‹ Les mères ennemiesChapitre 13 sur 18 · LIVRE TROISIÈME Les Traîtres · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME Les Traîtres

Trois lourdes lampes de bronze à trois becs, descendant à distances égales des poutres du plafond, éclairaient mal une longue salle aux parois de chêne noir ; des armures de place en place étaient comme des spectres d'acier.

Assis dans une chaise ancienne, devant une fenêtre ouverte, André Boleski regardait au dehors, en plissant son front, où le crépuscule blêmissait les reflets des lampes.

Il avait vieilli très vite, s'était courbé, abandonné. La lueur de ses yeux s'éteignait dans une bile triste ; deux rides profondes et molles lui descendaient des paupières aux lèvres, comme si les larmes en eussent creusé le sillon ; et toute son attitude était celle d'un irrémédiable accablement sous de très anciens fardeaux.

206 l'Es MÈRES ENNEMIES

Hors de la ville, au bord du lac, des falots rouges couraient ça et là, et des feux de bivouac illuminaient brusquement des groupes sombres où étincelaient des armes ; la petite armée moskovite, Ukraniens, hussards et Kosaks, campait sous les remparts, prête à entrer en campagne.

Chaque Ynatin, depuis plusieurs jours, le gouverneur militaire de Troki fixait au lendemain le départ des troupes ; chaque soir, il disait :

— Après-demain.

11 ne donnait pas de raisons, paraissait ne pas entendre les murmures, devenait d'heure en heure plus morose, avec des gestes inquiets.

On pensait généralement qu'il attendait des renforts . Ce qu'il attendait, c'était la réponse de Catherine II ; mais Tarass ne revenait pas. Qu'était-il donc arrivé ? Aujourd'hui, 27 juin, il y avait plus de soixante-douze heures qu'il aurait dû être de retour.

Après un dernier regard, non pas au campement qui se mêlait au crépuscule plus obscur, mais à la route là-bas, grise encore, où n'apparaissait aucune forme vivante, André Bol'eski, sans se lever, tourna son siège vers une table qui était là. Il prit une plume en disant à voix basse :

— Tarass arrivera cette nuit ou demain. Il faut donner contre-ordre encore, gagner un jour.

Il écrivit, lentement, frappa sur un timbre et demeura pensif, le front entre les mains.

Quelqu'un entra, s'approcha. Le comte, sans tourner la tête, tendit la lettre et dit :

— Pour le colonel Wladimir. Allez.

Puis, comme par un instinct de fuir toute présence.

même la présence nulle d'un valet, il se leva, marcha, les bras pendants, loin de la fenêtre, vers le fond de la salle.

Pendant ce temps, Thomme qui avait reçu la lettre l'ouvrit lentement et lut.

Ce n'était pas un valet ; il portait une pelisse de fourrure sombre que relevait la pointe courbe du sabre.

Le comte s'était retourné.

— Qui êtes-vous? cria-t-il, et que faites-vous, monsieur ?

L'homme répondit :

— Qui je suis ? n'importe. Ce que je fais ?... Il déchira la lettre et ajouta :

— Votre devoir.

André Boleski, secoué de colère, s'avança violemment. L'autre aussi fit quelques pas; puis, saluant jusqu'à terre, il tendit au gouverneur un parchemin roulé d'où pendait un cachet de cire et dît :

— De la part de Sa Majesté le roi Stanislas-Auguste, qui me délègue auprès de Votre Excellence.

Les yeux du comte brillèrent, comme traversés d'un espoir.

— Donnez, dit-il, oubliant toute autre chose, donnez vite, monsieur !

11 déroula le parchemin ; il était debout, au milieu de la salle ; l'autre reprit :

— Si Votre Excellence lisait avec peine à la clarté de cette lampe, je pourrais lui dire le contenu de la dépêche.

— Vous l'avez lue

— Je l'ai écrite.

Et pendant qu'André Boleski, dont les yeux s'éteignirent vite, parcourait la lettre royale, l'homme continua :

— Sa Majesté s'étonne de votre inaction étrangement prolongée ; elle avait songé d'abord à vous destituer, simplement ; mais elle juge convenable d'opposer à des Polonais un Polonais, la désertion et l'apostasie pouvant être d'un bon exemple. Elle vous engage donc à entrer en campagne sans autre retard, et me commet au soin de vous y contraindre, le besoin échéant. C'est tout, n'est-ce pas, Excellence?

Le comte, presque défaillant, avait laissé tomber la lettre ; d'un regard vague, il considéra le messager, qui parlait encore.

Tout à coup il le regarda plus fixement, de plus près, et il cria :

— Rhodzko!

— J'avais renoncé, dit Rhodzko en s'inclinant, à l'honneur d'être reconnu.

— Toi ! au service du roi de Pologne ? et puissant?

— Très puissant.

— Comment cela peut-il être ? toi, un serf?

— Oui, un serf.

Le comte reprit vivement :

— Enfin, n'importe ! c'est un heureux hasard, celui qui t'amène. Écoute-moi. J'ai été un bon maître, tu ne dois pas me haïr?

Rhodzko sourit.

— Je suis très dévoué à Votre Excellence.

— Eh bien ! retarde d'un jour encore le départ de l'armée. Tu le peux, au nom du roi tu le peux. Un

délai de vingt-quatre heures, je ne demande rien de plus.

— Ainsi, c'est vrai, dit Rhodzko avec un regard qui démêle les pensées, vous avez pitié de votre patrie ?

André Boleski cria dans un brusque sanglot :

— Rhodzko, j'aime mon fils !

— Lequel, Excellence?

Le comte n'entendit pas. Il s'était laissé choir dans la chaise, devant la table. Il pleurait entre ses mains . 11 dit :

— Ah ! si tu savais mes tortures ! Tu les sauras, tu m'entendras. Un vieux serviteur, c'est un ami.

— Vous croyez ? dit l'autre.

— Il faut qu'enfin je parle à quelqu'un qui puisse me comprendre et me plaindre. Depuis tant d^années, j'étouffe ! Tu connais Sonya Ivanowna ? L'as-tu revue ? Jeune encore, toujours séduisante. Misérable celui qui choisit son épouse à cause de la beauté ! Il souffrira par les yeux charmants, il pleurera par les sourires. Son cœur? je ne sais pas même s'il bat. Un regard sincère qui console, une parole douce et vraie, c'est ce que je n'ai jamais obtenu d'elle. Ardente aux plaisirs menteurs, froide aux bonheurs réels, frivole en un mot jusqu'à la barbarie , et qui sait ? je l'ai cru souvent, peut-être traîtresse et infâme, voilà ce qu'elle a été pendant dix-sept ans pour moi, qui l'ai tant adorée, qui rougis de l'aimer encore !

Rhodzko dit :

— ^ Vous avez répudié Elisabeth Boleska, monseigneur.

— Ce n'est pas tout. J'ai un fils de cette femme.

— Je Tai rencontré dans une forêt, un jour.

— En le voyant grandir, j'ai espéré. J'ai voulu reporter sur lui toutes mes tendresses avivées de toutes mes angoisses. Cette âme nouvelle serait bonne et m'aimerait ! Non, pareil à Sonya, pareil ! Comme si le ciel, pour redoubler mes amertumes sans en changer les causes, avait voulu me la redonner en lui.

Rhodzko dit:

— Vous avez abandonné Etienne Boleski, monseigneur.

— Hélas ! le souvenir de cet enfant, que j'avais vu à peine, et dans quel jour fatal ! me hantait comme une vision du Paradis. Tu n'étais pas là, toi, à Mikalina, — non, tu n'étais pas là, — lorsqu'il vint à tout petits pas me tirer mon habit et me dire avec sa voix d'oiseau : « Est-ce vous, monseigneur, qui êtes mon père !» Je me l'imaginais grandi, charmant de toutes les innocences, beau de toutes les vertus que son frère, hélas! n'avait pas. J'ai voulu le connaître! Sa mère l'avait envoyé en France, pour qu'il y achevât ses études. Je suis allé en France, il y a deux ans ; je l'aî vu, je lui ai parlé. Ah ! Rhodzko, il est meilleur encore que je ne l'avais rêvé.

— Vous lui avez parlé ?

— Dans les commencements, non. Mais bientôt il ne m'a plus suffi de le voir sortir, le dimanche matin, du collège, avec ses camarades ; de l'y voir rentrer, le soir. J'ai pris un nom, le premier trouvé, Michel Sawa. J'ai eu l'air pauvre et humble ; j'ai été admis comme professeur dans le collège où il était. Je l'ai vu jouer, travailler rire, penser déjà. Ah ! son jeune cœur d'ange et de héros ! Nous causions ensemble. Je

LES TRAtTBSS 211

l'appelais : « Mon élève ; » quelquefois : « Mon filg, » en me trompant. Il m'aimait, Rhodzko, il m'aimait ! Tu ne sais pas, un jour que je lui ai sauvé la vie ! Comprends-tu cette joie ? Mon sang a coulé pour lui : j'ai failli mourir pour mon fils. Comm^j'aL été malade assez longtemps, il est venu me voir très souvent. Il me soignait, il me disait: « Avez-vous bien dormi, Michel ? Vous n'avez pas eu de fièvre? » et il s'asseyait à mon chevet, sa main dans mes mains. Il s*écriait quelquefois : « Vous serez mon frère d'armes ! » Comme il parlait avec une voix tendre et fîere de sa mère absente, de sa patrie abaissée... Un jour, Rodzko, il m'a raconté mon histoire sans comprendre pourquoi îe pleurais !

— Vous ne lui avez jamais révélé votre nom véritable?

— Ah ! Rhodzko, il me méprise !

Rhodzko dit :

— Vous êtes puni, en effet,

— Par son mépris ? non. Tout ce qui vient de lui m'est doux, même le désespoir. Je ne me plains pas de sa haine, à cause de son amour. Quoi qu'il pense, je l'accepte avec bonheur. Ces rêves, l'indépendance reconquise, la Pologne restaurée, je ne veux plus en sourire, puisqu'il y croit. Les Polonais eux-mêmes, — ah ! tu sais de quelle effroyable honte ils m'ont abreuvé, tu conçois la rage qui s'était amassée en moi, tu devines les serments de vengeance durant tant de nuits sans sommeil où, grinçant des dents, je revoyais €ette foule sombre autour de moi, et cette main sur ma poitrine, et ce doigt sur mon front, et ces torches éteintes qui me poussaient dans la nuit ! — Eh bien ! les

téméraires qui m'ont humilié à ce point, je ne sais plus si je les hais, depuis que je sais qu'il les aime. Sa douceur ne veut pas que j'ai de la colère. La malédiction que j'ai subie m'est un souvenir moins odieux, parce qu'ils l'en ont rendu complice, et l'écho de ces paroles terribles : « Que le malheur soit sur vous ! » me fait sourire parfois comme un souhait de bonheur, parce qu'il me les a dites !

Rhodzko le regardait fixement.

— Donc, vous n'attaquerez par les rebelles?

— Songe que nous pourrions nous rencontrer face à face, Etienne et moi, tous deux armés ! Oh ! je ne me défendrais pas ! mais l'exposer, lui si pur, à un parricide ! Songe que, s'il périssait, ce serait par mon ordre. Etienne, tué par moi ! Oh ! cette idée est un loup dans mes entrailles.

— Eh bien! dit Rhodzko brusquement, puisque tu l'aimes, ose t'en faire aimer ! Il t'a reconquis, mérite-le.

— Que veux-tu dire ?

Rhodzko parlait la face illuminée.

— Ecoute ! écoute ! Il y a dix jours, à pareille heure, j'ai vendu ma patrie à Stanislas- Auguste. J'ai offert à l'ennemi cette alliée invincible : la misère polonaise ; elle servira qui la soulagera. Pour être puissant, moi, et pour que mes pareils n'aient plus le talon des gentilshommes sur la nuque, j'ai promis de livrer les gloires des magnats, leurs richesses insolentes, le nom même de leur pays ; et l'ambassadeur de Catherine II a juré sur les saintes images — il tonnait ce soir-là î — que le jour où il n'y aurait plus de noblesse polonaise, tous les serfs de Pologne seraient des Russes

LES TRAÎTRBS 213

libres! J'ai déjà réuni des rebelles ; avant six mois, les esclaves seront en armes, et j'aurai réalisé mon double rêve de vengeance et d'affranchissement ! Ah ! pourtant, écoute bien. Malgré moi, ma volonté défaille par instants. Je sens, je sens que ma vieille âme polonaise n'est pas morte. Comme il serait plus beau d'être libre et Polonais en même temps ! Comprends-tu, toi, mieux que les autres ne l'ont fait ? Je leur ai dit : « Délivrez les serfs de vous mêmes, seigneurs, ils vous délivreront des Moskovites! Oubliez votre orgueil, nous oublierons nos rancunes. » Ils m'ont frappé au visage ! Eh bien ! cette alliance nécessaire du serf et du gentilhomme, de la faux et du sabre, veux-tu que nous en donnions l'exemple, nous deux? Il est temps encore. Viens. L'insurrection n'est encore que peu puissante: quelques milliers de braves! J'en ferai surgir cinq cent mille. Pas de chefs jusqu'à présent ! Il y en aura deux, toi et moi. Redeviens le premier des nobles, et fais-moi ton égal, moi le premier des affranchis. Cel^ est posssible. Ton retour, malgré ta déloyauté ancienne, ne sera pas repoussé ; ton nom vit dans le souvenir de tes ancêtres ; et si tu m'imposes, les tiens m'accepteront, parce que tu leur seras rendu. Viens, partageons le triomphe que j'espère, le martyre que je ne crains pas. Tu rentreras la main sur l'épaule de ton fils, dans ton domaine délivré, ou tu tomberas avec lui sur quelque beau champ de bataille !

— Quel homme es-tu, Rhodzko ? Trahir la Russie !

— Tu as bien trahi la Pologne !

— C'est trop de souillure. Je ne puis sauver ce qui me reste d'honneur qu'en demeurant fidèle à ma déloyauté.

214 us

— Lare la boîitç aB^-koBe!

— Arec de la boœ ? D'aiHeQrs la svore poor Etinme. ee serait la guerre cc«tre Iras : des dcvx parts, m^hne aiigt>:sse.

— Quoi ! tn tremhîerafçpcwir ce Êls qm. coies, nlkésH^rah pas à frapper son fi^re?

— Crois-to donc qu'Adam n'aimait pas Gain ?

— Ainsi, tn ne renx pas de la grîoire qne je t'offre !

— Ah ! plus nn root. J'ai serri dix-sq>t ans mon pars d'élection et je le servirai jnsqn'à la mort! à moins qu'il ne roe délie hû-mème de mon devoir. D'ailleurs remarquez, monsîenr, qne le comte Boleski ne sanrail faire alliance avec son serviteur.

Rliodzko lx)ndit et cria d'nne voix terrible :

— Malheur à vous, malheur, imbéciles et orgueilleux ! lis m'auront tous repoussé ! et ce lâche luimême ! Ta femme aussi, — oui, l'autre, la vraie, la seule, — elle m'a chassé. Je l'avais délivrée de toi par un crime ; crime inutile! Mon génie, oh! dont je suis sûr, elle l'a méprisé. « Tu es un serf. Le jour du combat, suis tes maîtres ! » Suivre ! lorsqu'on se connaît digne de précéder les plus grands ! O éternelle rage ! Eh bien ! ce qu'ils n'ont pas voulu que je fusse pour eux, je le serai contre eux. Ils n'ont pas accepté le serf allié des nobles, ils subiront le serf allié des Russes! Ils n'ont pas voulu du héros, qu'ils se défient du traître ! Je me vengerai sur eux de mon ignominie, parce qu'ils m'ont forcé à y descendre, sur toi aussi, parce tu refuses de m'en relever! Un délai? tu n'en auras pas ! Risquer ma tôle pour la rendre illustre, c'était possible ; mais pour te satisfaire, toi qui me repousses ? tu rôves. Ah ! tu veux être Russe ! soit ! tu le se-

ras, entièrement, jusqu'au bout. Tu monteras à cheval au point du jour, tu marcheras contre les Polonais, et avant la fin de la nuit prochaine tu verras apparaître ton fils à la tête de son armée, et tu crieras : Feu ! je te le jure.

André Boleski n'entendait plus. Cramponné au boi'd de la croisée, il regardait un homme descendre de cheval, dans la cour du palais, parmi un brouhaha de domestiques accourus, se hâter, monter les marches du perron, entrer.

Le comte se retourna.

— Rhodzko, dit-il d'une voix forte, je ne te crains plus maintenant !

— Quel secours t'arrive ?

— La volonté de l'impératrice est plus puissante que la tienne, et rompt celle du roi !

— L'impératrice ?

— Je ne suis plus gouverneur militaire de TroJd» Rhodzko hurla : •

Une démission ?

— Acceptée ! dit André Boleski, Et il s'ëlança vers la porte.

Elle s'ouvrit avant qu'il eût touché la clef; mais ce fut Sonya Ivanowna qui entra.

Coififéed'un léger casque de cuivre, tout rond, qui luisait, elle portait un habit étrange de demoiselle guerrière, un peu Bellone, un peu Armide, avec des mouches, cependant ; les manches serpentines d'une cotte de mailles sortaient d'un corsage de cuir fin, couleur soufre, et la jupe courte, toute blanche, où pendait la cotte, mêlait des bruits de satin au frouirou de l'acier.

216 LES MÊMES EnrEXIES

— Où coarez-TOos â TÎte ? dit-elle. \ous ne savez pas ? C'est une idée que j*ai eue : arant d'entrer en campagne, nous soopons ; nn médianoche jnsqa'à ITieure du boute-selle. Vous serez des nôtres, n'est-ce pas?

11 s'écria:

— Tarass est arrivé !

— Tarass ? Je ne sais pas, dit^elle.

— Arrivé. 11 vient de descendre dans la cour.

— Ah ! je comprends. Mais vous vous êtes mépris. Ce n'était pas Tarass, c'était mon frère.

— Yégor Ivanowitch ?

— Oui, votre aide de camp. Je Pavais envoyé à Pétersbourg.

— A Pétersbourg, madame?

— A cause de certaines affaires que j'ai là-bas, des affaires très graves. Mon cousin Zoricz — qui est rentré en faveur, vous Fai-je dit ? — vendait ses équipages; et justement je voulais changer les miens. A ce propos, une bonne nouvelle : Yégor a vu l'impératrice; Sa Majesté veut bien ne tenir aucun compte de la démission que vous lui avez envoyée dans im instant de mélancolie ou de dépit. Vous commandez toujours à des armées, monsieur le comte ! Pour moi, je suis d'humeur tout à fait belliqueuse et mon costume de guerre est joli, n'est-ce pas?

Dans le boudoir de Sonya Ivanowna, le gris un peu bleu et rose du malin traversait les dentelles des vi-

très, mettait çà et là, sur la soie des meubles, des rondeurs pâles qui remuaient, pendant que, sous une splendeur de bougies encore victorieuse du jour, les officiers de la garnison, en uniformes verts aux épaulettes d'or, buvaient joyeusement autour de la table claire, avec des paroles de combat et des bruits violents de sabres qui se heurtent.

André Boleski, marchant d'un mur à l'autre, dansla salle voisine, entendait ce tumulte.

Les lampes s'étaient éteintes sans qu'il y prît garde. Par la fenêtre restée ouverte, la mélancolie livide du matin pâlissait la vaste salle.

Rhodsko était debout devant la table ; il considérait une carte développée sous ses yeux.

Il dit:

— J'attends le bon plaisir de Votre Excellence pour lui communiquer les instructions relatives à notre plan de campagne.

Le comte se rapprocha et s'assit comme on tombe.

— Parlez, monsieur.

— Voici, dit Rhodzko. D'après les rapports d'espions, les divers groupes rebelles de votre gouvernement doivent faire leur jonction à Ko wno, sur le Niémen, et de là, marcher sur Troki. Isolés, ils sont peu redoutables; réunis, ils seraient dangereux ; il faut les vaincre l'un après l'autre. Or, continua Rhodzko, les révoltés du district de Mikalina sont les plus nombreux et les mieux armés ; nous marcherons sur Mikalina.

— Je te comprends, dit André Boleski.

— Dans la nuit du 26 au 27, c'est-à-dire dans la nuit de demain, les insurgés de Mikalina partiront

218 LES MEMES EXliEMIES

pour KowDO, Ils passercMit par Pnuani. certainement. Voi» n'avez pas besoin, je pense, de consulter la carte ? Le pajs TOUS est liamilier, A Prozani, deux chemins s'offriront à eux: l'on, tous le sarez. traverse la plaine découverte, où leur marche serait aisément signalée; ils ne le choisiront pas; l'aalre, moins direct, s'enfonce dans la forêt, très épaisse, très obscure; ils le préféreront. Vous connaissez cette forêt, qu'on appelle la Bruyère-Xoire : on y trouve des vallons, des gorges, disposés à souhait pour les embuscades ; et c'est là que s'élève le château de Pruzani, une forteresse qui vous appartient. Dans les ravins, cinq cents hommes à moi, qui sont la promesse d'une multitude, se tiendront cachés, en silence ; vos soldats, par détachements, auront occupé le château : les rebelles seront enveloppés,, écrasés, sans même avoir pu combattre.

— O monstrueux guet-apens ! dit le comte, en se heurtant le front sur la table avec un bruit de maillet. Et c'est moi, c'est moi, qui tends à mon fils cette épouvantable embûche !

A ce moment, la porte s'ouvrit derrière lui, laissant entrer des clartés, des rires, des chocs de verres.

Sonya Ivanowna, pareille à quelque folle Penthésiléo, amazone bacchante, qui garde un air de cour et de petite maison, levait une coupe claire où moussait du Champagne.

Ivan était là. Consolé? peut-être; un peu ivre? certnineniont.

Avec sa sveltesse de jeune femme garçonnière, il portail d'un air hardi son uniforme de sous-lieutenant, où luisaient trop d'aiguillettes.

Il entra, la casquette un peu penchée, un verre à la main, disant à André Boleski :

-^ Au succès de votre expédition, mon père !

En même temps, dans les fraîcheurs du matin, un clairon vif sonna le boute-selle.

C'était sur la route de Pruzani à Mikalina, par une nuit de lune.

Tzoryl, qui s'en revenait du village, approchait du château ; il portait de la main gauche un grand panier d'osier, fermé de toutes parts.

Là-dedans, Gris-d' Argent était en cage. Punition grave. Certainement le pigeon avait commis quelque faute considérable.

Tzoryl disait :

— Ce n'est pas votre père qui se serait conduit de la sorte ! Jamais il n'aurait choisi son épouse loin de la volière natale. N'avez-vous pas à Mikalina assez de femelles énamourées ? Pensez-vous qu'elles aient des plumes plus lisses et qu'elles roucoulent plus voluptueusement, les colombes de Thaddéus le Manchot? Une chose vous excuse, c'est que Thaddéus est un bon Polonais, N'importe ! Je n'entends pas que vous vous esquiviez pour aller étendre vos ailes et gonfler votre

2Û0 IX» JUJICS 13SUU1S

ç^/> ^^.Uf i*r* p.^rr»:rjL.'rr* «rtran^ers- Et qoeDe heure aT*rz-ir^. >% th'/,*',^ y,ir ï^»r leCe escapade? CeDe o*i 1/r j> *r**r lïiàâre Ta partir f»jir les dangers, où les If^ilikhoffiwj^s el les paysans da district- aTant de %{p%r(:\ihr a lennenii. Tieiment, dans la chapeUe de >likaliria. offrir leurs armes à la bénédiction du SeigTi/rur ! CVrst pourquoi tous êtes emprisonné. Ah ! ahî monsieur mon frère, le temps n"est plus pour voa« de battre librement des ailes sur mes épaules, ni de voler en rond autour des plumes de faisan qui décorent ma chapska ! Vous êtes en cage, comme un ()\%4*iiKï «ans éducation, comme ces pinsons aveugles que l'on voit à l'entrée des villages, dans Féchoppedes ravaude UFH de bottes.

A ee» reproches amers, Gris-d' Argent ne répondait ri<ai ; mais il se tenait dans un coin du panier, recroqu(î ville en boule, ouvrant et fermant le bec avec un bnilhunont boudeur.

Tzoryl traversa la cour du château, entra dans la clinpollo, et suspendit la cage d'osier au doigt levé d'un évi^({uc de i)ierre; à côté d'une haute et étroite fcn(Mr(î toute losangée de vitres vertes et rouges.

— (]t'j)(indnnt, dit Tzoryl d'une voix moins sévère, j(} le pernu^ls d'assister à la cérémonie. La Pologne oKi. ta pairie, à toi aussi, petit oiseau de notre foi'iNl!

I)i^ grandes bandes de lune, un peu bleues, traver- Naienl en n'élargissant le pavage de l'église, et toute la péntunbro, solitaire et silencieuse, était pleine de ce prossentinient solennel d'harmonie qui sort de l'orgue muet.

Ili^lyouno apparut eu longue robe de laine blanche,

OÙ coulaient ses cheveux, une corbeille de fleurs entre ses mains levées.

Avec une lenteur qui glisse, elle marcha vers un autel latéral, se signa, s'agenouilla dans la douceur de la lune, sous une grande Vierge peinte en glorieux habits et la couronne au front; car, ainsi que tout le monde le sait, la divine Marie, mère du précieux Sauveur, fut élue reine de Pologne par la diète républicaine, en l'année de libération 1656 Jean Casimir étant roi.

— Chère dame ! souveraine adorable ! que la paix de votre église est douce ! qu'elle est sublime aussi ! Elle apaise les cœurs troublés par les choses de la terre, et la lumière du ciel s'y prosterne sur les dalles de votre sanctuaire.

Elle jetait, une à une, les fleurs de sa corbeille, qui mirent sur les marches de l'autel des pâleurs épanouies, comme si des rayons de lune s'étaient condensés en flocons çà et là.

— Je vous donne ces roses blanches, les dernières peut-être de ce printemps! Car voici des jours de bataille, et les fleurs innocentes vont se rougir de sang dans le jardin de votre Pologne.

Puis elle récita les longues litanies; et, blanche, comme elle était, immobile, avec ses cheveux pareils à des ailes d'or repliées, elle avait l'air d'une de ces figures d'ange, sculptées et peintes, que l'on mettait quelquefois sur les escaliers des temples, pour donner l'exemple du recueillement.

Au-dessous d'elle, le genou sur la première marche, quelqu'un lui dit :

— Priez Marie, Hélyonne, pendant que je prierai Hélyonne, agenouillé aussi !

222 LES MÈSES BinrEJOES .

C'était Etienne. Il continna :

— L'heure est solennelle, ô ma fiancée : Je vais combattre, je vais tuer. La Pologne, comme Jésus, est couchée dans la tombe ; elle ressuscitera, dussent les pierres soulevées écraser les gardiens du sépulcre! Mais je suis indigne d'aider à l'œuvre sacrée. O vous, pure comme les martyres chrétiennes et qui ressuscitez comme elles, chère sainte, sollicitez pour moi ! Vous êtes l'intermédiaire à qui Dieu ne refuse rien. Vous allez à lui les mains pleines de nos fautes et de nos offenses, et vous revenez les mains pleines de ses pardons. Je me cache derrière vous, afin que le seigneur me voie plus pur au travers de votre pureté. Chère Ilélyonne, pleine de grâce, intercédez pour moi !

Elle s'était levée, elle dit d'une voix qui voulait faire un reproche :

— Etienne, on adore ainsi que Notre-Dame.

Puis elle ajouta, rougissante, en fermant à demi les yeux :

— Aimez-moi seulement...

Ils ne parlèrent plus, à cause d'un bruit de pas. Ils virent venir à eux le vieux staroste Kilinski, visage doux et grave, glorieusement balafré par un sabre moskovite, et la grande castellane, Elisabeth Boleska.

Le père d'Hélyonne et la mère d'Etienne considérèrent leurs enfants, et ils s'enorgueillissaient dans leur âme de les voir si purs et si beaux.

Elisabeth leur dit :

— Agenouille-toi, ma fille. Restez à genoux, mon

re auguste, elle regarda bien en face, avec une

fierté pieuse, l'image peinte de la Mère divine ; puis, une main sur le front d'Etienne et l'autre sur le front d'Hélyonne :

— Reine de Pologne, entendez-moi ! Celui-ci m'est resté par l'abandon d'un traître qui vit en vous blasphémant ; celle-là m'est confiée par son père, qui va combattre. Ils furent élevés tous deux, l'un pour l'autre, dans l'amour de votre miséricorde et dans l'amour de votre pays d'élection. Le jeune homme partira pour la bataille ; la jeune fille restera pour la prière. Défendez-le ! exaucez-la ! et qu'à l'heure inquiète de la séparation la paix se fasse dans leurs cœurs par votre grâce, ô Vierge Mère !

Le vieux staroste dit en étendant la main :

— Échangez vos anneaux, enfants, vous êtes fiancés.

Alors ,' pendant qu'Hélyonne et Etienne, inclinés sous le consentement du père et de la mère, échangeaient, souriants et graves, les bagues d'or de leurs doigts, l'orgue commença de chanter, et sa grande voix, répandue dans la silencieuse église toute traversée de ciel, fut comme une bénédiction qui planerait, approbatrice des fiançailles.

Mais l'orgue cessa de chanter. Maintenant il pro- ' clamait furieusement les magnificences triomphales de la guerre sacrée, et déjà le père Dominique, devant l'autel allumé, était debout, prêt à bénir les armes.

Un à un, ou par groupes, les gentilshommes, au nombre de deux cents, entrèrent, avec des frôlements de panaches et des fracas d'acier ; des paysans vinrent aussi, — ils furent plus de cinq cents, — foule grisâtre, que surmontaient des lueurs vives de faux ; et,

chaque fois que s'ouvrait la porte, il venait du dehors des bruits de chevaux cabrés, des cris d'écuyers, et les retentissements des madriers du pont sous les pas des nouveaux arrivants.

Ardemment, Elisabeth Boleska, allant de Tun de l'autre, s'écria :

— Nos amis ! Tous fidèles ! l'âme résolue et le bras armé.

M. le panetier de Slonim, en souillant dans ses moustaches, dit:

— J'ai promis vingt nobles hommes, trois cents paysans et cent mille tymfes d'argent ! Quelqu'un a-t-il le loisir de compter ?

— Tu nombres mal tes gentilshommes, dit Elisabeth Boleska, car à toi seul tu en vaux vingt, monsieur mon frère !

M. l'échanson de Lida annonça tri s lement*que beaucoup de ses paysans avaient refusé de le suivre. Cependant, il commandait à deux cents bûcherons.^

— Bûcherons de la forêt russe ! dit Elisabeth. D'ailleurs il avait engagé dix années de ses revenus

pour acheter des fusils et des munitions de guerre.

— De quoi se plaindrait l'ennemi? dit-elle. Vous lui enverrez vos richesses.

Un paysan parla d'un air humble :

— Nous n'avons que des faux, Excellence.

— Vous ferez la moisson du Seigneur !

Un autre paysan dit :

Nous n'avons que des fléaux.

— Vous battrez le blé sanglant ! dit-elle.

Dans un écartement de la foule, des hommes, armés de fusils et marchant quatre par quatre, firent leur

entrée, vêtus de redingotes noires, la tête couverte. C'étaient quarante juifs, précédés de leur rabbin.

— Des juifs dans notre église ! dit Elisabeth, détournée.

Le rabbin répondit :

— Des juifs aiment la terre où ils sont nés.

— Des juifs ! répétait-elle, devant cette croix ! Et la foule cria :

— Hors d'ici !

Mais Etienne Boleski, avec un geste doux :

— Madame ma mère, la Pologne aussi est sur la croix. Ils veulent arracher les clous ; qu'ils soient les bienvenus !

Et, se tournant vers les juifs ;

— Nous avons la même patrie, si nous n'avons pas le même Dieu ; implorez le vôtre pour elle.

Elisabeth Boleska, inquiète peut-être de ces paroles, ne s'opposa point à la volonté de son fils, et la tête inclinée, elle dit au père Dominique :

— Bénissez les soldats du Seigneur, mon père.

Alors, tous — à l'exception des juifs — s'agenouillèrent, non pas seulement ceux qui avaient trouvé place dans la chapelle, mais ceux aussi qui étaient restés dehors et qui regardaient, les têtes pressées, par la large ouverture de la porte, le père Dominique, là-bas, érigeant son froc blanc dans la splendeur des cierges cent fois répercutée par les ors de l'autel, sous la grande croix où était suppliciée la résurrection future.

LBS MERES ENNEMIES

Les hommes étaient partis, suivant le père Dominique. Elles étaient seules maintenant, dans la chapelle, Elisabeth, Hélyonne ; elles n'entendaient plus les innombrables pas sur la route qui s'éloigne, ni les cris, ni les chants guerriers et pieux ; mais elles auraient toujours dans l'âme ces paroles douleureuses et chères : « Adieu, mère ! Adieu, fiancée ! » Elles priaient toutes deux, la mère avec plus d'orgueil, la fiancée avec plus de tristesse.

— Elisabeth !

Elle jeta un cri d'horreur.

L'homme qui était là, près d'elle, détournant la tête, une main sur les yeux, c'était le comte André Boleski.

Elle recula, farouche, entraînant Hélyonne.

— Que viens-tu faire ici ? Qui t'appela ? Que veux-tu ?

— Je vous en prie, écoutez-moi ! dit-il.

Elle serrait entre ses bras la fiancée de son fils.

— Hélyonne ! tu as vu le mauvais génie de notre maison, tu as entendu parler le maudit de la patrie et du ciel. 11 est là ; le désespoir va entrer. C'est la première fois que je tremble pour Etienne.

— Je viens le sauver ! dit-il.

LBS TRAÎTRES 227

— Tu mens ! Tangoisse, les désastres, voilà ce qui peut venir de toi ; le salut, non. Est-ce que Judas peut sauver ?

— Je jure le saint nom de Jésus !...

— Tu Tas renié.

— J'atteste les tombeaux où dorment les ancêtres!...

— Leurs os frémissent d'horreur sous tes pas. Sors ! va-t'en ! ne sois plus ici, si tu ne veux pas en être chassé par les splectres.

— Oh ! vous m'écouterez ! dussé-je vous fermer la bouche avec la main.

— Non!

Mais Hélyonne :

— Il s'agit d'Etienne, ma mère ! Parlez, monsieur,

— Qui êtes-vous, mademoiselle ? Je devine, vous êtes Hélyonne Kilinska, vous aimez Etienne. Je vous remercie. Écoutez-moi. 11 doit se rendre cette nuit au carrefour de Pruzani ?

— Qui te l'a dit, espion ? cria Elisabeth.

— Il doit se rendre au carrefour de Pruzani, et de là s'engager dans la Bruyère-Noire pour rejoindre ses amis à Kowno, sur le Niémen? Eh bien! dans la Bruyère-Noire, trois mille Russes l'attendent, cachés dans la forteresse, ou embusqués dans les gorges, derrière les roches. Quïl ne parte pas, ou qu'il passe par la plaine, sinon il mourra, sans même avoir pu se défendre.

— 11 est parti ! dit Hélyonne dans un sanglot.

— Parti!

Elle se tourna vers Elisabeth.

— Ma mère, on peut le rejoindrç encore !

Mais celle-ci :

— C'est le mensonge qui a parlé ! Un traître n'aime pas son fils.

— Hélas I dit André Boleski, toutes ces minutes perdues ! mais vous, mademoiselle, croyez-moi, je dis la vérité! Pourquoi serais-je venu si ce n'était pour sauver Etienne ? J'ai quitté le campement, dans l'ombre, sans que personne me vît. A cheval, j'ai pris par des chemins de traverse que je n'ai pas oubliés. Voilà comment je suis venu, au risque d'être arrêté par les vôtres, d'être tué peut-être... N'importe ! il fallait qu'Etienne fût prévenu. Ah! croyez-moi. Elisabeth se défie de moi, elle a raison ; j'ai été coupable, je j'avoue; je l'ai offensée, c'est vrai. Mais j'aime Etienne ! je l'adore ! Dieu m'a envoyé ce châtiment, d'être père et de n'avoir pas de fils ! Je suis à vos pieds, sauvez-le! Vous seules le pouvez! Je ne puis rien, que vous supplier de me croire. Envoyer un de mes serviteurs ? Je n'en ai pas de fidèles pour un tel message ! Moi ? Vos Polonais me fusilleraient avant de m'avoir entendu ! Allez vers lui, vous dis-je. Ah ! par pitié, hâtez- vous, on va l'assassiner ! Songez que le temps passe ! Le carrefour de Pruzani, c'est tout près d'ici. L'assassiner, mademoiselle, lui mon fils ! votre fiancé, n'est-ce pas?... Ah ! pour me faire croire, faut-il que je me brise la tête contre ces dalles ?

— Il pleure, ma mère ! dit Hélyonne.

Alors Elisabeth, le regardant en face :

— Michel Sawa, je te crois, dit-elle. Mais que le ciel, la nuit de ton agonie, te refuse les larmes du repentir, si tu me trompes avec ces pleurs !

Elles sortirent de l'église. Il entendit bientôt le bruit d'une voiture qui s'éloigne et il tomba devant l'autel, à genoux.

— Seigneur-Christ, dit-il, vous qui avez souffert et qui avez pitié des souffrances, je vous remercie ! Il y a une heure encore, je n'aurais pas osé m'agenouiller devant vous, mais il me semble que je suis pardonné, puisque vous avez daigné m'employer au salut de mon enfant.

Une voix répondit dans la pénombre de l'église où s'éteignaient les cierges :

— La justice éternelle n'est pas satisfaite à si bon marché.

André Boleski frissonna, et sans oser retourner la tête, craignant l'apparition religieuse d'un aïeul :

— Ah ! qui me parle ? dit-il.

La même voix continuait :

— Qu'as-tu donc fait pour émouvoir la miséricorde ? l'ours, le loup, le chien, aiment leurs petits ; crois-tu que les dévouements de l'instinct suffisent à effacer les crimes de l'intelligence ?

Le coupable dit :

— Quel spectre me juge ?

— Un spectre, monseigneur ? l'orgueil de votre remords vous égare ; votre châtiment ne vaut pas un miracle.

Et celui qui parlait mit la main sur Tépaule du comte.

— Rhodzko!

— Rhodzko.

Le serf ajouta :

— Vous avez quitté le campement en secret ; j'ai pensé que je ferais bien de vous suivre.

— Pourquoi ?

— Par curiosité.

— J'entends. Ce que j'ai tenté cette nuit, tu le révéleras au roi, ou à l'impératrice, et tu me perdras, n'est-ce pas ?

— Oui, plus tard, peut-être. En attendant, je suis heureux de vous apprendre que vous n'avez rien fait qui compromette le succès de notre expédition.

André Boleski le regardait, inquiet ; Rhodzko ajouta avec un ton de négligence :

— Il était facile de prévoir votre tentatiye de trahison et plus facile de la déjouer. Vous avez dit aux rebelles ; « Il y a des Russes dans la Bruyère-Noire, il n'y a pas de Russes dans la plaine ; ne partez pas ou passez par la plaine. » C'est cela que vous leur avez dit, n'est-ce pas?

— Eh bien ?

— Eh bien ! la forêt est libre.

— Libre?

— Maison revanche la plaine est occupée. Le colonel Wladimir, avec ses Ukraniens, et le major Dréwics, avec ses hussards, qui, cette fois, combattront à pied, ontpris position dans le steppe, derrière les ruines du cloître.

— Juste Dieu ! Qui donc, moi absent, a donné ces nouveaux ordres ?

— Celui qui est le maître, dit Rhodzko. En outre, les cavaliers kosaks quitteront le château de Pruzani dès que la bande rebelle aura dépassé le village, et, par une marche à demi circulaire, iront se poster sur les derrières de la troupe polonaise, de façon à lui couper la retraite.

— Misérable !

— Oui, misérable, dit Rhodzko, assombri.

Il reprit en souriant :

— Ainsi, tout est bien. Si les insurgés, après avoir dépassé Pruzani, avancent dans le steppe, selon votre conseil, ils seront foudroyés par l'artillerie de Dréwics ou fusillés par les Ukraniens de Wladimir, et ceux qui voudront échapper par la fuite se jetteront sur les lances des cavaliers kosaks. Je suppose, monsieur le gouverneur militaire, que vous n'avez rien à objecter à ce plan de bataille ?

André Boleski, les poings aux dents, se mordait les phalanges.

— Il est vrai que deux moyens, de salut s'offrent aux rebelles, dit Rhodzko : se jeter dans la Bruyère- Noire, mais ils s'en garderont bien, parce que, grâce à vous, ils la croient occupée ; s'arrêter en deçà du village et se disperser par groupes épars dans leurs castellanies respectives; mais ce moyen, ils ne l'emploieront pas, parce que vous leur avez assuré que la plaine est libre.

— Maladroit ! dit le comte avec un cri d'espoir, tu as parlé trop tôt. Mon cheval rejoindra la voiture d'Elisabeth, et mon fils sera prévenu à temps.

— Vous avez pensé, monseigneur, que vous sortiriez d'ici ?

— Ah ! place, fais-moi place, ou je passerais sur ton corps ! dit le comte.

Il l'empoigna, voulant l'écarter ; mais, d'un violent sursaut d'épaules, Rhodzko romprit l'étreinte.

— La corvée, monseigneur, rend les serfs très robustes.

— Ils n'ont pas d'épée !

Tirt -i-

àaïunila.

l^r'^^/r." ^' "-''".'Jt z^'W T^ly^'f^éis L* ^^ot. ne vit /jVî -; , V .;,7> < -*:ir i-± 1^. Esî-oe- que loas les ^,*-?'/'* -'A :.* -v;,;,".i, i-ir.-ec ï^Tilt-il déjà le trépas 4'^*,^ f*% j ' ^x ' î. -',v.7^ ie se s. ^erer sur ses mains, (\ui '/,/i-^'"t^-tr* , t /'.Ia* jvl^s^'ises d'une humidité tiède / » f/fO/^^*^'^ JJ ff'ÀifUihn, C'en était donc liait ! H allait fuouttf \h, <*.u$t% f\n('. sffTï fiîs fût averti de la nouvelle tftihO'Uf, AI/! Dicti, mourir, ce n'était rien. Mourir. / ^t\f ( tiHf/'t'ftin'f, fh'ji désespérés. Mais Etienne tout à muft t'n\f'\niHffi iht sabres, de balles, de mitraiUe, ^/()^M0^' l'MV^rwé, l;i tétc sur quelque pierre, pour ne plim Af* r*'l<'v«'i'! Le eomte se dit: « Je le veux ! Je

LES TRAÎTKES 233

marcherai, j'arriverai à temps! » Par un immense effort, il se remit debout, s'avança dans les ténèbres, tendant les bras, cherchant des mains la porte. Il y toucha du bout des doigts, enfin, voulut s'y accrocher, la sentir se dérober sous ses dix ongles rebroussés, et défaillit tout de son long, sur les dalles, avec un cri de rage et d'angoisse.

Alors, à ce cri sans doute. Tozoryl survint, portant une lanterne. Il vit cet homme couché à terre, blessé, et, s'épouvantant de le reconnaître :

— Le maudit! cria-t-il.

— Oh! oui, oui, oui, le maudit! dit le comte haletant, mais ne t'effraye pas, Tzoryl. Pour moi je ne demande rien. Il ne s'agit pas de moi, il s'agit de mon fils.

— Du jeune maître !

— Regarde si mon cheval est toujours dans la cour. Je l'ai attaché à côté de l'escalier. Tu me porteras, tu me mettras en selle...

Tzoryl dit :

— Je viens de traverser la cour, je n'ai pas vu de cheval.

— Oh! ce Rhodzko! ce démon! Mais n'importe.

Aide-moi à marcher jusqu'aux écuries.

— Tous les chevaux de Mikalina, dit fièrement Tzoryl, sont partis pour charger les Russes !

— O mon Etienne ! mon pauvre Etienne !

Lloiselier souleva le comte, qui se maintint sur les

genoux, un poing sur la pierre.

— 11 s'agit donc vraiment d'un message important pour M. Etienne ?

— Ah! Tzoryl, s'il n'est pas instruit du danger qui le menace, il meurt !

2S4 ix£> MCBia^ lAAumjs

— V «uf" Tit nj-e îr.flLj^ex pas T

— L'i ! .!,..:,iiK^î- cLîtiaieBl!

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— Tu c^ f -1. pùîrrre bomme î

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— £h bien ?

— Eh bien! Tbaddéus ouvrira sa croisée, lira le billet pendu au cou de l'oiseau, et, comme il est bon patriote, il transmettra l'avis à M. Etienne.

— Avant que les Polonais soient entrés dans le village ?

— Gris-d'Argent a des ailes rapides, et il ne manque pas de jambes à Thaddéus-le-Manchot.

— Non, c'est une chimère !

— Écrivez seulement.

— Là, dans ma poche, j'ai un portefeuille... T/oryl trouva le portefeuille et l'ouvrit.

— - Maintenant, soutiens-moi le bras, dit André l)ol(!Hki.

Il ('nrivit quelques lignes au crayon : « Contre-ordre a M (lonnt^ à mon insu. Revenez, dispersez-vous, ou (iijf()rj('n/-vouH dans la Bruyère-Noire. » Par l'effort ipi'll faiNait, sa blessure bâilla, et l'on eût dit que tout

son cœur, dans une fuite rouge, lui coulait de la poitrine.

Tzoryl pensait : « Il n'y aurait pas besoin d'écriture ; Gris-d' Argent pourrait se charger de donner lui-même la nouvelle. Mais tout le monde n^entend pas ce que disent les oiseaux. »

— Voilà, prends, dit le comte, mais tu rêves, hélas !

— Non pas, dit l'oiselier; Gris-d'Argent a fait de bien autres prodiges !

Il courut vers la cage suspendue au doigt levé de Tévêque de pierre ; le pigeon, réveillé secoua ses plumes et roucoula vers son maître, les pattes aux barreaux d'osier.

— Bien! bien ! dit Tzoryl, je te pardonne, oui, et je te permets même de retourner à Pruzani."

Il l'avait pris entre ses mains ; au moyen d'un ruban arraché de son justaucorps, il lui attacha au cou le message du comte, et l'oiseau, après un baiser de Tzoryl, s'envola avec un claquement d'ailes du côté de Pruzani, dans le brouillard azuré de la lune.

Cependant, André Boleski s'était tourné vers le grand crucifix, et joignant ses mains sanglantes :

— Justice! dit-il, vous ne devez pas de miracles aux coupables, mais vous en ferez un pour un innocent!

Ce soir-là, à Pruzani, une femme, cavalièrement coififée d'un feutre empanaché, et svelte dans l'enve-

j ''.c^^Tit*-'- J liL iLiJfietrL 3^«* 7<2ir-^àî*$iç3ii<. I^^^le

ii-i'.;-*^ :-- ^--u^ - r> -..v ai id .jiis ç^ Pc© A^pr^^erel^

î' .;/* :'- ^tc* •--

— V'^*re Lorfi ?

— S'-r;r^:;. Excellence.

— Vo'is 'jv^rz ridroitement serri mon fils, et je sais qiiC' 1 hu peut Vî fier à vous.

■■- M, lv?jri li(Af'j^k\ est le fils de Votre Excellence?

— Oui,

I//â i>orle «ouvrit tout à fait, et Thôtelier se fût inclina; jusqu'à terre s'il neût rencontré les genoux de lu voyfig^eune, dont il baisa le manteau.

Klle nîprit :

.-- (^('«t bien ici le carrefour de Pruzani ? Oui, Kxeelhînce, Ou va cette route?

— • A Mikalina.

Kt celle-ci y

Vi^vH la Brujere-Noire.

Kt cellii-lii ?

Vt»rH lo Hti^ppo.

— Donc, les voyageurs partis de Mikalina qui veulent gagner la forêt, là-bas, ou s'engager dans le steppe, passent par ce carrefour ?

— Oui, Excellence.

— Bien, dit la voyageuse se parlant à elle-même, je les verrai choisir !

Elle reprit :

— Serai-je en sûreté dans ton auberge ?

— Pourquoi non ?

— Il y aura peut-être bataille cette nuit.

— J'ai entendu parler de quelque chose d'approchant. Mais que votre Excellence se rassure. Si les insurgés se dirigent vers Pruzani, ils se garderont bien d'y rester. Les paysans de ce bourg — à l'exception de mon digne oncle, Thaddéus le Manchot — n'entendent rien aux confédérations des seigneurs ; et nous appartenons au comte André Boleski.

La voyageuse entra suivie du gentilhomme que suivaient les quatre Kosaks et, après avoir remis une bourse à l'aubergiste, elle dit :

— Ferme solidement ta porte, et que personne n'entre.

— Oui, Excellence.

Les hôtes pénétrèrent dans la salle basse, où fumait une chandelle jaune ; Serge jeta un coup d'œil au dehors, pourvoir si personne ne venait.

— Tout bon chrétien loue Notre-Dame ! dit un homme qui s'avança rapidement vers la maison de poste.

— Vous n'êtes pas encore couché, oncle Thaddéus ?

— Qui donc dormira cette nuit?

— Moi, dit Serge. Mais qu'avez-vous là, sur l'épaule? on dirait d'une faux. Allez-vous faire la moisson, mon oncle ?

— Je suis trop vieux pour être moissonneur. Mais je t'apporte ma faux. Va te battre, jeune homme.

— Pour qui ?

— Pour les Polonais.

— Contre qui ?

— Contre les Russes.

— Pourquoi ?

— Pour que ton pays soit libre.

-^ Le serai-je, moi?

— Non, tu es né serf.

— Alors, que m'importe ?

— ïu refuses ?

— Oncle Tliaddéus, je ne me soucie pas d'être manchot comme vous. Vous êtes d'un temps qui n'est plus. Les jeunes raisonnent. Se battre,;c'est l'affaire des gentilshommes. Nous, pourquoi donner notre sang? Pour changer de maître? Inutile. Celui de demain ne serait pas meilleur que celui d'aujourd'hui. Que notre champ rapporte le moins possible au seigneur, le plus possible au paysan, cela suffit. Bonne nuit, oncle Thaddéus!

— Fils, on laboure plus gaiement une terre indépendante.

— 11 n'en est pas pour l'esclave.

Tliaddéus le Manchot songea.

— Beaucoup de jeunes gens, aujourd'hui, n'aiment pas 1- in ]i.iliii\ dit-il; €\ si iiiiLM.hosc trislej et j'au-

u» voulu jijoni'ir uvunt de vmr cela. N*importe, la >logiRt Ij'irurqdjtTii : cai' les vieux, qui iiVnt plus k

force, ont toujours le courage, et' Dieu est avec les faibles.

Il s'en alla, la faux sur l'épaule, à la rencontre sans doute des confédérés de Mikalina.

Pendant ce temps, Serge vidait dans sa main la bourse de la voyageuse, et comptait les tymfes d'argent, un à un, sous le clair de lune.

— Tu as fort bien parlé, lui dit un homme à cheval, arrêté non loin de la maison.

— Qui êtes- vous?

— Je passais; j'ai entendu quelques mots, je me suis arrêté pour écouter. Tu es un homme de sens. Viens te battre avec moi.

— Avec vous?

— Oui.

— Pour qui ?

— Pour les Russefe.

— Contre qui ?

— Contre les Polonais.

— Pourquoi ?

— Pour être libre. L'impératrice a promis que les serfs polonais seraient affranchis s'ils combattaient pour elle les seigneurs de Pologne.

— Je n'aurai plus de maître ?

— Non.

— Ni mon bœuf, ni moi, nous ne labourerons plus sans salaire la terre d'autrui ?

— Non. En outre, tu te vengeras de ceux qui t'opprimèrent.

— Est-ce que l'on bâtonnera les gentilshommes ?

— Oui.

— Pillera-t-on les châteaux?

— ' . .»i. L — 1?^^^ — iST" .rif^^r ax^s. ^ens ord ocMftrv'-.r ":.:• • 1^-. > tL LJ^r^ir reim narine ji idûsûa

L '••riic itt-r î'tnis: ^ pi'ursiL*-:; -sa naître vers la

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Peî,dAitt ^rie !a Tiiîrire 5^ Lilaitv»s Pmzaiii. Hé-

* () uji mère! les r^' : indrons-noos avant qn'ils

^iient entrés dans la for^t ?

VA,SH\f^À\i ^Tardait le silence, fermant les yenx. Cert/^, re«i>^>ir d'arracher à une défaite certaine son fils ^l t^ftt de braves, et, avec eux. la liberté de la Po- UfUftf'.f exaltait violemment sa pensée ; mais aussi elle ni*y f^'AïUiii le cœur lourd d'amertume, parce qu'André Hole^kî naiivait Etienne pour la seconde fois. Il lui pamnnfiii injuste que le bien fut permis à untradtre.

l|/Jyonnc cria :

— Ce sont eux !

En effet, les chevaux ne tardèrent pa s à atteindre l'arrière-garde de la bande polonaise, longue file obscure, coupée de lueurs d*acier, qui, là-bas, plus sombre, longeait déjà les premières maisons de la bourgade.

Les deux femmes descendirent vivement, rompirent la foule étroite des paysans lithuaniens, en disant : « Faites-nous place, frères ! » et bientôt elles gagnèrent les rangs des gentilshommes à cheval.

Derrière le père Dominique, qui, tout blanc sur une jument blanche, portait haut la croix de Pologne, M. le staroste marchait le premier suivi du castellan de Mikalina, qui avait à sa gauche M. le panetier de Slonim, et à sa droite M. l'échanson de Lida.

Etienne dit :

— Ma mère !

Et il ajouta :

— Faites halte, messieurs.

Mais elle répondit :

— Non. J'apporte une nouvelle. Le temps presse. Vous délibérerez en marchant.

Elle courait presque, suivie d'Hélyonne, entre les montures des chefs.

— Vous êtes trahis ! Le gouverneur militaire de Troki a été informé que vous deviez vous engager dans la Bruyère-Noire pour rejoindre vos amis à Kowno. Trois mille Moskovites occupent la forêt. Vous seriez enveloppés, pris ou tués, avant d'avoir tiré le sabre. Mais le steppe est libre. 11 est vaste et clair sous la lune; toute surprise y est impossible. Passez par le steppe.

— »u * lia- i iPï"WBB«i * »\..i.T, Z'i-t :;ut ^JL i^ fnMin?: ::» s:ai iius eette

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• Oh! o*ii, dit Hélyonne. il Tant mieax relarder le

M;ii4 VXutnna :

' Non, fi/iton»-noas, messieurs mes frères! Avant flutiUmUtiHH4iH, qui nous attendent dans la Bruyère, «i«/il fm quitUst leur embuscade pour nous poursuivre 'J«rm Jo «Uîppc, nous serons hors d'atteinte. De toute mf$Uiiii% il fttut que nous passions ! Nos amis, à Kowno, p^yt^ui Hnt attaqués, et, sans nous, ils seraient

<;«t ttvl« remporta, parce qu'il était le plus hautain.

Sur un signe des chefs, les femmes s'écartèrent avec des gestes tendus vers Etienne, et quand le vieux staroste eut crié : « En avant ! et que Dieu nous conduise ! » l'escadron des nobles s'ébranla violemment dans la direction de la plaine, suivi par la longue foule paysanne.

Vin

Seules dans le carrefour de Pruzani, aux noires masures baignées de clarté lunaire, Elisabeth, Hélyonne, écoutèrent longtemps le bruit des chevaux et le bruit des hommes qui s'éloignaient.

Alors la mère et la fiancée s'embrassèrent ardemment, étreignant chacune la tendresse de l'autre pour leur Etienne adoré.

Puis, Elisabeth :

— Ma fdle, revenons. Le combat pour eux, la prière pour nous. Quand on est polonaise, vois-tu, il faut s'habituer aux hommes en danger.

Elles s'en retournèrent lentement, pleines de rêveries. Comme elles avaient passé devant la maison de poste, une voix claire, un peu secouée par un petit rire, dit ces mots derrière elles :

— Elisabeth Boleska, la route est longue de Pruzani à Mikalina. Je regrette de ne pouvoir vous rendre

que dans cette auberge Thospitalité que vous m'avez donnée dans votre château, un soir.

Un tocsin qui serait fait de sonneries légères, ce fut ce qui retentit dans la poitrine de la castellane.

Avant de s'être retournée, avant de Tavoir vue, elle cria :

— C'est elle !

En effet, Sonya Ivanowna était là, sur le seuil de l'hôtellerie, dans son joli costume de guerre, tout d'acier, de satin et d'or, que bleuissait par devant la lune, que rougissait par derrière un reflet de chandelles.

Pareille à une vivante tout à coup pétrifiée dans un mouvement de stupéfaction menaçante, Elisabeth Boleska resta immobile, le cou renversé, un bras tendu.

— Qui êtes-vous, madame? demanda Hélyonne.

— Vous ne me reconnaissez pas, Hélyonne Kilinska? Ah ! oui, vous aviez les yeux fermés quand je m'approchai du lit où vous étiez morte. Une très aimable invention, votre trépas simulé! et je vous approuve d'avoir mis un peu de comédie dans notre tragédie morose. Mon fils sera le plus joyeux du monde d'apprendre cette résurrection subtile. Il a le goût bon, en vérité. On n'est pas plus jolie que vous, mademoiselle, et la lune vous met sur la joue une ombre de fard bleu qui vous donne un air tout à fait intéressant de rêverie et d'idéal.

La mère d'Ivan, tout a coup présente, ce devait être quelque signe de désastre ! Hélyonne avait peur ; elle dit:

— Que voulez-vous ? Que se passe-t-il ?

— Je ne veux rien, dit Sonya, et il se passe une

chose toute naturelle ; j'ai été outragée par cette Polonaise, et je me venge.

— Sur qui donc, madame?

— Enfant! Sur Etienne Boleski et sur la Pologne, puisqu'elle n'aime que sa patrie et son fils. Ah! j'ai bien longtemps attendu cette heure, et je vous assure que je m'ennuyais beaucoup.

— Etienne! ce n'est pas vrai, et ce n'est pas possible. Vous, une femme, que pouvez-vous contre Etienne ? Ah ! je vois, vous voulez nous faire peur, ou bien vous êtes folle.

— Folle? Oh! certainement, je suis extravagante un peu. Pourtant regardez madame Elisabeth. Elle n'a pas l'air de croire que j'ai perdu la raison. Elle qui se souvient, elle comprend que, si je suis ici, c'est que son fils est perdu !

— Que dites-vous ?

— Oh ! il est perdu, je le gagerais. En ce moment, n'est-ce pas, il s'éloigne en pensant à sa mère et à sa fiancée, confiant, heureux; savez-vous, Hélyonne, ce qu'il va trouver tout à coup en face de lui ? Trois mille hommes imprévus, armés, impitoyables.

A ces mots, Elisabeth Boleska jaillit de son immobilité.

— L'embuscade ! cria-t-elle joyeusement.

— Tout près d'ici. Il se peut que vous l'entendiez crier. Oh! vous reconnaîtrez sa voix, j'imagine.

— Ainsi, ce guet-apens, c'est ton espoir, tout ton espoir? Tu n'as rien inventé de nouveau? Ah! Hélyonne, mon enfant, viens, ne pleure plus. Tu avais raison, c'est une folle.

Sonya dit :

246 LES MÈBBS ENNEMIES

— Vous ne parviendrez pas à tromper votre épouvante.

Puis, rapprochée :

— Osez-vous rire, quand je souris?

— Je te dis qu'il est sauvé!

— Je ne crois pas.

— Il a passé par la plaine.

— Oui, oui, mais il a eu tort.

— La plaine est libre d'ennemis !

— Eh! non, puisqu'il y a eu contre-ordre. Oui, vraiment, contre-ordre. Voyez comme les choses se sont bien arrangées. C'est vous-même qui avez envoyé à la mort M. Etienne Boleski.

Un cri d'Hélyonne déchira l'air, et les mains en avant, agitées, elle chancela, défaillit sur les marches de la maison de poste.

— Oh! secourez-la, dit Sonya. C'est qu'elle pourrait mourir, véritablement, et je tiens beaucoup à sa vie, à cause de ce fou d'Ivan.

Mais Elisabeth, terrible :

— Tu as menti, n'est-ce pas ? dit-elle.

— Comme vous êtes grossière! C'est vrai qu'on est sauvage en Pologne. Et à ce propos, il faut que je vous dise : avec votre chapzka d'astrakan et vos bottes rouges, vous êtes habillée d'une façon qui pourrait prêter à rire, je vous assure. Mais non, je n'ai pas menti. Vous savez, dans 'le steppe, il y a une ruipe, un ancien cloître ; je crois que c'est laque sontles Russes. D'un peu loin, on peut les voir. On m'a expliqué le plan. Oh ! je peux vous le dire. Voici : les Polonais marchent sans défiance... Tenez, précisément, je crois qu'ils ne marchent plus !

Une décharge de mitraille venait de secouer l'âîr et bondissait d'échos en échos.

— Dieu soit obéi ! cria Elisabeth Boleska, je mourrai avec mon fils ,

Et brusquement, elle s'élança vers la plaine. Mais Sonya dit :

— Ah ! non pas, je ne l'entends pas ainsi.

Et sur un signe qu'elle fit, les quatre Kosaks se précipitèrent hors de l'hôtellerie, rattrapèrent la castellane, qui fuyait vers la mort.

Elle se débattit en vain ; ils la maintinrent solidement. Sonya reprit :

— Ceci ne vous rappelle-t-il rien ? Que vous avez peu de mémoire ! Vous voilà tout à fait entre les mains de mes Kosaks, comme était le comte Boleski, il y a dix-sept ans, entre celles de vos paysans. Vous voyez que je ne suis folle qu'à demi, et que je sais prévoir les choses! Mais je n'ai pas vos façons brutales. Sied, lâchez la castellane, elle voit bien qu'elle ne peut s'échapper, et elle m'épargnera de la traiter avec rigueur. Je pense même, madame Elisabeth, que nous ferions sagement de rentrer dans l'hôtellerie pour éviter les balles qui pourraient venir jusqu'ici. Non ? Oh ! je ne veux vous contrarier en rien ; pour ma part, cet habit de guerrière me fait un cœur inaccessible à la crainte.

Maintenant des fusillades, en effet, éparpillaient leurs bruits secs dans la nuit, Elisabeth se laissa choir sur les genoux et s'accroupit en prière.

Alors l'autre mère se rapprocha, et elle parla encore les dents serrées :

— Ah! tu ne dis plus rien, tu ne dis plus rien, à présent? Tu vois que c'en est fait de lui, n'est-ce pas?

que je suis vengée, que j'ai ton cœur sous mes pieds! Mais que fais-tu donc? Ce n'est pas Dieu que tu dois prier, c'est moi. Il faut que je te dise : si je voulais, il en est peut-être temps encore, je pourrais envoyer un ordre. Le combat cesserait, ou ton Etienne serait épargné. Eh bien! voyons, humilie-toi; implore-moi, pleure sur mes mains! Je m'attendrirai, qui sait? Que ne me parles-tu de mon fils, de ma tendresse pour lui? Car j'ai un fils, tu sais ? 11 est beau, mon Ivan. Hélyonne l'a mal vu, parce qu'elle était fâchée. Mais, quand l'autre sera mort, elle l'aimera, et nous les marierons, veux-tu? En ce moment, pendant que je fais tuer Etienne, Ivan est à Troki. Oh! nous ne sommes pas des mères delà même espèce ! Jene l'ai pas envoyé à la guerre, moi! IJ aurait pu être blessé. Comme il s'était grisé le matin du départ, je l'ai fait mettre aux arrêts. Il trépignait, l'enfant gâté! Tu comprends, ne pas étrenner en bataille son uniforme tout neuf! Mais, enfin, on ne le tuera pas. Tu n'imagines pas comme il est joli, et brave! J'envie Hélyonne, vraiment. Mais toi, oh! je te plains ! Ton fils, à toi, pauvre femme, il va mourir, il est peut-être mort! Car entends-tu, la fusillade, toujours? Mais, voyons, je t'en prie, pleure? Je veux te voir pleurer. Quoi! méchante, tu me refuses cela? — Ah! misérable mère, est-ce que tu me volerais ma.vengeence en n'aimant pas ton fils !

Elisabeth Boleska se redressa violemment :

— On ne pleure que les vaincus, dit-elle. Puisqu'on se bat, les Polonais triomphent !

— Mille contre trois mille.

— Mille héros !

— Mille cadavres.

— La fusillade continue avec archarnement. Donc, la défaite n'est pas consommée. Tu as compté sur un guet-apens; c'est une bataille. Je te dis que tu es vaincue.

Sonya frémit ; mais, tout à coup :

— Regarde, là-bas, ces hommes qui fuient... oui, vers nous, tu les vois ?

— Sont-ce des Polonais ?

— Penses-tu que ce soient des Russes ?

— Nous n'avons pas l'habitude de fuir !

— Nous vous la donnerons.

Mais, Elisabeth, soudain :

— Glorifions Notre-Dame ! Sur ma vie, ce sont des Russes !

En effet, par bandes affolées, des hussards sans chevaux, des Ukraniens sans armes, se précipitaient de la plaine, traversaient le carrefour, se portaient vers la forêt, et, dans la bourrasque de leur panique, ils entraînèrent les quatre Kosaks qui gardaient la castellane.

Elle courut, releva la fiancée de son fils :

— Viens, viens, nous triomphons !

— Hélas! dit Hélyonne, est-ce qu'Etienne est vivant? Cependant, Sonya, qui avait enfin cessé de sourire,

tentait d'arrêter les fuyards :

— Lâches ! oh ! lâches ! que faites-vous ?

Elle vit, parmi les soldats en déroute, un uniforme d'officier, et courut, la main levée, voulant souffleter cet homme qui avait eu peur.

Il se tourna vers elle, pâle, une rouge blessure au cou.

— Mon fils !

C^élait Ivan.

— Maman, maman, dit-il, j'ai voulu me battre, j'ai désobéi. Oh ! vois, mère, comme je saigne !

Il lui défaillit dans les bras, et la castellane, qui passait derrière eux, cria, dans im rire farouche :

— Ton fils ! ton fils ! ah ! pauvre femme !

Puis elle entraîna Hélyonne vers la bataille gagnée, en disant ;

— La Pologne sera libre ! Viens embrasser le vainqueur !

Les gentilshommes confédérés, éperonnant leurs montures, avaient continué leur route à travers le steppe ; paysans avec leurs faux, bûcherons avec leurs cognées, chasseurs et juifs armés de carabines, s'essoufflaient à suivre Fescadron des nobles, et le sol dur sonnait sous les fers, sous les sabots d'écorce.

Là-bas, le cloître, ruine énorme et noire, s'érigeait dans la pâleur immense de la lune.

M. le staroste dit :

— Tu crois que nous échapperons, mon fils?

— Par le porc brun ! c'est certain, répliqua très vite M. le panetier.

— BalaJ bala! ajouta M. Téchanson, sans autre parole.

Mais Etienne Boleski répondit :

— Nous n'échapperons pas. Plaine ou forêt, n'importe, l'ennemi nous guette.

— Pourquoi donc n'es-tu pas revenu sur tes pas?

— Le retour n'est permis qu'après la victoire.

— Je t'éprouvais ; embrasse-moi, mon fils.

Et le père Dominique, en élevant la croix :

— De quoi prend-on souci ? Nous sommes dans la bonne route, puisque Dieu est devant nous !

Une quadruple décharge d'artillerie tonna dans le silence ; les chevaux se cabrèrent devant un éclaboussement de terre secouée, et, au loin, un boulet parut double, parce qu'il emportait une tête.

Toute la bande s'arrêta de stupeur, considérant l'entassement informe du monastère écroulé d'où l'artillerie ennemie fit feu pour la seconde fois ; les Polonais distinguèrent, aux quatre lueurs des coups, les uniformes rouges de la milice ukranienne.

Puis, plus rien ; de la fumée qui épaississait l'ombre.

La troupe avait fait halte ; mais il n'y eut pas un mouvement de recul.

Deux partis s'offraient: l'un, prudent, l'éparpîllement, lafuite ; l'autre, téméraire, l'assaut de la forteresse imprévue. Les chefs, sans s'être consultés, crièrent :

— Vive la Pologne ! En avant !

Et le père Dominique dit à Jésus :

^ Chargeons !

En longue file, instinctivement rétrécîe, pour offrir moins de prise aux boulets, avec des cris, dressant les

faux, levant les cognées, armant les fusils, les patriotes s'élancèrent. Maintenant, ils voyaient des remuements confus, (le toutes parts, entre les pierres sombres du cloître, comme si la ruine eût été quelque bête colossale, vivante.

Une troisième décharge d'artillerie érafla toute la longueur de la colonne, jeta bas un chasseur qui, en tombant, dit à un bûcheron:

— Prends ma carabine.

Tous se hâtèrent plus furieusement. M. le panetier grognait dans ses moustaches :

— Ces maudits Russes ! ils ont des canons, toujours !

— Heureusement, dit Etienne, puisque nous allons les prendre.

Les nobles, en escadron pressé, se rapprochaient de la ruine, s'offrant magnanimement à la mitraille, sûrs de leur cause et sûrs de leur Dieu, car un boulet lancé sans doute par une charge insufïisante, heurta l'un des bras de la croix, mais n'alla pas plus loin, et tomba inutile.

— Miracle ! cria le moine.

— Miracle ! répétèrent les gentilshommes, en signant l'air de leurs sabres.

— Patrie ! dit Etienne.

Et d'un double coup d'éperon, il força son cheval à passer le premier.

Cependant, sur les mamelons de pierre fourmillaient des aciers de carabines ; une fusillade éclata, très nourrie, toujours renouvelée ; ce fut, dans la fumée, comme des craquements de troncs d'arbres qui prendraient feu.

Quatre chevaux tombèrent : les quatre cavaliers furent quatre fantassins debout, le sabre toujours levé, blessés sans doute, n'y prenant pas garde.

Alors, comme les projectiles passaient par-dessus les têtes des Polonais les plus proches, chasseurs et juifs se développèrent à droite et à gauche, sans interrompre leur marche en avant, et, tout en courant, ils épaulaient, tiraient, rechargeaient leurs carabines. La furieuse espérance de vaincre emportait les confédérés ; balles pour balles, blessures pour blessures, tuer console de mourir ; ils laissaient derrière eux un sombre sillage de cadavres, mais le nombre toujours diminué ne faisait pas que l'ardeur de l'élan fût moindre : et les âmes des morts chargeaient encore avec les vivants.

— Pied à terre! l'assaut! commanda M. le staroste.

Car on voyait très distinctement, entre les ruines, les gueules noires des canons.

Les gentilshommes obéirent. Les chevaux ne sont bons que pour la charge ou pour la fuite ; or, on avait chargé, et l'on ne fuirait pas.

La bande, espacée maintenant, présentait un assez large front ; ils se ruèrent, la tête baissée, avec une fureur de béliers, vers les murailles où grouillaient les Moskovites. .

Mais, des ténèbres que faisait le vieux cloître sur le steppe pâle de lune, se dressa, dans un tumulte hurleur, un remuement tout hérissonné de lances. C'étaient les hussards noirs du colonel Dréwicz, qui, j'usqu'à ce moment, s'étaient tenus là, couchés, invisibles, au bas des murailles effondrées.

— Traîtres !

— Vive Russie!

— Vive Pologne !

— Rentrez sous terre, taupes ! beugla plus haut que tous les fracas M. le panetier Syruc, dont la hache lancée retomba le fer dans un crâne.

La rencontre fut formidable. Malgré la furie du double emportement, nul, après le choc ne rebroussa: il y eut un instant d'immobilité farouche, presque silencieuse, toute haletante de poussées sans résultat, immobilité de deux lutteurs qui croisent le cou et soufflent. Puis, d'un commun accord, les combattants reculèrent, et ce fut, entre les deux foules remuantes et criantes, un ferraillement de lances et de sabres, un duel d'innombrables éclairs. Mais, à peine disjointes, elles se ressaisirent; plus de place entre les poitrines pour l'allongement des armes ; on se mordait aux épaules, en se prenant aux cheveux. La fusillade avait cessé ; les balles n'auraient pas pu choisir dans ce furieux corps-à-corps, où Polonais et Russes faisaient, en s'étreignant, blessure contre blessure, des échanges de sang haineux.

Pourtant les Russes, peu à peu, reculaient vers les décombres ; peut-être les confédérés allaient-ils esca« lader la ruine sur des escaliers de blessés et de morts, quand, tout à coup, ils durent se retourner, poussant des cris de rage. Pendant le combat, les Ukraniens, qui par la gauche, qui par la droite, avaient abandonné le clottre, s'étaient rejoints en demi-cercle ; maintenant, gentilshommes, laboureurs, bûcherons, chasseurs, juifs, poignée auguste de héros, étaient de toute part cernés de fusils, de piques, d'épées, et ils suc-

comberaient, saignant de la poitrine et du dos, dans une embrassade effrayante de blessures.

• Échapper, rompre le cercle ! Impossible. Ils avaient autour d'eux toute Fembuscade, comme une ceinture de fer.

Mais ce cri retentit :

— Les canons ! les canons ! Victoire !

Ils levèrent la tête. Le froc blanc du père Dominique était debout sur l'amas des décombres ! Huit ou dix gentilshommes renversaient les artilleurs moskovités, etlepanetier Syruc, énorme sous la lune, avait entre les jambes une pièce de huit, qu'il frappait des talons en criant :

— Par le porc brun! j'ai retrouvé un cheval!

Ainsi quelques-uns avaient fait une trouée dans la

muraille vivante ; ils avaient planté la croix de Pologne sur la ruine conquise.

Alors Etienne Boleski :

•r— Aux canons!

Le gros des confédérés s'élança sur le même point, fendant le tas de hussards, élargissant à coups de cognée et de crosse la résistante lézarde, et ils passèrent, et derrière eux, pendant que, déchirés, écorchés, n'importe, ils se hissaient de pierre en pierre vers les canons, la poursuite tumultueuse de l'ennemi, qui refoulaient par instants des éboulements de roches et de cadavres, les aidait de sa terrible poussée.

Les premiers qui se dressèrent sur les tas de décombres, ce furent, après Etienne Boleski et M. le staroste, les chasseurs armés de carabines.

— Huit hommes aux quatre pièces ! commanda le jeune castellan.

356 ixs XERES Eysrwips

Et en iDcine temps u&e rîol^iite fusillade contraignsât Si 'jji =icwve3ieat de read, parmi des chutes de BK*arâLi.ts, Itrs M-.»skvTit« stupéfaits du revirement de racU-,*n-

Ds recalaient, les hussards poussant du dos les. Ukr&ii:ens, el plus d'un se demandait, troublé d'une superstitieuse ij-j-rt-benaoïu ce que c'était que cette fi>rme blaiK Le q^di tout à coup arait apparu, debout, sur les ruintfs. pareille à la vision de la Pologne ressusciter et levant dans les ténèbres claires Timage du Crucifié.

Soudain les quatre pièces firent feu, trouant les masses moskovites! La batterie, à cause de la croix, paraissait une espèce d'autel formidable; et c'était comme le quadruple tonnerre d'un dieu qui se ▼eng-e.

Les Russes reculèrent encore, plus inquiets, regardant toujours le moine immobile, puis, brusquement, sous le foudroiement d'une nouvelle décharge, ils tournèrent dos, et se mirent à fuir vers Pruzani, tous à la fois, sans cris, sans paroles, entraînant leurs officiers dans une irrésistible panique.

La folie de la victoire emporta les confédérés. Sanglants, farouches, heureux, ils se précipitèrent hors de la ruine, sans qu'aucun chef Teût ordonné. Ces hommes, qui n'étaient plus que cinq ou six cents, poursuivirent sabre au poing, faux en avant, crosses levées, la déroute éparpillée des trois mille Moskovites, et ils marchaient sur les cadavres de ceux qui n'avaient pas fui assez vite.

Enfin, ils s'arrêtèrent, vainqueurs, s'embrassant l'un l'autre avec des bras tout rouges, et cet immense cri :

« Patrie ! » monta glorieusement vers le ciel. Les blessés polonais, épars dans la plaine, qui ne gémirent plus, se traînaient vers l'héroïque groupe, voulaient baiser avant de mourir les armes de leurs frères triomphants.

— Regardez ! dit Etienne tout à coup.

En effet, une masse noire, remuante, venait de surgir, là-bas, sur la lisière de la Bruyère-Noire. M. le panetier dit:

— Si c'étaient des Russes, on verrait reluire des galons d'uniforme.

— Balaibala! dit M. l'échanson de Lida, je crois fort que ce sont des bûcherons de mon domaine. Beaucoup n'ont pas voulu me suivre, mais ils se seront ravisés, et voilà du renfort qui nous arrive.

— C'est probable, dit M. le staroste. Que le ciel soit loué! ils viennent à propos; sans eux nous serions arrivés à Kowno bien peu nombreux, hélas !

.- — Mais victorieux, dit Etienne.

Cependant la troupe qu'ils avaient aperçue s'approchait rapidement. M. l'échanson, qui avait de fort bons yeux, affirma qu'il voyait reluire des haches et des cognées ; c'étaient ses bûcherons, certainement. Les autres en tombèrent d'accord, et aucun ne prit garde qu'au lieu de marcher en droite ligne, les arrivants se dirigeaient du côté du cloître, comme dans le dessein de prendre position entre la ruine et les confédérés.

Ceux-ci, pleins de confiance, car maintenant ils distinguaient sous la lune des pliques paysannes et des bonnets de mouton noir, s'avancèrent pour saluer leurs amis.

Mais soudain, la troupe qui avait fait halte s'ébranla furieusement vers eux, nombreuse, compacte, noire, avec des hurlements de bêtes forcenées — une bande de loups plutôt qu'une foule d'hommes ! — et quand elle fut proche, quelqu'un à cheval, qui chargeait le premier, cria formidablement dans la nuit :

— Gentilshommes! voici les serfs; maîtres! voici les esclaves ; moines ! voici les ignorants ; et toi, Jésus ! voici les Inexaucés. Justice ! Justice ! Ce qui va frapper le noble, le prêtre, le Dieu, ce n'est pas le sabre, ou la faux, ou la cognée, c'est la faim, la soif, le travail pour autrui, la redevance extorquée, l'agenouillement sans récompense, c'est l'antique martyre de la Pologne serve ! Les seigneurs de Lithuanie ont triomphé des soldats de Russie ; ils ne triompheront pas de leurs propres esclaves ; et voici l'heure où les criminels, enfin, seront vaincus par leurs crimes !

Caché avec ses hommes dans un ravin de la Bruyère-Noire — car il eut été imprudent de laisser la forêt tout à fait libre — Rhodzko avait attendu l'issue de la rencontre entre les confédérés et les Russes. Peut-être avait-il vu sans chagrin la défaite des

étrangers, et maintenant, il surgissait, terrible et joyeux, préférant ce combat, sans alliés, de l'esclave contre le seigneur.

La mêlée fut effroyable. Moins nombreux, las d'une bataille déjà, frappant avec des bras qui saignaient, blessés dans leurs blessures, n'importe, les confédérés luttèrent magnanimement. Quiconque tombait, se relevait, à moins qu'il ne fut mort. Mais les serfs, ivres d'une féroce haine, s'acharnaient impitoyablement ; les haches abattaient des membres comme des branches de chênes, des tournoiements de faux faisaient tout à co^ïp de sanglantes éclaircies, et les cadavres s'entassaient en ténébreuses gerbes. Ceux des esclaves qui n'avaient pas d'armes embrassaient jusqu'à Tétouffement, à la façon des ours, ou sautaient aux gorges comme des chiens.

Cependant, sur son cheval cabré, qui rompait, en retombant, des crânes, Rhodzko, dressant le front, dominait tout l'obscur et furieux pêle-mêle, et, parmi le fracas des aciers, les clameurs des combattants et les gémissements de ceux qui ne combattaient plus, son sabre, allant et venant selon je ne sais quel rythme forouche, avait l'air de diriger la hideuse symphonie de la bataille.

Les premiers qui regardèrent en arrière, ce furent quelques paysans confédérés. Ayant vu tomber tant de leurs compagnons, comprenaient-ils que leur mort était prochaine? II leur répugnait peut-être de combattre des hommes vêtus comme eux, des hommes nés sur la terre où ils étaient nés eux-mêmes ; peut-être aussi les paroles de Rhodzko, tout à l'heure, avaientelles éveillé dans ces âmes on ne sait quel obscur écho.

Le cri d'un fuyard fut suivi de vingt cris pareils, et les chefs tentèrent en vain d'arrêter la débandade. Ils priaient, ils disaient :

— Ne fuis pas, nous vaincrons.

— Laissez moi passer, monseigneur!

— Reviens, Michel.

— J'ai une fille, Excellence.

— Reste, toi.

— Je suis blessé.

— Ne vois-tu pas que je saigne ? dit Etienne Boleski.

Inutiles paroles. Ce fut la déroute qui ne pense plus, n'entend plus, ne veut pas mourir, voilà tout ; et l'emportement de la fuite entraîna les gentilshommes eux-mêmes.

Mais voici que tout à coup, devant eux, sur un renflement de la plaine, ils virent s'ériger [une haute figure blanche : c'était le père Dominique, blessé, qui se relevait et dressait en face de leur fuite l'image de leur Dieu.

— Je frappe avec cette croix, dit-il, le premier qui fait im pas de plus.

— Ils nous poursuivent !

LES TnAÎTRLS 261

— Attendez-les.

— A quoi bon se battre quand la victoire est impossible?

— Quand on ne peut plus vaincre, dit le moine, il suffit de mourir. Qui vous demande davantage ? A genoux, tous, autour de moi !

Beaucoup de paysans passèrent outre, mais les seigneurs, et avec eux quelques juifs, — vingt hommes à peine, tous sanglants, — s'arrêtèrent sur le mamelon, devant le moine, sous la croix. Les juifs restèrent debout, les nobles s'agenouillèrent, et, très vite, à voix basse, ils récitaient des oraisons. « Hélyonne, pleine de grâce ! » disait tout bas Etienne.

Cependant, la bande des serfs insurgés était sur le point d'atteindre ces hommes en prière, quand une chevauchée nombreuse sonna sur le sol du steppe : c'était la cavalerie kosake qui, après le passage des confédérés, avait pris position derrière Pruzani. Avertie par les Moskovites dispersés, elle accourait ventre à terre. L'escadron fît halte devant le groupe des confédérés.

— Rendez-vous! cria un officier kosak.

Etienne répondit :

— Non.

Alors les confédérés se dressèrent et, les bras levés, ils chantaient le vieil hymne religieux et guerrier de Pologne :

Source des êtres, Seigneur des maîtres.

Terrible aux traîtres, Propice aux bons !

262 LES MBRBS ENNEMIES

Clarté bénie, Grâce infinie, Dans l'agonie Nous t'implorons !

— Rendez-vous ! répéta Tofficier.

— Non ! dit Etienne.

Les confédérés chantaient :

Notre patrie Saigne, meurtrie, Et pleure et crie Vers toi, mon Dieu !

De trop d'épreuves Tu nous abreuves ?

Ah ! que de veuves Sous ton ciel bleu !

— Rendez-vous !

— Non !

Ils chantaient :

Viens et nous venge !

Que ton archange Fauche et vendange.

Ton glaive en main !

Que le sang lave La terre esclave !

Romps ton entrave, Patrie, enfin !

LES TKAÎTRES 263

— Feu ! commanda rofficier kosak.

Le fusillade, presque à bout portant, assassina huit à dix Polonais. Etienne resta debout. Mais le père Dominique était tombé, et sur lui la grande croix.

— Oh ! dit M. le panetier, le père Dominique est mort, et le Christ est à terre.

— On ferait peut-être bien de se rendre, dit M. réchanson.

— Oui, oui, dit un murmure confus.

Mais quelqu'un se baissa vers la croix.

— Que fais-tu là ? demanda l'un des juifs. Toi, un rabbin, tu touches à la croix de Jésus !

Le rabbin se remit debout, à la place qu'avait occupée le père Dominique, et, levant l'énorme crucifix :

— Je redresse l'étendard de Pologne !

Alors l'officier kosak commanda de nouveau :

— Feu !

MaiS; sous les balles, le front au ciel et la poitrine vers l'ennemi, les confédérés, toujours moins nombreux, chantaient, et les râles des mourants essayaient de chante;* encore :

Source des êtres, Seigneur des maîtres, Terribles aux traîtres, Propice aux bons !

Clarté bénie, Grâce infinie, Dans Tagonie Nous t'implorons !

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