‹ Les mères ennemiesChapitre 6 sur 18 · CM · texte numérisé non relu

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— Rien de plus simple ; mais je préviens Votre Excellence que je parierai sans détours.

— La route est longue, je m'ennuie, parie à ta

guise.

— Voici. 11 y a sept ans, vous aviez quatorze ans.

— Tu me vieillis.

— De deux mois. Vous étiez à Nijni-Novgorod^ servant dans une auberge avec votre frère Yégor et votre cousin Zoricz.

— Ce n'est pas vrai !

— Pourquoi vous en défendre ? Vous étiez ce qu'a été la grande Catherine. Il est fâcheux que vous n'ayez pas servi à boire à un empereur. Un marchand hongrois qui est venu trafiquer à Novgorod avec les caravanes chinoises vous vit, vous trouva jolie, et, un soir, il vous donna un collier de médailles d'or. Puis, après la foire, ayant gagné de grosses sommes, il vous acheta, vous, votre frère et votre cousin.

— Un roman !

— Une histoire. Il vous emmena à Moscou. C'était nn brave homme qui vous adorait. Il vous dit une fois : « Quand donc serez-vous à moi ?» et vous lui répondîtes : « Quand je ne Vous appartiendrai plus. » C'était bien répondu. 11 vous affranchit, et vous fûtes sa maîtresse.

— Rhodzko !

— Pas longtemps. Avec Zoricz et Yégor, libérés en même temps que vous, vous vous avisâtes de voyager. Vous n'étiez déjà plus la petite servante un peu trop grasse et trop rose de Nijni-Novgorod. En France, vous apprîtes le français, et le sourire. D'ailleurs il ne vous en coûta tien. J'ai eu l'honneur.

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— voyez comme on se rencontre — de vous verser du Champagne un soir que vous faisiez la débauche avec des filles d'Opéra, dans la petite maison de M. de Fronsac.

— Toi!

— J'étais l'amant de votre femme de chambre.

Puis, vous revîntes en Russie, à Pétersbourg. Yégor se fit marchand, Zoricz se fit soldat. Vous, vous attendiez. Or, Zoricz était un robuste garçon ; il fut admis dans la garde impériale. L'impératrice Catherine passe des revues quelquefois. Maintenant Zoricz est comte, votre frère Yégor commande un régiment de dragons, et vous êtes la princesse Sonya Ivanowna.

— Sais-tu bien, Rhodzko, que je te ferai envoyer dans les mines de Sibérie ?

— Ce serait une sottise. Je continue. Zoricz est comte, Zoricz est favori ; il a failli être ministre. Mais Catherine II assiste fréquemment aux parades militaires. Fonder sa fortune sur les faveurs changeantes des impératrices, c'est bâtir sur du sable d'or. Ajoutez que, malgré les libéralités de votre cousin, vous êtes moins riche qu'il ne semble. Un frère comme Yégor Ivanowitch, c'est le diable ! Cet ancien palefrenier a contracté en France, à l'Opéra et au pharaon de la Saint-Lubin, des habitudes de débauche et de jeu qui ruineraient un évêque. A peine lui avez-vous donné un village avec ses paysans, qu'il a déjà vendu celui que vous lui donnerez demain. Vous-même, Sonya Ivanowna, vous n'êtes point thésauriseuse. Cent musiciens tziganes jouent des czardas durant les festins que vous offrez dans votre villa d'été du parc

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de Peteroff. Il n'y a rien de plus cher qu'un cuisinier français. Tenez, vous avez aux oreilles des pendants de saphir qui vous furent envoyés de Paris par Boehmer et Bassange, les bijoutiers de la reine ; et la pelisse où vous vous emmitouflez avec une coquetterie frileuse a coûté cinquante mille roubles à la dernière foire de Kharkoff.

— Cinquante-six mille.

— Donc, vous songiez depuis longtemps à établir votre fortune sur des bases solides, lorsque l'impératrice vous présenta le comte André Boleski, castellan de Mikalina ; vos desseins se précisèrent. Le comte est un des plus riches gentilshommes de Lithuanie ; outre les biens de sa femme, il possède sept villages, dont quelques-uns sont grands comme des villes, et ce château de Pruzani, à la fois palais et forteresse, devant lequel nous venons de passer. D'ailleurs, le comte est un homme faible envers lui-même et envers les autres, toujours docile aux conseils, jamais rebelle à ses propres désirs. C'était l'esclave qu'il vous fallait. Huit jours plus tard, il vous adorait.

— Je ne suis pas la maîtresse du comte !

— Non, certes ! qui livre tout n'a plus rien à promettre. Votre plan est celui-ci : devenir la femme du castellan dès qu'il aura divorcé d'avec Elisabeth Boleska, et faire nommer votre mari gouverneur, pour la Russie, d'une province polonaise, de Smolensk ou de Grodno, par exemple. Catherine II sera fort aise d'élever à ce poste un seigneur lithuanien de race illustre ; car une telle trahison sera d'un bon exemple. Cependant, ce but atteint, votre fortune n'aura désormais rien à craindre des destinées, et vous ne tremblerez plus

chaque fois que rimpératrice passera la revue de sa garde.

— On brûle encore les sorciers, Rhodzko.

— Quand on a besoin d'eux, non pas 1 Sans moi, vos projets échouaient : la patrie et le foyer reconquéraient le comte, et jamais vous ne l'auriez revu.

Elle rêva.

— Oui, tu as raison; oui, tu me sers. Mais toi, Rhodzko, domestique, esclave, quel intérêt te dirige ? quel profit retireras-tu du divorce auquel tu pousses ton maître ? Ah ! tu veux de l'argent, sans doute ?

— Non.

— Quoi donc ?

— N'importe.

— Celui qui ne demande rien d'abord demandera trop plus tard. Parle, que veux-tu ?

11 ne répondit pas. Elle le regarda. 11 était jeune, avec une beauté forte et farouche. Elle dit, pouffant de rire :

— Bon ! tu aimes Elisabeth Boleska, et tues jaloux, je parie !

Il cria :

— Je n'aime personne et je n'aime rien, sinon moimême et la Pologne.

— La Pologne ?

— Oui, j'aime la terre sur laquelle ma mère m'a enfanté. Mais je hais ceux qui la possèdent et qui m ont outragé. Je la servirai, je la rendrai triom- -^-^-te, pourvu que sa victoire me venge et me glo-

e suis une espèce de héros qui accepte le danger, )n pas le martyre, et qui prétend que ses vertus al utiles.

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Elle pensa qu'il était fou, se prit d'inquiétude, un peu

— Je ne te comprends pas, Rhodzko.

— Plus tard, plus tard, on me comprendra ! dit-il.

Cependant, la tour unique de Mikalina, grave dominatrice des plaines, érigeait là-bas ses crénelures, entre lesquelles bleuissait le lointain du ciel, et sur le toit doré de la chapelle, une cloche tinta lentement, sans écho, dans les brumes refoulées.

La princesse demanda :

— Quels sont ces groupes d'hommes qui de toutes parts surgissent à l'horizon et cheminent, dirait-on, vers le château de Mikalina ?

— Les gentilshommes, les paysans et les juifs du domaine ont été rappelés par Elisabeth Boleska ; ils reviennent pour assister à la messe aux flambeaux qui sera dite cette nuit en l'honneur de l'époux et du maître.

— Ils reviennent, dit Sonya Ivanowna pour assister à mes noces !

L'ombre montait, obscurcissant peu à peu les hauts rideaux de la chambre conjugale, les paysages de laine qui décoraient les murs, et, dans la niche bleue et

(l'or, l'image de la Vierge-Mère, en costume polonais, dont le visage peint, surmonté d'un chapska à aigrette, se détachait, clair encore, sur le fond d'azur, éclaboussé d'étoiles.

Elisabeth Boleska, les yeux mouillés par le ravissement, considérait son mari presque agenouillé devant elle sur une chaise basse.

Tzoryl entre-bâilla la porte.

— Excellences, dit-il, la roue d'une calèche de voyage s'est rompue devant la porte du château. Les voyageurs demandent asile pour la nuit.

— Qu'ils soient les bienvenus ! dit Elisabeth Boleska vivement.

Mais elle ajouta avec un sourire charmé :

— Non, ce n'est plus à moi qu'il appartient de parler de la sorte. Le maître, le maître est de retour! Ah! Dieu soit loué ! il est là. Allez recevoir vos hôtes, monseigneur. N'est-ce pas un bon présage que votre premier acte de seigneurie soit un salut d'hospitalité ?

Il lui baisa la main descendit rapidement l'escalier, et, quand il fut dans la salle basse, il vit qu'une femme était assise devant la haute cheminée où flambait un tronc de jeune chêne.

Il alla vers elle, préparant des paroles de bienvenue.

— Bonsoir, André, dit une voix rieuse.

— Sonya ! cria-t-il. Oh ! je rêve !

Elle avait rejeté sa pelisse. Elle portait une robe

étroite de drap vert, galonnée d'or; et toute jeune,

blanche et rose, avec des lèvres un peu trop charnues,

cheveux clairs bouffants sous le feutre où tremblait

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une plume rouge, elle se leva, s'avança, Tair fou, jeta au visage du comte une rose de gaze qu'elle avait à la boutonnière.

— Vous ne m'attendiez pas ; oui, je me crois extravagante un peu. A peine étiez-vous parti de Pétersbourg que la fantaisie m'est venue de monter en carrosse. Sans y penser, j'ai pris le chemin que vous aviez suivi. Quelle étourdie je fais ! Après quelques heures de promenade, un relais s'est trouvé là ; j'ai changé de chevaux. Nouvelle promenade, nouveaux chevaux, nouveaux relais, et ainsi de suite. Sans y songer. Mais moquez-vous donc de moi!. j'ai couché dans des auberges, oui, monsieur, moi-même. Je riais tant, que cela m'empêchait de dormir. J'ai rencontré trois loups dans le steppe, trois noces de paysans et une grande pierre noire que j'ai d'abord prise pour un ours. Le tout en pensant à la robe que l'on m'envoie de Paris pour le bal de l'ambassadrice d'Autriche. Et me voici. Vous n'avez pas l'air très satisfait de me voir.

Ébahi, stupide, il regardait les bras ballants, cette princesse hardie et jolie, impertinente comme un plumet au bonnet d'un page, et dont la petite voix vive gazouillait, dans le silence de la vieille salle guerrière avec des cliquetis de rire.

— Vous! vous! en ce moment, dans la maison...

— D'Elisabeth Boleska? Eh bien ! pourquoi non ? Ne suis-je pas d'aussi bonne noblesse qu'elle ? Ah ! oui, une Russe, chez une Polonnaise. Bah ! est-ce qu'on est Russe, est-ce qu'on est Polonnais ! Vous n'avez pas de ces préjugés, un philosophe. D'ailleurs, il y a un prétexte : vos gens sont occupés à raccommoder la roue de

ma voiture, qui s'est brisée devant votre porte, précisément. Vous ne trouvez pas cela fort ingénieux ? Non ? Allons, soit, je me repens, continua-t-elle avec une moue d'enfant soumise. C'est très mal, ce que j'ai fait, grondez-moi. Mais ne vous plaignez pas, André ! je m'ennuyais de ne plus vous voir, et ce n'est pas à ma robe seulement que j'ai pensé en chemin.

Il avait, ce bavardage, autour de lui, comme de petits battements d'ailes, qui enveloppent et caressent ; et il sentait dans l'air attiédi des approches d'odeurs et des frôlements possibles qui lui mollissaient toute l'âme. Pourtant, il se raidit.

— Sonya Yvanowa, dit-il, vous ne devez pas res^ ter ici, pas une heure, pas un instant. De grâce, quittez cette maison ! Des choses se sont passées dont je vous instruirai. 11 le faut, princesse ! Partez.

Elle eut un petit air étonné, qui se fâche.

— Vraiment ? vraiment ? Ah! fort bien, je pars. Vous êtes un homme mal élevé. Je m'en vais.

Elle marcha vers la porte, très sérieuse, mais elle se reprit à rire.

— Bon! Vous me donnerez bien le temps de remettre un peu d'ordre dans ma coiflure ? Là, devant ce miroir, sous ce grand portrait en armure, le duc Jagiel, je crois ? Ah ! mon Dieu ! tenez, regardez, près démon feutre, — c'est une paille. Oui, monsieur, pour l'amour de vous, j'ai couché sur la paille !

— Au nom du ciel ! dit le comte, ne prolongez pas cet affreux badinage ! On peut venir ici à tout instant.

Elle avait retiré son feutre; ses cheveux se déroulent en un long ruisseau d'où sortaient des parfums.

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