LETTRE XXVI
Du chevalier de Celioê à la comtesse de BeP^^j charvoinesae d^Alix.
Û'Ajltttû, le laa août*
Vous n'avez paru a Autun que pour noua laisser des regrets^ Je n^ai pu me consolet de votlre départ qu'en changeant de Heu ; /'ai fait un petit voyage à Moulins. Tout le monde y contoit encore une plaisante scène qui s*est passée à l'intendance. La marquisô d'Er ne ville et la belle Léocadie s^y sont trouvées face a face avec le duc de Kos-« mond ; le ^a/^g a/7ar'/^fort indiscrètement ; Léocadie s'est évanouie tout à plat; le duc fondant en larmes l'a prise dans ses bras et
AXdo LES MERES
la portée sur un canapé; tout ceci en présence de quatre-vingt personnes.
Il y a plus de quatre ou cinq mois que je n'ai eu des nouvelles du marquis de Celtas; je l'excuse, il est Jeune et brillant; et entraîné dans le torrent de ladissipation de la cour, on n'a guère le ten^ps d'écrire k ses parens. Il a tout ce qu'il faut pour réussir auprès des femmes , il fera sûrement un grand chemin. J'en aurois pu faire autant, mais ma sensibilité ne m'a jamais permis de m'occuper de ma fortune. D'ailleurs , il y a dans mon carac4ère une sorte d'inflexibilité et même d'ausiérilé qui pouvoit étonner à ia cour et subjuguer l'estime, mais qui ne devoit pas.gagn«rla faveur. Dans le peu de temps que j'ai passé là, je leur dis . d'étranges vérilés;,'et;je leur parus^ je vous assure, un être d'une espèce fort singulière.
• Au reste, je préfère aux grandeurs des biens . beaucoup plu^ réels, 1 indépendance et l'a- : initié. La philosophie. m'apprit de bonne
heure à dédaigner la forlunç, cette impérieuse divinité qui exige de ses adorateurs . le sacritice des sentiuiens les plus dpux et
• des goùls les plus agréables.
Et sur le peu de meHte
De c€ux qu'elle a bien traites,
ni VA LE s. iM
T'eus honte de la poorsnite De ses .aveugles boatëff (i). -
Je m'amuse à écrire mes mémoires ; je crois que ce sera un ouvrage piquant et ori« giaal. Je vous.le communiquerai, votre suffrage lui dohneVôU un véritable prix a mes yeux. Mes hommages à vos aimables compagnes; parlez-Iéur quelquefois de l'hommer au monde qui pense le plus souvent à vous»
LETTRE XXVIL
. De la mÀre inconnue à sa fille Léocadie*
IjC 9 septembre.
Que cette lettre, ma fille ^ soit pour toi seule! Q mon enfant^ depuis que je t'ai me , depuis que j'ai goûté le bonbeur inexprimable de te presser dans mes bras^ de** puis que tes larmes ont coulé sur mon sein^ je ne puis vivre sans te parler d« ma tendresse y du moins aussi souvent que me le permettra l'énorme distance qui nous se-
(i) Gliaulievu
pare !. ... Je veux i^écrire , je veux eorret» pondre avec toi, mais secrètement. J'ai voa« lu que ta bienFaitrice , pour sa justification y pût montrer mes premières lettres et parler de mon apparition à Erneville ^ maintenant je ne veux écrire qu^ toi seule. J'ai besoin de l'ouvrir mon cœur et de lire dans le tien ; le désires-tu, ma Léocadie? y veux-tu consentir? J'ai des moyens faciles et sûrs pour te faire parvenir mes lettres ^ et pour recevoir les tiennes sans que personne en puisse jamais avoir le moindre soupçon. Ah! dismoi promptement que tu désires cette cor-^ respondance y promets-moi le secret > el la sauras tout.
Le lendemain du jour où cette lettre te parviendra ^ mets ta réponse au déclin da jour dans le creux de V arbre de Léocadie, et couvre<-la de mousse. Je la recevrai au bout de cinq ou six joural Ahl je ne. vivrai pas jusque-là U • .
RIVALES. .i«S
LETTRE XXVIU.
Réponse de Léocadie^
Da diAteau d'Cl^ef Hle , le ^ceptembrei^
O LA mère la plus tendre, la plus révérée
ei la plus chérie! je puis donc enfin vou»
écrire ! . • . Vous me demandez si je le dé-^
sîre! Ah! grand Dieu! depuis deux ans yoilà;
le plus ardent de mes souhaits , puisque je
D*ose former celui de tous voir!... Quoiy^
ma^mère l c'est à vous qpue ^'éeris y vous \ïf
rez cette lettre y vous daignerez y répons
drel... je pourrai vous reparler encore de
ma reconnoissance , de ma tendresse I....
Vos ordres sont sacrés pourmor; il m'ea
coûtera y sans doute , de cacher à ma bieu-^
/aitrice, a ma seconde mère, le secret le
plus important de ma vie , le secret qui fait
mon bonheur ; mais je me tairai sans scru^
pule, en songeant que je vous obéis.
Quand je fus à Paray , je n'osai pas vous^ porter une lettre , puisqu'il auroit fallu la confier à Jacinthe: mais combien*de foisde« puis le plus heureux jour de mon existence ,
itoi LES MERES
je me suîs repentie de ne vous avoir pas laisse' un billet en vous quittant ! Je croyoîs que je pQurrpîs vous parler et vous exprimer tout ce que j^éprouvoîs; hélas ! je n'ai pu que pleurer!... Et même, dans ce moment, je ne puis encore que vous aimer ^ que vous chérir ; ilm'esl impossible de vous peindre ce que je sens! toutes les expressions qui pourroiçnt vous en donner Tidée ^ sont devenues communes etx>.nt été profanées par Texagération !*•
O ma mère! quel intérêt puissant vous répalidez sur ma vie ! Je suis V objet de vos plus chères espérances L . . ah ! je ferai tout pour les réaliser, n'en doutez pas. Donnez^ moi les occasions de vous prouver mon respect, mon obéissance et mon amour : apprenez-moi comment je pourrois vous con-« soler de vos peines secrètes : voilà les bienfaits que j*implore, voilà comment vous pouvez rendre voire Léocadîe parfaitement heureuse. J'ose à peine vous questionner.. ^ hélas! quand vous reverraî-je?à quelle époque la tendresse maternelle daignera-t-elle lever le voile affreux qui nous sépare! • • . quand connoitrai-je les traits d'une mère adorée? quand mes regards pourron t-ils ren^ contrer les vôtres? Que dois-je. faire pour
RIVALES. lôS
nierîter une telle faveur? ah! parfez! Je n'ai point la témérité de chercher à pénétrer ce que vous voulez cacher ; ne me suffil-il pas de savoir que vous m'aimez I Je ne vous demande point vos secreis>jene vous demande qu'un regard.
Je pense à vous dans tous les instans y et je ne puis me représenter votre visage!
c'est un tourment insupportable!. . . IN'osant écrire le nom chéri de Rosalba sur l'écorce de mon arbre , je l'ai tracé sur une plaque de marbre blanc, avec la date de l'armée , du mois , du jour et de l'heure , et /'ai posé celte inscription dans le creux de mon arbre ; je Tai recouverte de gazon j de mousse et de réséda , et j'ai planté , tout autour de l'arbre , des roses mousseuses que j'arrose tous les jours Arbre chéri! arbre sacré , devenu Tobjet de mon culte et de mon amour , je regretterai , à mon dernier soupir, que tu ne puisses ombrager ma tombe ! ... *
Auprès du banc de gazon où j'ai joui du bonVieur de me trouver dans vos bras, ou j'ai pressé, baisé vos mains, j'ai mis cette inscription ;
......... o sacri nodi
t^ LES MERES
del sangle e dî natura , qnanto forti voi siete I (i).
Adieu y la mieux aimée de toutes les me-* res ; que votre cœur vous instruis^ de tout ce qui se passe dans le mien y et quMl vous fasse Gonnoitre tons les sentimens de votre recon naissante et soumise Léocadie !