LETTRE CLVI
Du marquis a la comtesse.
D'ErneTtlle , le a8 août.
Oh ! quelle scène ?. . . dans quel trouble affreux elle m'a jeté !.. .
Poussé par un sentiment que je ne saurois d-éfinir , je n'ai pu me défendre tous ces jours-ci de retourner la nuit au souterrain. J'y fus encore hier à deux heures après-midi. . . Tout le monde couché dans le château se livroit aux douceurs du sommeil ! . . . seul je veillois î. . . Le ciel étoit couvert de nuages , et la nuit excessivement sombre. . . Arrivé au milieu du souterrain , je m'assis au bas du rocher , le dos tourné à la partie de la voûte qui est du côté du château , et que je vcnois de parcourir. Bientôt le vent' s'éleva et
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le tonnerre se fit entendre ! Tout
orage nocturne me fait une vive impression , et le souvenir qu'il me rappelle e'toit encore plus frappant au pied de ce rocher redoutable ! . . . Je me livrai tout entier à la rêverie la plus douloureuse : peu à peu ma tête s'exalta .... Je pensai qu'à la lueur des éclairs j'allois revoir Camille , qu'elle reparoîtroit terrible et menaçante pour me reprocher son malheur , sa mort et mon crime!....
La tempête continuoit toujours, et l'aurore commençoit à dissiper l'obscurité!..
Tout - à - coup j'entends près de moi un léger bruit ; ... je frissonne y je lève en tremblant les yeux sur la cime du rocher, et je m'écrie : Oui, parois ^f ose l'attendre et t' appeler!.... A peine ai-je prononcé ces mots , que , sur le sommet du rocher , je vois s'élever doucement une figure blanche ! . . . Il me semble que la foudre vient de me frapper.... Un mouvement machinal et convulsif m'arrache de ma place, et je retombe prosterné. Oh! qui donc appelles -tu?.... dit alors une voix
douce et tremblante !.... Cette voix me cause une violente émotion d'un autre genre ; je me relève , je regarde au-dessus de moi, et je reconnois Pauline en pleurs ,
me tendant les bras ! La surprise , la
confusion, l'attendrissement me rendirent immobile et muet.... Pauline descend du rocher , et je me trouve^ dans ses bras...
Je n'avois qu'imparfaitement ma tête
Je serrai Pauline contre mon sein j ensuite, la repoussant avec e'garement « : Eloignetoi, lui dis-je, oh ! près de ce rocher, je ne puis recevoir tes embrassemens ! Eloignetoi , je veux être seul ici... — Tu me glaces d'effroi , s'e'cria-t-ellc , je ne te quitterai point,... » Elle pâlit en disant ces paroles , et je ne songeai plus qu'à elle !... « Chère Pauline , repris - je , sortons de ce lieu , viens , suis-moi ! ... » En parlant ainsi , je l'entraîne, et nous rentrons sous la voûte. Nous nous trouvons bientôt dans une ol> scurité totale ; nous marchions avec rapidité j Pauline gardoit le silence , je tenois sa main... Au bout de quelques minutes je m'aperçus que cette main me pressoit
fortement , et qu*elle e'toit excessivement froide ! Une terreur extravagante me saisit ! ... . i< Pauline ! . . . . dis-je d'une voix étouffée , parle-moi ! . . . . » Pauline ne répondit point , et celte main glacée serra la mienne avec une nouvelle force ! . . . . mes cheveux se dressèrent sur mon front , je perdis tout-à-fait la tête... a Où me conduis-tu^ m'écriai-je ?.... n'importe^ je dois te suivre. » Nous avancions toujours. . . . Enfin nous atteignons le bout du souterrain ; le jour nous éclaire ^ et je revois Pauline , mais pâle , sans haleine , défaillante , et presque sans connoissance. Je fondis en larmes , je la portai sur un banc dans l'allée de tilleuls •.... elle reprit promptement ses sens , . . . nous rentrâmes au château.
Vous imaginez bien qu'il me fallut subir l'interrogatoire le plus embarrassant. Je commençai parTaire le serment le plus solennel que nulle espèce d'intrigue ne m'attiroit dans le souterrain. Pauline me crut. Ensuite je protestai que, depuis ma maladie, j'avois des espèces de vapeurs
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noires, des imaginations bizarres, que je me plaisois dans cette solitude du* souterrain , parce que je pouvois m'y livrer sans distraction à mes sombres rêveries. Pendant cette explication Pauline pleura beaucoup, avec une amertume et en même temps une douceur qui me pénétrèrent. .. . Je tombai à ses pieds, je mêlai mes pleurs aux siens... . Elle m^apprit à son tour qu'ayant été réveillée par le tonnerre, dont elle a peur, elle étoit venue dans ma chambre, que ne m'y trouvant point elle avoit pris le chemin du souterrain, sachant que j'y allois quelquefois. . . . Hélas ! il me seroit sans doute bien doux de pouvoir ouvrir mon cœur à la compagne de ma vie ! . . . 11 fut un moment où j'aurois fait cette confidence sans effort • .... elle i^'y refusa ; maintenant, j'ose vous l'avouer, je ne sens plus ce besoin. La confhince n'est une consolation que lorsqu'elle est réciproque
De pénibles secrets ont mis entre Pauline et moi de cruelles barrières ! . . , Pardonnez , ma mère, ce mot qui m'est m. lo
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échappé!. ... Je le sais, il vous est impossible de douter d'elle ; 6 combien j'envie" votre heureuse sécurité ! . . . Mais croyez que si, malgré moi, je ne la partage pas, Pauline ne m'en est pas moins chère. Un instant d'oubli pourroit-il effacer le mérite d'une vie entière dévouée à la vertu?
Adieu , ma mère ; je crois que j'irai bientôt à Dijon; je me consume ici!.. . . ma raison s'y égare. Peut-être la retrouverai-je près àe vous,- mais qui me rendra le repos?. ...