‹ Les mères rivalesChapitre 15 sur 45 · LETTRE CLV · texte numérisé non relu

LETTRE CLV

De la marquise à la baronne de V^ordac.

D'Erueville , le 27 août.

Non, chère amie, toutes les histoires d'apparitions sont entièrement finies; mais malgré tous mes soins les enfans en ont entendu parler. Voici ce que j'ai découvert. J'ai remarqué que, depuis sa maladie, Léocadie est devenue peureuse;

RIVALES. to5

dés que la jiuit vient, elle n*ose aller seule d'une chambre à l'autre, et lorsqu'on veut l'y forcer, elle rougit, elle pâlit, elle est visiblement troublée. Surprise de ce changement, je l'ai prise en particulier pour la questionner. Vous connoissez sa candeur^ après avoir un peu hésité, elle m'a avoué qu'il lui étoit arrivé une chose bien extraordinaire , et qu'enfin elle avoit vu un fantôme. J'ai demandé des détails, et elle m'a conté que ce fut dans la nuit où elle a été le plus malade , et dans laquelle je me trouvai si mal moimême qu'Albert m'ordonna positivement à deux heures après minuit, au moment où elle s'endormit , d'aller me reposer dans ma chambre, en me promettant qu'on viendroit me chercher dès qu'elle s'éveilleroit. Léocadie prétend donc qu'environ une heure après mon départ elle se réveilla, parce qu'elle sentit qu'on Vembrassoit, et que son visage étoit baigné de larmes. . . . Elle ouvrit les yeux en disant : Oh! c'est maman! . . . mais elle vit une figure inconnue, d'une

Io6 LES MÈRES

beauté merveilleuse , vêtue de blanc , et qui s'enfuit aussitôt. . . . Jacinthe étoit là , et accourut tout de suite à son lit..., Le'ocadie, très-e'mue , lui demanda quelle ëtoit cette belle personne • Jacinthe étonnée lui répondit qu'elle n'avoit rien vu, et lui soutint que c'étoit un rêve. . . . En même temps elle l'engagea à ne m'en point parler, parce que je prendrois ce rêve pour du délire, et que cela me donneroit les plus cruelles inquiétudes.

Léocadie garda le silence , et depuis qu'elle est rétablie elle n'a pas osé m'en parler , croyant , dit-elle , que je me moquerois de cette vision j mais malheuréti»sement elle est si fortement persuadée de la réalité de celte apparition , que rien ne pourra jamais 1 en dissuader. A tous mes raisonnemens elle répond constamment : Je ne i-êi^oLS point ,je ne dormois point j je ?i'auois point le délire , je l'ai vue. Je lui ai demandé si elle avoit conservé un souvenir distinct de cette figure ; elle dit quelle ne se rappelle bien que ses

grands jeux noirs remplis de larmes , et sa beauté surprenante , mais qu'elle n'avoit pas eu le temps d'examiner tous ses traits.

Sans doute tous les re'cits d'apparition de la figure Manche ont frappé son imagination et cause' cette illusion , d'autant mieux qu'elle avoit entendu Suzette parler du fantôme du souterrain. Voilà ce que la raison me dit ; mais , comme il est permis aux femmes d'être foibles et superstitieuses , je vous avoue , chère amie , que malgré moi ce récit m'a frappée.... Ce baiser , ces larmes , cette belle figure de femme !. . . je rougis de vous le dire;., mais , si nous cessons de recevoir les étrennes anonymes , je croirai que sa mère n'existe p]us,. . .et alors la vision de Léocadie ne me paroîtra rien moins qu'une chimère. Combien est foible le pouvoir de la raison en comparaison de celui de l'imagination !... Ceci me fait beaucoup de peine , car ma Léocadie a la léte frappée pour toute sa vie.

J'ai un chagrin nouveau plus amer en-

Io8 LES MÈRES

core, chère amie !.... Albert est dans un étatauqiiel je ne comprends rien... Chaque jour semble accroître sa sombre mélancolie j il maigrit , il change- depuis

quelques jours il passe les nuits dans sa chambre j il a quitté la mienne , parce que, dit-il, pour sa santé , il veut pendant un mois prendre le lait d'ânesse et se faire éveiller avec le jour. . . .Et je sais qu'il va se promener seul tous les soirs , et qu'hier il n'est rentré qu'à près de cinq heures du matin ! Si je soupçonnois làdessous une intrigue , je n'en parlerois point , non , pas même à vous , chère amie ^ mais je suis très-sûre qu'il ne s'agit de rien de semblable. Non, il veut être seul , il veut s'occuper , se nourrir en liberté, sans aucune contrainte, d'un chagrin secret Oh ! qui m'eût dit autrefois

qu'Albert près de Pauline tomberoit dans la consomption!.... Ce n'est pas assez pour moi de gémir de la perte de sa confiance et de son estime , il faut encore que ma présence lui soit importune !

Chaque année produit pour moi de nou-

velles peines î et j'en envisage encore de plus cruelles dans l'avenir ! . . , .

Ah ! que j'ai besoin de courage et des douces consolations de l'amitié !, . .

Page 1