LE P£B
— Ainsi, à cette heure suprême, rien ne vous trouble ?
— Rien.
Il se reprit :
— Je me trompe. Une chose inquiète ma conscience, une seule.
— Laquelle ?
Ce n'était pas M. l'échanson qui avait prononcé cette parole : le vieux staroste Kilinski s'était approché d'eux pendant qu'ils s'entretenaient près de la muraille, et il interrogea une seconde fois :
— Qu'est-ce donc qui trouble votre conscience Etienne Boleski ?
Le castellan répondit :
— Monsieur mon père, j'ai un doute. La cause pour laquelle j'ai souffert avec vous est-elle absolument pure et bonne ? Notre défaite n'est-elle qu'une épreuve imposée par le Seigneur à son peuple d'élection, ou contient-elle une part de châtiment ?
— Dieu nous châtierait d'avoir combattu pour notre pays? Tu blasphèmes, mon fils.
— Comprenez-moi, dit Etienne. Le jour où nous délibérions à cheval dans une clairière de la Bruyère- Noire, un homme est venu à nous, un serf, s'offrant pour allié, pour chef; gentilshommes, nous avons repoussé ce manant ; parfois je me demande si nous avons bien agi en cette occasion. Que voulait-il? être libre. Que voulions-nous? la liberté. Ce qu'il réclamait pour lui et pour les siens, c'était ce que nous brûlions de reconquérir pour nous et pour les nôtres ; si notre cause était bonne, la sienne aussi l'était donc. Or, nous l'avons laissé, lié à un tronc d'arbre, dansJa forêt.
310 LES MÈEES ENNEMIES
en proie aux bètes qui rôdent, C'est à quoi j'ai songé souvent.
— Fils, cet homme était de ceux qui naissent pour obéir; un gentilhomme qui brise ses chaînes est un héros qui se délivre, un serf qui rompt ses fers n'est qu'un forçat qui s'évade.
— Forçat? pour quel crime? d'après quelle damnation ? Dieu n'a pas dit aux uns : « Vous serez les seigneurs; » aux autres: « Vous serez les valets. » Comme Tair du ciel, la liberté est un bien commun, « Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit. » Nous avons des maîtres, i>arce que nous avons des esclaves.
— Enfant, tu viens de France.
— Oui, dit Etienne.
— Ce qui est bon dans un pays ne Test pas dans un autre ; les races différentes veulent des lois diverses : un paysan polonais ne peut pas être l'égal de son seigneur. Au surplus, l'homme dont tu parles n'est pas seulement un serf, c'est un traître ; c'est lui — je l'ai bien reconnu! — qui a fondu sur nous lâchement, avec ses compagnons traîtres et rebelles comme lui, et qui nous a battus, fatigués d'une bataille.
— Oui, un traître. Mais parce qu'une cause est servie par des hommes indignes d'elle, elle n'en devient pas, aux yeux de la justice éternelle, plus mauvaise. Et qui sait si le Dieu équitable qui avertit les consciences n'a pas voulu mettre un renseignement dans cotte rencontre, où les gentilshommes de Lithuanie, vainqueurs des Moskovites, furent vaincus par leurs esclaves ?
M. le staroste et l'êchanson se disposaient à ré-
pondre, mais ils virent que le jeune castellan était descendu dans une profonde rêverie ; M. Kilinski dit seulement :
— L'heure est proche pour nous où Thomme apprend la vérité sur toutes choses.
Puis il s'éloigna, suivi de M. l'échanson, laissant songer Etienne.
Tout à coup, celui-ci frémit; le guichet de la porte de bronze s'était ouverte à l'extérieur, en grinçant, et le prisonnier voyait deux yeux reluire dans les intervalles des barres qui croisaient.
Celui qui le regardait parla rapidement :
— Vous êtes Etienne Boleski ?
— Oui.
— Ne vous étonnez pas. Ne faites pas un mouvement.
— Qui êtes-vous ?
— Un soldat que l'on a mis de garde devant cette porte et qui a froid.
— Que voulez- vous ?
— Vous avertir d'une chose de la part de quelqu'un.,
— Parlez.
— Tout à l'heure, vos compagnons sortiront de la cour pour aller entendre la messe,
-^ Je sais cela.
— Vous, ne sortez pas. Feignez de ne pas entendre l'appel ; faites semblant de dormir dans un coin sombre. On ne comptera pas les prisonniers, on ne s'apercevra pas que vous restez ici.
— Rester? Pourquoi?
— Je l'ignore.
— Que m'arrivera-t-il?
— On ne me l'a pas dit.
— Qui vous envoie ?
— Je ne sais pas.
— Une femme ?
— Un homme.
— Que vous connaissez ?
— Qui m'a donné de l'argent pour que je vous dise, à travers ce guichet, les paroles que je vous ai dites. J'ai gagné l'argent ; je boirai du wodki pour me réchauffer, après la faction. Que la Panagia vous garde !
La bouche se tut, les yeux s'éteignirent, la sentinelle avait refermé le guichet ; Etienne Boleski se demandait :
— Qui donc m'a fait parvenir ce message ? Ma mère! Hélyonne? Toutes deux sans doute. Mais le soldat a parlé d'un homme. C'est étrange. Est-ce une évasion que m'offre un ami inconnu? Une évasion, oui, peut-être.
Il traversa la cour, alla droit à M. le staroste, qui, debout sous la lune, tournait entre ses doigts les grains d'un chapelet.
— Mon père, dit Etienne brusquement, si l'on vous offrait de vous évader, que feriez-vous ?
— J'accepterais.
— Même si vous deviez vous évader — seul ?
— Même dans ce cas.
— Vous abandonneriez vos compagnons, vous les laisseriez mourir sans vous ?
— Oui, pour les venger. En mourant, je ne sauverais pas mes frères ; vivant, je pourrais servir mon pays. La vie d'un brave est un bien commun ; je le
garderais non pour moi, mais pour tous. Pourquoi me demandez-vous cela, monsieur mon fils?
— Pour rien. Adieu. Ne soyez pas surpris si tout à l'heure je ne suis pas auprès de vous quand le prêtre dira la messe. Je suis las, je veux essayer de dormir en attendant l'autre sommeil.
Il revint près de la porte, s'enveloppa dans sa pelisse, se coucha sur le sol glacé, attendit en silence, les yeux fermés.
Il y eut brusquement un remuement dans la cour, à cause d'un homme qui poussa les deux battants d'une grille et qui entra, suivi de guichetiers, en|criànt :
— Holà ! debout, debout ! vous dit-on !
Les prisonniers se secouèrent, étirèrent leurs membres froids. L'homme reprit :
— Ceux qui ne. sont pas de la religion orthodoxe peuvent aller dans la chapelle ; ils entendront la messe et communieront selon leur foi ; c'est une faveur qui leur est octroyée par la clémence de Sa Majesté le roi Stanislas.
Etienne demeura immobile, se dérobant dans l'ombre du mur ; pourtant il avait dressé la tète ; il avait cru reconnaître la voix de celui qui parlait, il pensa : « Je me trompe, » et referma les yeux.
Deux par deux, à pas lents, longue file traînarde, les prisonniers entraient sous une voûte obscure où fumaient les torches des guichetiers.
L'homme qui les avait appelés sortit le dernier de la cour, murmurant entre ses dents serrées :
— Est-ce le froid ou l'horreur de la mort prochaine qui les abat ainsi ? Auront-ils assez de force encore pour une action hardie ?
Dès que la troupe eut disparu tout entière — Etienne n'entendait plus que le bruit mêlé des pas lointains — le guichet dans la petite porte de bronze se rouvrit brusquement, les deux yeux^ reparurent, et la voix de la sentinelle dit :
— Vous êtes resté ?
— Oui.
— Vous êtes seul?
— Oui.
— C'est bien. Attendez. Tenez-vous prêt à tout. Etienne se leva et attendit. Qu'allait-il arriver ? 11
était donc vrai que Ton songeait à le délivrer ? Une pensée lui vint à l'esprit, et le nom d un homme sur les lèvres ; mais il repoussa la pensée et ne proféra pas le nom.
Il y eut, tout près de lui, un chuchotement sans paroles distinctes ; probablement de l'autre côté de la muraille quelqu'un se concertait avec le soldat en faction. Puis le prisonnier crut entendre comme un grincement de métal contre la pierre résistante ; ce grincement se renouvela plusieurs fois, à d'égaux intervalles ; et chaque fois qu'il se produisait il semblait s'être éloigné, en montant. Etienne comprit qu'un
homme se hissait le long de la muraille, au moyen peutêtre d'une échelle flottante ou d'une corde à nœuds, en s'aidant de quelque pointe de fer fichée dans les interstices des pierres. Il trembla pour son sauveur inconnu ; la muraille était haute de quarante coudées environ, les pierres en étaient presque lisses, étroitement jointes ; une telle ascension exigeait une force rare, une adresse peu commune ; le prisonnier allait peut-être entendre tout à coup le bruit pesant d'une chute, d'uQ écrasement sur le sol, avec un cri d'angoisse. Il frissonnait ; une sueur, bientôt gelée, lui coulait des tempes, lui mettait au coin des yeux des larmes immobiles.
Le bruit grinçant montait toujours, devenait moins perceptible ; en même temps le regard d'Etienne s'élevait le long du mur, et le jeune castellan se sentait tout essoufflé, tant il aidait d'un immense efl*ort impuissant à la périlleuse ascension.
Enfin, une ombre opaque, qui était une forme d'homme, se détacha de la nuit claire, entre deux créneaux de la muraille ; un grand manteau remuait autour d'elle, comme des ailes noirs. Puis une corde ramassée en' un large nœud se déroula brusquement, jusqu'à venir frôler les dalles de la cour ; et l'homme descendit, de nœud en nœud, rapidement, sans bruit.
A peine eut-il touché le sol, qu'il alla droit à Etienne ; il n'avait pas quitté le manteau ; un casque d'Ukranien, à la visière basse, lui cachait la moitié du visage.
Il dit, d'une seule haleine :
— Silence. Grâce à cette corde, qui est solidement
attachée au créneau, et en vous aidant de ce poignard, dont la lame ne plie pas, vous pourrez monter jusqu'au sommet du mur. Là, vous tirerez la corde à vous et vous la laisserez tomber de Tautre côté. En un mot> ce que j'ai fait pour entrer, vous le ferez pour sortir ; l'ascension est pénible; mais vous êtes jeune et robuste ; quant à la descente, vous avez vu, rien de plus facile. Allez ne perdez pas de temps. Au coin de la ruelle, vous trouverez un traîneau, attelé de trois chevaux rapides, sous la garde d'un serviteur fidèle ; il y. ^ des armes et de l'argent sous un coussin de la voiture.
Etienne demanda :
— Qui êtes-vous ?
— N'importe ! hâtez-vous. Ah ! j'oubliais i prenez ce manteau et ce casque d'uniforme. Si l'on vous rencontre dans la ruelle, on vous prendra pour un Ukranien en faction autour de la citadelle. Prenez. Le manteau d'abord, le casque, fuyez.
Quand l'homme n'eut plus ni le manteau ni le casque, Etienne Boleshi vit un uniforme de général moskovite et reconnut le visage de celui qui parlait.
Il recula, criant :
— Michel Sawa!
— Ah ! il me reconnaît ! dit joyeusement le comte. Il reconnaît son ami ! Oui, Michel Sawa, que vous aimiez autrefois, à Paris. Allons, endossez ce déguisement, et franchissez cette muraille.
— Non, dit Etienne.
— Pourquoi?
— Vous êtes mon père.
— Votre père? Moi ? non ! Qui vous a dit cela? On
VOUS a trompé, je suis un pauvre gentilhomme urbain ; je n'ai pas d'enfants.
— Comte André Boleski, gouverneur de Troki au nom du traître roi Stanislas- Auguste, vous êtes mon père.
— Eh bien ! puisque vous le savez, je l'avoue. Votre père, c'est vrai. Mais ce n'est pas une raison pour que vous restiez là, sans bouger, au lieu de vous enfuir tout de suite. Je vais vous expliquer. Ce n'est pas de ma faute si je suis obligé d'être ici. Avant la bataille de Pruzani, je suis allé à Mikalina pour vous sauver; Rhodzko m'a frappé, j'ai failli mourir, je n'ai pas pu vous avertir du guet-apens. Aujourd'hui, je revenais de Varsovie, apportant votre grâce ; vous l'avez refusée ; vous avez bien fait, c'est possible ; je ne veux pas discuter ces choses. Moi, pourtant, je ne devais pas vous laisser mourir ! et pour vous arracher au supplice, mon pouvoir est sans effet ; le jugement est rendu ; contre un jugement, que faire, surtout après une grâce refusée ? Il n'y avait qu'une ressource, l'évasion. Mais je n'ai osé me fier à personne ; et il a bien fallu que je vinsse moi-même. Maintenant, vous savez tout, soyez libre.
Etienne dit :
— Je ne puis rien vous devoir.
— Ah ! oui, vous me méprisez ! Vous avez raison, j'ai été très coupable envers votre pays, envers votre mère, envers vous. Mais je ne vous demande pas de me pardonner ; que vous sortiez d'ici, c'est tout ce que je veux.
— Vous m'avez donné la vie une fois, c'est trop.
— Ah ! Dieu ! mais c'est une folie ! il ne s'agit pas
de moi, c'est de toi qu'il s'agit. Le salut que je t'apporte, tu l'accepterais d'un étranger, d'un passant, de n'importe qui! Suppose que je ne sois pour rien dans cette affaire, que cette corde se trouve là par hasard, prends le déguisement et va-t'en vite.
— Non, dit Etienne Boleski.
— C'est affreux, cela ! ne pas pouvoir sauver cet enfant parce que je suis son père! Voyons, Çtienne... non , pas Etienne , monsieur ! — je vous parle comme à un inconnu pour vous faire plaisir, — hâtezvous ! Des gens sont là qui peuvent entendre : le bourreau, dans un instant va venir... Oh! je conçois que vous me haïssiez, que vous hésitiez à me donner la joie d'être pour quelque chose dans votre salut. Mais vous aimez votre mère ; en ce moment elle pleure; si ferme qu'elle veuille paraître, elle pleure, vous dis-je ; elle se dit qu'on va vous tuer, que c'est fini, qu'elle ne vous survivra pas. Qui sait ? elle rôde peut-être autour de la prison. Je parie qu'elle est là de l'autre côté du mur, tendant les bras ! Enfin, monsieur, vous avez beau me trouver indigne de vous, sauver, vous ne pouvez pas refuser d'embrasser votre mère ; il est bien convenu que vous ne m'embrasserez jamais. La corde est là; montez; ce n'est pas si difficile que je le disais. 11 y. a aussi votre fiancée, Hélyonne, à qui vous ne pensez pas ! Que deviendra-t-elle, quand vous ne serez plus ? On la forcera peut-être à épouser un autre homme. Vous pourriez empêcher cela en fuyant. Ah ! mon Dieu, voilà un enfant bien cruel qui n'aime ni sa mère, ni sa fiancée — ni son pays, qu'il pourrait servir encore! Oh! je t'en prie à genoux, oui, à genoux, moi, presque un
vieillard, ne reste pas ici, sors, Va-t'en. Ah! cela ne te fais donc rien, ce pauvre homme qui t'a engendré et qui pleure ?
Etienne répondit en détournant ses yeux mouillés de larmes peut-être :
— Si je consentais à fuir, pourriez-vous sortir à votre tour? Etant fonctionnaire moskovite, c'est un acte hardi que de faire s'évader un prisonnier polonais ; vous ne sijeriez pas en danger poiir m'avoir tiré de péril?
Le père tressaillit.
—-Ah! il pense à moi! il ne me hait pas autant que je le croyais ! Comme il est bon pour un pauvre homme qui lui a fait tant de mal ! Non, non, Etienne ! je ne cours aucun danger, et je tiens à ma vie puisque tu t'en inquiètes ! — Lé manteau, vite !
Il lui mit sur les épaules le manteau d'uniforme.
— Le casque aussi.
Il le coiffa lui-même de la lourde ferraille en ajoutant :
' — Le traîneau est au coin de la ruelle ; tu m'as compris?
Etienne Boleski saisit fortement la corde à nœuds, puis retournant la tête :
— Monsieur, dit-il d'une voix qui tremblait et qui était douce, je prierai ma mère de vous pardonner.
— Et toi, toi, est-ce que tu me pardonnes, dis ?
— Mon père ! s'écria le jeune castellan.
— iVh ! j'ai un fils, enfin !
Ils s'embrassèrent. Ce fut une profonde étreinte, pleine de paroles confuses, de cris de joie étouffés, et, poitrine contre poitrine, ils sentaient leurs cœurs qui battaient puissamment.
326 LES MÈaBS BNNBMIES
Il bégayait, le père :
— Un fils ! j'ai un fils ! comme les autres en ont. Je suis comme si je n'avais jamais rien fait de mal ; mon enfant m'embrasse. Il ne m'appelle pas Michel Sawa ; il sait qu'il est issu de moi, et il m'embrasse. Ce sont des choses qui n'arriveraient pas, s'il n'y avait pas un Dieu au ciel !
— Allons, viens, dit Etienne.
Et le fils ayant commencé de monter, le père empoigna la corde à son tour. L'ascension était pénible, en effet ; mais c'était deux hommes robustes ; ils atteindraient la cime du mur. Puis, le salut.
Mais voici qu'un grand bruit sortit tout à coup de l'intérieur de la citadelle ; c'était, parmi des cris et des râles, un fracas grossissant de chaînes heurtées, de poussées, de chutes, de portes de fer qui retentissent.
— Oh ! dit Etienne, que se passe-t-il?
Il avait sauté à terre.
— Rien ! rien ! Une querelle, ce n'est rien, fuyons.
— On assassine mes amis !
-— Quelle idée !
— Ah ! je mourrai avec eux ! Ma fuite était d'uD lâche.
— Tu n'iras pas ! tu ne te perdras pas !
Il avait saisi son fils à bras-le-corps. Ce qui se passait dans la prison il l'ignorait, mais il ne voulait pas <ju' Etienne se mêlât à cette aventure, à ce danger sans doute ; d'ailleurs, une minute perdue c'était l'évasiou impossible.
Ils luttaient.
— Etienne je t'en prie, fuyons l
LB P£RB 327
— Ah ! mon père, vous me déshonorez !
Le fracas s'était rapproché : tout à coup les Polonais apparurent, leurs chaînes à la main, farouches, en tumulte, et Rhodzko, parmi eux, criait d'une voix formidable :
— Fermez la grille derrière vous. Tout va bien. Voici les clefs de la porte principale et celles de la petite porte, là, à droite. Partez. Bâillonnez les sentinelles ; si elles résistent, tuez-les, puis dispersez- vous» Allez.
Dans un furieux désordre, ils se précipitèrent vers les portes.
Quelques-uns aperçurent André Boleski, en habit de général moskovite. Etienne Boleski, sous son casque et son manteau d'uniforme. Avant que le père et le fils eussent pu jeter un cri, prononcer une parole, ils furent enveloppés liés de chaînes, serrés de cordes, bâillonnés, renversés. Puis, les portes ouvertes, les prisonniers disparurent dans une fuite violente ; et l'on entendit le râle d'une sentinelle égorgée, des dispersions de pas... plus rien.
André Boleski et Etienne Boleski, seuls, étaient là, ne pouvant ni se dresser, ni crier, sur le sol gelé de la cour, dans la clarté dure de la nuit.
La tzarine avait dit à Rhodzko : « Vous étiez des serfs polonais, vous êtes des serfs russes. »
Vaincu dans ses espérances, trompé dansées haines, Rhodzko d'abord était devenu semblable au sanglier blessé qu'emporte une rage stupide. L'ambition subtile et perspicace qui le dirigeait naguère et son farouche amour de lui-même et des misérables avaient lait place à un désir de vengeance, terrible, aveugle, qui court sus, n'importe où. Oui, se venger, pas d'autre pensée De quoi? De tous. De ces Polonais qui n'avaient pas voulu de son aide, de ces Russes qu'il avait servis en vain. Le rêve de quelque énorme catastrophe où périraient confusément ceux qui l'avaient repoussé, ceux qui l'avaient bafoué, lui occupait toute l'àm^. Il avait des visions de forets incendiées, de palais saccagés, incendiés par lui, saccagés par lui; parmi le pétillement des branches, sous l'écroulement des toitures, il regardait se tordre ces fiers gentilshommes lithuaniens, aux impudentes fiertés ; il entendait râler ces courtisans moskovites, aux promesses menteuses ; et, debout sur toutes les ruines, se dressant partout où d'autres tombaient, il s'apparaissait à lui-même comme je ne sais quel farouche génie de destruction et de deuil, comme le noir Siva, au collier de crânes, des légendes de l'Inde. — Et parfois il achevait son espérance dans un rauque éclat de rire d'hyène, en songeant que Tune de ses victimes, peut-être, s'aviserait de l'implorer.
Il fut ainsi durant les premiers jours. Ce retour en Pologne, sa colère de tant d'efforts et de crimes inutiles ne se modéra point, mais elle se fit moins étrange, moins folle, plus accommodée aux nécessités du possible.
LC FÉJCE 329
Non, on ne saccage pas les villes qu-m*! on n .1 plus d'armée, — et celle de Rhodzko. des n-b^rll»^ farouches, s'était éparpillée au loin dans les b»i:s. .la us le^ -^3 îitudes : — non, Ton ne met pas ais^^menl le feu aux :^:iii*is chênes froids qui entourent les bivou;i.^ drr^ M«>ïk*>viit?s; mais qui savait si. par des saTantes ruses, il n'obtiendrait pas quelque résultat moins éclatant, aussi fatal ? Pour se venger, il saurait diviser : se servir des Poli>nais contre les Russes, puis des Russes contre les Polonais, c'était un dessein réalisable. 11 sarrèta. combinant les chances, attentif à pnjfiler des occasions. . Réussirait-il ? Oui. Sa disgrâce n ayant f>as été publiée, il conservait une rare puissance, dont il usa. on l'a vu, pour se faire remettre le coni mandement delà citadelle. 11 avait fait plus. Ayant promis à Elisabeth Boleska le salut d'Etienne Boleski et la délivrance peut-être de la Pologne, il avait obtenu d'elle que, par une lettre, elle conseillât aux prisonniers de le croire et de lui obéir. Ils avaient cru, ils avaient obéi. Pendant la messe, il était allé de l'un à Tautre. leur disant: « Tout à l'heure, levez-vous tous ensemble, bondissez sur les soldats. Ils sont cent, vous êtes cent. Vos chaînes? Sur mon ordre, dans un instant, vos gardiens eux-mêmes viendront vous les oter ; car je commande ici, et je donnerai pour raison que les catholiques ne communient pas enchaînés. Ces fors tombés, ce sera le signal. Saisissez, liez les Russes ! Ceux que vous ne tuerez pas, enfermez-les datis lt*s souterrains ; elles sont profondes, ces caves, ft^rnu^t^H de portes épaisses, et personne ne pourra enlendro k^s clameurs des captifs ! » Ce que Rkodzko avait ordonné s'était accompli; et maintenant, chef d'une