‹ Les mères rivalesChapitre 14 sur 45 · LETTRE CLIV · texte numérisé non relu

LETTRE CLIV

Du marcjuis à la comtesse.

D'EmeVille , le 26 août.

Je vais, mon amie, vous dire une chose que ma raison dément ! . . . . une chose que je ne powrois confier à nulle autre

(1) Vers de la tragédie de Cinna.

sans me couvrir du plus grand ridicule Mais vous m'ëcouterez^ vous

me plaindrez ! . . . Je ne puis dire : vous me croirez , je ne me crois pas moimême. . .

Le 6 août, Pauline e'tant encore inquiète de Le'ocadie^ nous veillâmes dans Ja chambre de celle enfant jusqu'à près de Irois heures ; a^lors Pauline fut se coucher, et moi j'eus envie de profiter de la plus belle nuit du monde, et d'aller me promener. Ou me fit jjromettre de diriger ma promenade du côté du souterrain, devenu célèbre par les récits d'apparitions dont je vous ai déjà parlé. . . je sortis seul du salon- afin d'abréger le chemin, je' passai par le long corridor qui conduit aux chambres de Jacinthe^ des autres femmes de chambre et de Léocadie. Les lampes étoient éteiates , mais le jour commençoit à poindre, et l'on pouvoit déjà, sinon distinguer, du moins entrevoir les objets. J'étois à la moitié du corridor lorsque j'aperçus à (juelques pas de moi une figure blanche

qui mç parut sortir de la chambre de Jacinthe. Il me vint sur-le-champ à l'esprit que c'étoit une des jeunes femmes de chambre qui s'amusoit à faire le revenant; aussitôt je criai en me nommant que j'ordonnois qu'on s'arrélât. Pour toute re'ponse on prit la fuite. . . Vous savez que je cours bien^ mais la figure coAroit d'une manière surnaturelle. ... et je pensai qu'il n'y avoit sûrement pas de femme dans le château qui eût cette surprenante agilité. . . La figure, conservant toujours l'avantage qu'elle avoit eu d'abord, se trouvoit à la même distance; au bout du corridor elle franchit le petit escalier avec une inconcevable rapidité, je la perdis de vue; j'imaginai qu'elle alloit au souterrain , et comme elle prenoit le chemin de l'allée de tilleuls, qui est le plus long, je pris celui de la bassecour, qui est infiniment plus court. J'avois mon passe-partout, j'ouvris la porte, et je me trouvai à trente pas du souterrain au moment où la figure sortoit de l'allée de tilleuls j je me précipitai à sa III. 9

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rencontre , je n'étois plus qu'à dix pas d'elle, lorsque je me sentis saisir parderrière, ce qui me força de m'arréter. Dans cet instant la figure passa comme un éclair, et entra dans le souterrain.... G'étoit St-Méran qui m'avoit arrêté, et qui me retenoit toujours en faisant de gfands éclats de rire, et en me demandant où i'allois si vite. Je me débarrassai promptement de ses bras, et je me précipitai à toute course dans le souterrain ; il m'y suivit ... A cinquante pas de l'endroit où la voûte effondrée forme une large ouverture qui laisse voir les cieux, je distingue parfaitement la figure blanche , qui avoit très-peu d'avance sur moi .... Je l«i avois crié plusieurs fois quelle ne m'échapperoit point,. que je la

poursuivrois avec persévérance Il

faisoit grand jour Tout-à-coup la

figure , au lieu de se diriger en avant, se jeta de côté, gravit le rocher qui se trouve dans la partie la plus découverte de cet endroit en plein air. Je m'arrêtai au pied du rocher en criant à Saint-

Meran, que j'entendois accourir^ que le fantôme ne pouvoit plus nous échapper.... En apercevant St-Méran, je me disposai à monter sur le roclier. Dans ce bû©ment la figure blanche, voilée de la tête aux pieds, me dit : « Arrête! » Cette voix douce , mais éclatante et sonore , m'émut jusqu'au fond des entrailles. , . Qu'elle me parut terrible! c'étoit la voix de la

conscience Je restai frappé d'éton-

nement. ... La figure alors relève son voile, et me découvre son visage. . . . O prestige inconcevable!... c'étoit elle!.... Je la vois pâle , immobile , mais plus belle, plus majestueuse que jamais, jpae regardant fixement. . . . C'étoit elle. . . . c'étoit Camille., . Je veux douter, j'ose attacher mes yeux sur cette figure éblouissante et formidable!. ... je ne puis soutenir son regard pénétrant et sévère, il me semble qu'au fond de mon cœur se rouvre et se déchire une blessure mortelle ; mon sang se glace dans mes veines , et je tombe évanoui dans les })ra5 de St-Méran.

rOO lES MERES

Je restai près de trois quarts d'heure dans cet e'tat; enfin les secours de St- Me'ran me rappelèrent à la vie. ... Je jetai les yeux en frémissant sur le rocher... je ne vis'plus rien « Qu'avez-

vous donc ? me dit St-Me'ran • que vous est-il aiTivé? — Quoi! repris- je, vous n'avez rien vul. . . — Absolument rien, répondit-il , et je vous avoue que cette question dans votre bouche , et l'ëtat où vous êtes, me paroissent les choses du monde les plus surprenantes. » Cette réponse me fit éprouver une espèce de confusion d'un genre absolument nouveau pour moi ; la honte de paroître pusillanime dissipa pour un moment mon trouble et ma terreur; je m'efforçai de sourire. « Ce n'est pas , répliquai-je^ que je crois avoir vu un fantôme ,• mais quand vous m'avez arrêté à l'entrée du souterrain, une femme y est entrée, j'en suis certain, et je pense que c'étoit la jeune Suzette. . . . Quant à mon évanouissement, il faut que vous sachiez que depuis quelque temps je suis sujet à ces sortes

d'accidcns, et d'ailleurs en courant je me suis heurté violemment contre ce rocher , je me suis blessé à la jambe , la douleur et l'émotion d'une course rapide m'ont fait évanouir. . . » St-Méran eut l'air de me croire. Il me donna le bras, et nous retournâmes au château. A la sortie du souterrain nous trouvâmes madame d'Orgeval ; j'avois sûrement dans la physionomie quelque chose d'extraordinaire, car elle me regarda avec l'air du plus profond étonnement. . . . <

Je rentrai chez moi, je m'enfermai....

je me jetai dans un fauteuil , je rassemblai toutes mes forces, je rappelai toute ma raison, afin de me persuader que ce que je venois de voir n'étoit qu'une illusion^ mais en vain!. . . . J^aurois pu le croire, si en entrant dans le souterrain mon imagination eût été frappée, ou que l'aspect de cette figure m'eut étonné; mais jusqu'à l'instant où j'entendis cette voix redoutable ( qui semble encore retentir à mon oreille ), je n'avois pas la moindre émotion, je ne songeois

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nulleniient à l'objet infortuné qui s'offrit à mes regards. . . . Enfin , après cette terrible apparition, seul dans ma chambre, glacé de terreur, je n'cntendois, je ne voyois rien. Preuve incontestable que l'apparition du rocher n'étoit point l'ouvrage de l'imagination .... D'ailleurs , j'étoîs sûr de l'avoir revue. . . . Son regard fixe et perçant avoit si bien pénétré jusqu'au fond de mon cœur ! . . . . Cependant comment croire avec certitude un tel prodige?. . . Je ne pouvois ni me le persuader ni en douter. . . . Dans cette étrange perplexité d'idées je pensai tout-à-coup que peut-être une Élusse, nouvelle m'a voit abusé, que peutêtre une léthargie avoit donné lieu à ce bruit , qu'enfin Camille vivoit encore , et que j'avois vu, non une ombre vaine, mais Camille elle-même. Dans cette supposition il étoit fort difficile de concevoir pourquoi elle erroit ainsi durant la nuit autour du château d'Erneville; mais enfin ce n'étoit qu'une singularité qui n'avoit rien de surnaturel. . . Frappé

RIVALES. Io3

de c?Ue idée, j'écrivis sur-le-champ à d'Olbreuse pour lui mander que j'avois des raisons particulières de douter de la mort de Camille, et que je le conjurois de prendre à cet égard les informations les plus précises.

Après avoir écrit cette lettre, je fiis obligé de me coucher j j'avois une fièvre brillante .... Quelques heures après j e me relevai et je vous écrivis ce billet qui vous a causé tant d'inquiétude. Je me remis au lit sur le soir; j'y restai plusieurs jours;... ensuite la fièvre se dissipa. Sur la fin de la même semaine, je reçus la réponse du comte d'Olbreuse, qui ne me permit pas de conserver le moindre doute sur la mort de l'infortunée Camille ! Il me mandoit qu'étant à l'agonie, elle avoit fait appeler madame d'Olbreuse, qui ne s'étoit arrachée d'auprès d'elle qu'après avoir reçu son dernier soupir!... et que lui, d'Olbreuse, trois jours après , avoit rencontré son convoi dans la rue St-Honoré!. ...

Elle n'existoit plus le i4 mai! et /e

Vai vue dans la nuit du 6 août!. . . . Tous les raisonnemens sont anéantis par un fait certain^ positif : je l'ai vue !...

Je voulus la revoir encore! .... Je retournai secrètement trois nuits de suite au souterrain j j'y éprouvai les plus violentes émotions, mais rien ne parut!....

J'y veux retourner encore ; je veux la revoir!. . . . Adieu, ma mère j ô ne me dites point que c'est une erreur 3 vous ajouteriez, à mon affliction sans me désabuser. Je vous répéterai jusqu'à mon dernier soupir : Je Vai revue!. . . .

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