LIVRE DEUXIÈME A cause d'une femme étrangère
Marauds ! manants ! vilains ! holà ! Par tous les diables ! un lit, un sopha, un fauteuil, un tabouret, un siège enfin, n'importe, fût-il de pierre ou de bois ! Je suis rompu, moulu, roué, froissé^ mis en loques. Diantre soit de ma sœur et de son humeur voyageuse !
-En tapageant de la sorte, le prince Yégor Ivanowich — un beau seigneur d'amour, poudré, fardé, frac de brocart rose et culotte zinzolin, longue canne au bout des doigts, quatre grains de tabac d'Espagne aux guipures du jabot — le prince Yégor, qui se fâchait en russe, mais qui jurait en français selon l'élégante façon d'alors, se laissa choir sur une chaise d'écorce , devant un feu de tourbes, ei il poussa le plus joli, le plus léger, le plus délicat des ouf! un ouf de marquis à la mode qui, au sortir de la comédie, s'enfonce dans de moelleux coussins et s'apprête, les jambes croisées.
à en conter de belles sur la Saint- Val ou sur cette petite friponne d'OUivîer.
Cela se passait à six cents lieues de Versailles, à neuf cents versles-de Tzarskoï-Cèlo, dans une auberge, à Pruzani, l'une des plus mornes bourgades de la Iriate Pologne.
ici, 1 immense forêt, et là l'interminable steppe. DVne part, la profondeur qui se voile, de Tautre toute retendue offerte.
Le château de Pruzani, masse aux quatre tours carrées y s'érigeait pesamment entre les hautes verdures.
Mais le village était dans la plaine, un peu loin de la forôtj comme pour s'écarter de la domination seigneuriale, et il se traînait, étroit, avec des courbes, commt? un long serpent gris annelé de masures.
La ln^iurgade s'achevait en un carrefour, d'où rayonnaient trois routes: l'une, longeant d'abord les maisons piiysannes, s'en allait vers Mikalina ; l'autre, après avoir traversé des terres cultivées, s'enfonçait au loin dans la forêt qu'on nomme la Bruyère-Noire, y devenait moins large, et bientôt n'était plus qu'un sentier sous les branches ; la troisième fuyait à' travers le steppe, s'élargissait, s'espaçait jusqu'à perdre sa direction, comme le courant d'un fleuve s'annule dans la mrT.
Au confluent du chemin vers le steppe et du chemin
vers 1m forêt, il y avait une bâtisse en bois, sale, aux
'^bes disjointes, ayant sur l'unique cheminée de
it qui s'affaisse, une cigogne au bord de son nid,
t^ longue, une patte en l'air.
:ait la maison de poste, mais on y trouvait rare-
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ment des chevaux; c'était Fauberge, mais il n'y venait pas de voyageurs. Quelquefois, sous un hangar ouvert à toutes les bises, soufflait Tâne ou la mule de quelque colporteur juif qui, accroupi à côté de sa béte, cherchait un reste de victuaille au fond d'un flasque et long hissac; quelquefois un paysan revenant du labour criait : « Que ton patron te considère, Thaddéus ! » en passant devant la maison; mais il ne s'arrêtait point pour manger ni pour boire. En réalité, la bicoque ne servait d'ordinaire à rien, sinon à garantir assez mal de la froidure son vieux propriétaire, qui n'était ni aubergiste ni maître de poste, mais qui avait été hussard et qui était manchot.
Après avoir dit : « Ouf! » Yégor Ivanowitch éternua à cause de la fumée des tourbes.
— Quel pays ! Des steppes, des forêts où l'on aperçoit çà et là un loup maigre et un paysan plus maigre encore, qui ont tout l'air de se chasser l'un l'autre. Pas d'hôtellerie ! des izbas puantes où l'on vous nourrit, sans doute pour vous empoisonner, d'une affreuse soupe noirâtre... et moi précisément qui suis, pour les choses de la table, d'une délicatesse inconcevable! En revanche, si les auberges des routes ne sont pas hospitalières, les cloaques le sont trop. Nous avons versé quatre fois! J'étais parti de Pétersbourg en habit français, le plus galant du monde, la barbe invisible et la peau fleurant la verveine. Pouah! j'ai Tair et le parfum d'un Kosak qui vient de se plonger dans une tonne de goudron. Hélas! les frisures de nia perruque doivent être à fendre l'âme! Çà, vous autres, ajouta-t-il en tirant de sa poche une petite glace de toilette, tenez-moi un peu ce miroir, je vous prie,
62 LES MBRES ENIŒMIES
Car le prince Yiégor Ivanowitch bavardait de la sorte parce qu'il était persuadé que tous les valets de Tauberge étaient derrière lui, yeux et bouches béants d'extase.
Illusion ! 11 était seul.
— Croquants! bélitres! gronda-t-il. Mais il ne viendra donc personne? Mais on ne mettra donc point sur table? Ah! tétebleu! si j'entre une fois en courroux!...
Un vieux parut, vêtu d'une peau de mouton noir. C'était Thaddéus, fort, rude, tète ronde et rase, avec des yeux clairs qui ne clignent pas.
11 considéra cette poupée de soie et de dentelles, s'étonna, haussa l'épaule et demeura près de la porte, sans parler, pas content.
Le prince dit :
— C'est heureux ! Tu es l'hôte ?
Thaddéus garda le silence.
-^ Tu as donné ta plus belle chambre à la princesse Sonya Ivanowna, ma sœur ?
Thaddéus ne souffla mot.
— Tu as conduit mes chevaux à l'écurie et mis à l'abri ma voiture?
Thaddéus ne desserra pas les dents.
— Ah! tu es donc muet, si tu n'es sourd, manant? Thaddéus répondit en français :
— Je ne parle pas le russe. J'ai servi sous les ordres rie M. le chevalier Thesby de Belcour, un gentilhomme de France, qui a combattu pour nos seigneurs
1 gentilshommes de Pologne. 11 était colonel; il
il lïrave et gai. Son cheval fut blessé, il tomba, il
pris par les Kosaks, qui le conduisirent dans le
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camp de Drewicz, ton compatriote. Dans ce camp-là, il y avait beaucoup de sang, non pas dans les veines des Kosaks, mais sur la terre, à cause des Polonais suppliciés. Il suffît. Ce qui est passé est passé, ce qui sera sera; c'est 1 homme qui tire, c'est Dieu qui vise. Donc, je parle le français, parce qu'on apprend vite la langue de ceux qu'on aime. Mais comment aurais-je appris le russe? J'ai vu beaucoup de Moscovites ; j'en ai vu qui pillaient des châteaux, qui brûlaient des villages, qui détroussaient des voyageurs ; j'en ai vu un qui nouait, comme des manches pendantes, derrière le dos de mes frères, les peaux de leurs bras écorchés! Ces Russes, je les ai chargés, le sabre au poing! Mais nous n'avons pas fait la conversation ensemble. Une fois, ils m'ont parlé; ce fut pour me dire : « Conduis-nous dans le ravin où sont cachés tes compagnons, sinon on te coupera le poignet. » Comme je n'avais rien à répondre, je n'ai pas eu besoin de comprendre.
— Ah ! ah ! rustre, on t'a coupé le poignet ?
— Les imbéciles ne savaient pas que je suis gaucher. Tiens, regarde.
Thaddéus saisit la canne d'Yégor Ivanowitch, et, la maniant comme un sabre, il la laissa tomber, après trois voltes rapides, sur la perruque du prince, d'où s'éparpilla la poudre.
— Triple brute ! cria le beau seigneur.
Mais le paysan, enflant sa poitrine :
— Quoi donc? dit-il, en faisant un pas.
La mine qu'il eut donna à penser à Yégor Ivanowitch. a Ces Polonais! » grommela-t-il, et il maudit derechef Sonya Ivanowna, qui avait eu la fantaisie
d'un voyage en pays 'ennemi. Mais que faire? Thaddéus était robuste. Il devait avoir beaucoup d'amis dans le village. Le prince jugea prudent de filer doux.
— Oui, oui, tu es gaucher, dit-il avec un rire. Eh bien! tiens-moi ce miroir, de la main gauche, pendant que je remettrai un peu d'ordre dans ma coiffure.
— J'ai été soldat, répondit l'autre; je ne sers pas les femmes.
Yégor Ivanowitch se mordit les lèvres (ce qui lui fit, d'ailleurs, une bouche de rose), mais il voulut bien prendre la chose en plaisanterie.
— Sers-tu du moins à manger aux gens qui ont faim?
— Je sers à manger aux hommes, même aux Russes.
— Eh bien ! tu vois un Russe affamé.
— Que veux-tu manger?
— Ho! dit Yégor Ivanowitch avec un air d'angoisse, je ne voudrais pas de cette affreuse pâtée de gruau noir que l'on m'a servie dans toutes les auberges, depuis que j'ai mis le pied sur cette terre de Pologne.
— Tu veux parler du cacha?
— Hélas ! oui.
— Le cacha est bon.
— Je ne dis pas le contraire.
— Les paysans polonais mangent du cacha.
— Je ne leur conteste pas ce droit.
— On sert du cacha sur la table des castellans.
— Les castellans n'ont pas tort de manger ce qui leur plaît.
A CAUSE lï%NE FEMME ÉTBàMGÈHE 65
— Un jour, Dumoulièrej que les Français appelaient Dmnouriei, a mangé du cacha dans la gamt^lle d'an hussard, et il a dit : « C'est bon. »
— 11 a eu raison à son point de vue. J'aimerais mieux une autre nourriture.
— Que te faut-il?
— En venant, j'ai vu une rivière.
— La Vilia-Dzita.
— On doit pêcher dans cette rivière?
— L'esturgeon et le brochet.
— J'aimerais à manger un filet d'esturgeon, cuit à point dans du vin blanc.
— Après?
— Tu dis?
— Je dis : après.
— Tu m'étonnes et tu me charmes! Eh bien ! en venant, j'ai vu des forêts.
— Il y a des forêts en Lithuanie. Demande à Suwapoff.
— Dans ces forêts, on chasse?
— Le Russe.
— Seulement?
— Quand le Russe est mort, on poursuit le cerf et le sanglier, la biche et le chevreuil. Les enfants se divertissent aussi à prendre des perdrix, des aloaetteg , des cailles et d'autres petits oiseaux.
— Eh! eh! je tâterais volontiers d'un cuissot de chevreuil. '
— Après?
— Je t'avais méconnu, mon hôte! Après, je ne refuserais pas une aile de perdrix rôtie à un bon feu de chêne.
— Après?
— Ah ! tu vas trop loin. L'esturgeon, le fchevreuil, la perdrix, cela suffira. 11 faut savoir se contenter. Eln voyage comme en voyage. Et pourvu que tu aies une ou deux vieilles bouteilles de quelque vin généreux...
— C'est en Pologne que Ton boit les meilleurs vins dorés de Turquie ou du pays hongrois ! Le tokay surtout est bon.
— Tu en as?
— J'en ai.
— L'eau m'en vient à la bouche. Comment te nommes-tu, mon hôte?
— Thaddéus le Manchot.
— Eh bien ! Thaddéus, hâte-toi de préparer mon repas.
— J'obéis, dit Thaddéus.
Alors, le prince Yégor Ivanowitch se rassit devant le feu. La certitude de faire bonne chère l'avait mis de belle humeur. Une douce chaleur lui épanouissait les pores, lui mettait le corps à l'aise. 11 se sentait moins las, et, vraiment, il en voulait beaucoup moins à sa sœur de l'avoir amené dans ces contrées extravagantes. Il sourit, se mira avec complaisance dans sa petite glace de toilette, ne se jugea point si défait qu'il avait cru, sourit encore pour se montrer ses dents, qu'il avait fort belles, se balança sur la chaise, dodelina de la téte> ferma mollement les yeux, et peu à peu, la joue sur l'épaule, s'assoupit dans un tiède et lent bien-être — d'où il fut brusquement tiré par cattje joyeuse parole :
— Le dîner de Son Excellence !
— Parbleu! dit-il, je crève de faim.
A CACSB d'dMB femme ETRANGERE 67
Thaddéus avait placé sur la table, entre un verre et une petite cruche pleine d'eau, une écuelle remplie d'un noir et boueux liquide.
— Misérable 1 s'écria le prince, c'est du cacha.
— Oui, dit Thaddéus.
. — L'esturgeon ?
— Un Polonais ne pêche que pour son seigneur et pour lui-même.
— Le chevreuil? '
— Un Polonais ne chasse pas pour un Russe.
— Le vin?
— Quoi! dit Thaddéus, j'aurais versé à un Moskovite les beaux vins de flamme qui rendent courageux au combat!
Yégor Ivanowitch perdit enfin patience.
— Tu seras châtié, drôle.
Et il courut vers la fenêtre, l'ouvrit, cria :
— A moi, Rogdan! à moi, Gherei!
Mais Thaddéus paisiblement :
— Tes serviteurs ne sont plus là.
— Ils sont auprès de ma sœur? . .
— Ta sœur est partie.
— Partie?
— Pendant ton sommeil.
— Tu te moques, marouflée!
— Un homme à cheval est venu. Il a demandé à voir ta sœur, Il lui a parlé. Ils sont partis.
— Ensemble?
— Ensemble.
— Dans le carrosse? avec les heyduques?
— Ta sœur dans le carrosse avec les heyduques, l'homme à cheval.
88 %MS MÈABS BXXEMIES
— Ils Tont revenir ?
— Se ne sais pas.
— Où sool-ils allés?
— Ils De ront [kas dit.
Le prince, stupéfait, tomba sur une chaise devant la table. Par la vertudieu! était-ce possible, cela* Comment! Sonva Ivano¥ma avait disparu, Tavait laissé, sans serviteur pour le défendre, sans moyens de s enfuir dans cet absurde pays, dans cette maison hostile, seule arec cet hôtelier, vieux sans doute, mais robuste, n èpirou^ ant pour les Russes qu'une sympathie médiocre, cl qui, quoique gaucher, maniait le bâton — diable d'homme ! — avec une adresse fort peu rassurante 'f
Le prince était si troublé qu'en se prenant la tête à deux mains, il lit évoluer sa perruque, dont la queue, nouée d'uu ruban, lui pendit sur le nez ; et il ne s'apercevait pas de celte inversion si contraire à la gracieuse liarmoûie de sa toilette :
Alors Tiiaddéus s'approcha et dit avec gravité :
— Mange lu cacha.
— Certes non!
— Le cacha est bon pour les paysans polonais.
— Garde-]e pour eux.
— Le cacha est bon pour un Russe.
! n'en veux pas.
t Thaddéus prit; de la main gauche, la longue |u prince,
lange le cacha, dit-il.
b le prince le mangea.