‹ Les mères ennemiesChapitre 8 sur 18 · A CAUSB D UNE FEMME ÉTRANGÈRE · texte numérisé non relu

A CAUSB D UNE FEMME ÉTRANGÈRE

qui êtes mon père, monseigneur? » C'est terrible, un enfant, parce que c'est si doux. Je vous avais promis de renoncer à mon foyer, à ma patrie ; je n'avais pas songé à mon fils. Je neTavais jamais vu, il était pour moi comme s'il n'eût jamais existé, mais il existe, charmant, tout petit, tout puissant. Ah ! Dieu m'est témoin que je vous adore, madame! mais il y a cet enfant qui ne veut pas que je m'en aille.

— Eh ! restez, dit-elle, qui vous réclame ? Pour moi, je m'en vais. Je ne vous croyais que bon mari et excellent Polonais ; vous voilà, par surcroît, le meilleur des pères. Je n'ai vraiment que faire dans cette parfaite famille.

— C'est mal parlé, Sonya Ivanowna.

— Non, je sais franche, je vous jure, et je vous admire tout à fait. D'abord, moi, j'admire très facilement. C'est au point que je me suis prise d'un véritable enthousiasme pour le général Mouravief. Vous le connaissez, n'est-ce pas? Une idée! si je l'épousais, pour rassurer tout à fait Elisabeth Boleska ?

— Vous raillez encore !

— Aucunement. C'est un air que j'ai, mais je suis très sérieuse. Le rire, c'est mon visage.

— Mouravief, avez-vous dit !

— Eh oui! Alexis Alexandrowitch. Il est fort bien, n'est-ce pas?

— Un vieillard !

— Eh bien! je serai veuve.

— Un infirme!

— De glorieuses blessures.

— Un fanfaron!

— Ah ! point du tout. Ce qu'il raconte de ses guerres

dans le Caucase est parfaitement authentique, et il est certain que, s'il n'avait pas eu la supériorité du nombre, il aurait battu les rebelles. Mais, voilà, il avait trop de soldats, cela gênait ses mouvements dans les montagnes, et, naturellement, il a été vaincu par les Tcherkesses, qui avaient l'avantage de n'être qu'une poignée d'hommes.

— Un sot!

— Pas le moins du monde? Pour un téros, il a de l'esprit.

— Voyons, Sony a, vous ne pouvez pas songer à être la femme de cet homme !

— Vous êtes extraordinaire. Vous ne m'épousez plus, j'en épouse un autre, il n'y a rien de plus simple. Avant deux mois, je serai générale.

— Ce mariage n'aura pas lieu.

— Pardonnez-moi, mon cher comte.

— Je saurai bien l'empêcher !

— Bon! comment?

— Je tuerai cet imbécile d'Alexandrowitch !

— Ah! vous outragez mon mari! Et puis, croyezvous qu'il se laissera faire?

— Enfin, tout cela n'est qu'un jeu, n'est-ce pas, un jeu? Vous m'aimez. J'en suis sûr.

— Parce que je vous l'ai dit?

— Ah! vous êtes cruelle!

— N'est-ce pas mon devoir — à présent? Est-ce qu'il n'y a pas Elisabeth Boleska, et... l'autre? -

— L'autre ?

— Oui, vous savez bien, le petit. Vraiment, je ne vous comprends pas.

— Eh! croyez-vous que je me comprenne moi-

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même! s^écria violemment le comte en comprimant des deux mains son front où bouillonnaient des pen* sées. Quel homme suis-je, enfin? Nul plus que moi n'aie dégoût des choses mauvaises et basses, et. tout bourrelé du désir de remonter, je ne sais pas ré^^ister aux poussées qui me précipitent. Tenez, c'est alTreux, cela. La force de vouloir, du moins, aurait dû m être refusé, puisque je n*ai pas celle de pouvoir.

— C'est fort bien, philosophe, dit-elle. J'aimerais à lire cela; mais il me déplaît de Tentendre, et je vous laisse y rêver.

— Eh bien, oui, partez! mais je vous suivrai. Je vous adore — hélas ! voilà ce que je comprends — à en devenir fou, à en mourir! Je vous aime. Vous êtes tout ce qui me charme, m'enivre, m'entraîne. 11 sort de vous des liens qui m'enveloppent. Je tremble quand je touche votre robe. Vos cheveux tout à l'heure m'incendiaient les yeux. Je vous aime! partons!

Il la tenait embrassée, elle se dégagea.

— Espérez-vous donc que je serai votre maîtresse?

— Vous seriez moins déshonorée pour être ma maîtresse que pour m'avoir contraint à une lâcheté.

— Ah! cette fois, monsieur, adieu, et pour jamais.

— Non.

— Pour jamais!

— Eh bien! j'obéis, oui, je succombe. Je romprai mon mariaçe, la comtesse cédera, il le faudra bien, puisque vous l'exigez.

Il était tombé devant elle, à genoux, il disait :

— Vous voyez, je suis vaincu. Vous êtes mon mauvais génie. N'importe. Ma volonté, c'est votre caprice. Je ne peux pas plus vous résister qu'un duvet

résiste au vent. Mais dites-moi, Sonya, dites-moi que je vous reverrai, que vous m'appartiendrez enfin!

— Pourtant, dit-elle, il me semble que vous aviez raison tout à Theure. Certainement, vous aviez raison, et, puisqu'il y va de votre honneur...

— Ah ! tout rhonneur pour que tu me souries ! Regardez-moi. Vos yeux, c'est un enfer, qui serait comme un ciel. Que vous êtes jolie! C'était pour m'effrayer, n'est-ce pas, que vous parliez du général? Vous m'aimez toujours? Ah ! vous m'aimez, je le veux.

- Elle laissa, comme par mégarde, glisser sa petite main sur les cheveux du comte.

— Je vous aimais, dit-elle en détournant la tête. Alors, toujours agenouillé, il la saisit entre ses bras,

et les yeux chauds de pleurs, avec des bégaiements fous, il s'ensevelissait le front dans la tiédeur de la jupe vivante.

Elisabeth Boleska venait d'entrer dans la salle et les regardait sans parler.

Ces deux femmes qui se trouvaient en présence pour la première fois se considérèrent longuement dans la pénombre de la salle, et si glacé que fût le

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regard des yeux d'Elisabeth, il n'éteignit pas le sourire aux lèvres de Sonya.

André Boleski se leva. La violence est la ressource des faibles; il dit à la comtesse, dans un brusque effarement :

— Eh bien! oui, je Faime! C'est elle que j'aime. Oui. Pas de reproches, ils seraient vains. Je ne vous trompais pas tout à l'heure, je me trompais. Je suis à elle, à elle seule. Je vous l'ai déjà dit, vous ne l'avez pas cru sans doute, puisque vous avez refusé de consentir à notre divorce ; mais vous consentirez maintenant, maintenant que vous avez vu!

Elle se dit très bas :

— Je n'ai rien vu.

Puis, d'une voix plus haute et faisant un pas en avant :

— Monsieur le castellan, vous ne m'avez pas encore présenté la voyageuse qui nous demande asile.

Il voulut répondre ; la princesse le prévint, et, sans baisser les yeux :

— On m'appelle Sonya Ivanowna, dit-elle.

Après une inclinaison de tête, Elisabeth lui indiqua un siège près de la table, et s'assit à côté d'elle. Elles se regardèrent de tout près.

— Vous êtes Russe, madame, et je suis Polonaise. Les femmes de mon pays éprouvent pour celles du vôtre un éloignement que d'ordinaire je dissimule mal. Mais vous êtes entrée chez le castellan de Mikalina, mon mari; il suffit; vous êtes la bienvenue. Toute autre considération le cède aux devoirs de l'hospitalité.

Elle tendit la main vers la table et frappa sur un timbre. Rhodzko entra.

— Des tlambeaux I dit-eiLe. Vous ferez servir le souper dans cette salle, et vous donnerez ordre que loa prépare la chambre des hoies. La princesse Sony a iTanowna nous ùûl L honm^nr de passer la nuit dans notre maison.

Les oiseaux de Tioryl avaient bien voulu s'envoler, mais ils n'avaient pas voulu s enfuir. Le soir montant, ils étaient rentrés dans la volière ouverte, un à un quelquefois, quelquefois par bandes gazouillantes. Tzoryl leur dit :

— Bonsoir, petits ! il Cait donc bien froid dans Tair

oo aveï-vous eu peur de lépervier de la plaine et de

la belette des bois qui, dun coup de patte, casse la

b ranche et tue l'oiseau ! Revenez, revenez, mignons.

Diteâ-moi les nouvelles de la foret. Est-ce que Ton

Voit verdir tes pousses de jeunes pins, que Ton pique

du bee pour en goûter le sucre amer ? Cette linotte-ci a

qui^que chose de rose à la patte gauche, comme si elle

AVâii [>ris Tine fraise entre ses griffes, la gourmande.

uiieft, déjà? en as-tu vn, bouvreuil? Les fau-

lany leurs becs, ont rapporté de la mousse ; ce

» ijiicore le temps défaire son nid, impatientes !

icx moins tendrement, ne vous lissez pas les

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plumes Tune à Tautre. Oh ! je sais, vous êtes amoureuses et fidèles. On a mal parlé de vous. On vous a crues frivoles et peu constantes, à cause de vos airs à révent, et de la petite toque noire, impertinente comme un bonnet d'écolier, que vous avez sur la tête. Pourtant, votre cœur est sûr, et vous valez mieux que les colombes qui roucoulent à tout ramier. Voyezvous, mes petites, l'homme ne se contente pas de mal juger les hommes, il calomnie aussi les oiseaux. Mais cela vous est bien égal, parce que vous avez des chansons et des ailes !

Dans la grande serre, qui était une volière maintenant comme si les fleurs avaient pris des ailes, entre les vitres ternies par le crépuscule, sur le sable que rosait encore la rougeur horizontale du couchant, il allait et venait, mettait de l'eau dans les petites écuelles, s'assurait des mangeoires pleines, parmi les volées familières qui le suivaient, l'enveloppaient, lui frôlant les cheveux, lui chuchotant mille petits cris à Toreille.

Un pivert, tout de sinople et de gueules vêtu, osa lui becqueter la lèvre. Par représailles, il lui arracha un léger duvet blanc qui passait entre les belles plumes, comme il sort entre les chamarrures de la veste un peu de la chemise d*un écuyer qui s'est habillé trop vite. Puis il lui baisa le bec avec tendresse ; mais il dit à Gris-d'Argent, qui se rengorgea sur l'épaule de son maître :

— Ne sois pas jaloux ! c'est toi que je préfère.

Le sable devenait grisâtre, les vitres étaient plus sombres. Il se coucha, vêtu, sur une pelisse en peau d'ours noir étendue sur le sol ; et là, avec sa chapska

blanche où tremblaient des plumes de faisan, avec son justaucorps vert et rose, brodé de vingt ailes ouvertes, il avait Tair, dans la demi-nuit, d'un arbuste printanier qui se renverse, tout fleuri et tout escaladé d'cJiseaux.

— Dormez-bien, mes mignons, dit-il.

Dès que le maître eut fermé les yeux, Gris-d' Argent, une patte en l'air, se mit la tète sous l'aile.

Sur les longs bâtons transversaux, aux rebords des mangeoires, dans les nids accrochés aux angles, c'étaient des groupements frileux de plumages en boules, où pétillaient encore des couleurs, où tintaient de petits cris assourdis comme des sonneries dans de l'ouate. Au milieu de la volière, un ara blanc et rose, refermant l'éventail de sa huppe, s'assoupissait dans la rêverie d'une balançoire ; puis, peu à peu, les derniers gazouillis moururent, avec de brusques réveils parfois, qui se rendormaient bientôt, et, dans l'ombre épaissie, les nuances mêlées brunirent, noircirent, furent de la nuit aussi. Même dans un coin de la volière, devant la vitre occidentale, où s'était attardé un reste de rose lueur comme une écharpe qui traîne à terre, s'éteignit enfin le petit éclair d'or d'une aile de chardonneret.

Tzoryl rouvrit l'œil ; il avait entendu un cri. Un cri d'oiseau? Non. La voix avait parlé. Il prêta Toreille ; plus rien.

— Je rêve déjà, dit-il.

Mais Gris-d' Argent ne se rendormit pas. Roucoulant avec colère, battant des ailes, il se promenait sur son maître, et tout à coup, comme prenant son parti, il s'envola vers la porte refermée de la volière, la

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frappa violemment du bec et des griffes, avec des froissements de plumes.

Tzoryl dit sans hésitation :

— Oui, Gris-d' Argent.

Ils sortirent tous les deux, suivant les allées blanches, sous le bleu lamé de la nuit, qui s'argenlait d'étoiles.

Le repas était silencieux dans la salle de Mikalina, où les flambeaux repoussaient les ténèbres dans la profondeur des angles.

Devant la nappe lumineuse qui reluisait de vaisselle d'argent, les trois convives mangeaient et buvaient avec des gestes lents, ayant derrière eux trois graves serviteurs qui remplissaient les verres, enlevaient les plats vides, sans bruit.

Elisabeth n'avait eu qu'une parole : ce fut quand le seigneur prit place.

— Comte Boleski, ce siège moins haut que les nôtres, n'est pas celui où s'asseyaient autrefois les castellans de Mikalina ; pourtant il a été mis là pour faire honneur à votre retour ; car c'est la chaise où s'est reposé un instant, après sa dernière défaite, le grand Pulawski, dans la maison de mon père. Les traces rouges, sur la paille, c'est du sang.

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Rien de plus, et même, quand ils eurent bu et mangé, Elisabeth ne leva pas son verre en disant, selon la vieille coutume : « Aimons-nous ! » Seulement elle récita les grâces avec des remuements silencieux des lèvres. Sony a Ivanowna et André Boleski ne Timitèrent pas ; mais ils se signèrent furtivement, de droite à gauche, selon le rite grec.

Elisabeth comprit que la princesse était hérétique et que le comte l'était devenu.

Après qu'on eut donné à laver, elle dit en prenant un flambeau :

— Sonya Ivanowna, c'est à moi qu'il appartient de vous conduire à votre appartement; j'espère que le sommeil vous sera jdoux sous mon toit.

La princesse se leva, souriant encore; ses lèvres étaient très rouges, parce qu'elle les avait mordues avec ses petites dents de louve.

Les deux femmes s'éloignèrent; Elisabeth marchait devant, haute et pâle, élevant lé flambeau.

Elles allaient sortir, quand Tzoryl entra brusquement, tout échevelé.

— Excellence ! on emporte votre fils.

— Etienne ! cria la mère.

Et le lourd flambeau lui tomba des mains.

— On l'emporte, vous dis-je. Je suivais Grîs-d' Argent, qui s'en allait je ne savais où. Voilà qu'il s'envole tout à fait. Je lui cours après, je le rappelle, il vole toujours. Je le vois poser à cent pas du château, sur la voiture de cette dame qui est venue. J'arrive , je veux le reprendre. Alors il me mord, oui, excellence, il me mord, lui si doux! Mais je ne lui garde pas rancune; il ne voulait pas se séparer du jeune

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