‹ Les mères rivales, ou, La calomnieChapitre 42 sur 46 · SI · texte numérisé non relu

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Mu LES MERES

mais qui n'avoit cVailieurs aucune espèce dMustructioo, et dont l'esprit étoit extrêmement borné. Elle ne Ilsoit que des i^omans, et des rage de huit ou neuf ans je partageai ce goût y et cette dangereuse lecture devint mon occupation favorite. La duchesse avolt cette sorte d'esprit agréable et frivole qui ne mûrit jamais; incapable de réfléchir et d'aimer passionnément,n^ayantjamaiséprouvé de grands malheurs^ elle ne regardoit ia vie que comme une longue partie de plaisir , danslaquelle il ne faut songer qu'as amuser, ou du moins à se distraire. A soixante et douze ans j elle n'étoit occupée que depb/sirs et de fêtes ; elle s'avançoit ainsi gaiment vers la tombe^ non qu'elle eût le courage de l'envisager sans terreur, mais au. contraire parce qu'elle fermoit les yeux pour ne la point voir, el qu'elle s'étourdissoit, sans cesse , afin de n'y penser jamais ; et telle est la prétendue fermeté des Epicuriens , elle ne consiste que dans Toubli^ l'insouciance et raveugiement volontaire.

La duchesse avoit rassemblé^ dans le château de ***, une troupe de musiciens , de comédiens et de danseurs , nous jouions la comédie^ nous donnions des concerts; le soin de varier et de multiplier les plaisirs

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éloit^DOtre seule affaire. La duchesse^ qui joîgnoU une imagination brillante à beau* coup de ^out^inventoitcontînuellementdes amusemens nouveaUx,eIle me fit apprendre a tirer de l'arc; on m'exerça de très-bonne heure à la course , avec uii€ troupe choisie de jeunes filles du village; la duchesse insti-* tua des prix que nous devions nous dispu-* ter , et durant toute la belle saison , si prolongée sous ce beau ciel , on nous faisoit imiter les courses deTempé, celles des'jeux de Flore y faites la nuit à la lueur des flambeaux, et les chasses de Diane et de ses nymphes. Ma grand'mère trouvant que le nom de Rose, mon nom de baptême y man« quoit de noblesse et d'élégance , me donna celui d'UraniCy ce qui ne me parut qu'une idée bien simple ; car depuis long-temps les flatteurs qui entouroieht la duchesse, me eomparoient aux Muses ^t à toutes les di« vinités brillantes de la fable. Au milieu de cette adulation je conservai un cœur sensible qui me préserva de la corruption qu'auroit pu produire , à mon âge , tant de flafc^ lerie; je dédaignai des hommages si prodi* gués j ils m'iospirèrent une confiance et unç présomption dangereuses, mais ils ne m'enivrèrent jamais. Enfin ^ ramitié vint ir

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donner de nouvelles>Iumîères ; elle fut ma première inslitulrice, et si' elle n'eut ni le temps y ni la possibilité de déràcincFr mes défauts et de former ma raison , du moins elle me fit connotlre que le sentimental la vertu peuvent seuls procurer. le bonhenr.

Nous avions pour voisîûe une jeune parsônne nommée Eibaoie; mariée ^ seize ans et mère à dix-sept , e\\e vivoit avec sa mère et son dfiari dans une petite terre à deux lieues de notre çbàleau. J*avois dix ans quand jq la vis pour la première fois ; sa jolie figure m'intéressa vivement; elle répondit à mes cares^s avec sensibilite^et j'engageai facilement ma grand'mère àila presser de reveaiV souvent nous voir. Sa visite fut courte, j'espérois la revoir bientôt, j e fus trompée dans mon. attente. Nous lui envoyâmes en vain des billets d'invitation. pour nos spectacles et nos fêtes, elle se fit toujours excuser; el au boutd'un mois, ne pouvant plus insister à mon impatience, j'obtins la permission de ^'àller voir. J'arrivai dans une petite maisoâ très-simple, rnais d'une .propreté recher-^ chée. J'entrai dans un cabinet où je trouvai Elbauie assise entre sa mère et son mari.> ettenant,sur ses genoux, son enfant qu'elle allaitoîi encore.. Ëilë me reçut à bras ou-

verts; je lui reprochai de n'êlre point venue à nos spectacles ; elle me répondit que nos fêles étoient charmantes 9 mais qu'elle se trou voit si heureuse dans son intérieur , qu'elle ne pbuvoit se résoudre à s'en arracher; et c'est une grande folie, ajoutât-elle 9 de quitter le bonheur pour le plaisir. Ce mot me frappa y et fut pour moi le sujet de quelques réflexions saliUaires , les pre^ mières de ce genre qui sf. fussent jusqu'alors présentées à mon esprit.Comme on me laissoit une entière liberté^ je promis à £1banie de retourner aussi souv«ût chez elle que me le p^rmettroient nos tumultueux muMaëmen» et «fis 'éternelles répétiiions de fêtes', de ballets et de ciomédies. Je m'attar chai.j]|assioift)émént à cette ebarmànte pèr* sonne, dont je conserverai toujours le plu§ tendre souvenir; car je dois à ses vertueux exemples et à ses'^entretiens^ les premiers pmicipes et les. premières idées de religion et de morale que j'aie reçus. J'enirôis dap^ ma quajLorzième année lorsque ma grand'mère mourut subitement d'une attaque d apoplexie. Jp i'àrmpîs extrêmement, et je m'affligeai d'autant plus de sa n;îort , que cet événement me faisoil quitter le Languedoc f et me sçparoit pour toujours d'El-

ïwière fois, en Norraandîe, dai^ une terre nouvelleraent achetée et voisine de la nôtre. Ce fut un grand événement pour nioi^ de voir arriver une de mes parentes, jeune, aimable , remplie de grâces et de gailé. Ma tante la reçut assez froidement; elle trouva trop d'élégance dans sa parure et trop de légèreté dans ses manières, et elle me défendit de me lier avec elle- M"^® de S*** me témoigna la plus vive amitié ; j'y répondis avec transport, je l'instruisis de k défense^de'ma tanle, et nous convînmes de mettre le plus grand mystère dans notre liaison, ce qui nous la rendit plus piquante et plus chère. Nous primes pour <:onfîdent le jardinier du château. M"^"^ die S**'*' me prétoit des romans dont il éleit dépositaire; il nous procura une* infinité de rendez-vous secrets; tous les malins, en m^éveillant, je lançois par ma fenêtre, à un but désigné, une flèche à laquelle étoit attaché un billet que le jardinier pr<^noil et portoit à M."'' de S***. Elle me répondoit exactement, elle m'en voydV des fleurs, des oiseaux ; nous étions sans cesse occupées l'une de l'autre. Nous étions convenues d'une singulière manière de nous souhaiter tous lesH&pirs une bonne nuit : en

renirant chez moi pour nie coucher ^ j'ouvrois, à dix heures précises, la fenêtre d'un cabinet qui donnoît sur la campagne^ et quelques minutes après, je voyois partir et s'élancer vers le ciel^ du château de M"** de S*** , une fusée volante ; à ce signal, je m'écriois : Bon soir!... j'éteudois les bras , et j'embvassois mon amie!.... et jamais nos embrassemens réeU n'ont été aussi tendres que ce baiser donné p^r V\^ maginalion. Je n'ai jamais aperçu cette fusée volante sans tressaillir ei sans m'atlendrir, impression que ne me faisoit pas Ja présence même de M""' de S**'^. Ceci dévoile toutela magie deTâmour , qui ne doit son dangereux pouvoir qu^à l'imagination exaltée et sans cesse exercée par le mys(ère et par l'intrigue.

Cette correspondance d'amitié si vive dura plus de six mois de suite sans se ralentir un moment; mais en présence de ma tante nous avions réciproquement l'air de la plus grande indifférence.

Mon frère vint â la M*'*^'*' sur la fin de l'automne; nous le mimes dans notre confidence, il nous garda fidèlement le secret.

Mais se permettant avec M"' de S'*''*'*, beaucoup de plaisanteries sur le genre de

vie et BUT la société de ma tante , ces moqueries furent remarquées; ma tante voulut bien les excuser dans son neveu , mais elle fut implacable pour M*"' de S**'^, et se brouilla sans retour avec elle.

- Peu de temps après , M"''' de S*** retourna à Paris. Elle me laissa une grande provision de romans, déposés chez le jardinier, et elle m'indiqua les moyens de lui écrire secrètement et souvent.

L'absence de M"* de S*** me causa plus de chagrin que d'ennui , car je lui écrivois des volumes , et cette occupation , ses lettres, et la lecture furlive des romans, n^ laissoient aucun vide dans ma vie. D'ailleurs , mes entretiens avec M"* de S*** ne me fournissoient malheureuseiDent que trop de sujets de rêveries.

Elle m'avoit exhortée Souvent h, ne me point laisser sacrifier à la cupidité et à l'ambition , me répétant qu'étant l'un des plus grands partis de la cour, je derms choisir un homme d'une naissance égale h la mienne, qui fût digne d*être aimé, et le préférer même quind il n'auroîl aucune fortune. En tne désignant plusieurs personnes, elle me parla de Henri d'Elvas, frère cadet du chevalier d'Olbreuse; elle

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nie dîl qu'elle ne le connoissoit pas personnellement^ mais qu'elle avoit ente'hda faire les plus gtands éloges de sa iigure, de son esprit et de son caractère; elle me conta de lui plusieurs traits qui me cliar* mèrent. Ce nom de Henri d'Elvas , qui me parut ressembler à celui d*un héros de roman espagnol, me resta* seul dans la tête. Mon amie ne Tavoit jamais vu; mais plus l'idée romanesque qu'on me donnoil de lui étoit vague , plus elle laissoit de champ à mon imagination; je pouvois me créer une chimère à mon gré , le portrait réel et détaillé le plus charmant eût été moins dangereux pour moi.

Je restai encore quitize mois à la M***.

Au bout de ce temps, ma tante, âgée de soixante -treize ans, et attaquée depuis quelques mois d*une maladie de langueur qui aflbiblissoit également son corps el son esprit, voulut s'éloigner de la mer et changer d'air. Nous partîmes pour Paris, nous y passâmes trois semaines , pendant lesquelles il me fut impossible de voir M"' de S^*^ , mais nous nous écrivions tous les l'Ours.

Ma tante apprit qu'une espèce d'empirique, très-célèbre alors, s'étoit retiré à

Seolis , après avoir fait une fortane asses considérable. Ma (aale voulut s'aller met* tre sous sa direction , et nous parlimes pour Senlis; j'avois alors seize ans...»

M^* de S*** , devenue veuve à celle époque , loua une jolie maison aux portes de la ville j et vint s'y établir, uniquement à cause de moi.

Comme ma tante avoil conservé pour ^ elle la plus grande anlipalhie , nous ne pouvions nous voir que mystérieusement.

M"* de S*** n'a voit aucun des domestiques quelle avoit en Normandie, parce qu'à l'exception d'une femme de chawb/v renvoyée, elle n'y avoit mené que/e^gens de son mari , les siens étoient à Pam , de sorte que personne , dans sa maison , ne me connoissoit; ce qui me donna l'idée d'y aller sous un aulre nom. Dans la rue même où nous logions, demeuroit un vieux notaiiie, aommé Dercy. Cet homme, tuteur et amoureux d'une jeune personne âgée de dix-sept ans, et qu'on appeloit Camille, vivoît très-retiré , et teaoit sa pupille dans la captivité la plus étrange; elle ne voyoit personne , et ne sorloit jamais , pas même pour aller à Téglise ; son tuteur avoit une chapelle chez lui , il y faisoit dire

la messe tous les dimanches , et Camille y assistoil dans une espèce de tribune grillée; elle ne se promenoît que dans le jardin de la maison : enfin , elle étoit vérita-* blemenl prisonnière. J'imaginai de prendre son nom pour aller chez îM™** de S**'^ , Ses domestiques crurent tous que j'élois Camille Dercy , s' échappant furtivement de chez son tuteur pour aller voir leur maîtresse; on leur recommanda de ne point parler de ces visites, mais je ne craignois même pas leur indiscrétion , puisque le nom de Camille me donuoit la certitude qtw ce mystère ne seroit jamais découvert par ma tante. '

Comme ma tante ne pouvoit ni marcher ni sortir, et qu'ayant d'afTreuses insomnies elle ne s'endormoit qu'au grand jour, ei^e levoit excessivement tard, jç disposois à mon gré de toutes mes matinées. Ses gens la voyant mourante , n'altendoient leur sort que de moi, son unique héritière, et je trouvois en eux toute la complaisance et toute la discrétion que je pouvois désirer. Je sortois seule tous les malins, en disant que j'allois me promener dans un jardin voisin ; on ne me suivoit point, et ToQ se^ gardoit bien d'instruire ma tante

lous les avantages qui pouvoient éblouir el dëlermjiier l'ambition. Je fis part de mon projet à mon amie; elle avoit naturellement aussi une tournure d'esprit romanesque , elle approuva mon idée qui lui parut charmante , el elle me fit les sermens les plus solennels de garder mon secret avec une si scrupuleuse discrétion, que le chevalier d'Olbreuse même ne pourroit avoir le moindre soupçon.

Ce jour même ma belle-sœur ^ la duchesse de Rosmond , étant établie da^ns une maison de campagne à quatre lieues de Sealis y vint voir ma tante ; je lui parlai en particulier pour la conjure? de me rendre un service auquel j'atlachois le p4us grand prix; elle y consentit, el comme nous en étions convenues , elle demanda a ma tante de m^emmener avec elle pour cinq ou six jours, promettant de me ramener ellemême au jour indiqué. La permission fut accordée , il fut décidé que je n'emmeoe* rois ni domestique, ni femme de chambre; la duchesse me prit dans sa voiture, et suivant sa promesse me conduisit cbçz M*"' de S*'*^* , à laquelle elle ne fil qu'une petite visite d'un-quart d'heure, et elle me laissa dans cette dangereuse maison • • • •

Deax ddméstiques seulement mis dans une d'eïni''Conûdence ySiiveniciu^ Camille Dercjr

passeroit six jours chez leur maîtresse , cachée dans une chambre au rez de chaussée qui donnoit sur le jardin. Le petit salon où l'on se tenoil , o^étoil séparé de ma chambre que par une porte vitrée couverte d'un rideau de taffetas mis de mon côté, de sorte que je pouvois voir, sans être aperçue, tout ce qui se passoit dans le salon , et même entendre tout ce qu^on disoit. J'étoîs chez M"** de S**'*' depuis une heure , il faisoit nuit, on venoit d'allumer les bougies du salon , lorsque nous çnlendimes claquer des fouets de poste; ce bruit retentît jusqu'au fond de mon âme !... M"' de S*** sortit aussitôt du salon , je m'élançai dans ma chambre, j'en fermai la porte à double tour, et je restai sans lumière, ap« puyée sur cette porte vitrée . et le^ yeux fixés sur celle du salon qui ^e trouvoit visà-vis de moi... Au bout de quelques minutes je vis entrer le chevalier d'Olbreuse et son ami... Je necbnnoissols ni l'un ni l'autre, mais je savois quele chevalier n'étoit ni grand, ni beau.. ♦ M"' de S*** me l'avait si parfaitement dépeint, que je ne pus le méconnoitre. 11 parut le premier... il 3» • ^a

ëloil SUIVI d'un jeune homme dont la taille avoît taqt de noblesse et d'élégance ^ qu'il éloit impossible de n^eo être pas frappée.

La parfaite régularité de ses traits, la douleur et l'expression de sa physionomie^ les grâces répandues surtoute sa personne, rendoîent sa beauté aussi intéressante que remarquable. Je reconnus facilement le prétendu frère du chevalier d'Olbreuse, que j'appellerai toujours Henri /...Le chevalier sortit, Henri resta seul. Alors j'ouvris la porte de ma chambre , et j'entrai dans le salon!.... Je m'avançai en silence auprès d'une table dans laquelle je i^tisua livre.... j'attirai toute l'attention de Ekarî, sous nous saluâmes^ nos yeux se rencontrèrent! «•... Jamais im tel regard ne s'étoitfîxé sur moi; il me sembla que j'étois regardée pour la première fois de ma vie , et je trouvai que tout ce qu'on peut dire de plus flatteur et de plus doux^ ne vaut

pas un regard expressif! Je disparus

sans avoir dit un mot... mais j'emportai une impression ineffaçable. Je retournai dans ma chambre^ et toujours dans l'obscurilé , je restai attachée derrière le rideau qui me cachoit , . • M™/" de S*** et le chevalier survinrent. Après les premiers cona-

plimens oa s'assit autour de la cheminée^ Henri se trouva placé en face de moi ; avec quelle émotion j'entendis le son de sa voix ! avec quelle attention j'écoutai ce qu'il disoitl.... Je remarquai qu'il étoit distrait, qu'il avoit sans cesse les yeux fixés sur la porte de ma chambre , et qu'au moindre bruit il retournoit la tête vers l'autre porte, comme s'il eût attendu quelqu'un... J'imaginai que j'étois l'objet de cette inquiétude, il n'en fallut pas davantage pour me persuader que son cœur déjà répoiidoit au mien!.... Je soupai seule dans ma cham-»

bre;.... et lorsqu'on rentra dans le salon^

j'éteignis ma lumière Henri toujours

distrait ne s'assit points il se promenoit, et tout à coup s'arrétant devant la portière vitrée, je ne me trouvai séparée de lui que par l'épaisseur d'une glace. S' adressant à M™* de S*** , il lui demanda si c(^lte pprte donnoit dans un appartement habité? Non, répondit M™" de S***, ce n'est qu'un pell^

^P^ cabinet dans lequel on serre mes habits...

'P^' Henri ne fit plus de questions, il cessa

0"^' même de parler , et au bout d'une demi^

0"^ heure il fut se coucher.

de se mettre au lit. Elle augmenta mar

IK

riu j^ ae jg S**)*- yim causcr dvcc moi avant

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enthousiasme par le sien ; elle me répéta que depuis raffoiblissement d'esprit de ma tante 9 mon frère s'étant fait nommer mon tuteur, je ne dépendois plus que de lui, et qu'ainsi je serois maltresse absolue de mon sort, puisque mon frère étoit incapable de contraindre mon inclination. Ces réflexions achevèrent de me perdre; nous regardâmes ce projet dunion (^omme une chose si certaine , que , de ce moment , M""® de S^*'*' ne m'appela plus que sa sœur!.... Durant toute la nuit je ne fermai pas l'œil un instant. Je fis des yers^ J'arrangeai le plan d'un roman ^ dont le seul but éloîl d'étonner et de séduire J'oA- Jet qui venoil d'acquérir un si fmiesle ascendant sur mon imagination et sur mon cœur !... Je ne rendrai point compte des folies que m'inspira la passion la plus -violente jointe à la certitude que rien au monde ne pouvoit la traverser !....• Je me J^vrai à mes sentimens avec autant d'im* pétuosité que de confiance !.••• Aveuglée par la plus fatale prévention , je pris l'étonnement que j'inspirois.pour "un tendre retour.... Je remarquois Lien que l'on s'étoît promisse ne m'en point faire l'aveu....

celte observation augmenta iaaoaestixae.**

on croyoil n'être aimé que d'une fille sans fortune et sans naissance^ on n'éloit point en âge de disposer de sa main sans le coU'sentement de ses parens, et l'on ne vou-r loil point séduire une jeune personne que J'on ne pourroit épouser. Ainsi la réserve que Ton me montroit^ ne servit qu'à fortifier mes sentimens !.... Je m'étois donné l'âge de Camille (dix-sept ans, et je nen avois que seize); je croyôis que le prétendu Henri d'Elvas n'avoil que vingtdeux ans , sa figure n'en annônçoit pas davantage I Enfin^ séduite par les apparences, par les conseils que je recevois, et surtout par mon cœur, voulant absolument , sous le nom de Camille y triompher de la résistance veriueuse.que l'on m/op-ïposoit, j'osai déclare.r'isans détour unpen-* chant que je croyoislégitime!«...Cemomenl de foiblesseet d'erreur n'a laissé dans ma mémoire qu'un souvenir affreux!...^. Le fatal objet de ma passioa insensée fut. entraîné par. une impression passagère., je pris l'égarement de sa raison pour le délire de l'amojar , et je cédai! Rappelée

a moi-même par la bonté et par les remords , j'appris au même instant l'horrible vérité U«,, je me vis déshonorée sans

être aimée, et je perdis à la fois ma prcH pre estime et toute espérance de bonheur et de tranquillité!.... Le plus violent désespoir me conduisit en peu de jours aux portes du tombeau. M™** de S*** vint me veiller deux nuits à l'insu de ma tante.

J'étois toujours touchée de son amitié, mais je ne la voyois plus qu'avec une sorte do peine ^ je n'éprouvoîs pas la moindre tentation de lui confier mon malheur; mon

cœur flétri étoil fermé à la confiance!

Lorsque je fus en état de me lever et de sortir, je feignis d'être toujours malade, afin de me dispenser d'aller chez M""* de S***. Cependant il fallut me décidera y

retourner ! Elle me parla de Heun

4'Elvas; je répondis de manière à lui persuader seulement que j'étois refroidie snr

ce sujet et sous diiTérens prétextes

je cessai presque entièrement d'aller la voir.

Je tombai dans une mélancolie et dans tmabattemeot qui me rendirent stupide; en perdant tout ce qui pouvoit occuper mon cœur et mon imagination, il me sembloit que j'avois perdu toutes les facultés de mon amie et de mon esprit. J'étois dans un état habituel de saisissement et de stu-

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peur, maïs je ne reftéchissois point; je n'étois'plus moi-même , je n'exislois plus, je ne souffrois que machinalement.

J'eusse été beaucoup moins à plaindre , 81 mon malheur eut élé produit par «ne séduction adroite et perfide , alors je me serois trouvée moins inexcusable, et j auroîs pu haïr ! . . . û^oa âme auroit conservé de l'énergie ^ e t lé mépris eût guéri la plaie la plus douloureuse de jnon cœur!... Mais je ne pouvois accuser que moi-même , je ne pouvois me plaindre sans renouveler toute l'horreur des regrels superflus les plus décbirans et du repentir le plus amer 1 • . • . Ainsi, n'osant envisager mon- sort , ou jeter les yeux sur le passé souillé d'une faute irréparable , ne voyant plus d'avenir, ne pouvant ni conserver l'espérance , ni former des projets, ma vie n'étoit plus qu'une pénible végétation ! . . . •

Hélas ! fermant les yeux au fond de Tablme où j'étois descendue , affranchie du moins des tourmens causés par une triste prévoyance, devenue presque insensible par l'excès même de la douleur, une consternation affreuse me tendit lieu de courage et de résignation ! . • . .

O par quelle horrible convulsion de

vois je être lîrée de cet accablement léthargique!» . • •

Au bout de quelques jours je m'aperçus, à n'en pouvoir douter, que je portois, dans mon sein y le gage funeste de mon déshonneur!... Ce sentiment si doux, que, dans les nœuds légitimes, doit inspirer l'espoir délicieux de doubler son exîsience y ne fut pour rtioi qu'un sujet leiTible de confusion et 'd'effroi! Cependant, au milieu des vains regrets et des terreurs du désespoir, la voix puissanlé de la nature se fît entendre à mon cœur éperdu; elle m'ordonna de supporter la honte, et de vivre!. . . •

Ne pouvant me résoudre à confier wu tel secret, et sentant qu'il m'ëtoit impossible de me passer de conseils, de secours et de guide dans une semblable situation, un intérêt plus cher, mille fois, que celui de ma vie et de ma réputation, liie fît prendre la résolution d'écrire à Faulear de mes peines ! ... Je l'avouerai , je Taimois encore , et l'état où j'éloîs , en me désespérant, avoit ranimé toute la^violence de ce funeste penchant. Malgré T^onneur et les lois qui nous séparoient à jamais , un lien cher et sacré nous unissoit encore^ et

les senlimens de la nalure renouyeloient^ dans mon cœur déchiré , tous les tour* mens d'une passion malheureuse ! • . • Un vaîet de chambre, nommé Le Maire, me fut envoyé plusieurs fois. Il ne me connoissoit pas. Je le reçus dans la maison d'une femme dont j'étois sûre , mais à la-* quelle, cependant, j'avois caché mon vé« rilable nom. Je trouvai que Le Maire avoit de rintelligcnce et de^ l'esprit; une excès-* sive curiosité, inspirée par l'amour et par la jalousie, me faisoit passionnément désirer d'être instruite de tout ce qui avoit rapport a M"'**d'Erneville!..,Je questionnai Le Maire, il me répondit avec le plus grand détail , et me fît l'éloge le plus mérité de sa vertueuse maîtresse; en me vantant ses talens char*mans,sa sensibilité, il me dit qu'elle aimoit passionnément les enfans, qu'elle désiroit ardemment avoir une fîlle, et qu'elle répctoit souvent que si le ciel ne lui en donnoit pas y elle en adopteroit une. Il ajouta quelle éloit La mère de tous les orphelins de sa terre, et que son plus grand plaisir étoit de recueillir et de soigner ceux que Ton exposoft fréquemment aux portes de son château. Ces récils me firçnt nailre l'idée du monde la plus bizarre Ne pou- 5. 25

vant me charger nioi-ménie de mon malheureux eafani, il m'eût été biea doux de le savoir en de telles mains, et élevé

sous les yeux de son père ! mais je

sentie que le mari d'une femme si digne d'être aimée ne pouvoit lui proposer de se charger du fruit infortuné d'un adultère !... et que, même en ne lui disant pas que cet enfaat étoit le sien , on le devineroit facilement, et que ce soupçon pourroit causer une désunion funeste. J'imaginai donc, dès lors, de coafîer mon enfant à la seule Pauline y sans mettre son mari dans cette confidence. D'ailleurs, je ne pouvois idonner mon enfant à son père sans prendre Teûgagement de conserver à jamais la plus étroite liaison et les rapports les plus intimes avec celui que je devois oublier ! t . • Cette réflexion acheva dejme déterminer. Je ne formai d'abord qu'un plan très -vague sans trouver des moyens positifs ; je pensai seulement , d'après tout ce qu'on me disoit de Pa\j^line, qu'en lui ofiraut mon enfant d'une manière intéressante et romanesque, elle s'en chargeroit sûrement , et j% m'arrêtai irrévocablement à cette idée.

Cependant, j'avois promis à M. d'Erne-

ville y dans les premiers momeas d'embarras et d*effroi, de lui remettre Tenfafit; décidée ensuite à n^en rien faire , il falloit le tromper à cet égard ; je fus obligée d'avoir recours à M™« de S*'*'* , je lui révélai tout. Sa douleur fut inexprimable. Elle n'avoit, sans doute, que trop contribué à m'égarer par ses conseils, son étourderie et sa légèreté ; mais après avoir été , pour moi , la confidente la plus dangereuse , elle devint l'amie la plus fidèle et la plus utile. Elle vouloit se charger de mon enfant : je lui fis observer que ce seroit risquer mon secret; d'ailleurs, je ne me souciois pas qu'il fût élevé par elle. • • • enfin , je per* . sistai dans mon projet. Je la consultai en« core sur une chose qui me causoit un près* sant remords ; j'aurois mieux aimé mourir que de déclarer mon véritable nom à mon* sieur d'Erneville, mais j'éprouvois un scru* pille trop fondé de lui laisser croire à ja* mais que j'étois Camil]e Dercy • Après mon égarement, c'étoit calomnier cette jeune personne. Je voulois donc dissuader, à cet égard , M. d'Erneville sans lui découvrir qui j'etois.TVI"* de S*** s'opposa , avec la plus grande force , à cet aveu , et elle me détermina , en m'apprenant que Camille ,

loin d'être une personne honnête , avoit en déjà plusieurs in (rigues qui annonçoieut les mœurs les plus corrompues. Le chevalier d'Olbreuse , que je fus obligée de mettre aussi dans ma confidence , fut de Tavis de M*"* de S'*^*'*'; et je cédai à Topiaion de deux personnes qui avoient sur moi tout l'ascendant que peuvent donner Tamitié et les services les plus importans.

Vers la fin de septembre , ma tante, toujours plus malade, tomba dans un vérila^ ble état de démence. A cette époque je revis Le Maire j qui, toujours questionné par moi , dit qu'une femme de chambre de j^me d'Erneville lui écrivoit souvent, e/ioi mandoit que sa maîtresse étoit bien tenlée de faire un petit voyage à Paris. Je formai, la-dessus, un plan très-singulier, que je ne communiquai à mes amis qu'après les plus mûres réflexions , et après m'être parfaitement assurée de Le Maire , que je gagnai en lui faisant les promesses que je détaillerai par la suite. Il m'a servie avec autant d'intelligence que de discrétion; mais il n'a su qui j'étois que lorsque j'ai quitté Senlis,

Cependant , l'état dé ma tante détermina ma famille à me remettre en d'autres mains*

Mon frère , déclaré mon tuteur , devint mon seul maître. J'en obtins facilement la permission d'aller passer quelques mois chez M"**^ de S*'*'*, qui acheta une maison à Fontenay-aux-Roses, où je fus m'établit avec elle. Mon frère, toujours à Paris ou à Versailles y n'y vint que deux fois. Sa femme n*y vint point du tout; je me plail^nois d'un grand dérangement de santé qui autorisoit la négligence de mon habillement, mon frère n'eut pas le plus léger soupçon de la vérité t i <. M'"*' dé S'^** ne recevoit, d'ailleurs, q^a Irès-pçu de mon-^ de, et je ne paroissois jamais lorsqu'il lui survenoit des visites. Elle avoit envoyé en^ province , dans une de ses terres , les domestiques qui m'avoient vue à Senlis , sous le nom de Camille , car je portois , à Fonr tenay , mon véritable nom.

Cependant l'époque fatale approchoit.

Le Maire exécuta tout ce que je lui avois prescrit; il écrivit à J^eintlie que son malr tre resterait encore long*temps<à Paris; qu'il n'osoit faire venir sa femme, parce que là comtesse douairière d'Erneville ne le vouloit*pas, enfin qu'il étoit malade et qu'il désiroit Pauline.' Le Maire , après avoir, p^ mon ordre,. cherché un appar

tement convenable à mon dessein ^ loua celui de Thètel desProuvaires^ parce qu'il %^y trouvoit une armoire singulière, dont le fond s'ouvroit et donnoit sur un escalier dérobé, chose qu'avoit effectiveoient fait faire une dame Suédoise qui a passé cinq mois dans cette auberge. Tout étant ainsi disposé , le chevalier d'Olbveuse fui chercher M. d'Erne ville, auquel il dit que Camille j après avoir passé publiquement quelque temps chez M"* de &^^*\ avoit eu Tair d'en partir el qu'elle y étoit resiée cachée ... Le chevalier ajouta qu/e M™^ de S*** avoît plusieurs personnes de sa famille chez elle , mais que Camille , \ogée dans un pavillon séparé , ne pouyoil t\x% ni aperçue , ni soupçonnée de qui que ce fût. •

D'après ces précautions je u*avois rien à craindre, même quand M. d'Erneville auroit découvert que M"'' de Rosmond étoit chez M""« de S***; mais c'est, je crois, ce qu'il ne sut pas , car il n'avoit aucune coipmunicalion avec les gens de M.*"^ de S*** , et dès qu'il fut à Fonteuay , je cessai enlièrement de sortir de ma chambre*

Voulant confier mon enfant à Pauliae, U falloit en donner un autre à M. d'Erne*

RIVALES. iyi

ville. Lorsque des avant-coureurs cerlaios m'annoncèrent que , sous peu de }ours y je serois «lëre, le chevalier d'Olbreuse fut chercher à lliôpital des Enfans-trouvés , à Paris 9 un enfsmt nouveau-né,. • • et qua-« rante-buit heures après sou arrivée à Fonienay , Léocadie vît le jour!. . • En la recevant dans mes bras, j'éprouvai un sen* liment inexprimable de tendresse, de joie et de douleur. Il se fit dafis mon cœur une inconcevable révolution , la honte y fui étouffée , l'amour en fut banni , la nature y remplaça tout et le remplit tout entier!

O Dieu! m'écriaî-je en versant un torrent de larmes , pourrai-je consentir à me séparer d'uii objet si cher! pourrai-je exister sans mon enfant I . • •

Dès^ce moment l'idée de la remettre ea des mains étrangères me déchira l'àme^ et toutes mes résolutions à cet égard furent ébranlées. . .

Je voulois que mon enfant reçût la bé*' nédiction paternelle , et je pensois devoiv h son père de lui procurer le bonheur de ]*embrasser au moment de sa naissance. 11 croyoit être père d'un garçon , mais on lui dicta une formule de bénédiction qui couvenoit également à une fille. .... Il étoit

dans un cabinet très-obscur ; je lui en-* voyai véritablemerît son enfant^ Lëocadie fut dans ses bras ^ on me la rap[#rta baU gnëe de ses larmes ! • • •

Cependant tout avoit réussi au gré de mes désirs ; rien ne manquoit à mes préparatifs y et la marquise d'Erneville étoit à Paris depuis plusieurs jours ^ et dans le logement que j'avoîs fait arrêter. M°*® d'OIbreuse me pressa d'envoyer mon enfant , qu'elle devoit elle-même porter a Paris; quel fut son élonnement^ quand je lui déclarai que j^avois changé de dessein , et que je Youlois garder mon enfant ! elle me répéta vainement que je me perdrois; jelai répondis que j'étois décidée à ne me \a^ mais marier , et qu'après la faute dont^élois coupable 9 je n'bésilerois point à sacrifier ma réputation au bonbeur d'élever mon enfant. Alors le chevalier et M"^*' de §*•• me représentèrent que ma famille ne souffiiroit jamais que je me déshonorasse ^ainsi ; que si je faisois un tel éclat , ou seulement si, sans déclarer mon malheur, je m^obstinois à vouloir garder mon enfant, on me Tôleroit de force pourje mettre dans un hôpital, où, confondu pour toujours parmi tant d'autres infortunés^ je ne pouc-

rois jamais ni \e rëclamer^nile reconnaître.

Cette idée me fit frémir. M""^ de S*** , quelques mois auparavant^ m'avoit proposé , de premier mouvement , de se char^gèr de mon enfant^ mais enthousiasmée alors du plan romanesque que j'avoîs for«mé, je refusai cette offre. Je la lui rappelai , car l'espérance de voir souvent mon enfant me fît enfin préférer ce dernier parti. 11 n'étoit plus temps; le chevalier d'Olbreuse a y voulut absolument point consentir y et M"*^ de S*** se conformoit en tout à se^ volontés ! . . •

Il fallut donc revenir à mon premier plan. On eut beau me vanter lé caractère , les talens, la sensibilité de Pauline ^ on eut beau m'assurer que Ton trouveroit les moyens de me donner souvent des nou*velles de mon enfant 5 je ne me déterminai à cet affreux sacrifice qu'avec désespoir!... Ce fut par le conseil du chevalier, que, dans le billet placé dans le berceau , je ne mis pas la véritable date de la naissance de Léocadie qui naquit le 18 février; la date du billet lui donnoit quelques jours de moins.

J'avois pris sans peine la résolution de faire élever mon enfant, sans lui donner

%^i, LES MERES

de nourrice. J'étols très-famlHarisée avee celle idée , car j'avois été nourrie de celte manière, ainsi que mon. frère , et nous jouissions tous deux d'une excellenle santé* Mais je ne puis dépeindre Tétat où me laissa M""* de S**'*' , lorsque après avoir arraché ma fille de mes bras , elle s'enfuit avec ce cher dépôt pour se rendre à Paris.

G'éloit le soir après souper!. • • * . J'étois dans mon lit, on ne m'avoil point encore permis de me lever* Je n'avois dans ma

chambre que la garde Je* fis fermer

mes rideaux , afin de pleurer sans con* irainte. Au bout de deux ou trois heure5, il me prit un désir irrésistible d'aller risiV ter la petite chambre dans laquelle F ^éoca^àve avoit passé quelques nuits , et d'y pleurer sur son berceau que j'avois voulu conserver ; j'en avois fait acheter un autre pour la transporter à Paris ! . • é^ J'enlr'ouvris mon rideau , je vis que ma garde dormoît profondément, je me levai tout doucement, je pris ma lampe de nuit, je sortis de ma chambre, je traversai un corridor, et j'entrai dans le petit cabinet qu'avoit habité ma fille ! La sage-femme qui m'avoit soignée y couchoit; elle éloh endormie j. • .

j'avance sans faire de bruit , j'aperçois le

berceau , mon cœur s'émeut et se decbire !

Je m'en approche, je me mets à genoux , je lève le rideau , et je tressaille en voyant un enfant charmant qui dormoit du plus doux sommeil ! • * • C'étoit Stéphen qu'on a voit place dans ce berceau ! • • • O quelle impression me fît la vue d'un enfant de l'âge de Léocadie I... Enfant malheureux !

m'écriai- je, ta mère, coupable comme, moi , fut contrainte aussi de t'abandonner!

elle te pleure, sans doute, ou^ plus heureuse que moi, peut"»être a^t-elle perdu la vie en te la donnant I. ... et moi j'existe pour souffrir sans espérance et sans consolationL.. Toutes les affections' qui font le bonheur de la vie n'ont été pour moi que des pièges affreux , des illusions dan^ gereuses , et des sujets éternels de honte et de douleur ; les conseils de l'amitié m'égarèrent, l'amour fait mon opprobre. . . et la tendresse maternelle n'est pour moi qu'un tourment!. • • • Ma fille me consoleroit de tout! Sa présence pourroit seule calmer ce cœur agité, et sécher les pleurs amers que le repentir me fait répandre I...

et je l'ai perdue! On a la barbarie de

me l'enlever! je ne la reverrai peut*étre jamais ! • . • Mes san glots me coupèrent la

2ye LES MERES

parole. • • La femme qui couchoit dans le cabinet s'éveilla ; je lui ordonnai de prendre Slëphen dans son lit , il iioe sembloil qu'un enfant étranger profanoit ce berceaa devenu sacré pour moi ! • . • Je le G s porter dans ma chambre et poser sous les rideaux de mon lit ; je le gardai ainsi tout le temps qpe je passai a Fonlenay , et par ia suite je le fis transporter à la M***, où il est encore.

M™** de S*** revint de Paris a cinq heuf res du matid. Eile me conta que^ par le moyen de Le Maire et guidée par lui , elJe avoit fait elle-même l'exposition , et qae cachée derrière l'armoire pendant p7tf5 de deux heures^ elle avoit entendu \oul ce qui s'éloit passé dans la chambre de la marquise d'Ërneville. Enfin elle me dit que ma Léocadie étoit acceptée avec transport el ravissement ! . . • Pendant ce récit ^ je (oadois en larmes ; le chevalier d'Olbreuse me calnia un peu en me conseillant d'envoyer Raimond en Bourgogne y afin d'avoir des nouvelles de mon* enfant. Raimond étoit un jeune homme qu'une action bîenfai*sanle de M. d'Ërneville nous avoit fait connoitre. Raimond , par ses vertus et h plus rare honnêteté^ avoit gagné toute m»

confiance; je Tavois marié à une jeune fille qu'il aimoit; je pris cette dernière* à mou service 9 ainsi que sou mari^ et je les mis tous deux dans ma confidence. Mais^ comme Raimond étoit connu de M. d'Ërnevilie^ je Tavois envoyé dans une terre de M"'* de S***, ne voulant pas le garder près de moi tant que M. d'Erneville habiteroit Fontenay. Le chevalier d'Olbreuse se chargea de lui faire dire d'aller en Bourgogne afin d'y prendre les informations les .plus détaillées sur. tout ce qui m'iutéressoit si vivement. 11 se déguisa , fil ce voyage y et revint m'apporter des nouvelles aussi heureuses que je pôuvois le désirer. Léocadie , arrivée en parfaite santé dans le château d'Erneville ^ étoit adorée de sa mère adoptive ! • • • Je restai encore six semaines à Fontenay après le départ de M. d'Erneville. Le Maire caché a Paris dans la maison de M'"*" de S***, fut alors placé par le chevalier d'Olbreuse chez le marquis de *** qui partoit pour l'ambassade de Naples. Comme mes amis xne prêtoient tout l'argent dont j'avois besoin ^ j'achetai la discrétion et le silence de Le Maire par une pension viagère de

97d LES MERES

cinquante louis , et il partit pour Pltalie j où il s'est établi et fixé.

Je quiltai M™«'de S*'^* au mois d'avril; ma belle-sœur vint me chercher et m'emmena chez elle. On avoit ramené ma tante à Parié. Je fus la voir ; elle n'àvoit plas sa tête, cependant elle me reconnut; je vis qu'elle étoit absolument livrée aux personnes mercenaires qui Tenlouroient; je pris la résolution de rester avec elle^ et de me consacrer à la soigner et à la servir. Mon frère et sa femme combattirent vainement ce dessein. Je m'établis cbe^ ma tante y je couchai dans sa chambré et je ne la quittai plus. Je vécus là dao5 une solitude absolue ; ce genre de vie couvcnoit parfaitement à ma situation , je remplissons un devoir ; f'avois besoin de me

raccommoder avec moi-même ! Je

renonçai aux lectures frivoles, j'occupai mon esprit 9 je cultivai mes talens, le temps s'écouloit pour moi sans ennui , mais non sans inquiétude et sans chagrin 1 . • • . Ma fille , toujours présente à ma pensée , étoit pour moi un sujet inépuisable d'agitation , de crainte et de dou-* leur. Je renvoyai Raimond ea Boorgo-

gne snr la fin de Télé ^ et je le chargeai de gagner Jacinthe^ femine de chambre de M'"'' d'Ërneville. Raimond s'acquitta de cette commission avec son zèle et son iulelligence ordinaires. Jacinthe n'a jamais su qui j'étois , mais elle accepta la pension qu'on lui offroit, et promit de donner exactement toutes les semaines des Douvellesdétaillées de Léocadie. Raimond lui laissa une adresse ; il recevoit ses lettres et me lesapportoil. Cette correspondance bien établie et parfaitement régulière^ me procura la seule consolation véritable que j'eusse encore reçue.

Je m'occupai quatre ou cinq mois d'a-^ vance des étrennes que je voulois envoyer à Ijéocadie. Le mois d'ensuite m'offirit encore une époque bien touchante ! . . • Le 1 8 février , le jour de la naissance de Léocadie^ je meiprosternai en me réveillant...

Inondée de pleurs , j'invoquai Dieu pour ma fille , avec la ferveur la plus vive . . . Ab I sansdoute^ il n'en est point que Ton puisse comparer à celle d'une mère qui prie pour son enfant !••. Je promis de célébrer à jamais ce jour par une bonne action y et je fus délivrer six pauvres ouirrîers retenus en prison^ pour n'avoir pu

a8o LES MERES

payer les mois de nourrice de leurs enfans.

Ce fut à peu près dans ce temps que je fis connoissance avec le vertueux évêque d'Autun; il étoit parent de ma tante, et venoit la voir quelquefois; il mHnspîra la vénération la mieux fondée et le plus tendre attachement. J'avois toujours eu des sentimens de piété y mais c'est lui qui m'a fait connoitre toute la sublimité de la religion , qui seule peut donner une telle perfection de principes , de caractère et de conduite.

J'étois depuis dix-huit mois chez ma tante lorsque je la perdis ; elle rendit le dernier soupir dans mes bras. • • Par un testament, fait quatre ans avant sa mort, je me trouvai héritière universelle de tous ses biens. J'allai demeurer chez mon frère, et l'évêque d'Aulun , alors Tabbé de***, voulut bien céder à nos insèances et se charger de l'éducation de Jules , mon neveu. Peu de temps après j'appris que Camille Dcrcy étoit entrée à l'opéra ,ce qui, de plus d'une manière, me causa un sensible chagrin. EUe faisoit tant de bruit par les agrémens de sa figure, que j'ima-»

ginois bien que cet événement pourroit tôt ou tard être su de M. d'Erneville* Il

RIVALES. aSi

m^éioit affreux de penser qu'il pût croire que la malheureuse Camille fui devenue une courtisane ; rester avilie à ce point dans son opiâipn j étoit un douloureux opprobre!... D'ailleurs, quoique M. d'OI* breuse m'eut assurée que son intenlida étoit de ne plus faire de voyages à Parisy des affaires pouvoient le forcer d y revenir^ et alors en allant aux spectacles et en voyant la véritable Camille , il âuroît dé-^ couvert la plus grande partie du mystère quon vouloit lui cacher. Le temps , san& dissiper ma mélancolie, avoit ca^mç m^ douleur ; tranquille sur le sort dfe qioniisnfant, recevant régulièreinent d^ ces |)0uvelles, îe me rattachois à la. vie , ^t par conséquent à mai réputation; je mettois la plus grande importance à un secret d'où {lépendoit mpn honneur et ma tr.anquilrt lité , et qui m'^voit coûtétaiit de soins et fait imaginer des intrîguiesi^î ^coDipUqiuéea/ Enfin 9 j'^vois solepnellement donné iina parole. fi mesî amisj, tioq-seulement de ne le confier à personne, sans leur consente-»

ment , m^iis d employercqnstamraenf lou'* t^s.les: ressources; de «mon imagination à le cat;her.y.et à prévenir. toiit -ce qui pour-^ roit le trahir ou le fairç soupçonner , el^

surloulà M. d'Erneville. M"* d'Olbreusc qui se reprochoit vivement la légèrelé de conduite et les conseils qui avoient contribué h me perdre ^ étoit bien Jntëresscc personnellement à s*assurer de ma parfaite discrétion à cet égard. Elle et son mari ne virent Camille au théâtre qu*avec un véritable effroi , mais le hasard m'offirit bieatôt un moyen de nous affranchir de cette inquiétude.

Je ne voyois chex ma belle-sœùr que nos parens et quelques amis d'un âge mur; quand il survenoit d'autres visites^ je me retiroisy et lorsque la duchesse donuohde grands soupers^ je restois dans ma chambre. D'ailleurs ^ je n'allois ni auxaçttUcles, ni au bal^ ni dans^ le grand monde. .

Tout 'Cô qu'on me disoit pour me dégoûter de ce genre de vie , produiSoît un effet absolument contraire; on me répéloit-que personne à mon âge n'avoit cette passion pour la retraite et pour des études sérieuses, qi>e j'étois l'objet de l'élcfrinëment universel , qu'enfin mon caractère paroissoît inexplicable. Ces.discoùrs, je l'avoue, lïie flattoiçtit en -Secret ;' j'àV^là' assez entrevii le monde pour conhoïfre qu'il' ne faut, ni mérite réel/ *if tialenS distingués

pour obtenir ses suffrages, et qull est beaucoup plus flatteur de rélonner que de lui

plaire.

Mou frère un^our me demanda, avec instance , de ne point sortir du salon , quand le comte de Poligni, que je croyois son ami intime , viendroit voir la duchesse. Comme je me refusois à celle prière, mon frère m'interrompant : N'imaginez pas, me dit-il, que j'aie quelque envie de vous proposer d'épouser Poligni. Si vous en étiez tentée, je metlrois tout en usage pour vous détourner d'un tel dessein!

Alors mon frère , à ma grande surprise , me fit un portrait affreux du caractère dé l'homme du monde avec lequel il étoil le plus lié ; mais il finit p#r me renouveler la prière de ne le point éviter, et même d'êlre obligeante avec lui. J'imaginai que quelque molif d'ambition décîdoit mon frère à montrer au comte dès égards particuliers , et certaine qu'on ne me parleroît point de mariage^ je consentis à ce qu'on désiroit. De cette manière, je vis plusieurs fois le comte , et peu de temps après j'appris que mon frère éloit brouillé avec lui. Je questionnai mon frère , qui ■ me conta en secret , mais sans entrer dar

»84 LES BIERES

aucun détail, que Poligni, confident de 8oa amour pour Camille , i'avoil trahi et supplanté ; qu*après avoir séduit et enlevé celle jeune personne , il l'a voit fait entrer à Topera. Mais je suis vengé ^ continua mon frère, je supplante à mon tour Poli* gni , et Camille est à jamais perdue pour lui. Voulant tirer parti de cette confiden* ce, je conjurai mon frère d'exiger de sa nouvelle maîtresse qu'elle quittât le théâtre ; j'ajoutai que si elle restoit à Fopéra, la duchesse apprendroit bientôt cette criminelle intrigue. Mon frère, décidé à ne point abjurer ses égaremens, respectol/ cependant le repos de sa vertueuse tem* me , il céda à mes vives instances *,elUvût jours après Camille quitta le théâtre.

J'avois une cousine pensionnaire à Tab* baye de Royaumont , à quelques lieues de Paris ; je voulois aller passer quelques jours avec elle, et j'y fus sur la fin du mois d'août. Je ne connoissois point ce couvent, il est très-antîque et d'une belle architecture; je fus, surtout, extrêmement frappée du cloître qui , comme tous ceux des monastères , forme une vaste galerie couverte et tournante, et en arcades, au milieu de laquelle se trouve un grand par*

terre rempli de fleurs. Celui-ci avoil de plus rornement d'une superbe fontaine de marbi^e blanc placée sur le gazon du parterre. L'eau pure et limpide de la fontaine se précipitoit avec bruit dans un large hassin de marbre , et de là retomboit sur le gazon , où , se divisant dans de petits canaux creusés pour cet effet, elle pro* duisoit plusieurs ruisseaux qui, après avoir traversé le parterre, enlroient dans le cloître , et serpentoient autour des pierres sépulcrales dont ce lieu est rempli.

Je soupai chez labbesse; je me relirai dans ma chambre à l'heure où tout le monde se couche dans les couvens, et je me mis à écrire. A minuit j'ouvris ma fenêtre, et je trouvai le temps. si doux: et si calme , que j'eus envie d'aller me promet ner. Le plus profond silence régnoitdans toute la maison , toutes Iç^ lampes étoîent éteintes; je traversai un long corridor très-obscur, au bout duquel je .m'arrêtai, ne sachant plus où j'étois, et là j'entendis le murmure de la fontaine ; je connus que j'étois près du cloitre , c'étoit où je voulois aller, et guidée par ce bruit j'y arrivai en effet. 11 faisoit très-chaud ; mais le ciel, couver* de nuages, éloit excessive-

ment sombre, le parterre n^répandolt pas la moindre clarté dans le cloître ; Tobscurîté , le silence , le murmure de Veau , et ridée que je marchois sur des tombes, me causèrent quelque émotion. J'ailois entrer dans le parterre , lorsque j'entendis distinctement des gémissemens qui senibloient venir du côté de la fontaine ; je frissonnai, et m'appuyant contre un des pilastres des arcades , je restai immobile... Les gémissemens continuèrent. •• . dans ce moment le ciel s'éclaircit un peu y et f aperçus une figure à genoux auprès de la fontaine , et appuyée sur un banc de gazon. ••• une voix entrecoupée^ itassi douce que jeune, se fit enteudre. moti Dieu ! s'écrîa-t-elle , dois-je me plaindre d*êlre ainsi rejetée !... ce voile sacré qu'on me refuse, je suis indigne de le porter!...

Mais quel sera mon asile ! abandonnée de la nature entière, seule dans l'Univers, que deviendrai- je , hélas!... Je n'en écoutai pas davantage : pénétrée jusqu'au fond de l'âme , je m'élance dans le parterre , la jeune inconnue se lève avec effroi :

Rassùrez-vous , lui dîs-je , c'est une amie qui vient à votre secours. ... A ces mots l'inconnue se jeta dans mes bras en san*-

glolanl. Je la pressai contre mon sein , et nous nous assîmes sur le banc de gazons L'obscurité ne me permeUoit pas de distinguer ses traits , mais son malheur , sa sensibilité et la douceur touchante de sa voix avoient fait sur mon cœur la plus profonde impt^ssion. Qui êtes-vous? lui demandai-je. Une malheureuse orpheli*ne y répondit--elle , sans fortune 3 sans pro* tecteurs , et je n'ai que seize ans ! Je vins ici avec le projet de me faire religieuse y mais ne pouvant donner de dot, on me refuse y et Ton ne veut pas même me gar* der. Eh bien y ]e vous emmènerai , je mé charge de vous, vous serez ma compa* gne. • • . Pour toute réponse , l'infortunée se jeta à mes genoux , et serrant mes mains dans les siennes y en les arrosant de lar« mes : Non , dit-elle, non, je ne veux point abuseï* d'une pîlié si gfénéreuse!...

je dois vous avouer que Je suis indigne de vos bontés.... ce malheur affreux qui vouè toudhe, il est mon ouvrage!... c'est une faiblesse coupable qui le causa î..-. —-Vous avez aimé?... — Et je fos trompée, je SUIS abandonnée; il ne me reste qu'un amour sans espoir, la honte et ' tir .... On peut juger de l'effe]

duisirent , sur moi y ces dernières paroles^ qui me retraçoîent mon malheur et ma faute d^une manière si frappante I • • • • jeune et chère infortunée! m'écriai- je en la pressant dans mes bras , je deviens votre sœur, nous ne nous quitterons plus:

venez I . . • Mes pleurs me coupèrent k parole^ • • • je me levai et j'entraînai Tioconnue j qui ne pouvoit exprimer son étonnement et sa reconnoisâance que par ses sanglots et les plus tendres caresses.... Je retournai dans ma chambre , où j'avoi^ laissé de la lumière. Combien s'accrut i'ifl' térêt si vif que mlnspiroit l'incoaoo^i lorsque je vissa charmante figure /.•• sa physionomie pleine de candeur elAesetv* sibilité y son extrême jeunesse , là grâce de ses manières 9 la délicatesse de ses traits et de sa taille > toul, en elle étpit fait pour intér^s^r et> pour. loucbeir les. oc^urs les moins sensibles \ En la regardant il mVtoit impossible; de concevoir la foarJbarie de celui qui avoit pu Tabî^ndonner etVoublier!.«.. L'inconnue me conta ^n histoire avec ringénuité qui .1^ caractérise.

Quelle. fut moii indignation en apprenant que son séducteur éioi t. le com^e.de Poli' gni!... EnfUt cette malfapureuse jeun^

personne étoit celle même Agnès , qui depuis a refusé d'épouser Poligni y afin de ne me point quilter , et qui y aujourd'hui, voulant partager ma destinée y sacrifie sa liberté y et renonce sans retour a\\ monde pour ne se séparer jamais de son amie !••«

Deux jours après je retournai a Paris , j'emmenai ma chère Agnès y en remer^ ciant le ciel qui daignoit m'accorder le plus précieux de ses bienfaits, et sans dou-** te le plus rare y une amie véritable. J'aurois bien désiré lui confier mon secret, mais fidèle à ma parole , je ne le voulois pas sans Taveu de M*"* d'OIbreuse , qui refusa positivement le consentement que je sollicilois , disant que je ne devois faire une telle confidence qu'après avoir éprou* vé, pendant plusieurs années, l'attache^ ment d'Agnès. En amitié, les cœurs qui s^entendent promptemenk, ne peuvent se tromper. La plus sure épreuve, c'est de se répondre parfaitement avant de se bien connoitre : on n'aimera jamais vivement et constamment l'objet qu'on a besoin d'étudier.

Sur la fin de l'hiver de cette année, je reçus une nouvelle qui m'affligea vivement , j'appris que Jacinthe étoit renvoyée 3. aS

du château d'Erneville. J'ignorai pour quel sujet ; j'ai su y I^ng-temps après, que ce fut à la suite d'une scène de jalousie causée par un cachet que j'avois entoyé à Lëocadie. Ce cachet me fut donné par raon frère, qui le tenoit de M"*<? du Resnel. Le& deux R^ gravés sur }a pierre^ formoient aussi , par hasard, mon chiffre.

Mon frère me fît promettre de garder toujours ce cachet, ou de ne le donner qu'à l'objet que j'aimerois passiowiéme»L II supposoit qu'on ne pouvoit aimer ainsi qu'un amant. Je fis faire en secret un ca« chet absolument semblable, que je mîsi ma montre, et j'envoyai l'autre à Lebcadie ; par cet artifice j'abusai mon frère sans manquer à ma parole.

Mes amis craignant, avec raison y la vi* vacité de mon imagination et l'impétuosite naturelle de mon caractère, me èachoient avec soin tout ce qui pouvoit m'inquiéter ou m'agiter. lis avoient ea la précaution de faire prévenir Jacinthe à cet égard par Raimond, auquel on avoit fait sentir combien ce mystère importoit à ma tranquillité , de sorte que je n'ai appris qne très-tard, et au bout de plusieurs années^ toutes les peines que l'adoption de Léoca-

die causoît à sa généreuse bienfaitrice , mais )e n'en avois pas alors le moindre soufKjon. Je ne m'affligeai de la disgrâce de Jacinthe que parôe qu elle n'étoit plus auprès de ma fille. Elle s'établit auprès d'ErnevilIe^ et continua régulièrement à me donner des nouveÙes de Léocadie , qui y quoique beaucoup plus vagues y. me tranquillisoient du moins toujours sur là santé de cet dbjét si cfaer.

Mon frère ayant hérité de la terre où m'avoit élevée ma grande mère , voulut y aller passer une partie de Tété i j^*. Je fus de ce voyage , que Tidée de revoir Elbanie , ma première amie , me rendit extrêmement agréable ; je me retrouvai , avec attendrissemtent y dans les lieux où s'étoient écoulés les paisibles jours de mon enfance.

Les objets qui retracent vivement la jeu« nesse y n'inspirent que des sensations dou* loureuses ; ils rappellent des égaremens y des passions qui ont agité y des illusions perdues, des plaisirs évanouis sans re* tour.*.. Les souvenirs qui retracent rea* fance y sont délicieux ! c'étoit le temps de la paix y de la joie naïve et pure y de Tin»

!2<)i LES MERES.

noeence ; d'ailleurs on regrette la jeunesse y on ne peut regretter l'enfance.

Mon premier soin y en arrivant y fut de demander des nouvelles d'Elbanie ; quelle fut ma douleur en apprenant qu'elle n'existoit plus ! Elle étoit morte de la petite vérole trois semaines avant notre arrivée^ne laissant qu'une fille unique , âgée de sept ans. On me dit que M. de **♦, son mari^ étoit inconsolable; je voulus l'aller voir, et pleurer avec lui. J'arrivai chez lui à six heures du soir ^ le jour même où sa fille lui fut ramenée d'une ville voisine dans laquelle on l'avoit envoyée pendant la maladie contagieuse de sa mère. Cette enfant revoyoit son père pour la première fois depuis la mort de sa mère. ... M. de *** l'avoit conduite aussitôt dans le cimetière où reposoient les cendres d'Elbanie > et lui montrant le tombeau : Si par la suite , lui dit-il 9 tu pou vois éprouver la tentation de t'égarer y reviens ici y réfléchir sur la tombe d,'Ëlbanie ; en te retraçant le souvenir de sa vie entière^ tu te raffermiras dans Ta* xnour de tes devoirs et de la vertu I

Lorsqu'on me conta ce trait , un doulou' reux retour sur moi-même oppressa mon coeur et fît couler mes larmes.... Je cou*

chai chez M. de ♦**;. le lendemain malin , je me levai avec le jour , je fus me promener, et ma rêverie me conduisant du côté du cimetière , j'y entrai. L'aspect de la tombe d'EIbanie me fit tressaillir !

Ce monument champêtre étoit aussi simple que la vie elles mœurs de celle dont il consacroit |a mémoire ; la pierre sépulérale, placée sur une éminençe de gazon ^ paroissoit posée dans un panier de fleurs , étant entourée et en partie recouverte d'anémones , de réséda, de lis et de jacinthes, contenus dans une large bordure faîte en osier et imitant les contours d'une corbeille , dont Tanse proportionnée à sa grandeur, s' élevoit en arcade au-dessus de la tombe ; des fleurs grimpantes , telles que la brioine et le liseron , s'enlortillant autour de cette anse , formoient un cc^'n- Ire élégant de guirlandes et de festons. Un olivier, symbofÉde la paix, planté sur le gazon même , ombrageoit la corbeille :

plus bas , autour du tombeau , de super-bes orangers , réunis les uns aux autres par des liens de pampre, composoien tua cercle ^éblouissant qui n'étoit interrompu que par un banc de verdure placé entre un myrte et un cyprès I . . /

Je m'assis ei> pleurant «ur le siège àe gazon, et (ixaiit les yeux sur la tombe ^ les plus tristes réflexions vinrent çn foulé s'offrir à mon esprit. Hélas ! me disoîs-je, loin de plaindre celle qui n'a vécu que pour la vertu , ne dois-je pas envier une destinée si pure et si fortunée ? * • . Elle n*a conna de la vie t}ue ses bieps réels et ses vrais plaisirs, ceux qui sont offerts par la nature et que produit le sentiment I Confinée, pour son bonheur , dans cette paisible solitude, son imagination fut toujours sage et réglée comme sa vie!.... son existence ne fut point un vain songe! de coupab/65 illusions n'en ont point troublé le csJmej et n'en souillèrent jamais la puretè\«.« Enfin , elle n'a parcouru de la carrière ba^ maine que l'espace le plus brillant; elle n'a vu s^écouler que cette saison si riante, si délicieuse , lorsqu'elle se passe sans ora*» ges ! • • • elle laisse après elle le souvenir le plus intéressant, et Ton peut la proposer pour modèle à sa fille ! • • • La piété filiale viendra chaque jour visiter oe tombeau , elle en cultivera les fleurs , elle y répandra les larmes de la reconnoissance et de la sensibilité ; elle s'y rappellera tous les souvenirs qui peuvent inspirer le saint en-

RIVAliES. 295

thoasiasme de la verlu ! . • . . Elbanie n'a point cessé d'exister pour sa fille j du fond de la tombe , elle lui parlera toujours , elle lui servira d'exemple et de guide!.... Et moi , malheureuse , ignorée de ma fille , privée de ses premières caresses , je ne suis rien pour elle, quand elle est tout pour moi! Si je meurs, Léocadîe ne viendra jamais pleurer sur ma tombe I... nul signe extérieur n annoncera qu'elle a perdu celle qui lui donna le jour ! en porter le deuil seroit un .opprobre pour elle !... et si l'on découvroit le nom de sa coupable mère , on ne lui parleroit d'elle que pour lui dire: Si vous deveniez faible comme elle , vous s^i&i méprisable et déshofiorée !* . * Voilà donc le seul souvenir que je puisse laisser à l'objet d'une si tendre afieclion ! . . .^. O^ pensées désespérantes ! je ne pourrai me faire connoUrc à ma fille sans effrayer son innocence, sans la faire rougir, et sans m'avilir à ses yeux ! J'aurai besoin de son indulgence, et cependant je dois désirer que son àme soit assez pure pour ne pas concevoir mon égarement et pour le trouver inexcusable !.... Le crime de sa naissance m'a ravi tous les droits sacrés d'une tixère ; je ne puis prétendre a sa vénér'

tion , à sa confiance ; je ne mérite même pas son estime 9 je ne suis plus digne ni de l'instruire, ni de la guider !«... Oui, la mort seroit mille fois préférable à cet horrible avenir i.... Mais il faut vivre pour expier ; rien ne me coûtera pour sortir d'un tel abaissement!.... O mon «nfant, je veux, par les plus.édatans sacrifices ^ m'assurer sur ton cœur ces droits si cbers que la nature réclameroit en vain sans la vertu 1 J'ai dû renoncer à la gloire de l'élever , j'ai dû le choisir une institutrice irréprochable ; mais je me rendrai digne do l)onheur de devenir un jour ton amie/..*.

Ces réflexions m'affermirent irréroca" ]}lement-dans la résolution de nem^yr mais marier, et de mener toujours le genre de vie le plus sédentaire ; elles m'inspirèrent aussi un ardent désir d'acquérir une réputation véritablement distinguée, afin que , par la suite , quand je me ferois connoitre à ma fille , je n'eusse besoin que de lui dire mon nom , pour lui prouver que j'avois réparé ma faute.

Je dédaignois des suffrages frivoles , m^is de ce moment j'attachai le plus grand prix à Topinion publique ; je trouvai qu'après mon égarement , il ne me suffîsoit

pas d'obtenir restinie universelle , qu'il falloit mériter l'admiration ; je crus qu'il seroit impossible de me la^ refuser , si joignant à la jeunesse et aux agrémens qui séduisent le monde ^ des talens briltans , des connoissances solides et de grandes vertus 9 je suivois avec persévérance un plan de conduite dont le seul but fût de se livrer , sans réserve , à la bienfaisance ^ à la littérature et aux arts. Jlmaginai que f n'ayant aucune des prétentions qu'inspire la coquetterie ^ et me consacrant à la re^ traite, je ne pourrois exciter l'envie, et que les femmes me rendroient justice sans effort ; qu*enfin la calomnie ne pourroit , ni me poursuivre ^ ni m'alteindre, si elle osdit m'attaquer.

Je me trompois , mais avant d'être désabusée par une triste expérience , j'ai joui, pendant long -temps du plaisir de former des projets et de nourrir les espérances les plus agréables.

De retour a Paris , je me livrai a l'étude avec une ardeur passionnée , et je devins plus sauvage que jamais. M°** d'Olbreuse étoit en Flandre , et n'en devoit revenir que vers le milieu d^ l'hiver. Je n'avois aucune autre liaison intime^ et^ malgré

^98 LES merï;s

toutes les instances de ma belle-sœar , fe n'en voulus point former de nouvelles.

Cependant , je consentis à me faire présenter à la cour 9 afin d'avoir im brevet de dame. Ma présentation se fit la surveille du mariage de M. le duc de ^^^. J'allai à toutes les fêtes qui furent données h cette occasion , j'avouerai même que je désirai y paroilre avec éclat , uniquement parce que j'étois décidée à ne plus retournera la cour; il me sem}>loit qu'y réussir, c'étoit honorer mon goût pour la solitude. Je passai huit jours à Versailles y je retournai à Paris sur la fin de novembre; je hs^ le lendemain , suivant ma coututne, me promener à r Arsenal , promenade txVtèmement solitaire que je préférois par cette raison. Le temps étoit aussi doux que dans les beaux jours de l'automne, je m'assis^ avec Agnès , sur la terrasse. Au bout de quelques minutes nous aperçûmes un jeune bomme d'une très«-belle figure qui venoit de notre côté y il marcboit lentement , et lisoit avec beaucoup d'attention. Lorsqu'il fut près de nous il leva les yeux , nous regarda fixement , fit encore quelques pas , et revint s'asseoir sur un banc près du nô« tre. Ce voisinage m'embarrassant , je me

levai ; l'inconnu nous suivit^ alors je pris le parti de quitter la promenade. Je ne retournai plus à J' Arsenal, et je ne rencon«« trai{>lus ce jeune homme. M<°* d'Olbreuse revint sur la fin du mois de janvier. Je fus la voir le jour même de son arrivée ; )'é-lois a peine entrée chez elle que la porte se rouvrit, et j'entendis annoncer le marquis d^EU>a$. Ce nom (TEIpos me fit une telle impression y que je fus au moment de me trouver mal , je devins d'une pâleur ex« tréme , et comme je n'ai jamais de rouge y mon émotion ne fut que trop visible ; à ce trouble succéda la surprise en reconnois* sant , dans Henri d'Ëlvas y le jeune hom-^ me inconnu qui m*avoit suivie à l'Arsenal.

Mme d*01breuseroe le présenta; il me fut impossible , pendant toute celle visite ^ de reprendre ma tranquillité, et ce qui pro<longea mon embarras y c'est que je vis que le marquis d'EIvas en étoit extrêmement frappé I... Il pouvoit, sans fatuité, se méprendre sur la cause d'une émotion si vive , d'autant plus que le rencontrant encore quelques jours après , il remarqua -que ssT présence me causoit toujours un trouble et une distraction insurmontables. Outi^e le

Soo LES MERES

souvenir douloureux que ce nom me rap* peloit y je pensois y en voyant ce jeune homme aimable et distingué par des qualités attachantes y que y sans la méprise fa* neste qui m^avoit abusée y j'aurbis pu Taimer légitimement. • • • et que vraisembliblement^ un lien sacré nous eût unis L Cette idée ne le rendoit que trop intéres* sant à mes yeux !..• Je pris la résolulioB de ne plus, aller chez M"^^ d'Olbreuse. . . . Le marquis d'Eivas^ qui se croyoit aimé, m'écrivit les lettres les plus passionnées; je lui fis répondre y par mon frère y de manière à lui ôler toute espérance. Il prhmes refus pour de la bizarrerie y et ne se déconr ragea point. Son frère et sa belle -^c&xft pensèrent aussi qu'il ne seroit pas impossible de vaincre ce qu'ils appeloient mou opiniâtreté. Leurs persécutions , à ce sujet , me parurent inconcevables y puisqu'ils savoient mon secret; il y eut beaucoup de refroidissement entre nous , et pour m'affranchir de leurs imrportunités , je partis pourja M**, pour la première fois depuis la mort de ma lante. J'avois quitté ce lieu avec des espérances romanesques ^ évanouies pour toujours ! . . • l'avenir y alors,

mVALES. ^01

m'ofiroU la perspective la plus agréable et la plus brillante , il étoità moi tout entier^ javois encore rinnocence !...

Le jour commençoit à tomber quaad j'arrivai ; je ne fus point dans le parc y mais je voulus visiter Tappartement que j avois occupé y ]y trouvai sur les vitres , le chiffre de Henri cVEhas que j y avois tracé !.•. je brisai la vitre et mes Jarmeis coulèrent*. .. J'éprouvai , tout le reste de la soirée y une tristesse invincible , et je passai la nuit entière sans fermer Toeil un instant.

Le lendemain j'eus un accès de fièvre ^ et je ne quittai point mon lit Je me levai le jour suivant^ j'étois fort abattue ; je descendis seule dans le parc; il étoitdix heu'>res du matin. Je venois de me rappeler que daus une partie du parc j que l'on appeloit jadis mon jardin , j'avois eu l'imprudence d^ écrire sur une plante , la veille de notre départ, le nom, tout entier, de Henri d'Ehas. Mon intention étoit d'aller l'effacer ; mais , après avoir traversé deux allées , une extrême lassitude me força de m'asseoir. Comme toutes les personnes qui ont l'imagination très - vive , j'ai toujours eu l'habitude de parler tout haut étant seule, surtout lorsque mon cœur et ma tête sont

3o> LES MERES

fortement occupés. Je tombai dans la p1a5 profonde rêverie , j'exprimai des regrets vagues y et je proaonçai , plus d*uQe fois , en pleurant , le nom fatal de Henri d'£lvas!... Tout à coup j'entends une exclamation , je tressaille , et je vois le marquiV d'Ëlvas à mes pieds ^... Parcourant le parc depuis deux heures , il avoit lu son nom tracé sur le platane , et il venoit de m'écoûter et de s'entendce nommer !... 11 ne m'inspiroitque de l'intérêt , mais il croyoit avoir la certitude que je partageois sa passion. 11 m'étoit impossible de le désabuser sans trahir mou secret. Cette situation bizarre produisit la scène la phis embarrassantepour moi. Ne pouvant ni nier^ni confirmer ce qu'il venoit d'entendre , îe le regardois d'un air stupide , et je n'osois rompre le silence. Pour lui y transporté de joie 9 il m'exprimoit, dans les termes les plus passionnés , sa reconnoissance et son bonheur... Enfin ^ j'aperçus heureusement Agnès au bout de 1 allée ^ je me levai en conjurait le marquis de s'éloigner, et )e fus rejoindre Agnès. On pense bien que je ne fus pas quitte des importunités d'un amant qui se croyoit certain d'être pas^ ^ionnément aime ; au désespoir de n'être

pas reçu y il m'écrivit cinq ou six billets dans l'espace de deux jours ;' je lui répondis qu'il s'abusoit sur nies sentimens ^ que je ne partagerons jamais les siens , et que rien au monde n'ébranleroit la résolution que j'avois prise de ne me point marier.

Alors le marquis imagina que j'étois forcée par mon frère à tenir un tel langage ; il retourna précipitamment à Paris ^ vit mon frère y lui rendit compte de tout ce qui s'étoit passé entre nous y obtint son consen* tement qu'il reçut par écrit. Persuadé qu'il avoit triomphé des seuls obstacles qui s'opposoient à ses désirs y il revint à la M^^ , et me récrivit en m'eavoyant la lettre de mon frère 9 qui contenoit le consentetnent le plus formel. Quelle fut sa surprise en recevant de moi la même réponse ! il voulut absolument l'entendre répéter de ma bouche ; j'y consentis. Préparée à cette entrevue y et très - fatiguée de toutes ses imp^unités y je fus excessivement calme et froide ; je lui appris que le nom tracé sur le platane avoit été écrit quelques années auparavant , chose qu'il auroit pu remarquer k la grandeur des lettres^ s'il y eût fait attention ; je soutins que c'etoît un badinagede M''^ d'Olbreuse; je

3o4 LES MERES

fus plus embarrassée de donner un lom simple au trouble que sa présence m'avoit si visiblement inspiré , et enfin , aax discours qui m'étoient échappés en prononçant son nom ^ lorsqu'il m'avoit écoutée.

Je pris le parti de nier y et d'attribuer aa hasard ou à la distraction ce que je ne poayois expliquer. 11 fut étonné y confondu, je parvins à lui oter toute espérance. Mais le ressentiment succéda dans son cœur à TanMur. Persuadé que je Ta vois jôué^ et que ma conduite .avec lui étoit aussi légère et artificieuse que bizarre^ il devint mon ennemi irréconciliable.

Je passai plus de huit mois de suite ik M**.* J'y commençai mon jardia allégorique y et je changeai les distributions de rintérieur du château. Ce fut l'hiver d'ensuite que j'appris les calomnies atroces que Ton débitoit contre moi!... Ma douleur fut égale h mon étonnement. Mes amis s'étôient refroidis pour moi y ^arce qu'ils désapprou voient mon genre de vie , et que ma passion pour l'étude ne me per* mettoit pas de me livrer toute entière à leur société. Ils me défendirent foiblement. Les femmes qui trouvoient dans mes ^oùt6 et dans mes occupations une cen-

RIVALES. 3o5

sure de leur frivolité ^ me haïssoient et me déchiroient sans ménagement; je ne donnois ni soupers y ni bals , ni fêtes ; je n'avois point de partisans. Les calomnies se répandirent , s'accréditèrent , et les impostures les plus dénuées de fondement et même de vraisemblance ^ eurent tous les succès que Tenvie et la méchanceté pouvoient désirer.

O que les premières atteintes de la calomnie sont cruelles et déchirantes pour une âme sensible ! Lorsqu'on a pu se flatter d'avoir acquis de justes droits à la bienveillance universelle , qu'il est affreux d'apprendre que Ton n'a pu recueillir que la liainel... Mes amis me conseillèrent d'aï- Jer davantage dans le monde ; ils m'assurèrent que la meilleure manière de me justifier seroit de me faire connoitre. J'a<-^ vois trop de fierté pour suivre un tel conseil ; Tinjusticene pouvoit que m'indigner et me révolter, et me faisant passer subi^ tement d^une extrémité à Tautre , elle m'inspira le plus profond mépris pour l'opinion publique.

Cependant , an retour équitable sur moi-même me fit faire d'utiles réflexions sur les calomnies dçnt j'élois l'objet , je les 5. 26

ioa LES MERES

regardai comme ua juste décret de la Providence^ qui me punissoit ainsi par des mensonges ^ d'une grande fauta totalemeni ignorée. Mais forcée de renoncer à la douce espérance d'honorer ^ par ma eooduile ef par mes actions y le nom de la mère infortunée de Léocadie , je sentis que le scsi moyen de gagner un jour son estime , seroit de lui faire les sacrifices. les plus éclitans et les plus extraordinaires , et fe xne promis de lui donner toute ma fortune aussitôt qu'elle auroit atteint Tàge où i oo pourroit songer à la marier. Tout ce qae j'apprenois de cette enfant augmentoiV <e/lement ma tendresse pour elle, ^w ce sentiment ^ devenu ma seule passion, me consoloit et me dédommageoit de tout- Jacinlke étoit rentrée au service de la marquise d'Ërneville ^ elle m'écrivoit réguUè^ rement des lettres remplies des détails les plus minntieux sur les occupations^ les jeux et les plaisirs de Léocadie. Elle m'envoya de ses cheveux ; je demandai une de* mi-page de son écriture ^ et quelque chose dessiné par elle. Léocadie avoit> alors six ans et demi. Je reçus avec ravissement deux morceaux de pa[Mer^ dont l'un ne cgatenoU que de grandes lettres de l'ai-

RIVALES. Zo^

pbabet , et Taulre Aesyeux de face et de profil dessinés au crayon rouge. Jaciaihc joignit à cet envoi un pelil bas de laine tricoté par Léôcadie pour les pauvres , et qu'elle avoît vole pour m'en faire présent.

Ne pouvant avoir le portrait de Léôcadie , j'avois imaginé une chose qui salîsfaisoit du moins mon imagination Je fis faire plusieurs cadres de tableaux , je lés plaçai dans les chambres que j'occupoîf à Paris .

et à la M**. Je couvris chacun dd ceS cadres d'une gaze , et je supposai que ces voiles cachoient le portrait de ma fille.

M™« d'Olbfèuse m'âvoit dît qu'elle savoit que Léôcadie ressemibloit extrêmement à mon frère ; ainsi je pouvois me représenter ce visage chéri ; mon imaginalîon se frappa tellement de celte idée , que là vuô de ces cadres me causort un véritable plàisir; je les considérois avec attendrisse* ment y je voyois Léocâdie à travers la gaze, et souvent Cette contemplation a fait couler mes larmes.

En 17*'*', un très-grand danger que je courus sur mer à Dieppe avec Agnès , me fit faire connoissance avec le vicomte de St. Méran. Je lui dus la vie , et ^acquis en lui l'ami le plus fidèle et le plus géuf

3o8 LES MERES

reux. Combien celle liaison me devint pré-* cieuse en apprenant que le vicomte avoit fait plusieurs voyages en Bourgogne y et qu'il étoit intimement lié avec M"*"" d'Erneville ! U me parla avec enthousiasme de Léocadie , qui avoit alors huit ans ; nm en répondant à toutea mes que&tions,\i m^inslruisit de ce que )'avois ignoré jusqu'à cette époque, c'est que l'adoption de Léocadie avoit troublé le bonbeur intérieur de la marquise y et qu'elle étoit uni<versellement calomniée à ce sujet. Quelle^ fut ma douloureuse surprise en apprenant que M. d'Erneville ne voyoit Léocadie qu'avec des yeux jaloux ! . . • et qaU se croyoit indulgent et généreux en souSt^^^ qu'elle fut élevée par sa femme !... Jeme jQattai de trouver des moyens certains de dissiper «a défiance à cet égard j et celle idée me tranquillisa.

Le vicomte prit un sentiment pour moi qui m'af&igea vivement, puisque je ue pou vois y répondre ; il est si vertueux , il m'inspiroit une estime si parfaite et une amitié si tendre , que je résolus de lui confier mon secret; et j'en obtins la permission de madame d'Olbreuse.

L'annéasuivanle M«»«î d'Olbreuse, à ma

RIVALES. 3o^

pressante sbIHcitatlon , fît le voyage de Bourgogne. Elle nVassura^ en revenant, qu elle £|voit détruit toutes les préventions contre la marquise ; que M. d'Ërneville rendoit à sa vertueuse fennme une entière justice ; qu'enfîn Pauline éloît parfaitement heureuse. St. M éran me tint le même langage , le vicomte et M™* d'Olbreuse me parlèrent de Léocadie avec enthousiasma , et me rapportèrent son portrait. Avec quelle avidité je regardai , j'examinai cette peinture si chère à mon cœur ! ce visage si doux qui sembloit me sourire !... M™« d'OIbreuse m'apprit que Léocadie se croyoit fille de la marquise ^ mais qu'on lui révéleront solennellement le secret de sa naissance y et tout ce que j'avois fait pour elle y le jour où elle feroit sa première communion. J'approuvai tout ce plan ^ qui me fut détaillé , et je me promis de m'y conformer. Mais j*éprouvai un désir irrésistible de voir enfin cette enfant adorée , et j'en concertai les moyens avec St. Méran et mon Agnès, que je mis à cette époque dans ma confidence.

11 fut décidé que je partirois sur la fin du mois de juillet; que je n'emmenerois qu'Agnès et mon fidèle Raimond , et que

3ia LES MERES

je logerois au port dit Fourneau^ dans une petite maison appartenante à Jacinthe^ qui en avoitbérilé après la mort d'une vieille tante. Raimond fut me préparer ce logement 9 et prévenir Jacinthe sans lui dire mon nom. Raimond , parfaitement déguisé, et se donnant pour un homme de Nevers qui vouloit établir un cabaret au port du Fourneau^ dit publiquement qu'il vouloit acheter la maison , et y sous ce prétexte, il Thabita huit ou dix jours. II y fit une espèce de porte qu'il étoit impossible d'apercevoir à rexlérieur ; il mit, dans l'une des chambres , deux lits cachés dans des armoires. Tandis qu'il faiso/t tous ces préparatifs , Camille Dercy mourut d*une fluxion dé poitrine ; cet événement me débarrassoit d'une grande inquiétude.

J'engageai le comte d'Olbreuse à le mander promptement au marquis d'Erûeville.

Un mois après je partis pour la Bourgogne ; Léocadie a voit alors dix ans et demi.

Je fus d abord à Luzi ; afin de n'y produire aucun effet , j'y arrivai le soir dans nue voiture publique. Le lendemain je sortis de la ville avec Agnès et Raimond pour aller au port du Fourneau ; nous étions déguisés en paysans ; il falloit faire trois

RIVALES. 3ii

lieues 9 nous partîmes à oeuf heuresdu soir, et nous arrivâmes au port du Four« neauà miauit précis. La maison de Jacin* ihe est très-isoléc ; mais quand elle auroit été dans un village, nous n'aurions pu être aperçus , tout le monde à la campagne étant profondément endormi à une telle heure. La maison étoit remplie de provi-* siens de loulé espèce , des vivres , du vin , des fruits secs , de ki bougie , etc. Jacinibe et St. Méran , qui étoient à Erneville , i]^'avoient rien oublié de tout ce qui pouvoit être nécessaire et agréable. Avec quel trouble je joie trouvai si près du château d'£rneville ! • • • . Avec quelles délices je pensai que j'allois voir macbère Léocadie !

Je me reposai une demi-heure ; ensuite y guidée de loin par Raimond , j'entrai dans le souterrain; j'y rencontrai St« Méran ^ qui m'y attendoit auprès du rocher. Raimond retourna se cacher dans la maison.

J^étois si émue et si fatiguée , que je fus obligée de m'arréter, et de m'asseoir au pied du rocher. St. Méran se mit à genoux devant moi ; il étoit fort troublé et gardoit un profond silence ; il prit une de me9 mains y et }e sentis copier ses pleurs.... Je voulus me lever y ilm'arréta. Que craign<3z«

vous, me dit -il? ah ! ne me ravissez pas si tôt quelques instaas d'une illusion délicieuse.... A peine suis* je entré dans ce souterrain y qu'au jour indiqué y a Theure prescrite , je vous vois arriver de Paris.... Nesembleroit-il pas que Tan^our seul pu/ donner un tel rendez- vous , que l'arocut seul fût capable de n'y point manquer!...

Au milieu de la nuit, dans ce lieu sombre et solitaire, Uranie viiKnt me chercher, je suis à ses pieds, nous sommes libres l'an et rautre,et je l'adore.... Ah ! St. Méran, m'écriai -je , vous qui connoissez raoo secret et mon sort, pouvez- vous me tenir on tel langage !. .. Le titre sacré d'épouse û'est plus fait pour moi, mais du moins ^etetn*plirai tous les devoirs d'une mère... Oui, sans doute , interrompit - il , sacrifiez k Léocadie , et l'ambition , et le monde , et vdtre fortune , mais pourquoi lui sacrifier l'amitié?... Laissez -moi partager votre solitude, laissez-moi vous consacrer ma vie!... Non, non, repris-je , trop généreux St. Méran , je ne mérite pas un tel dévouement ! Les illusions de l'amour ne renaîtront jamais pour moi ; cette flamme ardente , ce feu destructeur dans un cœur tel que lé mien, n'a' pu s'éteindre <ju'ea

RIVALES. iii

s^épuisànl !;.: je vous lé répète, je né suis plus que mère!.,, ce n'est que par la tendresse maternelle que je pub èif pler ma foi-* blesse et conserver encore Tespe'rance du bonheur ! A ces mots je me levai ; St. Meràn, en sout:^iraât> me donna le bras y et nous sortîmes du soutei^ràin. J'éprôûvài une sensation douloureuse en entrant dâùê le ehâteâu de M. d'Ef^nei^ille^ en songeant qu'il rhabitoit; mais le souvenir de Léocadie effaça bientôt cette impression; regrets , remords , tout fut oublié en pensant que j'allois voir enfin cet objet ai pas-{ sionnémentaimé ! Nous traversâmes, dank une obscurité profonde, plnsiétirs àiiû^ chambres ; il fallut monter un petit escâ*^ lier dérobé , ensuite nous nous trouvâmes dans un grand corridor ; St. Méran médit tout bas : La troisième porte de ce côté est celle de sa chambre ! Je doublai le p'as, et j'aperçus cette porte , parce qu'elle étoit entrouverte, et qu'il y avoit de la lumière dans la chambre. Jacinthe, prévenue, m'at-* tendoit...Le vicomte me quitta en me recommandant de ne pas m'oublicr; j'ouvre doucemient la porte , et j'entre dans la chambre où ma fille , couchée depuis trois iieures, dormoit profondément!/... SejS

-3. . ^rj

iit LES) HERES

f idéaux éloient relevés* • • • J'approche en (tremblant el obligée de m' appuyer sur le ^ras de Jacinthe^ eafia je touche le lit; et je vois Léocadie ! « • .

Le ravisseioent iuexpriniable que sa vue m'inspira, fut mêlé d'un sentimeot bien amer! jeu^ pouvois ui lui parler , ni Yeoh.

brasser ! . • • . J'élois près d'elle» je répau* dois un torrent de pleurs, mon cœur palpitoit avec violence y je resîpirois à peine , et Léocadîe, presque dans mes bras, ne partageoit aucun des mpuvemens qae j'é* prouvois. So» aimable visage u'éxprimoit que le calme et la tranquillité.... ses yeux étoient fermés... et je pensai avecdou/ear -que je serois forcée de la quitlier sans avoir obtenu d'elle une caresse ou seulemenVua regard ! . . . Mais le charme que je irouvois à la coutemj^ler 9 dissipa promptement ces -o^.. tristes* idées ; la voir et l'aimer suffisoil à mon bonheur ! J'admirois avec délices l'innocence et la sérénité qui se peîgnoient sur sa physionomie , il me sembloit que je

me purifiois en la regardant I Enfin, je

SQntois que ces émotions sublimes expioieot le délire coupable de l'amour , et qu'une tendresse si vive et si louchante tnoblissoii ma foiblesse et me readoit à la vertu.

, RIVALES. 5i5

Jaicinlbe £m .o)ili^e de ni'avert^* que le jour aliqit paroilre. Je donnai à xna fille les plu^, .l€^di^^6.>bëa|^dîctionSj et je m'ar-* rachai de ceitie chaixil>re uù j'aypîs passé liss phs dbj9« mpf^t^s 4e Qia vie.

. ^i. Wleran^ q»p je relrotivîri B^ bas dç Fesealier.^ 91e grcptnda d'être restée sd.lQpg'* temps» Il faisoitj'aur. Ëi» en'^rant dans lai'* lée àe tilleuls y j!aperçiiis u^ne «vieille fierya&le qui venoit àickOtiLS. CannoJssaxit la simplicité de!S gens 4e lacanqpagne^ je dis ao yicop^tede ^'éloign^r.^ et j^iaiagînai de faire peur a>ceAte£tle« Je m'enveloppai la têlç dafnsma robe ^ et je me mis à courir de toute ma force. La servante effrayée re* tourna promptement en arrière, je m'é-»

lançai dan« le souterrain , je regagnai ma maison 9 dans laquelle j'entrai par la porte aecrète» ce.qui me donna 1 air^^^ percerje mur , circonstance qui fut remarquée par un marinier qui passoit dans ce moment.

Le lendemain on ne parla que de l'apparition duifanlôme du spviterrain; ie réso«lus d'entîietenir cette idée^ et j'y parvins facilement en m'habillapt de blanc , et par mon étonnante agilité à la course. Ce ne fut qu'à ma seconde visite nocturne que, regardant les objets qui entouroient Léo**

Si6 LES MERES

cadie , f aperçus au-dessus de èon lit ua charmant portrait en pastel, représentant une jeune' personnë'd^ùne figtire ravissante. . i •••• i Jarcinthe taie dit fout bas que c'étoit ïe |)clrtrak lé plus ressemblant de ia 'mafqûisèi Je FaVôië deVJne! • . • . . Je coa- 'sideraî cette figtire céïesie avec autant de trouble que d'ccuriôMté. Je ne pouvois sôulerlit''sôn regâhî,' qui'sembloit fixé sur moi; la douceur angélique et le sentiment cui s'y p€Îgti6ièrtt,**ranîmoient an fond de mon ktitOi Aè douldurécis: remords.' Je me dispis que éi' Pauline nfié cônnoissôic^

elle rie me' regarderbît pà^ itàsî !

Enfin, je tie pouvois voir sans enw ie portrait de Pauline placé dans 'WcoN^àft Léocadie; tandis -^ue moi ^ dont onusurpoît tous -fes*' droits, je .n'étois rien pour TtïA fillë I tandis (]ue Léocadie m'auroit reacontrée sans* me reconnoîlre ! . . • . . Cependant^ je retournai toutes 'tes nuits dans le château , je ne mé'kissois point de contempler Léôcà'die 'endormie, je la dessinai deux'fôis . • . l .f Un soir ^lle se réveilla , je me cachai deiirièré sôri rideau sans qu elle m'eût aperçue ;• j'eus le bonheur d'entendre sa voix, elle appela Jacintbe, en lui disant qu'elle avoit soif. Elle but un verre

mVALES. 3i7

d'eao et puis elle se plaignît d'un grand mal de tête/ et. elle ajouta : N'en dites rien à maman y elle s'inquiétero\t .\ . •

O combien mon cœiir fut oppressé »

quand je l'entendis , pour la première fois^ donner à mieautre le titre si doqx qui m'ap* partenoit !•••••• Elle se ren dormit , et je

m'ëcbappai de meilleure iieure qu'à l'or^ xlinàire. Je rencontrai W^ du Rocher, une lumière à la main. Ne pouvant Té vi ter, {'éteignis sa lumière en courant eteo marchant près d'elle. L'inquiétude du mal de tête de Léocadie m'empêcha de dormir tout le reste de la nuit. Elle étoit mièax le lendemarn ,' mais deux? jours après elle tomba malade. Ce que je souiSris alors ^ est inexpriinable, car )é ne pouvais' aller la voir, puisque la marquise là veilloit.

Cependant j'errois toujours toutes lès nuits dans' le souterrain. St. Méran, de demiheure ;en-idemi^heure y 'me rdçnnoit des nouveiresi; qnfin. dans la nuit du 6 août il vint ine dire qijie. Léocadie étof t iniiniment mieux , .qua Paiiline se couofaeiioItJ Alors je voulus absolument aller voir ma* fille, quoiqu'il .fût plus: d'une heure après minuit. Elle dormofit quand jîentrài, je la trouvai' maigrie et excîcssitem^nti rouge

3i8 LES MERES

ce qui me fît supposer qu'elle avoH encore beaucoup de fièvre ! . • • Je me miâ k genoux auprès de 90a Mi 9 ^ jmgnant les xnains eii> versant i»n déluge âe Uraies :

naoû Dieu ! dis^fe d'un§ voix hstssé eA entrecoupée ^ couserTez^rl^^moi ^ ne àusaé^je )an>ais' jouir du bonheur d\exi être aiiséel Qu'elle vive^ qu'elle reaie irtéi^odbable et pure ^ qu'elle soie beureuse ^ el voii^au* xez fout fait pour moi [ • • • En {>roDonçaDt ces paroles ^ emportée par un moûvemeiit plus fort que ma raison, je me penchai vers ma fille , et j'appuyai mes lèvres sur $a joue brûlante. A rinslant même elkse réveille en me tendant les bras el eo s'é* çmtik : Cest, maman î^... Hék%\**** cllene penaoit^qu'à Pauline \i..à Se^^evi renc6ntrèi*efit les màens, ce doux regard s'imprima pour jamais dans le fond de aion cœur ! . * • « Jacinthe accourt , elle me

cache y et ]t m'échappe en gémissant

En sortant de la cbamfbre^ je m'aperças ique te.jour commencoît à i^prndre. Jdme coutris d^un grand voile blanc j que jf portois toujours dails ces' courses noctur^nes. Mais quel fui mbn effroi j lorsqu'à li moitié du corridor j'entendis la; redontable voix de M* d'Ëraevillç^ qui- en se

RIVALES. 3i9

YiommaQt y me crioii de m'arrèter ! . . . è Je précipi&ai ma course^ et Irouvant Saint Mënm dans l'allée de tlUeulç, ye lui dis par qui j'ékois poorsuivie...* li arrèla quelques iasians M. d'EruevîUe y mais il ne put r^Eipédiefr éip se jeter impétueusement dans \fi soulerraib. Je reoteodis bieii* lai derrière moi; Texcès de mo» «molîoa me rendoit si tremblante , que la rapidité de ma course m'âtoît absolument la res^ piratioa. • • • Arrivée au rocber^ je sentis

que mes forces noi'abandonnoient 1 ï\

faisoit grand jour^ M* d'Erne ville n'étoit plus qu'à deux pas de moi ! • • • Dans cette extrémité , me rappelant tout à coup qu'il croyoit avoir la parfaite certitude de la mort de Camille , il me vint uine pensée J>izarre qui me tira de ce pressant danger ..•••• Comptant sur le pouvoir dé rimragination et des remords ^ je montai sur le rocher en criant : Arrête L • « Au son de nf>a voix , le marquis devint immo^ bile ; alors fe levai mon voile et je décou-* Yris mon visage, qu^une pâleur extrême de voit sans doute rendre plus frappant; car la fatigue et Tinconcevable émotion que j'éprouvois y dévoient se peindre sur ma physionomie d'une manière effrayante.

Le marquis frémit, chancela. . . St. Mé^ r^n accourant, se trouva près de lui dans ce* moment, et le marquis tomba éranoui dans ses bras. • • • le descendis du rocher, et jetant les yeux sur le fatal auteur de tous mes maux que je revoyois pour la première fois depuis dix ans, je ne pas retenir mes larmes. Tu im'as ravi rhon- .xieur et le repos, dis^je en le regardant i 4a as changé en des fours de honte et de Couleur 4es jours sereins , brillans et fortunés, .mais je te pardonne ! • • . • O toi, père de Lébcadie, je ne puis te hair!

Puisses- tu retrouver le bonheur, et paisse Léocadie contribuer un jonr à. te le rea^ jdre ! • • • A ces mots je m'éloignai T^^\de^ jKuent, et je më hâtai de regagner ma mai* ^on* J'appris avec attendrissement le lendet main que le marquis étoit malade. • . Je ;r^stai encore six jours àErneville.Danscet .esp^ice de temps je n'osai retourner au château que la veille de mon départ. Je revis encore une fois Léocadie endormie, sans fièvre et en parfaite convalescence. Baignée de larmes , je lui fis des adieux d'autant plus douloureux qu'elle ne les entendoit pas ! • • • Vingt fois j'eus la tentation de réveiller, de la.prendre dans mes bras,

RIVALES. 3ai

et de lui tout déclarer ; St. Méran ^ qui éloit entré avec moi dans sa chambre^ me représenta que je. pourrois lui causer un saisissement funeste; que cet éclat feroit une scène publique, dans le château , et que je perdrois tout à me faire connoitre ainsi de ma fille sans aucune préparation ; qu'enfin le plan conçu par Pauline. étoit le seul qui put diéposctr Léocadie > à prendre pour moi tout ratlachemctnt qu'elle me devoit. Je cédai. Je n'étois pas.fami** liarisée encore avec l'idée d'un aveu public ; au contraire , cette pensée me faisoit frémir, en songeant que je ne pouvois me déshonorer ainsi à la face de l'univers sans in'aviKr aux yeux de Léocadie. Le sacrifice que je fais aujourd'hui , pouvoit seul tout concilier; mais alors je n'étois capable ni de le faire , ni de le méditer.

Attachée au chevet du lit de Léocadie, je ne pouvois me résoudre à la quitter; St. Méran me pressoit en vain de m'en aller, lorsque Léocadie, toujours endormie , parla tout à coup en rêvant. J'écoute avec avidité, et je l'entends dire distincte-» ment. ma mèrel... • que je t'aime!. • . .

Hélas! m'écriai-je douloureusement, ce n'est pas moi ! • • . «.Cette exclamation qui

m'ecbappa touthâtit^ fit craindre à St. N»

ran que -ce brait n'eût reveillé Léocadie, et sur-le-^cbamp il éteignit la lampe de nnit^ et nou» nous -trouvâmes dans une obscurité prolande • .... En efièt y Léocadie se t^ veilla avec un peu* de frayeur, h cintbe , <|it*elle , m^avea-vous parlé ? 0»> répondit Jacinthe > \t me suis levée pour rallumer la lampe. J^ai eu «peur y reprit Léocadié , il me éembloit cpie vons pieu* riez ; . • . • mais y poursuivit-elle, puis^ vous êtes levée, faites* moi le plaisir de m'aider à me recoiffer , mon bandeau tsï trop serré et me fait mal. A ces mots J^ cintbe s'approcha. Je la pris par lebras^ et me mettant à sa place , îe lui &sc(Mfe prendre que je voulois recoiffer LéocaAîe.

Asseyez-^vous sur votre lit, dit Jacinthe...

Alors Léocadîe se soulève en disant: Donnez-moi la main ! O quel fut moQ

attendrissement en saisissant cette petite main et en la serrant dans lès miennes!

Mon Dieu , comme vous tremblez ! s'écria Léocadie. Jacinthe se mit k rire. • • • Je pris Léocadie dans mes bras , et je la re^ coiffai en la pressant contre mon sein ; ensuite Léocadie, jetant ses deux bras autour de mon cou , m'embrassa tendrement en

RIVALES.' 3aJ

disant : Bon soir y chère amie! . ••«••• J^oublis^i que celte douce caresse ne m'é-r toit pas adressée ^ )e la reçus avec transport ! « f i» Q combien soat ineiKcnsables ht ^g^reniend de Tamour ^ puisque la nature a oiis dans nps cc&urs une source si pure d'émotions délicieuses ! Elle a voulu sanctifier le plus- beau don du créateur , la senr sib^ita ! et nolis la p?!ofanons ^ cette jouiSr sance céleste ^ quiand nous la séparons de rinnocénce. et de h verlul. • • . F^ bour heur de Vàmour le plus légitime ne peut laisser-) avec le temps ^ que le souvenir amer d'iin vain enchantement détruit sans iretour^ mais les ^fK^ctions sublimes aux^ quelles les sens n'ont point de part , sont inomorlelles comme Tàme qui seule les produit; elles ne peuvenl ni vieillir ^ ni Vépuiser^ nous les emportons dans la tombe, et sans, doute elles nous survivent^ elles sont an nombre de nos veiHus ! • * . « - Pressée dansr les bras de ma fille , ^e la -reteiKMs dans les miens, et je n'anrois pu m'arracker:d'auprès^'e}le sans finir par trahir mon secret, si St. Aléran se glissant doucement derrière moi, ne m'eût saisie par le > milieu du corpe et ne m'eût entrais née k quelques pfàs duiit!« • ...

Léocadie rappela Jacinthe en dîsânlqnelqnes mots que je n'entendis pas; Jacinthe prit ma place, et lui dit qu^elIe ne sËivoit où elle avoit mis le briquet j mais qu elle alloit voir dans le eorridôr si la lampe broloit eifcore, afin d'y rallumer la sienne...* Alors Jacinthe ouvrit la porte ^ et le ^ comte mie tenant toujours, me porta hors de la. chambre et jusqu'au bout tlu borridor. Là, je i lus obligée de^ mb'ass^oir un -moment, mes' pleurs me'suflfoquoô^t. • i • Je ne rentrai point dans la maison de Jacinthe , St. Mëran me conduisit à pied josr qu'à moitié chemin de Paray dans ub cir baret, où je trouvai Agneslet^RAimondeL une voilure* Je partis surn-le'^chamip'^owt retourner à la M*^*i Malg»ré tbutes mes précautions, on sut, dans le monde, qiie j'avois fait un voyage secret, ce qui fil répandre contre moi les plus iadignes ca-^ lomnies; je me consolai de ces tiouvelles injustices en rekionçânt pres^ue'^entièrement au monde. Je trouvai de déuces consolations dans la tendresse dé monnevéu; dans l'amitié dé son djgne instîtut^r et dans l'attachement si généreux d'Agnès et de St. Méran. Le soin de rendre mes vassaux heureux ei le |damîr d'enibellir mes

RIÎVALES- : 5a5

jardins ^ acbevèr enk âe mtatticber. à la M***. Depuis que j'avois renoDcé an projet si vain et s\ insensé ( surtout |>our une femme) d'obtenir Tadmiration publique^ )e trou vois, dans la bienfaisance uu dijarme délidemc qui me p^oçuroit. un bonheuti n)ill(S fois préférable à toutes les jouissaur ces de TambitioD et de la Vanité,. car oo^ T?e gpùle ceUe félicité si pure , que lors*i qu'on fait le bien par seiTÛment , et non, par ostentation. Je n^e confirmai dans lac résolution 4'ui^îf ^^ ]^^^ ensemble les^ deux ;objets de ,ma^ plus viye affection^' Léoçadt€| et Jules.. Mon projet, dès lors étoit, comme je Tai dit, de me dépouiller, entièrement de ma fortune pour eux, et de ne me réserver i:^niqueipent qu'une petite chaumière d^ns la lierre de la M**'*', à i^n qu9rt de. lieue du château, et que je fis arrauger dans ce dessçin. Je çommencois à retrouver la tranquillité et la paix intérieure, les premiers des biens, parce qu'ils sont nourseulemçnt inséparables de la vertu , mais qu'ils en dérivant, lorsque le vertueux abbé de *** fut nommé à révécbé d'Autun. Quelques mois après , j'appris par hasard que .les calomnies contre la marquise d'Erneville subsistoienf

S%B LES &f£BE$

tou}Oursj f'iëcriTis à œ sujet à Fév-éqne d'Autun^^p&r k suite fe siis, à n\eù |)oii- Tt^tr dottter^ par ses Jetires ^ qae le mafqois d'ËrnevlUe ccmservoit'd'ibjasfces'soup* çonscontre son Angélique éponse^^t^i^'eQfi» Pauline n'étoit plus henvfnise. iS^iol Mératt) vivenvent questionné par moi; m'avoua que^dan^s b ctMn4e de m'afflîger, H m'avoit câfché <t&s tristes détails. Je me flallbi que mes lettres à Léocadie juslifiei^oient ccînplét-emeht 'la mat^qûise. Je «i*étoh exercée de^mis si loiAg-'temps à con-' Irefaîre mon éeriiûi'^^que je ne crlrignoîs point que le marquis , -surtout aubotrf ée treize ans, pM recônnofitrê la maffe de h nrère de Léocadie .... A însi rien ne \Tt>\ibla le 'bonheur inexprimable <|ue je goûtai, en 'écrivant à ma fille, en pensant qu'en'fin j'àHois tne plafcer dans son sou- 'Venir, et que^j'occupéroîs son imagination et son cœur ! . • . •

N'écrivant cette histoire que pour Pauline et pour Léocadie , je ne rendrai point compte des événemens qui leur sont connus, quoiqu'ils soient les plus intéressaus de ma vie , tels que ma première entrevue avec ma fille , notre correspondance secrète et son voyage à Paris. Je dirai seu-

lemeDt.qoe ma tendresse augmentant tou« jours avec le temps et les années, Revint mon unique passion et ma seule existence.

Ne vivant p^us^juVp Léocadie, je mç détachai si parfaitement de moi-^meme , que je n'eus plus la possiblUlé de lui faire un véritable sacrifice ; dès cfu'il éloit queslioa de son intérêt , de son bonheur ou seule* ment de son plaisir, j'agissoîs naturelle-* i;nent; il sembloit.q^u'une invinc^ible fatalité m'entrainàt; en faisant tout pour elle, en me sacrifiant ;, je me conduisois sans principes et sans aucun mérite , je cédois au seul penchant f et pour retrouver l'égoïsme, il eut fiaîlu me combattre et résister à tous les sentimens de mon cœur.

Cependant St. Méran m'avoit donné sa parole de ne plus me tromper sur la situation de M"*^ d'Erneville; et toujours questionné par moi, il ne put me dissimuler que mes lettres ne produisoient pul<lement sur l'esprit de M. d'Erneville l'effet que j'en avois attendu. Depuis mon dernier voyage en Bourgogne, j'avois pris la résolution de me découvrir enfin à M. et jyjrae d'Erneville à Tépoque de l'élablissenlent de Léocadie , et de me consacrer entièrement à la retraite dans un coin obs-

Sîe LÉS MERES

qu'une partie dç l'été, et duràïii ce temps elle ne pourra recevoir à la M**'^ celui que je ne dois et que je iie:Teqx. jamais renconirer ; par couâéqjuent la marquise d'Erneville qui ne se sëpi^f^ jaimais de son mari, n'osera venir cbeis^ sa fiUè d'adoption, et si elle y venoit seule, quel:sero\l mon rôle à côté dè« Paulia^e L • . • Quelle cruelle comparaison pour m<ii Léocadie pourroit faire de ses deux mères. Tune s'honorant d'un titre si doux qu'elle De doit qu'a la bienfaisance et à la verta; l'autre ne pouvant sans rougir ee livrer en présence d'un seul témoin aux douceors de la tendresse maternelle; runêfoslifiée, •irréprochable , triomphante; l'autre fotcée de se cacher et succombant sous le poids de la honte! . • • Enfin je né serai dans ma ^solitude qu'un objet géuaut pour ma fille, je la priverai sans cesse du bonheur de vivre avec son père et avec sa bienfaitrice.

En même temps j'en serai continuellement séparée; elle doit paroître à la cour et dans le monde , elle doit aller à Erneville. Quel avenir pour moi! puis-je espérer d'y trouver une ombre de bonheur!...

Erneville et la M*** seront toujours en rivalité! .... et par un juste décret de la

m VAL ES. Zii

Providence je ne puis être désormais que la rivale malheureuse de Pauline ! • . , « Non, il faut faire un sacrifice entier; il ne suffit pas de réparer , il faut encore que rien ne manque a l'expiation ! « « • . afin de m'ëgaler a Pauline il faut renoncer à tout ! . • • • à Léocadie ! . • • • O ne vaut^l pas mieux en être admirée et regrettée , que de s^avilir sous ses yeux !

De cet instant )e ne vis plus pour moi sur la l^rre qu'un seul asile honorable eC paisible. ... et mon parti fut irrévocable^ ment pris. • . • J'arrangeai toutes mes af^ faires en conséquence de ce dessein ,- je m'occupai du sort de ma chère Agnès ,. et je lui assurai une heureuse indépendance.

Ensuite je me décidai à lui confier ce nouveau secret qu'elle ignoroit absolument.

Mon cœur se déchiroit d'avauce en pea-*' sant que j'^allois l'affliger mortellement; cependant je me déterminai à lui la ire cette pénible confidence le lendemain du départ de Léocadie. Nous étions encore à St. -Mandé chez la comtesse d'OIbreuse; le soir après souper j'emmenai Agnès dan»

ma chambre , et là je lui ouvris mon âme toute entière. Elle m'écouta avec atten*drlssement et sans m'inicrronipre , et av^

SSi LES MERES

le plas grand calmer Je m'étois altendaea la scène la plus douloureuse ^ et j'avoue que sa tranquillité me blessa autant qu elle me surprit. Quand j'^us. cessé de parler, Agnès prenant la parole : As-tu bien fait toutes tes réflexions? me dit-elle. Oui^ repris- je , et Je consommerai ce sacrifice avec sérénité ; je pourrai voir encore quelquefois ma fille ^ la dissipation du monde consolera promptement mon frère; Jules est trop jeune pour conserver long-temps tme profonde douleur; la raison , je le vois ^ ma chère Agnès , a sur vous un empire absolu^ je ne plains que le pauvre St. Méran^ il me regrettera toujoui's.*-* £n parlant ainsi avec un ton. d'ameiVume ^ mes yeux se remplissoient de larmes.

Agnès me regardoit fixement d'ua air étonné. Pour la première fois de« la vie, me dit-elle^ manquerois • tu de justice?

Non, m'écriai-je, Agnès ^ j'attendoîs de vous plus de sensibilité dans^uhé telle oC' casion, lorsqujl s'agit d'une séparation éternelle. — Moi ! me séparer de toi 1 ... • interrompit Agnès : peux-tu disposer ainsi de ta liberté sans engager la mienne ? croistu que l'amitié puisse moins sur moi que le désespoir? n'ai-je pas voulu jadis me

faire religieuse ? et quel lien pouiToit nVat* tacher au monde quand tu Tauras quitte sans retour? En y renonçant avec toi je craindrai tes regrets ; mais moi , seule près de toi y entièrement à toi, loin de pouvoir me repeintir, je serai mille fois plus heureuse • • . • A ces mots je tombai aux pieds d'Agnès.... Essayer de combattre une résolution si généreuse , c'eut été méconnoitre Agnès et l'outrager encore. . . • Je ne songeai qu'à lui peindre ma reconnoissance. O mon Agnès! m'écriai-je, combien tu viens d'embellir cet avenir qui me paroissoit si sombre et si monotone ! Je ne renoncerai qu'à de faux biens, j'emporterai le seul trésor désirable , une amie!. . . je serai oubliée du monde; mais je vivrai avec toi ! ... et si quelques regrets passagers viennent troubler mon repos, je' pourrai les déposer dans le sein de l'amitié ! Une main chérie essuiera mes larmes, je ne serai jamais seule, et tes cfbnseils et tori exemple soutiendront toujours mon courage ! • • • •

En effet, le dévouement sublime de mon incomparable amie me, parut changer entièrement mon sort; je devois à un

tel attachement de recouvrer Tespérance du bonheur.

Avant d'avoir pris Tinébranlable résolution de m'ensevéllr dans un cloître, el de me lier par des vœux irrévocables, je n*avoîs envisagé qi^'avec terreur' Fescla- Vage et l'austérité d'un tel genre de vie; mais depuis l'instant où je fus déterminée, même avant d'avoir parlé à Agnès, je ne vis plus que les avantages de mon sacrifice, et ma conversation avec Agnès acheva d'en ôter à mes yeux tout ce qui pouvoit encore me paroitre pénible.

La crainte accompagne loujours iVncertitude* Dans cet état,, Timagioatioa satréte sur toutea les idées effrayantes , el elle exagère les incoo véniels et les dangers; mais lorsqu'on ne balance plus, elle se fixe naturellement au contraire sur toos Jes objets qui peuvent offrir des consolations et des dédommagemens. C'est pour* quoi les gens d'un caractère irrésolu mon' trent en général peu de courage; ils sodI habituellement dans la situation où toutes les répugnances et toutes les craintes soni exahées; on ne repousse point l'effroi qu'inspire un malheur que l'on peut éviter

encore; niais lorsque le maHieor est incvitabley on teut fermer les y eus pour ne le point voir,, ou pour ne le. voir qu'à demi. I^a résignation la plus vertueuse n'est, jamais enlii^rement dépouillée de quelques illusions consolantes. Voilà cora« nieol je p^^rvins insensiblement à prendre une résolutiop dont je ne nie repentirai certainement jamais, car elle ne fut inspirée ni par le. désespoir, ni par un enthousiasme passager. Elle est le fruit d'une longue délibération, c'est un choix raisonné; j'ai tout pesé, tout calculé, et je ne vois pour moi de repos qu'à ce prix.

Je ne puis me cacher honorablement que sous le voile sacré que je vais prendre ; je ne puis expier le scandale de la faute dont l'ai fait 1 aveu public , qu'en donnant l'exemple d'une austère pénitence; je dois nsontrer à ma fiJle et au monde, comment une aine née pour la. vertu sait réparer ses égaremens; ce n'est que par un tel repentir que je puis me placer à côté de Pauline dans le cœur de Léocadie : il ne m'est possible de voir sans doaleur à ma fille une seconde mère , qu'eu cédant volontairement tous mes droits sur elle. J'en-

vierois ce qu'on m'enlevècoit ; mais je ne serai point jalouse dé ce que j'aurai sacrifié. 'Enfin y: la .religion 9, là. félicilé de ma fille, i'amitië d'Agnès, une cobscieuce tranquille assurevonl le Jbonheur de mi vie !.. .

Mon histoire pour Pauline et pour Léocadie doit se terminer ici. Il me suffira de leur dire, qu'instruite de toutes leurs démarches par St. Méran, Jacinthe et mon neveu, j'appris en frértiissant le projet de mariage entre ma fille et Maurice; je ne me contentai pas d'écrire à Léocadiee/i sot) père, j'envoyai à Jacinlhè une /élire cachetée, adressée au marquis, daus W quelle je déclarois. tout, avec ordre de remettre cet écrit dans le cas où l'on se décideroit à terminer sans délai. . . •

Voili le récit sincère de mes erreurs, de mes remords et de mes sentimens.

Pauliné>a recouvré la gloire et le bonheur, le sort de ma fille est assuré; je laisses ceu:K qui m'ont aimée le droit heureux de m'estimer et d'honorer avec justice ma mémoire; après avoir caché long-teinp^ une grande faute, je justifie en la décou*

yrant tous les senlimens que f 'usurpai ; et mes amis ne peuvent ni rougir de l'atlachement dont je fus Tobjet^ ni me plaindre en me regrettant, s'ils connoissent bien ma sensibilité, l'élévation de mon ame et la (îerlé de mon caractère !

Fin de Vhistoire de la comtesse de Rosmond.

SSB LES MERES

LETTRE LXVIL

De la marquise à la baronne de f^otdac*

De Dijon , le i5 juillet

O CHÈRE amie ^ quelle affreuse impression ont produite sur Albert , et Tbisloire de la comtesse de Rosmond^ et la résolution qu elle a prise de se faire religieuse! Ses remords vont jusqu'au désespoir; avec quelle amertume il pleure sur la toucbaii/e victime d'un égarement si ancien e( dé\a si bien expié ! . . . Terrible influence d'une ^eule faute sur la vie entière! . . .

La comtesse prend le voile le 25 de ce mois !7.. Il est impossible qu'Albert puisse rester à Dijon dans une telle circonstance; nous allons faire un voyage y nous partons après-demain pour la Suisse.

La comtesse , qui s'étolt réservé soixante mille francs 9 en donne trente mille aux Ursulines pour sa dot et pour celle de sa généreuse amie , et c'est une dot Irèsconsidérable pour un couvent de provia-

ce. Elle donne l'autre mohi'é de la somme au jeune Sléphen , car elle pense qu'elle doit assurer le sort de l'enfant qu'elle fit tirer d'un hôpital. ... Elle avoil gardé quelques bijoux précieux qu'elle a envoyés a Paris à ses amis. Elle donne au vicomte de St. Méran sa bibliothèque. Dans toutes ces distributions^ les pauvres et ses domestiques ne sont pas oubliés. Le fidèle Raimond et sa femme ont une pension , et vivront heureux et indépendans. Ils veulent^ par attachement pour leur bienfaitrice, se fixera Dijon. Enfin la comtesse mourant au monde, exécute elle-même tous les articles d^un testament dicté par la plus exacte justice et par la bienfaisance la plus éclairée. Elle renonce à des biens dont la vanité fait tout le prix, et qu'un caprice de la fortune peut enlever , et elle recueille les bénédictions du pauvre , la reconnois-» sance et les regrets de l'amitié et Tadmi-»

ration publique. Ah ! pour une âme telle que la sienne, c'est s'enrichir au lieu de se dépouiller!

Non , je ne pense pas que pour une personne d'un caractère si fier et naturelle** ment ambitieux, s'ensevelir ainsi vivante, soit un malheur plus cruel que la mort!....

34o LES MERES

Les louanges tracées sur la pierre des sépulcres, ne réchauffent point de froides cendres; elles s'impriment en vain sur le marbre, elles n'y sauroient retentir; il n'est point d'échos dans le fond de la tombe!. . • Mais c'est dans un cloître (lorsqu'on a pris l'engagement irrévocable Je n'en jamais sortir), que Ton peut jouit de toute sa renommée; cette voix écla* tante que l'envie alors n'étouffe plus, perce les murs du monastère le plus reculé; et Toreille attentive de l'amour propre sauroit la discerner, ou du moins croiroit l'entendre au milieu même d'un désert.

|IélasI il vaudroît mieux sans doute, quand on quitte tout, être désabusé^/oaf.

C'est , je vous l'avoue , ce que je ne vois pas en M™^ de Rosmond. Elle n'a jamais pu se consoler d'une faute qui la rangeoit dans la classe des femmes ordinaires, et il faut convenir qu'elle n'étoit pas née pour se trouver dans une telle classe. Elle dit qu'elle n'existe et qu'elle n'agit que pour sa fille; oui, dans toutes les choses qui n'intéressent point sa gloire personnelle. Elle a tout sacrifié à Léocadie , à l'exception de l'amour propre; ce n'est certainement pas une véritable vocation qui lui fait prendre

RIVALES. 34t

le voile ; c'est , comme elle le dit , un cal^ cul y un choix raisonné y et pour de semblables motifs peut-elle se résoudre à causer à sa fille et à son neveu le plus mortel chagrin? Peut-elle abuser de renlhousîasme de son amie en acceptant cet effrayant sacrifice? Peut-elle se décider à désespérer ce malheureux St. Méran ^ l'ami le plus fidèle et le plus généreux? Peut-elle sans une extrême douleur livrer à d'élernels remords le père de sa fille, celui qu'elle aima jadis si passiotinémenlîAhîj'enconviensavecvous, chère amie, j'ai peine à lui pardonner les larmes amères qu'elle fait répandre à moa Albert^etTaflliclion profonde dans laquelle ce funeste dessein plongera Léocadie !...•.

Puisque ce n'est pas la vocation qui l'appelle à cet ^tat respectable, que ne se conlentoit-elle de se dépouiller de sa fortune/ de s'enfermer pour jamais dans ce même couvent , sans se lier par des vœux? Mais ce parti n'avoît nul éclat, il ne désarmoit point l'envie, il n'anéantissoit pas la calomnie^ il n'inspiroit point d'étonnement, il ne subjuguoit pas l'admiralioft; mais combien il eût été plus touchant a mes yeux !. .•

Au reste, je ne suis point injuste pc

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cette femme intéressante aulantqu'ex-traordinaire , elle est profondëmentsensible, jamais dans aucune âme la fierté n'eut autant de grandeur; mais Forguell^ quelque bien dirigé qu'il puisse être^ laisse toujours un funeste egbïsme» La comtessedeRosmond, après avoir fait à l'amour maternel tant de sacrifices généreux et sublimes ^ finit par iminoler a sa gloire tout ce qu'elle aime ! Quoi qu'elle en dise, il faut la plaindre d'atta*cher tant de prix à une vaine fumée ; est-i) possible qu'avec autant d'àme et d'esprit elle ne sente pa$ qu'il n'est sur la terre que deux biens réels et désirables , la vertu el l'amitié?

Adieu, nt on amie , notre absence duten deux mois } puissé-je ramené]^ Albert, sinon consolé, du moins plus calme et plus tranquille ! O combien il est puni ! et combien son aiflictjon me fait souffrir ! Dans tous les temps j'aurois pu, sans un chagrin véritable , voir en l^ii les égaremens qui produisent quelque ombre de bonheur; il ne me paroit infidèle que lorsqu'il s'afflige profondément pour uAe autre ; je ne puis suppor* ter sa tristesse, je suis jalouse des larmes qu'il répand ; ne devroient-elles pas se tarir^ quand c'est ma main qui les essuie? et puis-

je renoncer sans la plus vive douleur au droil si cher de le co nsoler? . • .

Adieu ; je vous envoie mou ilînéraire, et je vous écrirai de tous les lieux où 0aus séjournerons.

LETTRE LXVni.

De la baronne de T^ordac à la comtesse

d^Ernevilh.

Le i6 juillet.

AsauREMBif T , Madame ^ je pui$ admires^ et mène aimer laYiyah 4^ Pauline; je^cOnviens qu'eUe poiurroitétre avec 4clat la seuiq héroïne d\un beau rojmati : mais ce n'est pa$ la mienne ni la votre ! • • • Ah ! joui$son$ de la supériorité de Pauline sur un earac«tère si grand, et même si attachant à tant d'égards! On trouve dans M"*" deRosmond tout ce que Tambition la plus noble^ tout ce que l'imagination et la sensibilité > qui n'ont pas toujours été réglées par la reli-* gioci , peuvent offrir de plus brillant et de plus intéressant; enfin wie perfection pure^ ment humaine^ c'e£it-à*dire | plus éblotûs*»

santé que solide; mais la perfection de Pauline est celle des anges dont elle a 4a pureté. L'innocence et la piété la rendent céleste et sublime !

Quand M'"'' deRosmond prétefnd s'égaler à Pauline , je cesse de l'admirer, el je m'indigne d'un tel aveuglement. La qualité la plus précieuse qu'elle pût aA'OÎr , seroit de reconnoitre que les efforts et les expiations les plus héroïques du repentir ne sauroient jélever au rang auguste qui n'appartient qu'à la vertu modeste , indulgente, persévérante et sans tache.

Déplorable effet de l'orgueil qui peut abo- 9er ainsi une àme si forte^si sensible, ef afl espnt si supérieur K • . Êh 1 boo Dieul \ quel vain fantôme sacrifie-t-elle tout un avenir si long encore? à Vopinion publique! •..

Dans les premiers momens, les uns admireront ce ^acriGce, les autres, s'en moquant, l'appelleront une folie , et deux jours après on n'en parlera plus , on n'y pensera plus , et la seule amitié en conservera le souvenir pour ne s'en consoler jamais ! • . • • O quelle duperie de n'agir que pour des spectateurs toujours indifférens et malins, et si souvent injustes, envieux et barbares!.. • Voussa- ?z , Madame ^ que l'ariiilié m'a donné sou*

vent de violeus accès de fîiîsanthropie , et jamais je n'eus plus de raisons d'en avoir.

Vous n'ignorez pas que la vieille marquise de T'*^'*^* et toute son ennuyeuse famille voyant enfin Pauline justifiée avec tant d'é^ claty sont venues (sans aucune inviution) au château d'Erneville, afin de s'associer en quelque sorte à la gloire d'une personne qu'ils ont si impitoyablement déchirée dans le temps de ses malheurs y et qu'ils envient plus que jamais. Pauline les a reçues avec sa douceur ordinaire^ et cette modestie si na« turelle et si parfaite qui devroit gagner tous les cœurs ; mais l'envie est implacable et s'envenime encore de tout ce qui pourroit anéantir la seule haine!. • . • Vous pensez sans doute y Madame ^ qoe du moins on a renoncé à la calomnie? point du tout. On convient que Léocadie est fille de M""^ de Rosmond et du marquis , mais Stéphen est fils de Pauline et du duc*. C'est pourquoi, vous aimez tant cet enfant , et pourquoi vous l'avez élevé. Vous savez que M'"" de Rosmond lui donne trente mille francs; au lieu de cela on prétend qu'on a placé pour lui en Angleterre deux cent mille francs...

Je ne finirois pas^ si je voulois vous répéter toutes les horreurs qui se débitent à T'*^'^'

à Luzy^ et même h Bourbon-Lancy . Le che-»

palier de Celtas y quoi qu'en ait dit le bon M. du Resnel , est toujours le même y aîn^ que M'"*' d'Orgeyal ; de tels cœurs ne peu- Yeut changer. Entraînés par un speclack aussi inattendu que touchant y ils ont dans le premier moment payé ce tribut involontaire que le Tice est forcé de rendre a la Tertu, quand elle se mq^plre avec tant d'ëclat! Ils nWt éprouvé qu'une impressioa purement physique ; la justification si frappante de Pauline ne fut pour eux qu'une scène de théâtre; ils en furent attendris de bonne foi y je le crois ; ils pleurèrent comme ils pleureront encore aux pièces &ublime$ dç Corneille et de Racine y quand el\e% ^^ rontsupérieuremeiu représentas ; etconi* me ils auroient l'àme totfl aussi basse après avoir admiré la clémence d* jéi^usteeiïe dé« vouement des ffaraces, ils sont sortis du^ château d'Erneville avec tous les vices qu'ils y avoient apportés. Quand on a une grande célébrité, et par conséquent beaucoup d'ennemis, les plus p^^ lantes justifications produisent toujours de nouvelles impostures.

Je ne connois qu'un genre de courage véritablement inébranlable dans tous les ins-

^ tans, c'est celui des calomniateurs. Qu*on

leur prouve raille fois qu'ils ont menli, ou ne fera que les animer davantage ; la rage de leur confusion n'a pas moins d'activité q^e ne leur en peut inspirer le triomphe inhumain de leurs vils succès. Egalement audacieux et lâches^ et toujours persévéransi dans le dessein de nuire et d'opprimer , ils n'attaquent ouvertement que les infortuné^ sans défense^mais ils distillentdans les ténèbres leurs noirs venins^ lorsqu'ils n'osent au grand jour aiguiser leurs poignards. Ces ennemis irréconciliables joignant la fausse^ té à la noirceur , répètent tou jours qu'ils //e haïssent point, quils sont incapables d'é« prouver un sentiment si pénièle. Tel a toujours été le langage du chevalier de Cellas ; mais comment en est-on la dupe , lorsque ^outleramèneàparler d'Albert et de Pauline pour en dire du mal indirectement ou d'une manière ouverte? Cetie fureur constante de s'occuper d'eux pour tâcher de leur donner des torts ou de les tourner en ridicule, n'esta elle pas le signe le moins équivoque d'une violente haine? L'indîfS^vjfgnce peut-elle avoir ots longs sou ven irs^l cette infatigable activité? Non, quand loin d'oublier ceux qu'on a cessé d'aimer , on fait naître conti-nuellement les occasions de s'entretenir

d'eux , et qu'on s'înforrae avec soin de tout ce qui les concerne , afin de s'en moquer ou d*en paroitre indigné , on les déteste , et en le prouve a tous ceux qui ont de la droiture cl le sens commun. 11 est très-utile défaire ces réflexions si simples; du moins elles rendent les niéchaus suspects. Jamais on neles corrigera, mais ils cessent d'être dangereux, quand on peut leur ôter le masque grossièrement hypocrite dont ils se parent , et qui ne trompe que trop souvent les sots^ c'est-à-dire, la multitude. Si chaque personne ,en disant du mal d'une autre , étoit forcée d'avouer ses motifs^ elle ne (eroit presque jamais d'impression^car elle diroii:

C'est que j'em^ie , c'est que f abhorre , c'est que Je voudrais me venger y etc. Eh bien!

quiconque a des yeux ^ ne doit-il pas voir clairement tout cela dans le projet persévé* lE*ant de noircir et de nuire ? La légèreté fait dire en passant une épigramme, mais la haine seule s'acharne avec constance sur le me* me objet , et partout où je découvre le désir de la vengeance, puis-^je espérer de trouver la justice et. la vérité ? ne suis-^ je pas sure au contraire que je ne rencontrerai que le mensonge et la calomnie?

Cachons ces tristes détaib à Pauline ; elfc

a repris toutes les illusions qui Y oui jadis rendue si heureuse, c*esl avoir retrouvé les beaux jours de sa jeunesse ; elle croit que jyjme d'Orgeval est devenue sensible et reconnoissanle, et que le chevalier de Celtas a pris de la droiture et des sentimens géné« reux. Laissons-la croire à ces étonnantes métamorphoses y laissons-lui recréer un mondeidéalconformeàsonâmeangélique.

Les serpens peuvent siffler encore contre elle^ mais ils sont enfin dans l'impuisssance de lui faire désormais du mal.

Adieu , Madame ; j'irai à Dijon dans les premiers jours de seplembre avec M. du Resnel ; nous attendrons là le retour de Pauline; le bonheur de vous voir et de parler d'elle avec vous pourra seul me faire sup-porter l'impatience que j'éprouve de me trouver réunie a cette amie si tendrement aimée, et qui sera toujours (quoi qu'il arrive) le premier objet des affections de mon cœur.

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