LA FIN D'UNE RAGE
Six mois s'étaient écoulés depuis l'heure magnifique où les seigneurs de Pologne, offrant leurs poitrines aux balles des Kosaks, chantèrent sous la croix.
A Saint-Pétersbourg, au Palais-d'Hiver, dans un boudoir pompadour aux tentures fleuries de petites fleurs gaies, Catherine II, le coude dans les coussins, dictait un conte arabe à l'une de ses dames favorites.
Parfois, elle s'interrompait du récit frivole entremêlé d'apologues philosophiques, pour se laisser aller à quelque rêverie ; et le brouillard de l'ennui lui passait sur les yeux. Alors un de ses bras pendait, — un de ces bras qui d'un signe émouvait les nations, — comme avec la fatigue de la toute-puissance rassasiée. Elle connaissait enfin, la grande impératrice sanglante et luxurieuse, l'ennui des vieux Tibère et des vieilles Messaline. Ne rien vouloir, résulte enfin de tout
pouvoir; la certitude de l'accomplissement rend le désir fastidieux. D'ailleurs, le temps n'était plus où la Sémiramis du Nord était glorifiée par Voltaire d'avoir humilié Diderot; où sa gloire resplendissait sous le ciel de la Grèce, dans les incendies allumés par les beaux Orloff. Maintenant, du côté de la France, grandissait une étrange aurore, qui éteignait les rayons de l'étoile septentrionale ; et, découragement suprême, Catherine sentait que son antique beauté n'était plus vantée que par la complaisance avide des derniers favoris. A cause de cela, le souvenir des jeunes gloires, des amours et des fêtes, ne lui mettait pas le sourire aux lèvres ; n'espérant plus, elle avait presque oublié; et même la mémoire des crimes autrefois commis avait cessé de troubler sa conscience lasse ; elle éprouvait jusqu'à l'ennui des remords.
Elle dictait :
« Le Calife de Bagdad n'était point un de ces souverains qui sacrifient à des plaisirs coupables le bonheur de leurs sujets. Nourri parmi les philosophes, il aimait à proclamer les droits souverains de l'humanité. Ce qu'il voulait, c'était que, sous son empire, les plus humbles fussent les égaux des plus orgueilleux, que la tolérance éteignît les querelles des diverses religions et que le sang des peuples ne coulât pas dans les batailles pour le bon plaisir des prêtres et des rois. Ce calife faisait bonne justice, répandait beaucoup de grâces, ouvrait les prisons, ne permettait pas qu'on élevât des échafauds ; c'était par ces nobles pratiques, connues de tout l'univers, qu'il avait mérité l'amour des hommes sensibles et l'admiration des philosophes. »
Pendant qu'elle dictait ainsi, faisant le portrait d'un prince que peut-être, dupe d'elle-même, elle priisaic être le sien, un Voltaire de marbre, placé très liaul sur le marbre incrusté d'or d'une console, regardait h vieille coupable et riait.
Elle continua :
« Comme il arrive de toutes les gloires vraunent pures, celle de ce bon calife fut calomniée par Tenvifi, mais il ne se vengea des méchants qu'en les accablant de bienfaits ; et ferme dans sa résolution d'être juste et tolérant, il répandit plus de grâces encore, éteignit plus de haines, fit tomber plus de fers... »
Elle cessa de dicter, parce que la porte s'était t)iiverte, et le chambellan de service annonça qu'un envoyé de Stanislas- Auguste, roi de Pologne, soUu [Lait l'honneur d'être introduit.
Elle bâilla et dit :
— Qu'il entre.
Rhodzko entra, le front hautain commQ sous 'lirivisibles couronnes, l'éclair de la victoire aux yeux.
— J'apporte de bonnes nouvelles à Votre Majesté, Elle répondit, en élevant un bras :
— On s'agenouille en ma présence.
— Il est vrai, dit-il.
Et, ployant un genou maladroitement, il reprit :
— De bonnes nouvelles. L'insurrection litlruanienne, tour à tour éteinte et rallumée pendant six mois, n'est plus, à cette heure, qu'un tas de cendres sur qui souffle le vent. En cendre les châteaux, en cLaJrc les forêts ! Ceux des seigneurs de Pologne qui ne sunt pas morts sur les champs de carnage attendent leur châtiment dans les forteresses de Troki et de Wilna,
OU implorent leur grâce du fond de leurs gentilhommières saccagées. Ce qui restait de Pologne à la Pologne appartient désormais à Votre Majesté.
— Je savais cela, dit-elle, et le comte Poniatowski — elle appelait ainsi Stanislas- Auguste, comme au temps des premières amours — aurait pu vous épargner la fatigue du voyage.
— Votre Majesté ne sait pas tout.
— Ah ? dit-elle.
— Elle a appris que les Polonais sont vaincus ; elle ignore à qui Elle doit sa victoire.
— A mes Kosaks, à mes Ukraniens, au comte André Boleski, gouverneur de Troki
— Non, dit-il.
— A qui donc?
— A moi.
Elle le considéra, s'étonna de ce visage hardi et rude.
— Qui êtes-vous ? dites-moi votre nom.
— Mon nom n'importe pas. Que vous apprendraient deux syllabes? Ce que j'ai voulu, ce que j'ai accompli, voilà ce que vous devez savoir.
— Eh bien! qu'avez-vous voulu?
— Etre libre, être puissant.
— Et qu'avez-vous fait?
— J'ai mérité de l'être. Vos Kosaks et vos Ukraniens auraient été battus par les seigneurs de Pologne, et quant au comte Boleski, il eût trahi la patrie russe pour sauver son fils polonais. Mais, moi, j'ai surgi, terrible ! J'ai ameuté contre la tyrannie des heureux la faim, la soif, toutes les rancunes des misérables; sous mes ordres, le pauvre a couru sus aux riches, le paysan
DÉFAITE DES VAINQUEUHS 271
a attaqué le magnat, le serf a vaincu le maître I D'abord une poignée d'hommes, bientôt une multitude ; nous avons été la rébellion formidable et triompliaotc, et vous êtes victorieuse enfin-, vous, la grande tzarine, grâce à nous, les serfs*
— J'entends, dit-elle, et vous comptez sur quelque récompense, vous et vos compagnons»
— Je réclame la récompense promise.
— Promise?
— Jurée. En présence du roi Stanisias-Auguste, l'ambassadeur de Votre Majesté...
— Le comte Platow ?
— Le comte Platow, en présence du roi Stanislas, a juré que, le jour où l'insurreclioTi sérail vaincue» tous les serfs polonais seraient des Russes libres*
— 11 a juré cela ?
— Par les saints Evangiles.
— C'est un serment très grave* Mais, dites-moî, monsieur, n'avez-vous pas, vos corn pognon s et vous, pillé les châteaux de vos maîtres ?
— Nous avons pillé.
— N'avez-vous pas tué bon nombre de magnats?
— Nous avons tué.
— N'avez-vous pas mangé et bu dans les salles seigneuriales?
— Nous avons mangé et bu!
— Eh! bien, voilà qui va le mieux du monde; piller, tuer, manger et boire, c'est, pour des rebelles de votre sorte, une récompense fort convenable ; et. je daigne y ajouter la grâce de fermer les yeux sur le mauvais exemple que vous avez donné en vous révoltant contre vos seigneurs légitimes* Allez, retirez-
VOUS, je donnerai des ordres pour que vous ne soyez pas inquiétés.
— Madame, cria Rhodzko, avez-vous mal entendu? Elle frappa sur un timbre, par deux fois, et dit au
chambellan qui entra suivi de deux gardes kosaks :
— Faites sortir cet homme.
— Madame, reprit Rhodzko d'une voix plus haute encore, nous avons gagné d'être libres.
Elle répéta :
— Que cet homme sorte !
On le saisit.
— Quoi ! hurla Rhodzko, les yeux rouges comme si tout le sang des coupables victoires eût afflué sous ses paupières, quoi! mes frères morts, tant de femmes veuves, et la Pologne trahie...
— Inutilement? dit en riant l'impératrice. Non pas. Vous étiez des serfs polonais, et vous êtes des serfs russes, c'est quelque chose, cela.
On l'avait emporté.
La tzarine dit à sa dame favorite :
— Reprenons. Où en étais-je?
La dame relut :
« ... Il répandit plus de grâces encore, étreignit plus de haines, fit tomber plus de fers... »
— Bien. Continuez.
Catherine dicta.
a Un jour môme ce grand calife, pour récompenser le zèle que lui avaient montré les serfs de l'une de ses provinces, n'hésita pas à leur donner la liberté, à leur distribuer des terres. Comme ils étaient très nom-»breux, ce fut pour lui une grande perte; mais ce qu'il perdit en richesses, il le regagna en estime dans Topi-
nion de l'humanité. D'ailleurs le prix qui lui fut le plus cher, ce fut la pensée que chaque jour il était béni par tant d'hommes auxquels il avait rendu le plus légitime des droits, je veux dire la liberté ! »
Troki resplendissait sous la blancheur pétillante de rhiver, tout illuminée de soleil. Autour du grand lac maintenant glacier, les arbres grêles, cnguirlaudés de gouttes devenues des perles lumineuses, halcinçaient dans l'air clair des suspensions de givn^s qui étaient comme des lustres; et, plus haut que les maisons pâles de la ville, où s'^allumait la floraison des vitres, où étincelait le grésil des toits, la rude fortei'esse, sous d'immobiles torrents de neiges, sembhiit, dans cette féerie éclatante et froide, le palais en fête de quelque génie septentrional.
Avec des gestes fous, .avec des couleurs folles, une foule pleine de joie fourmillait sur loute cette blancheur : hommes, femmes, enfanta, hourgeois, fonctionnaires, paysans, — Polonais jadis^ maintenant Russes, satisfaits dans leur bat^sesse. Les pauvres avaient revêtu leurs moins sales li aillons. Quelques-uns, riches, portaient des h.ihits de carnaval, loques vertes, bleues, rouges, qui claquaient
comme des bannières : il y avait sur la claire surface du lac des ronds de bergères enrubannées ; des pierrots qui glissaient sur des pentes de neige y confondaient leur blancheur ; un arlequin battait sur un tas de glace pâle son entrechat multicolore. Et mille voix de toutes parts chantaient, riaient, criaient, avec des buées d'haleine.
— Bon ! bien ! bon! c'est une journée, cela!
— Par ici, frères ! Devant la maison de glace, on a mis en perce cinquante tonnes d'eau-de-vie deDantzig.
— Cinquante tonnes ! hurrah !
Des groupes se formaient devant la forteresse.
— Ça, petit père, vous qui savez lire, lisez-nous le programme des divertissements.
— Voyons, là, voyons, dit l'homme qui savait lire. Et, parcourant de l'œil l'affiche d'étoffe flottante audessus d'un poêle chauffé à blanc :
— Convenable ! oui, convenable !
Puis il lut :
— « Gouvernement de Troki. Programme des fêtes octroyées par Son Excellence la comtesse Sonya Ivanowna... »
— Le ciel nous la conserve !
— «... Et organisées par Son Excellence le prince Yégor Ivanowitch... >
— Saint Nicolas le protège?
— «... En réjouissance de là victoire sur les rebelles... »
— La Pànagia les damne !
— «... Et à l'occasion de la guérison de Son Excellence le comte Ivan Boleski. »
— Les saints soient avec lui !
DÉFAITE DBS VAINQUEURS 275
L'homme continua de lire parmi les interruptions et les hurrahs de contentement. On entendait ces mots par instants : « Distributions de vivres et de boissons. Le soir, autour du pavillon de glace, cascades de naphte enflammé. Trois cents coups de canon pour terminer la fête. »
A vrai dire, un bourgeois prudent objecta que Teau-de-vie prend feu, que le naphte brûle, que la poudre fait sauter les murs, et qu'on aurait pu, lui semblait-il, choisir des divertissements moins périlleux, à côté d'une forteresse où étaient enfermés cent prisonniers hardis ; « d'autant plus que la majeure partie de l'armée était encore campée aux environs de Pnizani, et que la ville, par conséquent, était peu en état de résister à un coup de main. »
Mais on hua ce poltron, et, autour du poêle, si blanc qu'on l'eût pris pour de la neige qui serait chaude, ce fut une danse forcenée de masques en frairie.
Une femme vieille, courbant sa tête d'où pendaient des cheveux gris, s'approcha des danseurs et demanda à quelqu'un :
— Pardon, monsieur, les condamnés sortiront bientôt, n'est-ce pas ?
— Oui, mère. Nous aurons la satisfaction de les regarder à notre aise. C'est un divertissement qui est dans le programme de la fête.
— Pour moi, dit un paysan, je suis surtout curieux de voir le vieux staroste Kilinski et M. Etienne, qui était castellan de Mikalina. Il paraît que ce sont deux hommes très dangereux, qui ont fait beaucoup de mal aux Russes ; on a eu toutes les peines du monde à les prendre vivants.
— Oui, dit la vieille femme, ils se sont défendus. Elle demanda encore :
— Et c'est demain qu'ils seront exécutés?
— Demain, au point du jour, dans la cour de la forteresse. Il y a longtemps que justice devrait être faite, mais on attendait le retour du gouverneur, qui était allé à Varsovie.
— Et il revient enfin ?
— Il revient aujourd'hui.
— Ah ! je vous remercie, monsieur.
Cela dit, la vieille femme alla s'asseoir sur une borne du quai, en face de la porte par où devaient sortir les condamnés.
— Pauvre créature ! dit une jeune fille au bras de son amoureux. Depuis bien longtemps je la vois rôder autour de la cidatelle ; elle a sans doute son mari ou son fils de l'autre côté de ces murailles.
— Bon ! dit le bourgeois qui avait peur du naphte et de la poudre, une espionne, qu'il faudrait arrêter.
L'espionne, c'était Elisabeth Boleska.
Oui, Elisabeth Boleska, la castellane vaincue, la mère douleureuse. Les siens tués ou dispersés, son fils captif, jugé, condamné ; Hélyonne, son enfant
aussi, prisonnière de Sonya Ivanowna ; elle seule libre ^en apparence, ah ! Ton savait bien qu'elle ne s'évaderait pas de son désespoir; — ses forêts et ses plaines souillées par les bivouacs moskovites, qui, la niïîL, chantent et boivent autour des feux allumés ; son château incendié, écroulé, sur les ruines duquel rideraient les renards et les ours quand les Russes seraient partis, — c'était à cela qu'avaient abouti dix-sept années de fières espérances et son long recueillement dans d'augustes rancunes. C'enétait fait, elle était là, devuut ces murs de prison , abattue, indignée aussi , et stupéfaite * Tel serait l'archange Michel sous le talon de Satan.
Les deux battants de la porte de bronze, lentement, s'écartèrent avec un refoulement de neige, avec im écrasement de glace autour des gonds, et les prisonniers apparurent, remuant des chaînes, entre une double file d'Ukraniens rouges.
Il étaient tranquilles et sévères. Point de défi dans l'œil, point de prière non plus. Ceux-ci mutilés, ceux-là largement balafrés, car on ne les avait pris que blessés et presque morts, ils avaient cette attitude qui signifie l'acceptation de la destinée après le devoir accompli,
La populace en fête se rua contre leur misère, ave a des rires et des huées ; c'est une tristesse de la nature humaine, que la joie n'a pas toujours la bonté.
— Les voici ! Malheur à eux !
— A mort! à mort!
— Qu'ils demandent pardon !
— Qu'on les fasse mettre à genoux !
— Ils osent nous regarder en face !
— C'est indécent.
278 LB8 MBRBS KNNBMIES
— A mort! à mori, les rebelles !
Ud enfant dit :
— Comme ils ont mauvaise mine !
— Mon fils, dit le bourgeois prudent, tels sont tous les insurgés.
— Eh bien ! ricana un danseur en habit de polichinelle — et précisément il s'adressait à Etienne Boleski, qui sourit avec mélancolie — eh bien ! vous êtes pris cette fois, et vous ne recommencerez plus à faucher les jambes des soldats russes pour en faire du pain aux corbeaux, assassins !
Et toute la foule avec ses milliers de voix.
— Assassins ! assassins !
Mais une femme, rapide, d'un geste hautain, fendit la foale et, l'un de ses bras autour du cou d'Etienne, elle cria :
— Vous êtes tous des lâches !
— Ma mère ! dit Etienne.
Elisabeth ajouta :
— Pas un de vous'n'eut osé seulement le regarder de loin quand il passait sur le champ de bataille à la tète des nôtres !
Alors, malgré les Ukraniens qui essayaient de défendre les Polonais, les réservant pour la hache ou les verges, alors ce fut contre Elisabeth Boieska et contre les prisonniers une hideuse cohue qui menace, les poings fermés, l'outrage aux dents, la rage aux yeux.
— Qu'est-ce donc ?
— Que dit-elle ?
— Quelle est cette femme ?
— D'où sort celle-ci ?
— Arrétez-la !
— En prison !
— A mort!
Et les soldats devenaient impuissants à repousser cette tourbe, lorsque Etienne Boleski fît un pas en avant, et, parlant d'une voix si douce que les autres, pour entendre, furent obligés de faire silence :
— Monsieur, dit-il au masque qui avait ri loul à l'heure, pourquoi nous insultez-vous ? Nous sommes vaincus. Si vous nous croyez coupables, vous vous trompez. Nous avons voulu délivrer notre patrie; il n'y a pas de mal à cela. Est-ce que vous n'aimez pas votre pays? La preuve que nous ne sommes p^s méchants, c'est que je vous offre ma main, bien que vous m'ayez parlé sans bonté.
Ceux qui entendaient ceja s'étonnaient. Ces paroles, répétées de proche en proche, parcouraient toute Ja foule, dans un immense chuchotement, et il y eul un mouvement de recul, sans colère, à cause de ceUu douceur. La mer qui se brise furieusement aux rocs, redescend apaisée le long des pentes de sable.
— Il est bien jeune, celui-là, dit une femme. • — Jlt bien triste, dit une autre.
Un homme du peuple pensa tout haut :
— Il y a du vrai dans ce qu'il dit.
Etienne reprit en s'avançant encore :
— Et maintenant, voyez. Cette fête est brillante ; allez vous divejtir, vous qui êtes libres, vous qui vivrez longtemps encore! et laissez-nous soufifrir en paix. Adieu. Amusez-vous.
Nul ne répondit. Les têtes détournées n'osaient plus regarder ce jeune homme qui avait dans la voix tant de mélancolie et de tendresse. Quelques-uns balbu-
taient des paroles d'excuse. La plupart de ceux qui étaient là auraient bien voulu né pas y être venus. Ils éprouvaient de la gêne et presque de la honte, à cause de ce rebelle, de ce condamné, qui ne se révoltait pas, qui avait l'air de faire grâce. Ils reculèrent encore, peu à peu, en saluant ; la foule élargie s'écarta, se disjoignit, ne fut plus, là- bas, que des groupes dispersés, s'entretenant à voix basse.
— Tout le monde est bon, dit Etienne, songeur.
Et levant les bras avec un geste doux, les yeux pleins de rêverie, il avait l'air d'un jeune roi qui, pris de lassitude, congédierait ses courtisans au milieu d'une fête.
Mais le chef des soldats lui mit la main sur l'épaule.
— Allons !
— Je vous suis, monsieur. Adieu, mère ! Vous direz à Hélyonne que ma dernière prière unira votre nom et le sien au nom de mon pays.
Il allait s'éloigner ; elle l'arrêta dans un embrassement et, pendant que les Ukraniens reformaient la ligne des prisonniers :
— Oh ! non ! non ! non ! tu ne t'en iras pas ! Cette heure, depuis si longtemps je la guette. Et c'est demain l'horrible jour, et je ne t'embrasserai plus, jamais plus, jamais plus ! Reste encore, mon Etienne.
Il répondit à voix basse, d'un ton ferme :
— Qu'est-ce donc, mère ? N'êtes-vous plus celle qui m'envoya combattre le bon combat?
— Je suis celle dont le fils va mourir!
— Dont le fils a fait son devoir ! Séchez vos larmes, pas de sanglots. Vous devez l'exemple aux mères.
Elle se domina.
— Tu dis vrai. Dieu m'absolve d'un îiislant de faiblesse. Pourtant viens ici, tout près de moi, plus loin d'eux, nous parlerons très bas.
Le chef des gardes ukraniens s'était rapproché encore ; elle lui demanda :
— Vous permettez, monsieur, que je bénisse mon fils une dernière fois ?
L'officier ayant fait signe qu'il voulait hlen, elle attira Etienne un peu à l'écart; on pouvait les vuir.un ne pouvait pas les entendre.
— Donne-moi ta main, mon enfant! dit elle, mourante.
— O ma mère !
Tournant le dos aux soldats, aux prisonniei\s, ils se tenaient serrés l'un contre l'autre, de coté, les mains imies ; elle parla presque sans remuer les lèvres :
— On peut bien se dire ces choses, lorsque personne n'écoute : c'est affreux de se quitter.
— Vous me reverrez !
— Quand tu étais petit, tu me disais tu / Jis-inui tu, comme autrefois.
— Tu me re verras, mère !
— Oui ; mais laisse-moi t'embrasser, veux-lUj dis ? sans qu'on le voie, comme cela.
Elle inclina la tête, lentement, sans se retourne rj et baisa furtivement le beau front de son fils.
Il frémit. Il s'enfuit vers ses compagnons qui se remettaient en marche.
— Adieu ! cria-t-il.
Et la castellane, victorieuse de ses an^^uisscsT dit d'une voix retentissante :
282 LES BI£aES ENNEMIES
— Eh bien! oui, pars, adieu ! Et rends-moi fière de ta mort comme je Tétais de ta vie !
Us s'éloignèrent; elle resta seule devant la porte de la prison ; elle se tenait immobile et debout, les yeux sans larmes, pas de sanglots aux lèvres, pareille aux mères qui chantent aux funérailles de leurs fils :
<c Gloire à Dieu î mon fils est mort. Son armure renversée étincelle comme la gelée d'automne, sa taille est fière et magniGque comme celle d'un bel arbre abattu par la foudre.
« Je l'ai élevé avec beaucoup d'amour! Que de peines et de soins pour le conduire grandissant jusqu'à l'adolescence! Maintenant, pendant qu'il est couché sur le champ de bataille, les archanges de la patrie font autour de lui un grand bruit d'ailes victorieuses, et ils disent : « Quel est ce trépassé avec ce front si pur et de si rouges blessures? Bienheureuse la mère qui pleurera sur ce cadavre! »
Pendant ce temps, Sonia Ivanowna, devant la toilettç de son boudoir aux teintes de pastel, ne savait si elle vêtirait un domino de couleur rose-thé ou bien couleur de soufre pour la fête du soir, dans le pavillon de glace qu'elle avait fait élever sur le lac de Trokî.
Elle était triomphante et rien n'assombrissait ia joie de ses victoires : Mikalina n'était plus, Li cnstfillane était vaincue et mourrait demain dans son Jils. Quanl à Ivan, après bien des jours et des nuils ûr i.lnnîunrs, il ne souffrait presque plus de sa blessinf. v\ l>i('rj(ot il .épouserait llélyonne, son amour. KWr ré.sislaiL encore, la Polonaise; c'était en vain que SuJiyn, jjli^iiie de caresses, avait essayé de l'adoucir; sans [larnlL^s, sans larmes non plus, Hélyonne passait son temps ii rêver, le front contre la vitre, les yeux vers la forteresse, dans la chambre exquise, toute de snio et dû dentelles, qui lui servait de prison. Mais tAU* >i'.i1tpndrirait quelque jour, elle aimerait Ivan, quand raiitrc ne serait plus. Et, en vérité, le choix entvo h^ deux dominos, l'un couleur de soufre, l'autre t'iiuieiir do rose-thé, était le seul motif d'inquiétudes sérieuses qu'eût ce jour-là Sonya Ivanowna.
— Ah! c'est vous, Yégor? dit-elle à soîi iVèiv. qui entrait ; vous arrivez à merveille, et j'ai le plus g;n\nd besoin de vos conseils.
— Hélas; dit-il, vous voyez, ma sœur. [ Immine du monde le plus misérable qui soit !
— Bon! qu'est-il arrivé? Je vous croyais îsalisfalt au possible. N'ai-je point payé vos dettes? Ne possi'dez;vous point ma ferme de Grodno, qui rapport^^ quatre mille tymfes par an ?...
— Non, trois mille seulement.
— Enfin, n'avez-vous pas divorcé, il y [i viuq nioiy, d'avec votre insupportable Nadine, qui éUni W' diable en personne?
— Oh! oh! ma sœur, Nadine n'est poiiil hi insupportable !
— Bon ! vous voulez rire ?
— Non pas; elle est fort jolie.
— Peuh! passable.
— Blonde.
— Vous avez un penchant pour les brunes.
— Jeune.
— 'Vous ne pensiez pas qu'on fût femme avant trente ans.
— Un gracieux embonpoint.
— Une petite tonne, disiez-vous.
— Point sotte.
— Parbleu ! le diable !
— Un peu parleuse, c'est vrai.
— Là, vous voyez.
— Mais il n'y a rien de plus divertissant que le bavardage d'une jolie bouche.
— En outre, elle vous trompait.
— Eh! ma sœur, me prenez-vous pour un rustre? Quand on a du monde, on ne fait pas la sottise d'être jaloux.
— De sorte que Nadine vous semble...
— Adorable de tout point.
— Ah ! grand fou que vous êtes ! Elle n'est plus votre femme, voilà tout.
— Eh bien, oui! Depuis que Nadine a cessé de m'appartenir, depuis qu'elle a épousé ce gros ours de Grégor Grégorowitch, je découvre en elle un nombre singulier de charmes et d'avantages. Moquez-vous de moi, je n'y contredirai point. Je ne l'ai plus, je la veux. C'est pour d'autres qu'elle bavarde? je languis de ne plus l'entendre. C'est un autre qu'elle fait... ridicule? je meurs de n'être plus trompé par elle, et
VOUS voyez en moi le gentilhomme le plus pitoyable qui soit de Versailles à Pétersbourg.
— Je suis bonne sœur, Yégor, et j'essaye de vous plaindre. Mais quel remède puis-je apporter à votre affliction ?
— Le plus efficace des remèdes !
— Ah! vous n'allez point exiger, je suppose, que je sépare les nouveaux époux, ni que je vous rem^irie avec Nadine Petrowka?
— Oh! non. Je la reprendrais en aversion, si je la reprenais en mariage.
— C'est bien se connaître, et vous êtes un Iiomme d'esprit. Il vous suffirait peut-être que je fisse Jt-nvoyer à Tobolsk Grégor Grégorowitch, et vous donneriez aux gens le spectacle scandaleux d'être ramant de votre femme ?
— Eh! eh! cela serait assez piquant. Mais je n'entends pas que Grégor retourne en Sibérie, cnr je ne lui veux aucun mal. Cet excellent Grégor, sous :Hon eaveloppe ursine, porte un cœur tendre de ttplurnhe. Voyant mes chagrins, il a été touché de miséricorde ; et en considération des liens, à peine rompus, qui m'unirent à Nadine, il a bien voulu ne pas m' interdire auprès d'elle certaines privautés amicales.
— Touchante condescendance.
— J'en ai les larmes aux yeux parfois! En reeompense de cette concession, moi, l'ancien mari, j'ai formé avec le nouveau une alliance défensive ccmlre toutes les personnes pour qui Nadine n'éprouve \)ùini d'insurmontable horreur.
— Pauvre Nadine! Mai§ c'est une affreuse machination.
— Il faut bien s'enir'aider un peu ! De sorte que nous sommes, Grégor et moi, les meilleurs amis que Ton puisse imaginer, et ce n'est point contre lui que je réclame votre aide.
— Eh ! contre qui, bon Dieu?
— Ma sœur, Nadine montre ime impertinente tendresse pour le colonel Wladimir, et c'est ce que nous ne pouvons souffrir, Grégor et moi.
— Eh bien, mon frère ?
— Eh bien ! le comte Boleski revient aujourd'hui de Varsovie...
— Oui, interrompit Sonya avec \m joli rire, pour assister au supplice des prisonniers polonais.
— Or, ce que vous ordonnez, il le fait, et ce que vous voulez, rimpératrice ne tarde pas à le vouloir. Vous n'avez qu'une parole à dire pour que le colonel Wladimir aille commander un régiment de Kosaks ou d'Ukraniens dans le pays des Tcherkesses ou dans le gouvernement de Finlande.
— Fi ! se débarrasser de la sorte d'un rival ! Cela est peu digne d'un prince tel que vous êtes.
— Je vous en prie !
— Non, non.
— Je souffre !
— Bah!
— Grégor se lamente !
— Eh ! mon frère, consolez-le !
Vraiment, Yégor Ivanowitch, défardé, la perruque en désordre, oubliant de faire voler d'un coup d'ongle les quelques grains de tabac d'Espagne attachés aux dentelles de son jabot, ayant jeté son tricorne sous le bras droit, et non sous le bras gauche ! avait de quoi
émouvoir les cœurs ks plus insensibles; nul cioute que Sonya Ivanowna ne se fût laissé entraîner à quelque compatissante promesse ; mais il* se lit derrière la porte duf boudoir un bruit violent de meubles écartés, et, la tenture soulevée, Ivan parut, Iros pdle, avec du sang aux pommettes.
— Maman ! où est maman ?
— Ivan ! Dieu ! que veux-tu ? qu'as-tu ?
— Je vais te dire. Personne ne m'aime. Il fiml que je meure.
Elle l'enlaça ardemment, désespérément ; il se pelotonnait contre elle, se mordant les poings, avec des soubresauts de tout le corps.
— Mon frère ! mon frère ! répétait-il en grinçant des dents sous ses lèvres mordues. J'ai un frère, ifest-ce pas ? il est dans la prison ? Eh bien ! j'y vais. La hadic du bourreau pour lui, allons donc ! J'ai mon épco !
— Ah ! c'est le délire !
Puis, dans un cri :
— Ta blessure s'est rouverte !
— Ce n'est pas de celle-là que je souffre.
— Ah ! mon Dieu ! Il faut prévenir le modef iri. Yégor, va, fais vite, qu'on vienne au secours de inon enfant. — S'agiter de la sorte quand on n'est [m^ luuL à fait guéri! Mais tu peux te tuer par cette inijinidence !
— Crois-tu que je veuille vivre?
— A l'aide! mon fils est fou. Voyons, Ivan, écoulemoi, sois calme, parle, dis ce que tu as.
— Je la déteste!
— Hélyonne ?
— Eh! qui donc, puisque je l'adore ?
— *^ "U- *-'• l'Uî T^'iY't- Jailli /^vTiii TiL z»^^ ra5-
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I^ *.'^zr i^ ^izijrrs^ ir^ i-Ls^f-^^i. des fleurs et tout un prI::VTrLz*5 ■:ie <*:-zr!e« rsiriîilis.
— Mac^ii- elle ne Liiî ! T::ît à rLeare. jetais assis pr-^Tï d eMe. l-ii disinî de^ fNar*:.îes pleines dhumble ten- ^re%^^. Un mot. j âîten^idis un mot ! Alors, par la feuHre qu'elle avait laissée ouverte malgré le vent de fi^:ige, il est entré tout à coup un oiseau, un pigeon, 1^'S ailes ouvertes : il s'est posé, en roucoulant, sur l'-paule d Hélyonne. Moi. jai souri d'abord, je trouvons naturelle la familiarité de ce ramier avec cette coiornbe. Mais j'ai vu que l'oiseau avait un billet attaché |i;ir un ruban sous le duvet de son aile, et ce billet, ti'fiH, Je voici, regarde, lis, — mais lis donc la lettre, tuitumn !
Sonya prit le papier plié que lui montrait son fils, (ît commença de lire.
— Oh! d'Etienne Boleski ! dit-elle.
— Oui, oui, de mon frère !
Elle lut :
a douce Hélyonne! ô fiancée ! la Pologuè est vaincue, et moi, je vais mourir. Mais je me sens moins triste, parce que je meurs aimé. Je le sais, muii bel ange, jamais tu ne porteras à ton doigt un Rnivv. anneau que le mien, et tu es ma fidèle veuve. Adieu, chère femme ! A bientôt, belle âme ! La morl. jfest qu'un instant. Je .sais que tu seras là quand je m'éveillerai. »
Sonya dit :
— Qu'importe !
— Ah ! tu ne comprends pas ? Il lui ordonne de mourir ; et elle obéira, puisqu'elle l'aime, puisque*]] e me hait !
— Mourir ? Non pas ; on fait de ces promesses^ mais on ne les tient guère. Pour ce qui est de sa haiiK', ne t'en alarme point. Une haine de jeune fille, je te le dis, cela peut devenir de l'amour. Prends paltence, mon Ivan.
— Patience ! après ceci ?
Il reprit la lettre, la déchira des ongles cl des dents.
— Non, plus de patience, qu'elle me déteste on non, je la veux !
— Tu l'auras! oui, tu l'auras. Mais, viens, tu Uliïibles la fièvre. Je veux te coucher sur mon lit, moimême, comme autrefois.
Elle essaya de l'entraîner. Il se retenait au d< >ssîc»r d'une chaise ; il dit très bas, l'œil fixe :
— Est-ce vrai, ce qu'on raconte? que si l'on arrache
290 LES MERBS ENNEMIES
l'appareil posé sur une blessure, le blessé peut en mourir?
Elle jeta un cri terrible.
— Ivan ! ah ! mais tu ne m'aimes donc plus? Retire ta main de ton cou. Ciel ! ta main, retire-la. Je t'en prie, je le veux. Écoute, sois raisonnable. Je ne sais pas comment je ferai pour la décider, mais je te promets qu'elle t'épousera avant im mois, tu m'entends? Maintenant tu vas te mettre au lit, bien tranquillement. Allons, viens avec moi. Mais viens donc, mon chéri !
— Je ne veux plus attendre, et je veux mourir ici.
— Oh! par pitié, ne touche pas à ta blessure! Ce n'est pas dans un mois que je vous marierai, c'est dans quelques jours. Demain, oui, demain, pas plus tard. Laisse-moi tenir tes bras. J'ai une idée. Je ferai pour toi une chose à laquelle je n'aurais pas cru qu'il me fût possible de penser seulement ! Une chose extraordinaire. Mais Hélyonne t'appartiendra, je te le jure. Tu peux compter là-dessus. Va dormir. Tout à l'heure, je la conduirai près de toi. Elle te dira : « Je veux bien être votre femme. » Tu l'entendras dire cela, tu seras content, je pense? Oh! ce que je ferai, c'est terrible ; n'importe, je te la donnerai.
Ivan dit :
— Vous me trompez pour que je vous obéisse.
— Par ta vie, je te jure que je dis vrai ! Tiens si demain Hélyonne n'est pas ta femme, je te permettrai de mourir.
Elle s'était enveloppée d'une pelisse ; elle se dirigea ' porte, ù vas-tu ? demanda Ivan.
— N'importe ! attends-moi.
— Vous êtes sûre ?...
— Sûre, te dis-je.
Et, prête à sortir, elle Tembrassat dij^aiil dantî un sanglot :
— Ah! cruel, cruel enfant, si tu snvaî-^ clî quL^ ton amour va coûter à ma haine !
Où allait-elle? Quatre Kosaks la suivaient, sorte de valets militaires, bons à la fois à fusilL'r des Polonais et à ouvrir des portières de carrosses. VA\o ^ullta le palais du gouvernement, à pied, rapide, sans s'in(]\iiéter de la neige craquant sous ses bottines, ni de ses joues rosées par la froidure. Saluée, nv rendant [^as les saints, elle traversa la foule en fête, ^a^nfi la berge du lac, vers la forteresse. De ce cote, qneltjues passants à peine, très rares; la joie publîqnr stHait iH'cirtée de ce lieu d'angoisse. Quand elle hiL arrivée devant la porte de la prison, Sonya s'arriMn, les t\osnlvS firent halte. Elle murmura:
— Je le savais. Elle devait être ici.
En effet, sur un banc de neige et dv ^tuee, près du lac, Elisabeth se tenait assise, les mains jointes pulrQ ses genoux, considérant d'un œil morne la eiiadellei
d'où son fils venait de sortir pour être donné en spectacle à la curiosité mauvaise de la populace, où il rentrerait pour mourir.
Sonya dit :
— Elisabeth !
L'autre frémit, et se dressa:
— Elle!
— Moi,
Elles se regardèrent froidement, terribles.
— Oui, dit Sonya, j'ai à vous parler.
Elisabeth détourna la tête et voulut s'éloigner.
— Restez.
— Suis-je prisonnière ?
— Soit. Prisonnière.
Elisabeth se rassit sur le tas de glace.
— Parlez donc ! — Je ne crois pas que je réponde.
— Vous répondrez.
Ayant à côté d'elle les quatre Kosaks, Sonya Ivanowna prit place à son tour sur le banc de neige. Elle dit, d'une voix brève et basse :
— Il arrive dans la vie des choses extraordinaires, vraiment : je suis assise à côté de vous.
La Polonaise s'écarta. La Russe reprit :
— Non. Venez plus près, au contraire.
Elle continua :
— Nous nous haïssons bien, n'est-il pas vrai? Eh bien ! nous allons nous rendre l'une à l'autre un service inappréciable. Des sœurs ne feraient pas mieux que nous ne ferons . C'est horrible. Vous allez sauver mon fils, et je vais sauver le vôtre.
Sans parole, Elisabeth eut ce mouvement de lèvres qui dédaigne et refuse.
— Oh ! VOUS concevez que, si je m'offre à délivrer Etienne Boleski, c'est que j'y suis contrainte. Je ne l'ai jamais autant exécré qu'en ce moment! Mais, voilà, il y a des fatalités auxquelles on ne peut pas dire non. Vous allez comprendre. Ivan aime cette jeune fille dont vous êtes la tutrice, la mère : Ilûlyonne Kilinska. Oui, elle est jolie, l'air un peu froid, des façons de province; n'importe, il l'aime. S'il ne l'a pas, il meurt. C'est ainsi. Un enfant gâté. Je lui ai laissé prendre l'habitude de satisfaire toutes ses fantaisies. Ecoutez donc. Vous avez toute puissance sur Hélyonne ; elle résisterait peut-être à son père, à vous non. Je le sais. C'est bien. Commandez-lui d'épouser Ivan, et qu'elle jure de vous obéir: votre fils s'évadera cette nuit même. Ah ! je ne croyais pas que je lui ouvrirais les portes de son cachot !
Après un geste d'étonnement, Elisabeth se leva, calme.
— Je suis prisonnière, m'avez-vous dit? Je voudi-ib que l'on me conduisît dans ma prison.
— Vous ne m'avez donc pas entendue ?
La castellane dit :
— Tu ne me connais donc pas? — Ah! véritablement, cette femme, qui est venue un jour, frivole el gracieuse et des fleurs au corsage, voler à mon lit iimn époux, et son père à mon fils, et l'honneur à ma rmCj cette fatale passante dont le rire a laissé dans ma solitude un écho qui sanglota vingt ans, je la savais bien fourbe et vile, mais non pas folle au- point de me croire infâme autant qu'elle !
— Infâme, quand je vous offre le salut de votre fils?
294 LES MÈRES BierEMIES
— Folle ! quand tu me Toffres an prix d'une lâcheté.
— Quoi ! vous ne Tacceptez pas?
— Allons! je vois qu'il faut lui expliquer les choses. Que la conscience existe et que le devoir soit, elle ne comprend pas facilement cela.
P^lle marcha vers Sonya.
— Donc, un vieillard, compagnon d'armes de mon père, a poussé de ses mains généreuses sa fille encore enfant sous la sauvegarde de ma tendresse et de ma bonne foi ; certain que je garderais intacte cette jeune Ame à la patrie et à Dieu, il est parti pour le bon combat, confiant, tranquille, comme s'il ne Feût pas quittée ; (»t moi, je t'abandonnerais, pour qu'il fût souillé ù ta gu!se, le dépôt sacré de l'ami ? Je te donnerais, [)our que tu en fisses une Russe, cette Polonaise? pour que tu en fisses une hérétique, cette chrétienne? et cette vierge issue d'un héros, pour qu'elle enfantiU dans la maison le déshonneur de son père? un fils ! qui, i)eut-étre, emploirerait un jour à mieux asservir leur i)atrie le libre sang des aïeux !
— Qu'importe ceux qui naîtront! Pense à celui qui va cesser de vivre.
— Crois-tu qu'il consentirait, celui-là, au pacte que tu proposes? J'ai engendré, grâce à Dieu, mon égal! Et si je venais, ce soir, lui dire: « Pars, sois libre, au prix d'IIélyonne livrée, » il me répondrait : « Qui étes-vous, femme? Je ne vous connais pas. »
Sonya, frémissante, répondit:
-^ Ainsi, tu le laisseras mourir ?
— Qu'il meure en estimant sa mère !
Ah ! tu ne l'aimes pas, orgueilleuse ! A Ivan, moi, crifié ma haine.
— A Etienne, je ne sacrifie pas Thonneur. Laquelle de nous est la meilleure mère ?
Grinçant des dents sous son sourire éteint, Vautre proféra sourdement ?
— Enfin, tu refuses ?
— J'ai dit.
— Tu sais que ton obstination peut me couler la vie de mon enfant, et tu refuses?
— Crois-tu que je tienne à teJe conserver?
— Tremble donc !
— Ah! folie, qu'ai-je à craindre? Mon fardeau dû désespoir est de ceux qui ne s'aggravent point,
— Tu crois? tu crois? Entends, comprends, La mort de ton fils peut ne pas être tout son supplice. Le bourreau, quand on l'avertit, sait imaginer den tortures.
— Des tortures !
— Il y a l'ignominie d'abord.
— Non !
— Le knout.
— Le châtiment des esclaves à qui meurt pour la liberté !
— Quelquefois on fait des trous, avec un coiUean, dans la poitrine du condamné...
— Etienne !
— Et l'on cicatrise les plaies avec du i>loiiib fondu.
— On ferait cela!
— La chair crie, l'âme défaille...
— Puissances du ciel !
— On fait mieux encore. On arrache par lambeaux la peau du coupable...
296 hES MÈR£S EnfBMIES
— Du coupable!
— ... Et sur les membres saignants...
— Assez!
— ... On laisse s'acharner les insectes de l'air et les bètes grouillantes du fumier.
— Assez! assez!
Et la castellane, en proie elle-même aux supplices racontés, sentait se déchirer les entrailles où fat Etienne.
— Eh bien! dit Sonja, penchée, donne-nous Hélyonne !
Mais la Polonaise, reconquérant sa force :
— Va-t'en! tu ne me vaincras pas. L'outrage aux vaincus ne déshonore que les vainqueurs ; et c'est aux angoisses du martyre que Ton en mesure la gloire.
Alors, la mère d'Ivan comprit que rien n'ébranlerait la mère d'Etienne, et baissant le front malgré elle, crispant ses doigts, mordant ses lèvres, se détourna, s'enfuit.
Dans le mur de la forteresse, à côté de la haute porte, il y avait, sous le plafond bleu, étoile d'or, d'une niche l'image de sainte Marie, que les gens de ce pays nomment la Panagia.
Elisabeth Boleska marcha vers l'image, et dit, agenouillée :
— N'est-ce pas, ô Vierge sainte, ô Mère douloureuse, que vous n'auriez pas livré Marthe ou Marie pour détacher de la croix votre divin enfant ?
DÉFAITE DES VAINQUEUnS 297
Elle cessa de prier, parce qu'elle entendit quE.^li[u\in qui pleurait derrière elle. Elle se retourna. (iLUnit Tzoryl.
Pâle, amaigri, ses boucles claires, défaites, liaient des mèches longues qui pendaient, et il y avait i-umme une poussière sous les couleurs gaies de sort justaucorps d'oiselier.
Le désespoir a pitié du chagrin.
— Pourquoi pleures-tu? demanda-t-elle.
— On m'a tué Gris-d' Argent ! dit-il.
Et il montra le cadavre d'oiseau qu'il avait dons ses deux mains jointes, comme dans un petit berceau,
— Cher mignon! il était si doux et si fidrlc. Ce n'est point de sa faute, si vous n'avez pas été ;*veiïit^ à temps le soir de la bataille ; il a bien cogné ilii ln*c et frappé de l'aile à la fenêtre de Thaddéus h ^[anchot ; mais Thaddéus ne se trouvait pas dans sa maison, étant allé rejoindre, la faux sur l'épaule, la trou j te di-s Confédérés. Ah! mon pauvre Gris-d'Argent ! je ]i.' ^^i undais quelquefois. C'était moi qui avais tort. N'es! il j^as tout naturel, quand on est un jeune pigeon, de m n titrer de l'amour aux belles tourterelles! Et si Ion rentre un peu tard au pigeonnier familial, il n v a [ms grand mal à cela. J'aurais dû le laisser plus lifarr ; riun,
j'étais sévère ; lui qui sortait de Fœuf à peine, je voulais qu'il fût grave et réservé comme le premier Grisd' Argent, son père. Hélas ! maintenant, c'est fini, il ne roucoulera plus pour les colombes énamourées. Celui qui l'a tué, c'est Ivan Boleski. Oui, étranglé. Regardez : il lui sort du bec encore une goutte de sang quelquefois, qui glisse sur les plumes du cou et se rq)and toute rose. Ah ! le pauvre ! 11 volait tous les jours delà forteresse, où l'on garde M. Etienne, au palais du gouvernement, où l'on retient mademoiselle Hélyonne ; il apportait des messages, remportait des consolations; mais voici qu'aujourd'hui Ivan Boleski Ta surpris entrant par une fenêtre, et le méchant a étranglé mon doux compagnon. J'ai vu cela, parce que j'étais sous la croisée, attendant Gris-d' Argent, et j'ai. ramassé le joli cadavre, son petit cœur battant encore. Ah ! 'mon Dieu ! il ne lissera plus contre mon oreille les plumes de son aile. Certainement il arrivera malheur à Ivan Boleski. Les anges n'aiment pas que l'on fasse du mal aux oiseaux.
En parlant ainsi, Tzoryl baisait le pigeon mort, au cou pendant, aux ailes veules, et il mouillait de larmes les étroits caillots de sang.
Mais il leva la tête, disant :
— Pardonnez-moi, Excellence ; quand on souffre, on oublie tout ce qui n'est pas la douleur qu'on a. Je vous cherchais, madame Elisabeth : un homme est venu chez vous, il y est encore, il attend ; il dit qu'il doit vous parler sur l'heure, dans l'intérêt de M. Etienne.
— Dans l'intérêt d'Etienne! s'écria- la castellane. Quel homme ? Le connais-tu ?
— Non, je ne crois pas. 11 s'enveloppe d'une pelisse, sa chapska lui couvre la moitié du visage ; puis j'avais les yeux pleins de larmes, à cause de Gris-d'Argeiit.
— Hélas ! pensa tout haut la triste mère, quelque vaine espérance encore ! N'importe, allons.
Elle s'éloigna rapidement.
Au bord du lac, la maison de poste où Hélynnne feignit d'être morte était toute blanche de neiy;(\ à côté de la croix penchée, couverte de givre lissr. <\in avait l'air d'un grand crucifix d'argent.
C'était là qu'Elisabeth Boleska s'était logée, ^rlon les indications de Tzoryl.
Elle s'étonna de voir devant la porte un riche traîneau de voyage, attelé de trois bidets kosaks, toul iumants, aux naseaux rouges, comme après une longue course.
Qui donc l'attendait? Elle entra dans la salle basse de l'auberge et vit un homme qui était assis devant le poêle.
Il se retourna vivement et dit :
— Ne vous étonnez pas. Ne vous écriez pas. Pas un geste, pas une parole inutile. Je suis André Boleski, le traître, le regénat, soit; mais j'ai fait ceci: blessé, malade, n'importe, je suis parti pour Varsovie ; j lU va le roi Stanislas, et j'ai obtenu la grâce de votre liis et de ses compagnons. Allez, madame, portez-leur la lettre royale. Sans l'avoir lue, je sais ce qu'elle contient : grâce entière, permission de reconstruin^ les gentilhommières détruites. Prenez, allez. Vous éles digne de porter ce message de joie. Moi, non. l3j;uurez-moi, oubliez-moi. Je ne vous demande même pus la joie d'embrasser mon fils.
300 LES MEKES ENNEMIES
11 sortit précipitamment, après avoir jeté sur la table la lettre de Stanislas- Auguste, et la castellane entendit, parmi des claquements de fouet, la fuite glissante du traîneau.
Tout était bien. Il avait servi son fils, sans trahir la Russie. Son fils vivant, et la Russie victorieuse, c'était le dénouement de la terrible tragédie. Il se sentait heureux. Voyant les rues en fête, il appTouva Sonya Ivanowna d'avoir ordonné ces réjouissances. Lui aussi, il se réjouissait. Il bénissait la clémence de Stanislas. Stanislas-Auguste s'était laissé toucher ; il ne trouvait pas coupable ni étrange qu'un père eût pitié de son premier-né ; il avait dit : « C'est bien. Je vous plains. Votre flls est libre et avec lui ses amis. Ce sont des braves. Qu'ils vivent! » Vraiment, on le calomniait, ce roi. Un peu frivole, et trop occupé de réminiscences amoureuses, mais le cœur d'un vrai gentilhomme. La Tzarine n'aurait pas fait grâce. Les femmes sont si cruelles ! Sonya surtout. Qu'allait-elle dire quand elle apprendrait que les Polonais avaient la vie sauve ? N'importe ! Il était content, lui, André. Il avait accompli son double devoir de père polonais et de fonctionnaire moskovite. Pour la seconde fois, Michel Sawa avait sauvé Etienne Boleski.
Le traîneau glissait rapidement. Dans quelques instants le gouverneur serait rentré au palais. Alors le comte André pensa qu'il était bien cruel envers luimême, en se refusant le bonheur de voir le contentement de son fils. Cette joie dont il était la cause lui appartenait en quelque sorte, et il méritait sans doute d'en être au moins le spectateur. Il ne fallait pas exa-r gérer le châtiment ; le mal qu'il avait fait jadis ne lui défendait pas de jouir du bien qu'il faisait maintenant. Voici ; il ne rentrerait pas encore au palais, il irait à la forteresse, il verrait Elisabeth Boleska apporter à Etienne la vie et la liberté. 11 verrait — d'un peu loin, caché, s'il le fallait — se rallumer l'espérance daïis les chers yeux dé son fils.
II descendit du traîneau, s'en alla du côté de la citadelle, seul. Il marchait vite, d'un pas fier ; il avait de claires flammes dans les yeux.
II apprit du commandant Grégor Grégorowitch que les condamnés étaient sortis sous bonne garde — cette promenade des rebelles étant dans le programme des divertissements.
— Regardez, Excellence, dit le commandant, le convoi des prisonniers traverse le lac en ce moment. Us reviennent. Dans un instant ils seront ici.
André Boleski dit : « C'est bien ! » et il alla à leur rencontre. Enveloppé dans sa pelisse, mêlé à la foule, et lui serait facile d'observer sans être remarqué. Il allait vers son fils, et se sentait tout le cœur plein d'une joie grossissante.
11 le reconnut. Etienne marchait le premier ; il avait l'air, tant il était fier, non pas d'un captif que l'on mène, mais d'un jeune chef qui donne l'exemple. Ce-
302 LES MBRBS ENNEMIES
pendant, pourquoi avait-il ce regard morne et froid? Pourquoi n'était-il pas libre déjà ? Est-ce qu'Elisabeth Boleska n'avait pas encore remis la lettre de grâce ! . Le comte songeait ainsi, plein d'inquiétudes renaissantes, lorsque la castellane, qui précédait les prisonniers, se dressa devant lui, soudain :
— Tiens ! cria-t-elle, voici leur réponse.
Elle avait jeté au visage du comte la lettre de grâce déchirée.
— Oh ! dit, ils ne veulent pas de la vie ?
— Ils ne veulent pas de la honte ! — Ne plus porter les armes pour leur pays ! Tu as rêvé qu'ils accepteraient cette condition ! Tu as cru qu'ils voudraient bien rentrer à ce prix dans leur maison irritée, qu'ils y vivraient, satisfaits de leur paisible ignominie, faisant fructifier leurs domaines, donnant des fêtes où l'on oublie et répondant à ceux qui leur montreraient la patrie humiliée et les femmes en deuil : « Que voulez-vous ? nous avons eu la vie sauve, adressez vous à d'autres ; ces choses ne sont plus notre affaire ! » Misérable ! — Mais, en effet, tu as dû croire cela, et tu t'étonnes sans doute qu'en ce moment ils ne soient pas à tes pieds, joyeux et remerciant leur bienfaiteur ! — Ah ! tu détournes la tête ! Fais mieux encore ! vat'en, si tu as quelque prudence, car les voict! et il se pourrait que ces héros, outragés dans leur martyre, te brisassent le crâne avec leurs chaînes vengées !
DÉFAITE DES VAINQUEUHH 305
vin
C'était la nuit, l'ombre était grise sur la neige, et là-bas s'allamaient, sur le lac en féte^ des falots rouges dans la brume, pareils à des yeux énoi-mes de bt;le& invisibles qui se poursuivraient dans les ténèbres.
Devant la maison de poste, sous la croix de la route ^ Elisabetli Boleska méditait, les genoux sur la terre glacée.
Un homme qui passait s'arrêta et lui dit :
— Elisabeth Boleska, je suis RhodxkoT ton serf. Veux-tu que ton fils vive, que tes eiiuejuis périssent|. et que la Pologne ressuscite ?