire, peut-être ! Est-ce qu'une. femme peut voir mon. Ivan et ne pas l'adorer !
— Oh! ce furent de longues heures, mornes.
Je ne la regardais pas. Quelquefois , j'avais envie de lui dire : « Allez -vous- en ! je vous délivre! » Je considérais les grands arbres dans la nuit, tout noirs et sinistres des deux côtés de la route. J'avais peur quelquefois, à cause de l'ombre, comme lorsque j'étais petit et qu'il n'y avait pas de lumière, le soir, dans la chambre, pendant que tu étais au bal. Et je me sentais brisé. Je fermai les yeux. Lorsque le commencement du jour fit se lever mes paupières, Ilélyonne n'était plus dans la voiture.
— Elle s'était enfuie ?
— Pendant mon sommeil, Serge et son compagnon, assoupis sur le siège, ne l'avaient pas vue ni entendue descendre, se précipiter sans doute sur le chemin, au risque de se tuer. Je les aurais battus ! Depuis combien de temps n'était-elle plus là ? Pourrais-je la rejoindre maintenant? Il fallait la chercher à travers tous ces bois, où elle s'en était allée. Déjà, dans la plaine, il faisait clair : mais la forêt était pleine de nuit. Serge m'accompagna. Nous battions les fourrés.
appeler ? elle aurait fui ; nous devions essayer de la 'pt't^mlre. Puis, je ne sais comment, je me trouvai Il seul ; Serge, parmi tant de broussailles, avait cru
me suivre, avait perdu mes traces. Tout seul, maman, dans Tobscurité, avec de grands troncs de cèdres, qui remuaient un peu, en craquant ! Les feuilles faisaient du bruit comme s*il y avait eu, derrière, des personnes cachées ; dans les mousses, des formes longues, qui étaient vertes aussi et jaunes comme la mousse, glissaient en zigzag, disparaissaient, laissant après elles un tremblement de brins d'herbes ; et tout à coup un grand oiseau, qui avait Tair d'être en or et en flamme, s'enleva d'un buisson, m'éclaboussa d'un violent battement d'ailes effarouchées. Mais je marchais tou* jours. Je voulais retrouver Hélyonne, je la retrouverais ! Comme j'avais oublié mes pistolets dans la voiture, je tenais mon couteau de chasse à la main, pour le cas, tu comprends, où j'aurais rencontré un ours ou un bison.
— Oh ! qu'il est brave ! dit la mère.
— Ce fut elle qui m'appela, maman ! Moi, non ; quelqu'un, n'importe qui, à son secours. Une bête, en passant, l'avait effrayée sans doute, et la peur lui arracha un cri. Je me jetai en avant, je la vis, tremblante, se baissant dans des fougères, les bras serrés sur sa poitrine, plus épouvantée de moi que de l'animal qui avait passé. Je tombai à ses pieds, tout en larmes.
— A la bonne heilre ! dit Sonya.
— Elle me parla ; enfin, a Vous êtes bi^n infâme ! Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ? Pourquoi m'avez- vous emmenée? » Je ne sais pas ce que j'ai répondu, mais j'ai dit mon nom, je m'en souviens. Oh ! j'ai eu tort, vois-tu, car elle est devenue terrible ; elle proférait, très vite, des paroles cruelles. « Que j'étais
188 LES MÈRES ^NXBMIES
le fils du maudît ; que cela n'était pas étonnant que je fusse un monstre, puisque j'avais Sonya Ivanowna pour mère ! Je la saisis. Tu comprends, elle t'insultait ! et puis elle, si jolie, elle était si belle dans sa colère, qui lui faisait la peau plus blanche et les lèvres plus rouges ! elle voulait m'échapper ; mais, moi, je suis fort, quoique petit ! Je la tenais bien. Je la sentais contre moi, si près, toute souple et remuante, et, comme je la serrais éperdument, chacun de ses efforts me la rendait plus proche. Dans cette lutte, où je m'entendais râler de rage et d'amour, je déchirai, je ne sais pourquoi, sa manche avec mes ongles ou avec mes dents. Sa peau, comme le fraîcheur d'un fruit de neige, me passa sous les lèvres. Elle cria ! Je devins fou. J'arrachai l'étoffe, je me frottai le front, les joues, les lèvres, sur cette claire épaule, qui était comme un pâle croissant de chair. Elle disait : « Lâche ! » Je baisais, je mordais ses injures. Je l'aimais comme le loup a faim. Elle me souffleta ! Je la renversai, défaillante^ et mes lèvres suivaient son cou, son cou si long et si pâle, qui saigna, parce qu'en le baisant j'y avais enfoncé la pointe de mon couteau.
— Oh ! Ivan ! Ivan ! que vous êtes brutal ! dit Sonya Ivanowna.
— Je l'avais frappée, moi, moi, qui l'adore ! Elle était évanouie dans les herbes avec l'air d'être morte. Vois-tu, j'ai failli me tuer avec l'horrible couteau. J'allais, je venais, appelant, me tordant les bras, pleurant de rage. Oh! je n'osais plus la toucher à présent! Non, même pour m'assurer si son cœur battait encore, je n'ai pas touché Hélyonne ! Je me suis assis auprès d'elle, stupide, attendant qu'elle rouvrît les
yeux, regardant sortir de la blancheur de son cou de petites perles de sang, comme de la sève rouge que pleurerait un lys. Mais Serge m'avait entendu. Portant tous deux Hélyonne, qui était vivante, me disait Serge, nous regagnâmes la voiture. 11 fallut que les chevaux marchassent bien lentement, bien lentement; chaque cahot faisait qu'Hélyonne soupirait ou poussait un petit cri. Je tenais ses mains, où revenait la chaleur de la vie. Mais elle leva les paupières, frémit en me voyant, et le mouchoir que j'avais mis sur sa blessure devint tout à coup plus rouge. Alors, je me détournai, je ne lui touchai plus la main.
' — Pauvre Ivan ! dit Sonya.
— Le soir venait, quand nous aperçûmes les remparts de Troki. Je ne savais où conduire la pauvre chère blessée. Nous nous sommes arrêtés, avant la porte de la ville, à la maison de poste. Maintenant, Hélyonne est couchée, toute pâle, sur un pauvre lit de paysanne. Oh ! nous la sauverons, dis, maman ?
— Oui, mignon, et bientôt elle t'aimera. Tu lui parleras pendant les attendrissements de la convalescence. Vois-tu, je crois que tu t'épouvantes pour peu de chose, et tu ne lui as pas fait grand mal avec ton méchant couteau.
— Oh ! ma mère, je tremble. Quand nous sommes arrivés à la maison de poste, il y avait devant la porte un voyageur à qui l'on venait de louer un cheval ; un homme singulier, qui a l'air d'un enfant et aussi l'air d'un homme qui serait vieux. Il est babillé d'un habit extravagant, joli, où les couleurs se njèleiit, brodé partout d'ailes vertes ; et il a sur Tépai»'
oiseau familier, comme un page de chasse. En voyant Hélyonne toute blême, les yeux olos, il est descendu de cheval très vivement. Il a raconté qu'il connaissait de grands secrets pour guérir les blessures. Il nous a suivis, il est entré dans la chambre avec moi, et, après avoir regardé la petite plaie rouge, il a dit que c'était grave, très grave, hélas !
La briska s'arrêta ; pourtant elle n'avait pas encore dépassé les murs de la ville ; Sonya vit rôder autour de la voiture de sombes formes d'hommes, qui s'étaient détachées d'un grand mur, en élevant des falots dans la brune.
— Eh bien ! qu'est-ce ? demanda-t-elle en baissant la vitre de la portière.
Un officier s'avança; il reconnut Sonya Ivanowna ; il dit très vivement :
— Pardonnez-nous, madame, d'avoir arrêté votre voiture. Les ordres sont formels. Les portes de Troki ferment à huit heures du soir.
— Faites-les ouvrir.
— Dois-je obé^r. Excellence ?
— Puisque j'ordonne, monsieur.
— Cette nuit, madame, j'ai déjà manqué à ma consigne pour laisser rentrer le comte Ivan dans la ville. Votre Excellence voudra bien me disculper auprès du major Dréwics ?
— Je prends la faute sur moi. Hâtez-vous, je vous prie.
L'officier s'inclina, fit un signe à deux Kosaks qui se tenaient derrière lui, roides et noirs.
On entendit un bruit de gonds énormes qui grincent, ya dit tout à coup :
— Depuis quand ces ordres, monsieur, et à quoi bon?
Votre Excellence Tignore-t-elle ? On craint un soulèvement en Lithuanie.
— En Lithuanie ! s'écria Sonya.
— Oui, madame, non loin de Troki, dans les districts de Pruzani et de Mikalina.
— A Mikalina, ditez-vous? Vous dites que la noblesse de Mikalina songe à se révolter ?
— Le bruit en court, madame. Grâce à Dieu, la ville est en état de résister à un coup dé main.
— Monsieur, dit Sonya, vous êtes lieutenant, je crois ?
— Lieutenant, Excellence.
— Eh bien ! ajouta-t-elle toute joyeuse et battant des mains, pour merci de votre bonne nouvelle, je vous engage la parole de mon mari que vous êtes capitaine !
On avait levé la herse et baissé le pont. La briska roula vivement dans un grand bruit de poutres qui geignent et de ferrailles secouées.
-^ Enfin ! enfin ! ils se révoltent ! disait Sonya.
— Oui, dit Ivan, j'avais oublié de te le dire. Il paraît qu'on va se battre. Hélas ! c'est le sang d'Hélyonne qui a coulé le premier.
Elle n'osait pas se montrer trop contente à cause de la tristesse de son fils. Mais tout son coeur s'enflait d'aise, ses lèvres remuaient vivement comme pour dire mille paroles, et, contre la vitre de la portière, du bout de ses doigts fins, où scintillaient des rubis sanglants, elle battait sous un rythme de marche guerrière, l'air d'une danse française qu'elle avait dansée ce soir.
La voiture s'arrêta de nouveau ; ce fut cette fois de-
vant la maison de poste, une basse bâtisse de planches, l^ranlante, obscure, où luisait une seule fenêtre.
Ivan sauta de la voiture, et Sonya le suivit. La porte n'était pas fermée, ils pénétrèrent dans la maison.
— Prends ma main, dit-il.
Il guida sa mère. Ils montaient dans les ténèbres un escalier de bois, qui tournait étroitement et se plaignait sous les pas.
Une lueur glissait sous une porte.
— Je n'ose pas entrer, dit-il.
Elle poussa le battant et entra la première. Elle vit, dans la demi-clarté mélancolique de la chambre, sur le grand lit sans rideaux, une longue forme blanche, étendue, les bras en croix.
Un homme bizarrement vêtu était à genoux devant le lit, à côté d'une table où brûlaient trois hautes chandelles, enguirlandées de roses blanches.
— Oh! dit Ivan, de loin, n'osant faire un pas, pourquoi donc avez-vous allumé ces cierges entourés de fleurs ?
Tzoryl répondit sans tourner la tête :
— Parce que c'est la coutume de mon pays de faire brûler des cierges et de faire fleurir des roses au chevet des jeunes fllles mortes.
le avait ramené son fils pleurant et gémissant avec pages folles. Elle l'avait déshabillé, couché elle-
LE BAL DE SOXYA IVANOWXA 193
même dans son propre lit, lui disant : « Ne me fais pas de chagrin. C est un grand malheur qui est arrivé ; mais il y a d'autres jeunes filles au monde, des jeunes filles aussi belles ! Tiens-toi plus tranquille. Tu es brisé, tâche de dormir, dors, mignon, je t'en prie. Je resterai auprès de toi, je te veillerai comme autrefois, quand tu étais petit. » Il ne voulait rien entendre, il mordait avec des sanglots étouffés les dentelles de Toreiller. Quelquefois la musique des danses, émanée de la salle voisine, où le bal durait encore, traversait les parois, les tentures, se glissait sous la porte, poussait le rire d'une ritournelle jusqu'au pied du lit, montait, s'évanouissait dans les plis des rideaux.
Ivan ferma les yeux sous les caresses berceuses de sa mère, et lentement il s'endormit.
Sonya dit ;
— Rêve d'Hélyonne, doux chéri !
Elle, une autre pensée la possédait.
Elle baisa au front son bel enfant gâté, et, comme elle avait gardé sous la pelisse son habit fou d'arlequine, elle rentra dans la fête, le masque à la main, après avoir devant la psyché, passé une houppe de neige sur ses joues un peu déblanchies, car les émotions vives et aussi l'air trop froid de la nuit ne valent rien pour le teint.
Dans la salle d'apparat, toute chaude de lumières, de sueurs vaporisées et de brumes d'haleine, entre les hautes tapisseries où des Agnès Sorel, demi-nues parmi des groupes d'Amours gras, s'étonnent de leur beauté reflétée par un miroir encadré de colombes, sous le plafond camaïeu où languissent de tendres mythologies, se secouait en grand tumulte, grosse, lourde,
mais poudrée, fardée, trop musquée, avec des envolements de falbalas et de fanfreluches, toute la noblesse allemande ou russe du district, stupéfaite d'elle-même : des castellans, grands chasseurs d'ours, habillés en Tircis du Linon, des chambellannes empêtrées dans leurs dominos de satin soufre, des maréchaux à tête rase, louchant à cause de leur faux nez, des starostines, puissantes matrones, en jupes pimpantes de senoritas, des écuyers en Chinois, dès veneurs en pierrots, des porte-glaive qui étaient des porte-houlette, des notaires terrestres qui étaient des crispins, tout un tournoiement multicolore d'ours et d'ourses dansants dans quelque extravagante frairie, sous les lanières sonores de l'orchestre.
Sonya cherchait le comte Boleski. Il avait paru un instant, lui dit-on, et s'était retiré. Elle ne fit que traverser la salle, faufilant à travers les groupes sa fluette élégance, souriant à toutes ces joies, ses sujettes, avec un air de jeune reine subtile qui approuve en dédaignant un peu.
Dans un boudoir voisin, elle rencontra Yégor Ivanowitch qui essayait, bien vainement, de quereller sa femme.
En Iris, mais presque sans écharpe, trop grasse, trop blanche, trop rose, trop nue, avec une bouche qui avait l'air d'un double piment rouge, Nadine Pétrowka bavardait éperdument.
— Eh bien, quoi ? Qu'y a-t-il ? Nous voilà seuls ! Que se passe-t-il ? Que voulez-vous ? Qu'avez-vous à me dire? De qui êtes-vous jaloux? De Wladimir, qui est joli, ou de Grégor Grégorowitch, qui est énorme ? Parlez, parlez donc. J'accorde audience à votre mau-
vaise humeur. Je donne la parole à votre jalousie. Mais dépêchez, j'ai promis la mazurka.
Sony a haussa Tépaule et passa chez le comte.
Quant à Yégor, il avait ouvert la bouche pour répondre. Vaine tentative.
— Ah ! vous ne trouverez pas, je suppose, que je manque de complaisance ! . continua Nadine sans reprendre haleine. Je suis au bal, ma coiffure est un prodige; ma robe est un miracle. Oui, monsieur, ma robe; on ne le croirait pas, mais j'en ai une! Les femmes disent pis que pendre de mes bras, qui sont bien et de mes épaules qui sont mieux ; les hommes — vous excepté, cela s'entend, — les hommes... bref, un triomphe. Alors, vous survenez, vous me faites un signe furieux, pourquoi ? Apparemment parce que je ne suis point laide à faire peur, Je pourrais n'en tenir aucun compte. Point, j'obéis. Je vous suis dans ce boudoir écarté. Je brave le ridicule d'être surprise en tête à tête avec mon mari, et, tranquillement, j'écoute toutes les niaiseries qui vous passent par la tête.
Elle s'enflait, devenait rose, allait étouffer, la gorge palpitante comme deux grosses ailes d'oiseau couleur d'ibig trop lourdes pour voler. Alors il crut qu'il parlerait! Mais elle reprit éperdument :
— Oh! querellez, bavardez, tapagez, égosillez-vous! Je m'attends à tout. Dites-moi que je suis frivole, laide, bête, bavarde même — bavarde ! quelle méchanceté noire! — menacez-moi du couvent, soyez hargneux tout à votre aise, battez-moi, mordez-moi! Vous voyez, je suis résignée.
Il ne se résignait pas, lui. Donnant un coup de poing dans son tricorne, il s'avança.
— Mais croyez que je ne supporterai pas tous les jours de pareilles scènes, monsieur ! Suis-je condamnée aux mines? Habitons-nous la Sibérie? Nous sommes à Troki, dans un pays à peu près civilisé, bien que les femmes s'y fagotent encore comme du temps de Pierre le Grand ! Je prétends être libre d'aller, de venir, de m'habiller à ma guise...
— Et de vous...
— Déshabiller de même ! de danser, de souper, de boire...
— Dans le verre...
— Du major ! d'écouter qui me parle, — je vous écoute bien ! — et de sourire à qui me sourit. Voulezvous divorcer? divorçons. Je ne vous plais guère, vous ne me plaisez pas. Toujours des cris, et mille paroles vaines! C'est entendu: le divorce. Maintenant, je vais danser la mazurka. Vous voyez, j'ai aux talonsde petites ailes qui font un bruit de castagnettes d'or. — Car je pense qu'enfin vous n'avez plus rien à me dire !
Un domestique passait, portant, sur un plateau, des verres de Champagne et des sorbets à la neige.
— Donnez une glace au prince, il est tout essoufflé. En ce moment, Sonya reparut, sortant de l'appartement du comte.
— Ah ! Sonya Ivanowna, votre bal serait parfait si . vous n'aviez pas invité mon mari.
Là-dessus, écarlate, toute décoiffée, elle s'échappa dans le nuage vague de son lambeau d'écharpe, avec de petits rires qui traînaient derrière comme un égrènement de guirlande.
Yégor dit :
— Je t'étranglerai !
Mais il regarda sa sœur et se tut, parce qu'elle était tjrèspâle autour des pommettes fardées.
— Qu'y a-t-il, Sonya?
— Il y a, dit-elle les dents serrées, qu'André Boleski me volé ma vengeance ! 11 y a que je ne reviendrai jamais, triomphante au bras de mon fils, dans ce château de Mikalina, où j'ai été reçue un soir!
— Diantre ! moi-même, j'espérais bien me venger d'un certain plat de gruau noir que j'ai gardé sur l'estomac. Mais qui vous a dit?...
— Le comte lui-même. Il a envoyé à l'impératrice sa démission de gouverneur militaire. Tarassest parti pour Pétersbourg.
— Mais, alors, je ne suis plus aide de camp?
Elle s'était assise. Elle regardait les fleurs du tapis d'un œil fixe. Elle mêlait, tordait ses frêles petits doigts dont les phalanges, en craquant, se rosèrent.
Elle reprit tout à coup, sans regarder son frère :
— Yégor, vous voulez toujours que Nadine Pétrowka soit enfermée aux carmélites de Smolensk ?
— Ah ! si je le veux I soupir a-t-il.
— On sort d'un couvent.
— C'est vrai, hélas!
— Délivrez-vous de votre femme, tout à fait, par un divorce.
— Bon ! et mes dettes ?
— Je les payerai.
— Toutes ?
— Vous pourrez même en supposer quelques-unes.
— sœur incomparable !
— En outre, je vous donne la ferme que j'ai dans le district de Grodno.
— Elle rapporte?
— Six milles lymphes par an. Vous vous taisez. Vous n'acceptez pas ?
Yégor Ivanowitch se grattait la pointe du nez avec la pointe du plus long de ses ongles.
— Divorce, dettes payées, la ferme de Groduo^ c'est trop beau, vous m'effrayez, dit-il. Que diable, ma sœur, pouvez-vous bien avoir à me demander?
Elle se leva. Elle n'était plus pâle. Elle rajusta d'une main son petit feutre d'arlequine qui ne s'inclinait pas assez, fit claquer sa batte et dit, le cou tendu vers le bal :
— Une mazurka, n'est-ce pas? Invitez-moi, Yégor; en dansant nous causerons.
Une pâleur circulaire, étroite encore, bordait, à l'orient, le bleu obscur du lac de Troki ; des ombres, qui étaient des envolements déjà de la nuit inquiète, frémirent, se dilatèrent sur la nappe lisse de l'eau, où un souffle vif, issu de l'aube prochaine, fît en glissant un long sillage de petites rides lumineuses. La clarté de l'horizon e'élargit, monta derrière des ouates de îheurs qui, bientôt toutes pénétrées d'une ape de jour, transparurent et s'évanouirent en im
brouillard de flammes blêmes. Alors, pendant qu'une voile, qui sembla d'argent, traversait le sillage de lueurs sur Teau, une seule vitre de la ville s'illumina d'un brusque éclair, comme pour un signal d'éveil, et dans le double azur, en même temps éclairci, du grand lac et du ciel, lentement, avec des expansions de neiges rougissantes, dont les bords fondaient en ruisseaux de braises, s'épanouit la belle aurore qui teignit d'un voile rose les vieux murs noirs de la ville, fît luire des émeraudes mouillés aux cimes des bois lointains, et là-bas, au bord de la route, à côté d'une croix de bois qui penche, alluma comme un feu de joie le toit de paille d'une maison paysanne, où dressant la crête et battant de l'aile, un coq rouge cria son cri.
Tzoryl sortit de la maison. Il avait toujours, en dépit des ans, la face un peu grasse et rose, ingénue, entre de longs cheveux en boucles ; quelques rides, près de sa bouche, étaient comme des habitudes de sourire.
Sur le satin écarlate de sa manche, un pigeon gris et blanc renflait son jabot, la tête encore sous l'aile.
L'oiselier regarda, dans le clair crépuscule, du côté de Troki, dont les remparts et les maisons s'entassent comme d'énormes escaliers jusqu'au pont de la forteresse.
La ville était silencieuse, toutes les fenêtres restaient closes, aucun passant sur la route.
Pourtant il dit, se fiant mieux à des yeux d'oiseau:
— Ne vois-tu rien, toi, Gris-d'Argent ?
Ce n'était pas ce Gris-d'Argent qui jadis fut le plus aimé parmi tous les hôtes de la volière, à Mikalina.
Les pigeons meurent aussi, les ailes ne volent pas toujours. Mais celui-ci qui n'était plus que des petits os et des plumes sous la terre, au pied d'un rosier, et qu'une petite âme chantante dans quelque éden inconnu, avait eu un fils qui mérita de porter le nom paternel.
Gris-d'Argent secoua ses ailes, étira l'une après l'autre ses pattes, où les grilBfes s'écarquillèrent, tourna le bec vers la ville, puis se lissa les plumes du cou sur l'oreille de son maître, avec un long roucoulement.
Il avait sans doute répondu, car Tzoryl dit :
— C'est bien.
II se tourna vers la maison, ouvrit toute grande la porte, qui n'avait qu'un seul battant très large.
— Venez, dit-il.
Un paysan parut, la tête en avant, les deux mains aux deux portants d'une civière faite de quelques branches d'arbres.
Derrière lui, sur cette espèce de lit, il y avait la jeune morte, Hélyonne, étendue, les deux bras le long du corps, plus blanche que pâle, et qui avait l'air vivante, à cause d'un sourire d'aurore qui lui joua sur les joues. Un autre paysan soutenait les deux autres portants.
Tzoryl dit :
— Marchons. La jeune demoiselle, dont l'âme est au paradis, assise sur les genoux de Notre-Dame la Vierge, m'a demandé de la ramener, morte, dans le
~ où elle est née. J'irai donc jusqu'à Mikalina ;
mais, pour vous, la fatigue serait trop grande ; vous vous arrêterez à Pruzani, où je trouverai d'autres porteurs.
Entre la plaine pâle, rosée par endroits de flasques clartés, et le lac qui bleuissait, tout frais et frémissant sous des écharpes de buées, la route se prolongeait indéfiniment dans la fraîcheur de l'air, vers l'occident brouillé encore de vapeurs.
Mais ils ne suivirent pas longtemps le bord du lac. Un chemin plus étroit s'allongeait dans la forêt, parmi les verdures claires, un peu remuées, sous une voûte souvent disjointe de feuilles frissonnantes, traversées d'azur, çà et là piquées d'or, tout à coup secouées par des querelles d'oiseaux, qui s'achevaient en une dispersion d'ailes. Des houx luisants et de verts épiniers montraient leurs boules roses et leurs petites fleurs frêles, où rôdaient des bourdonnements d'abeilles sauvages, où pétillaient des cris d'insectes. C'était, de toutes parts, avec des chants, des, fris- • sons, des parfums, le réveil mystérieux et doux des bois.
Tzoryl cueillit des fleurs, liserons, églantines, clochettes, qui pleurent des gouttes de rosée, violettes des mousses, petites étoiles des fraisiers. Ses mains, ses bras étaient des corbeilles débprdantes ; Gris-d'argent eut dans le bec un long brin d'herbe, d'où un papillon blanc ne s'était pas envolé. Puis l'oiselier s'approcha de la couche funèbre, et laissa tomber toutes les fleurs sur la morte ; les liserons grimpèrent aux cheveux, des violettes mirent aux paupières closes deux petits yeux qui songent, une églantine fut sur les lèvres comme le baiser d'une autre bouche, aussi
jolie; et, sous la lumière d'or qui tremblait, la jeune fille trépassée eut un linceul de neige rose et pâle. On edt dît que. le printemps voulait la suivre pour être enseveli avec elle.
LW des payans s'écria :
— Rntendûz-vous?
— Quoi donc? demanda Toiselier.
— Des pas de chevaux qui galopent.
— Derrière nous?
— Non, devant.
— /VIors, que m'importe! dit Tzoryl.
Mais If paysan reprit, l'air effaré :
— II nous importe, à nous. Nous voici loin de Troki, déjà. Ces hommes qui viennent, ce sont des Polonais, certainement. On dit que la noblesse se révolte iliins ce district. Or, Excellence, mon frère et moi, nous sommes pour les Russes, parce que nous tenons la maison de poste. C'est bien naturel, n'est-ce pas? Les rebelles peuvent nous reconnaître, nous arrêter, et qui saitxîe qui arriverait!
— liieii de bon, dit l'autre paysan.
— Les voici! des panaches, des sabres, des Polonais^ sûrement! Que les saints vous gardent. Excellence !
— Et que la Panagia vous acompagne !
r.à-desf^us, les deux paysans, après avoir déposé sur
la roule la civière fleurie, se jetèrent à travers bois, parmi un f^rand bruit de branches cassées.
Tzoryl dit à Gris-d' Argent :
— Des h\ches!
pendant quatre cavaliers accouraient en effet de la viiesse de leurs montures.
— Place! dit l'un.
Mais il arrêta court son cheval, avec ce cri :
— Hélyonne !
C'était Etienne Boleski. Malgré sa mère, malgré le vieux staroste lui-même, qui disait ; « Songeons d'abord à la patrie ! » Il avait quitté Mikalina, éperdu d'Hélyonne enlevée, emporté par la vaine espérance de la retrouver, de l'arracher, de la ravoir !
Il sauta de cheval, puis, affreusement pâle, il s'élança avec une clameur d'horreur, tomba sur les genoux.
Il voyait Hélyonne morte.
Il était tout près d'elle, la poitrine secouée de sanglots, la tête parmi les fleurs sur le sein de la trépassée.
Mais il sentit une tiédeur s'abaisser et monter sous sa joue ; une caresse lente le prenait par le cou, voulait qu'il tournât la tête... et il vit alors, extasié, Hélyonne, à demi levée dans un écartement d'églantines et de clochettes, lui sourire en rouvrant ses yeux d'ange où les violettes tombées firent place au vrai regard.
Tzoryl dit à son oiseau, qui se démenait, les plumes frémissantes :
— Tu avais raison, Gris-d' Argent ! Ce stratagème me répugnait ; mais toi, qui sais faire le mort, tu as insisté pour que la demoiselle feignit d'avoir cessé de vivre. Je te complimente. Nous n'avons pas découvert Michel Sawa, mais nous ramenons Hélyonne. J'irai te cueillir des mûres un peu vertes — tu les préfères ainsi, gourmand ! — et ta colombe préférée aura de la mousse d'ormeau,, qui est la plus douce aux plumes,
' pour parfumer votre nid de noces !
Sur le oUemin tout fleuri,^entre les agitations inclinées tl<*tî verdures, elle assise, lui à genoux, et les maint» ardemment serrées, Hélyonne et Etienne se regardaient, sans paroles, délicieusement! Il n'y avait sur loutii ]di route de soleil qu'autour d'eux.