LIVRE DEUXIEME Le Père
Sur le lac, dans la buée lunaire, autour du paviLloa de glace, qui, tout illuminé de flammes intérieures, avec ses murs de neige et ses sculptures de givre donnait Tidéo de quelque grand ice-berg refermé sur un soleil captif, l'élancement des patineurs, la courbe prompte des traîneaux, jetant des cris, mêlant des rires, dessinaient cent lignes fantasques, où riaient les c< Mileurs imprévues des travestissements ; et à cause des torches nombreuses, il y avait sur la surface grise et claire des ombres démesurées, grotesques.
Enveloppée, à la façon des Laponnes, d'une seule peau de bête, mais d'une peau de renard bleu, et non de renne, Nadine Petrowka allait, venait, traçait des cercles ; et, comme elle n'avait pas cessé d'être grasse à souhait, la glace grinçait profondément sous la quille de ses patins.
306 LES MÈRBS ENNEMIES
Quelqu'un la suivait sans relâche — un svelte militaire, en uniforme tout remuant d'aiguillettes d'or — et. la rejoignant quelquefois, lui riait près de la nuque avec des paroles galantes.
— Accordez-moi ce rendez-vous, chère âme!
— A Troki? Dieu m'en garde!
— De grâce?
— Fi!
— Par pitié ?
— Point,
— Ah ! inhumaine ! répondez mieux, insista le colonel Wladimir.
— Lisez ce que j'écris sur la glace.
Avec une rare adresse, le patin droit de Nadine figura trois lettres sur la surface dure.
— Non? lut mélancoliquement le tendre colonel.
— Non! dit-elle en fuyant, et tenez-vous à distance : l'un de mes jaloux n'aurait qu'à nous surprendre.
Mais il la rattrapa.
— L'un de vos jaloux?
— Eh ! ne savez-vous point que j'ai deux maris, en effet? pis que deux maris, deux A)*gus tout étoiles d'yeux féroces. L'un à gauche, l'autre à droite, toujours. Et je ne saurais consentir aux plus innocents badinages, sans que...
— Ah ! Nadine, vous êtes si exquise que je conçois leur jalousie !
— Bon ! mettez-vous de leur parti. Je vaux bien sans doute d'être gardée par trois monstres.
— Un monstre, moi?
— Hélas ! que n'en êtes-vous un ! dit-elle en s'arré-
tant pour soupirer et pour reprendre haleine ; je n'aurais pas besoin de vous fuir.
D'un geste rapide, il faillit l'enlacer ; mais elle se déroba dans un élan d'hirondelle qui rase le sol. Puis, quand il l'eut de nouveau rejointe :
— Tenez, dit-elle, pour vous échapper, je quitte la fête...
— barbarie suprême !
— Et je vais m'enfermer dans mon château de Sawina.
— Quand vous en sortirez, ma mort sera la première nouvelle que l'on vous donnera.
— Avez-vous donc le trépas si facile ? Je veux vous dire une histoire pour charmer vos derniers moments. Ce château de Sawina est une forteresse redoutable, propre à résister à des assaillants bien pourvus de couleuvrin'es et d'échelles ; mais la porte en est moins rebelle aux gens qui se présentent avec des intentions douces et sans appareil guerrier. La légende raconte qu'une aimable castellane s'y réfugia jadis pour fuir la surveillance d'un mari jaloux, — d'un seul, l'heureuse femme ! — et qu'elle y recevait très volontiers un jeune gentilhomme qu'elle avait distingué. 11 venait, le soir, sous une fenêtre, frappait trois fois des mains, et, conduit par une soubrette mystérieuse... A vrai dire, ce sont là de beaux contes, et je pense bien que vous n'y donnerez pas créance.
— Vous êtes divine ! s'écria le colonel.
— Mais, je le sais bien, dit-elle.
— Ainsi, à Sawina?
— Eh bien ! oui.
— Ce soir même ?
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A- : r* ^ , .j-rhSA yzl^. -Ile dit à AMadimir, très vite:
h\ s^ -I*r rrr-*.r>f *^rs d^ux jaloux, qui s'avançaient ^',:.:'r% ^ ^^*r ^^'^le C''l»rre. elle leurjetaaux veux Tim- \^::\.:u*'uK é*;Iair d un double éclat de rire.
'fo^h d»-iiX- ^ri TUriue temps, ils ouvrirent la boucha;: mais f']h', tanlût vers l'un, tantôt vers Fautre, avec la volubilité d un jet deau inépuisable qui fuse à droite' id fuse à gauche :
— Bonjour, Yégor î — Bonjour, Grégor ! — Ah ! prince, rjuelle cohue ! — Quelle foule, commandant !
— uiîiiH, n'importe, — puisqu'on se divertit ! — Mon coHlunic (l(; Laponne vous semble-t-il piquant, Yégor?
— MHt-ce que Grégor aurait préféré un habillement nu)inH farouche ? — Un instant j'ai songé à un habit iU) pngis — d'après le dessin qu'Yégor s'est fait en- V()j'(»r (le France. — Bon ! Grégor m'aurait ôherché <|utu'cllo — à i)ropi)S du haut-de-chausses, qui est un (UMi court — Mais pourquoi cette mine renfrognée, o\uuu\andanl ? — et vous, prince, pourquoi cet air fu-
rieux ? — Aïe ! vous allez me faire une scène ? — vous allez m'accabier de réproches ? — C'est bien, Grégor, je ne m'y oppose pas. — Ne vous gênez pas, Yégor !
— Vous savez que je suis la patience même, — et que je n'interromps jamais les gens. — Continuez ! — Poursuivez ! — Injuriez-moi ! — Outragez-moi ! — Encore !
— Toujours! — Allons, Grégor! — Allons, Yégor! — Je vous laisserai tout dire. — Je ne répondrai pas un mot. — C'est fini ? — Vous avez achevé ? — S'il vous reste quelque chose sur le cœur, — si vous avez d'autres griefs, — .profitez de l'occasion, — ne craignez pas de me lasser. — Plus rien? — Plus rien? — A la bonne heure ! — C'est à merveille ! — Et maintenant que vous m'avez querellée à votre aise, — à présent que votre mauvaise humeur a perdu la parole, bonne nuit, Yégor ! — bonne nuit, Grégor ! — Je vais rejoindre le colonel Wladimir — qui m'a promis de pousser mon traîneau.
Elle n'était plus là. La suivre? impossible. Il n'y a que le vent qui suive les oiseaux. Rouges de colère, tout pleins de paroles refoulées, les deux hommes agitaient des geste furibonds, puis, laissant retomber leiïrs bras, ils se considérèrent avec un air d'attendrissement piteux.
— Grégor Grégorowitch ! dit Yégor.
— Yégor Ivanowitch ? dit Grégor.
Il ajouta :
— Crois-tu qu'elle nous trompe ?
— Eh ! eh !
— Pour ce colonel, soupira le commandant, pour ce Wladimir qui ne te vaut pas, mon ami !
— Qui ne te vaut pas, mon frère !
310 LES MEMES EHKEMIKS
— Mais Us ont parlé de Sawina, il faut les y rejoindre.
— Nous arriverons trop tard.
— Quoi ! en si peu d'instants?...
— Hélas ! tu sais comme elle est prompte?
— Eh bien, nous nous vengerons !
— Soit. Allons.
Ils se dirigeaient violemment vers la rive gauche da lac, lorsqu'un passant les arrêta d'un geste et leur dit:
— Restez.
Ils voulurent passer outre, ne reconnaissant pas cet homme. Il répéta :
— Restez.
Alors, l'ayant reconnu, ils se courbèrent humblement.
C'était Rhodzko.
11 fut content de les voir s'humilier. Les pouvoirs que lui avait confiés le roi Stanislas-Auguste ne lui étaient donc pas encore retirés; on avait omis sans doute de publier sa disgrâce.
Mais la déférence du prince et du commandant lui causa du dégoût aussi.
— Trop bas ! dit-il, je suis un espion.
Ils se redressèrent vivement.
— Trop haut ! dit-il, je suis le maître.
11 continua :
— J'arrive des forêts de Pologne, où je traquais les derniers rebelles pendant que vous passiez le temps en joie, et je trouve que les choses, ici, vont mal/ Yégor Ivanowitch, vous êtes l'organisateur de cette
• pourquoi n'étes-vous pas à votrfe poste ? Êtes-
VOUS sûr qu'au moment où je vous parle des Polonais rebelles, à l'aide de quelque travestissement, ne s'emparent pas du naphte et de la poudre réservés pour les divertissements ? Vous êtes imprudent, monsieur.
Yégor Ivanowitch voulut répondre.
— Taisez-vous, dit Rhodzko.
Puis se tournant vers Grégor :
— Commandant, où est campée la garnison de Troki?
— Dans la Bruyère-Noire, monseigneur.
— A quinze verstes de la ville ? imprudence encore. Combien y a-t-il de prisonniers dans votre citadelle ?
— Cent.
— Combien dTiommes pour les garder ?
— Cent.
— Chaque prisonnier vaut deux gardiens, monsieur ! du moins, les souterrains sont profonds ?
— Au point que j'ai pu y faire donner le knout à cinquante esclaves fugitifs, sans qu'un seul cri parvînt au dehors.
— Bien.
— Mais les prisonniers ne sont pas dans les souterrains, reprit Grégor timidement.
Rhodzko s'écria :
— Ont- ils bien payé votre connivence ?
— Oh! monseigneur! Rien à craindre^ je vous assure ; ils sont enchaînés.
— Avec des chaînes on se fait des armes! J'avais raison, tout va mal. Retournez à la citadelle, commandant ; surveillez les apprêts de la fête, prince. Allez, tons deux.
312 LBS MÈRES ENNEMIES
Ils demeurèrent confondus. Rester à Troki pendant que Nadine recevrait à Sawina le colonel Wladimir, cette idée leur était insupportable ; et Yégor, moins timide que Grégor, osa révéler à Rhodzko qu'ils étaient obligés, ce soir même, à une courte absence.
L'espion sourit. Peut-être s'attendait-il à cette objection. Il répondit avec un léger haussement d'épaules :
— Messieurs, votre inquiétude m'intéresse. Puisque vous le voulez, je vous permets de quitter Troki, pour quelques heures seulement. Je reste, et je suffis. En votre absence, je surveillerai la fête et je prendrai le commandement de la citadelle. Prince, prévenez vos valets qu'ils auront à m'obéir comme à vousmême, et vous, commandant, avertissez les officiers de service.
Ils s'inclinèrent, reconnaissants, et s'éloignèrent sur-le-champ.
Rhodzko (lit :
— A quoi tiennent les dénouements humains ! Ma vengeance avorterait si ces deux imbéciles n'étaient pas amoureux d'une folle.
Dans la grande cour de la citadelle, dallée de neige grise, cernée de murs pâles de givre, sous la mornO'
froidure du ciel clair, les prisonniers attendaient qu'il fût l'heure de mourir.
Quelques-uns marchaient à pas lents, sans repos, avec des bruits de chaînes baissées et relevées ; la plupart, couchés, ne secouant pas l'enveloppement, rigide comme celui d'une armure, que la nuit d'hiver leur mettait au corps, avaient l'air d'être des morts déjà. Etienne Boleski se tenait debout, le coude dans une anfractuosité de muraille, non loin d'une porte basse, en bronze. Pourquoi restait-il près <ie cette porte ? Pour être aussi proche que possible de l'impossible liberté ? Pour surprendre le pas de quelque être cher, rôdant dans les ténèbres, autour de la prison ? Le seul pas qui se fit entendre, c'était celui de la sentinelle kosake dans la ruelle voisine, lourd, régulier, terrible au milieu du silence, pareil au battement sourd d'une sinistre horloge.
Un de ceux qui marchait en remuant des chaînes se rapprocha d'Etienne Boleski, et lui mettant la main sur l'épaule :
— Compagnon ? dit-il.
C'était M. l'échanson de Lida; des flocons de neige fondus, puis gelés, des taches de sang non lavées souillaient son bel habit, qui le faisait ressembler jadis à un brochet au safran, la veille de Noël.
— Etienne ? reprit-il.
Et l'autre, avec un sursaut :
— Me voilà !
Puis il sourit :
— Non, ce n'est pas encore le bourreau. Pardon, monsieur l'échanson; ce froid m'appesantit. Vous disiez ?
314 L£S 3ÙB1S BX9EXIES
— Bala. bala. rien da tout. J'arais envie d'entendre une v«jix. U v-lre snrtont. qui m'est chère. Vous êtes un rrai Polonais, un honnête gartiihomme. A propos, TOUS savez, il parait que l'heure de Texécution a été rapproch»^. que c'est pour minuit.
— Bien, dit Etienne.
— Très bien. On dit aussi qne nous pourrons entendre la messe une dernière fois ; on a fadt venir nn prêtre catholique.
— Bien, dit encore Etienne.
— Oui. oui. très bien, répéta Fautre.
Il ajouta d'une voix plus sourde :
— Pour minuit. Quelle heure est-il ?
— Écoutez, répondit le jeune castellan.
En effet, une sonnerie d'horloge tintait dans la nuit, un peu loin.
— Onze heures sans doute, dit M. Téchanson.
— Comptez.
— Non, j'aime mieux ne pas être sûr...
Etienne Boleski le considéra avec étonnemenU
— Oh ! je ne redoute pas le supplice ! Mais mourir par ime nuit d'hiver, glaciale... J'ai froid jusque dans mes veines en songeant que mon sang va couler sur cette neige !
— N'importe, s'éteindre dans l'ombre, c'est au mieux ; la clarté du réveil nous en paraîtra plus belle.
M. l'échanson baissa la tête avec un frémissement trahi par le bruit des fers, et d'un ton qui hésite :
— Vous êtes sûr de ce réveil ?
— Comme je suis sûr d'être pleuré par ma mère et par ma fiancée, dit avec gravité le castellan de Mikalina.