‹ Les mères rivalesChapitre 18 sur 45 · LETTRE CL VIII · texte numérisé non relu

LETTRE CL VIII

Du mai'qiiis à la comtesse.

Londres, le 12 novemLie.

Non, mon amie, je ne prolongerai point mon absence ,• je ne puis que m'élourdir, et non me distraire.

Portant partout le trait dont je suis de'chire' ,

c'est en vain que je cherche à me soustraire à des reflexions de'chirantes j je conserve toujours, au milieu de la dissipation, le sentiment de mes maux, et je ne parviens à me fuir moi-même durant le jour, que pour me retrouver plus douloureusement pendant les nuits!...

Les voyages ne sont salutaires qu'aux convalescens et aux personnes affligées dont la douleur commence à s'e'puiser^.... mais ils ne peuvent qu'aggraver encore un mal violent et incurable. L'isolement où l'on se trouve dans une terre étrangère ajoute , aux tourmens d'une âme profondément blessée , je ne sais quelle inquiétude vague qui ressemble à la terreur. Qu'il est affreux, lorsqu'on souffre, de ne voir que des visages indifférens et nouveaux, et d'être loin de tout ce qu'on aime! je n'ai jamais autant senti le besoin de me plaindre que depuis que je n'en ai plus la possibilité, et que je suis forcé de me taire sur tout ce qui me louche. Je ne me plais qu'avec les gens lacilurnes et mélancoliques. Ce rapport

d'humeur est pour moi une sorte de sympathie qui me paroît ua supple'ment à l'amitié.

J'ai relu dix fois votre dernière lettre j vous n'en avez jamais e'crit d'aussi touchante; elle est dictée par deux sentimens sublimes, la piété et l'amour maternel. Ali! n'en doutez pas, mes opinions sont les vôtres. Egaré par les passions^ je suis d'autant plus coupable que j'ai conservé tous les principes que vous m'avez donnés ! Je crois, comme vous, que , sans la religion, nulle raison solide, nulle vertu véritable ne peuvent exister. La religion seule a su définir l'homme de bien, et peindre la vertu parfaite : cela seul suffîroit pour fixer ma croyance ; cela seul sufTiroit pour donner à l'Evangile un caractère divin, et pour former la preuve indubitable de la révélation.

Voltaire a dit :

Qui n'est que juste, est dur ; qui n'est que sage , est triste.

Eh quoi donc ! la bonté ne. fait-elle pas une partie essentielle de la ju:>tice? Nous

llO LES MÈRES *

avons tous besoin d'appui ou de consolation* au défaut de secours, nous de'sirons, nous invoquons la pitié. Si nous avons le droit de réclamer des services, nous avons celui d'attendre tous les témoignages du regret, quand on ne peut nous les rendre. S'il est inhumain de refuser son assistance à l'infortuné, ne Pestil pas d'aggraver ses peines en repoussant sa confiance et en écoutant avec froideur sa plainte et ses gémissemens?

Enfin , est-il équitable que le plus fragile des êtres ne soit pas indulgent et miséricordieux ? On n'a donc qu'une idée bien fausse de la justice, lorsqu'on pense qu'elle peut et même qu'elle doit s'allier avec la dureté et l'inflexibilité? Aussi a religion ne voit dans la justice que le complément de toutes les vertus. L'Ecriture veut-elle désigner l'homme le plus parfait, elle n'emploie qu'un seul mot pour le peindre, elle l'appelle le Juste. Et plus on y réfléchit, plus on sent la solidité de «cette définition si précise et si sublime. Le juste, en effet, est celui

qui remplit tous ses devoirs envers son cre'ateur et ses semblables ; par conséquent, le juste est cle'ment, compatissant et charitable.

Non-seulement la religion seule peut donner des idées saines sur la morale et des principes invariables , mais elle seule peut encore perfectionner les vertus et les porter au plus haut degré d'héroïsme j sans la religion, le renoncement à son propre intérêt et le dévouement de soi-même ne seroient que des folies. Enfin , ce n'est que par les motifs puissans fournis par la religion que l'humanité peut s'élever avec succès contre la rigueur des préceptes établis par la politique pour la sûreté des sociétés.

Par exemple, le cœur réprouve vainement la peine de mort; la raison, sans le secours de la religion, ne peut opposer à cette barbarie que de foibles raisonnemens.

J'ai vu plaider ici -une cause criminelle. Tout mon sang s'est ému quand j'ai entendu prononcer à haute voix : Youv

time is very short (i). Hélas! pcnsoisje en moi-même, est-il bien certain qu'un homme puisse jamais avoir le droit de dire ces terribles paroles à un autre homme? Peut-il dire à son frère et à l'ouvrage le plus précieux, du créateur, quelque dénaturé qu'il puisse être : Dieu t'a formé pour vivre encore près d'un siècle, peut-être y et tu mourras demain.... O si l'âme avilie de ce criminel devoit se réformer avec le temps, si dans dix, dans vingt ans, un repentir sincère devoit la remplir et la purifier, combien sont coupables les. juges qui terminent ainsi sa destinée!. . . Cette âme perdue, au jugement redoutable et sans appel , leur reprochera un jour l'horreuf de celte sentence, et tous ses crimes retomberont sur ceux qui en ont empêché l'expiation.

Gomment les cœurs sensibles n'aimeroient-ils pas une religion dont les dogmes

(i) P^olre temps est fini. Formule de la sentence de mort,

et les préceptes favorisent ainsi les vœux de l'humanité?

ijjj'ai déjà fait les préparatifs de mon départ. Hélas! les transports causés par le retour ne sont plus faits pour moi, je ne suis plus digne de les connoîtrcj mais j'éprouve encore les inquiétudes et les tourraens de l'absence, et près de Pauline et de vous je serai toujours moins malheureux!. . . .

LETTRE GLIX.

Du marquis à sa femme.

Londres, le i5 novembre.

Tu m'as demandé, chère Pauline^ des détails sur la ville de Londres, et je puis à présent satisfaire ta curiosité. Depuis huit jours que je suis revenu de Bristol, j'ai parcouru plusieurs fois cette ville si grande, si riche, mais si inférieure à Paris. L'éclat de ses boutiques fait sa principale beauté,- cependant ces boutiques si vantées ne me paraissent nuUeiii. n

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meut supérieures à celles de notre rue Saint-Honoré , et rien dans ce pays ne peut se comparisr à la colonnade du Louvre et à la magnificence extérieure des toaisons et des palais dont Paris est orne. Lé roi d'Angleterre est le monarque le plus mal logé de l'Europe; mais loin de poUToir critiquer Saint -James, on éprouve un sentiment de respect en parcourant cette triste demeure, lorsqu'on songe que les rois ne l'habitent que parce qu'ils ont cédé aux matelots invalides l'élégant et superbe palais de Greenwicli. On a prodigué des trésors pour la construction de Carleton-House , et cette masse de bâlimens est d'une si diauvaise architecture qu'au premier coup-d'œil elle offre l'aspect d'un édifice détruit en partie par Uïi incendie, car les colontlfes sont si minces et si éloignées les unes des autres , que Ton croiroit qu'il en manque k moitié. L'intérieur du palais fait honneur au prince qui l'habite; On dit qu'il en a Sièul ordonne Tarrangement et les décorations. Ce palais

m'a rappelé celui de Gonipiègne, rebâti à neufj le roi, mal conseillé en toutes choses > a choisi un architecte sans génie ^ qui a dépensé des millions pour fabriquer le plus lourd château de l'Europe.

On n'a pas employé moins d'argent pour f^ire les jardins surchargée et les petites chaumières de Trianon. Que l'on compare ces ouvrages à ceux que fit faire Louis XIV, on aura une idée des deux rois et des deux siècles.

J'ai, comme tu le désirois, cherché à Westminster le tombeau deRichardson^ j'ai trouvé dans cette vaste église de riclies monumens élevés en l'honneur de comédiens et de comédiennes, mais la tombe de l'auteur de Clarisse n'y est point. C'est une chose surprenante , car en tout pays on est équitable pour les grands hommes quand ils n'existent plus. Les épitaphes, souvent trop flatteuses, ne sont jamais injustes , et la noire envie n'a point encore osé répandre son venin sur la pierre des sépulcres^ comme le dit ingénieusement un de nos poètes^

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La mémoire est reconnoissante ; Les yeux sont ingrats et jaloux (i).

C'est dans l'église de Saint-Brides que reposent les cendres de Richardson. On n'y voit qu'une simple pierre , qui ne contient que son nom et i'anne'c de sa mort (2) , sans aucun éloge.

Pour terminer ma description de Londres , je dois parler encore de quelques édifices. Sommcrset-House , palais plus imposant par sa grandeur que remarquable par sa beauté ; l'église de Saint- Paul que l'on doit admirer lorsqu'on n'a pas vu Saint-Pierre de Rome^ et la charmante petite église de Saint -Stéplien qui me paroît un chef-d'œuvre dans son genre , voilà tous les monumens qu'on peut citer. Le reste de la ville , bâtie en briques jaunâtres , présente un ensemble triste et sans noblesse. Il en faut louer les beaux trottoirs, si commodes

(i) M. Lebrun.

(3) llinourutle4juil!ei 1761 , âgé de 72 ans.

pour le peuple ^ mais une chose qui me déplaît beaucoup , c'est que dans toute l'étendue de Londres on ne rencontre point de fontaines publiques, du moins apparentes et décorées , et il me semble que c'est un embellissement aussi agréable que nécessaire dans une grande ville.

J'ai été plusieurs fois à Grcenwicli voir les matelots invalides -, c'est dans son genre le plus bel établissement de lEurope.

Les salles où couchent les invalides sont de vastes et larges galeries , parfaitement éclairées ; ayant de grandes cheminées et de bons feux de distance . en distance. Des deux côtés des galeries sont leurs petites chambres , qui contiennent un lit, une table et une chaise. Ces espèces de cellules sont d'une propreté ravissante, ornées d'estampes et de mille jolies choses , et communément de coquillages , de plumes d'oiseaux des autres climats , de plantes marines , de petits vaisseaux, etc. Ces borffe invalides s'occupent presque tous à différens petits ou-

vrages dont ils décorent leurs chambres^ et qu'ils vendent aux étrangers qui viennent les voir. Au lieu de ces travaux durs et pénibles qui ont exercé leur jeunesse, ils se livrent à des occupations douces et sédentaires -, j'ai mois à contempler ces bras nerveux , ces mains calleuses qui ont tant de fois et si longtemps été trempées de l'eau des mers, qui ont mis le feu à tant de canons , qui ont manié tant de câbles et de goudron, maintenant employées à faire des découpures ou des savonnettes parfumées.

Autour des cheminées il y a des bancs ; les uns travaillent dans leurs chambres, dont les portes vitrées, même lorsqu'elles sont fermées, leur laissent voir tout ce qui se passe dans la galerie ; d'autres sont assis autour des cheminées , et là ils lisent ou causent ensemble , et assurément ils ont des sujets inépuisables de conversation dans le récit de leurs voyages et de leurs aventures ; on est ému en songeant à tout ce qu'ils* ont vu ou pu éprouver j les idées de tempêtes , de naufrages, d'îles

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désertes , de sauvages , de climats ëloi-r gnés, de combats, que rappellent à chaque pas cet établissement et ces invalides , donnent un intérêt inexprimable à cet objet de curiosité. J'aurois voulu interroger tous ces matelots, et demander à chacun son histoire, et certainement tous ceux qui y sont après quarante ans de service (et c'est le plus grand nombre ) atiroient quelque chose d'intéressant à raconter. Si je demeurois dans ces environs , j'irois bien souvent causer avec eux. Les fenêtres de ces galeries donnent 5ur la Tamise; ils aperçoivent une grande étendue d'eau , mais toujours paisible comme le reste de leur vie -, ils ont encore des vaisseaux sous les yeux, mais ils ne les voient jamais que rentrer dans le port : je les aime bien mieux là que sur le bord de la mer j c'est un sentiment pervers et trop commun que celui qui fait mieux apprécier le bonheur dont on jouit, quand on le compare à l'infortune des aulrcs ; si ces vieux ma-

lelots pouvoient voir des naufrages^ le tableau délicieux qu'ils m'ont offert seroit gâté pour moi ; je leur supposerois une pitié déchirante ou un égoïsme odieux.

On voit encore à Greenwicli la chapelle neuve de cet hôpital^ trop petite et trop ornée (i), et des salles renfermant des peintures nationales : l'homme qui donne l'explication de ces tableaux^ et que les étrangers paient pour cçla , disoit toujours dans son explication :

notre patrie ^ notre gloire , notre commerce , notre richesse , etc. Ce langage dans la bouche d'un homme du peuple est remarquable, et il n'a jamais prononcé ce mot our (2) sans me faire plaisir.

Il n'existe point de pays où il y ait autant d'établissemens de charité qu'en Angleterre, et point de ville où l'on en trouve autant qu'à Londres. Voilà ce qu'on ne

(1) On y trouve un excellent tableau de TVesi, représentant le naufrage de saint Paul à l'île de Malte.

(2) Notre.

sauroit trop admirer et trop louer. Tout le monde sait avec quelle facilité en» Angleterre l'on forme et l'on remplit une souscription pour le soulagement des infortunés.

Les Anglais ont plus de libéralité que nous n'en avons • ils donnent plus facilement, et ils sont moins délicats. Ceci doit être en général le caractère distinctif d'une nation commerçante. Le commerce produit de grandes révolutions de fortune -, l'homme occupé dès l'enfance des moyens d'acquérir de l'argent ne doit pas connoître cette délicatesse si pointilleuse éta;blie parmi nous.

Passant de la médiocrité à l'opulence , et conservant toujours l'espoir qu'il augmentera encore sa fortune , il est comme les joueurs , qui , dans leurs momens heureux, donnent avec facilité et presque sans compter. On peut être avare d'un hien fixe, d'un revenu qui ne peut être augmenté j on ne sauroit l'être , du moins en général , d'un bien donné par le hasard , et que le même hasard favorable peut doubler,

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tripler ^ etc. L'imagination n'a point cl.e bornes , l'espérance d'un gain immejise doit pre'servcr de l'attachement til et passionné pour le gain qu'on a déjà fait.

J'ai dit que les Anglais étoient moins délicats que nous. Jugez-en : on montre dans ce moment à Londres pour une guinée par personne le superbe cabinet du chevalier *** , homme d'une grande naissance : moyen imaginé pour payer ses dettes ; et personne ici ne trouve cela extraordinaire. Que diroit-on en France , si le comte de*** ou le marquis de***, qui ont de si beaux tableaux , employoient un pareil expédient pour l'arrangement de leurs affaires ? ils seroient avilis aux yeux de tout le monde. Mais un mal réel , c*est qu'ils ne le sont point en ne payant pas leurs créanciers.

Les Anglais dans la société sont aussi moins susceptibles que nous , moins sensibles à la calomnie, aux discours injurieux , à tout ce qui attaque l'honneur et la réputation. Leurs discours et leurs disputes publiques au parlement, à l'imi-

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talion de celles des Grecs, sont remplies d'injures et de démentis formels. La liberté de la presse les expose cliaque jour à se voir calomnies de la manière la plus indigne ; leurs lois même ne permettent le divorce qu'à des conditions déshonorantes parmi nous , et très - souvent les femmes divorcées ne sont point bannies de la société. Les Anglais doivent donc n'opposer presque toujours qu'un froid mépris aux choses qui excitent le plus notre indignation et notre ressentiment.

Il y a très-peu de société en Angleterre, parce qu'il faut être invité pour aller dîner et souper chez ses amis les plue intimes , et parce que les femmes sont fort séparées des liommes , par le parlement , par les clubs , par le goût des hommes pour la table. Les Anglais en général aiment le vin , et c'est précisément parce qu'il n'y en a point dans leur pays , que c'est une magnificence d'en avoir de bon et de plusieurs sortes , et d'eu faire boire largement à ses convives.

D'ailleurs , le plaisir de parler politique

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contribue encore à leur faire aimer la table et les clubs. Ainsi, tant qu'ils auront le bonheur de conserver leur constitution , ils ne seront jamais plus rapproclie's des femmes , d'autant mieux qu'entrant tard dans le monde , la société' des femmes ne peut jamais leur être nécessaire. Les Anglaises sont, au premier abord, froides et timides -, elles gagnent à être connues. J'aime l'extérieur froid dans les hommes • la sensibilité concentrée est plus profonde que celle qui se répand en démonstrations -j l'une s'exalte en se renfermant , l'autre en se prodiguant s'évapore. Les femmes, formées seulement pour les affections douces et modérées ( car les sentimens violens les égarent ) , doivent avoir des manières plus attrayantes. L'expression de la bienveillance , de la douceur et du sentiment est un de leurs caractères distinctifs • il peut si bien s'allier avec la pudeur , la candeur et la modestie ! Pauline en est la preuve.

Plaire est pour les femmes un devoir etupe nécessité; ainsi l'air austère et froid

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n'est pas celui qui leur convient. Mais les hommes sont faits pour entreprendre de grandes choses, pour gouverner leur pays, pour le défendre, pour protéger l'innocence et la foiblesse ; ce qui leur sied le mieux est une sorte de dignité grave^ il me semble que la frivolité, le jargon de la galanterie, le manque de caractère et les sentimens indécis sont en eux les travers et les défauts les plus choquans. Aussi je crois que les Anglais, lorsqu'ils sont estimables, spirituels et bien élevés, et qu'ils ont passé quelques années dans le grand monde , sont les hommes de l'Europe qui réunissent les manières , le ton et l'extérieur qui conviennent le mieux à leur sexe. Tu juges bien que je ne parle qu'en général, et que je ne pense assurément pas que nul Français ou tout autre étranger ne puisse avoir ce genre de mérite. En même temps je trouve que les fats anglais sont complètement insoutenables. Ils croient que le bon air consiste à toul dénigrer , et à ne montrer que dii dédain et de l'insouciance ; et c'est

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ainsi qu'à la sottise ils joignent l'impertinence et l'insipidité. Il faut en convenir, nos fats de -bonne compagnie sont les moins ridicules de leur espèce; il est juste qu'ils soient devenus les modèles des fats de presque toutes les autres nations. Ils sont infiniment moins cliarge's et moins outrés que les fats anglais; il faut quelque discernement pour les ranger promptement dans leur classe; car ils ne sont dépourvus ni de politesse ni de grâces,, et ils n'ont assurément nul rapport avec les petits maîtres de théâtre et de comédie.

Les femmes ici sont en général mieux élevées que les nôtres, surtout celles qui sont riches, parce qu'il n'y a point de Gouvens, qu'on ne les met point dans les écoles qui sont regardées comme subalternes (i), et parce qu'enfin \es mères

(i) Cependant ces écoles, quoique mauvaises à plusieurs égards, sont sans comparaispa les meilleures que f aie vues dans aucun pays , avant d'avoir conna celle de madame Campan

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élèvent leurs filles, ce qui sera toujours lin avantage inestimable. Mais les jeunes personnes vont de trop bonne heure dans le monde, et elles y prennent le goût du jeu. Sans cet inconvénient , qui est énorme, on pourroit prédire avec certitude que d'ici à vingt ou trente ans les femmes anglaises auroient en talens agréables et en littérature une supériorité très-marquée sur les hommes. Séparées des hommes , et ne prenant nulle part aux affaires, elles ont beaucoup de temps pour étudier et pour s'instruire. Des mères éclairées élevant toujours leurs filles et perfectionnant de plus en plus l'éducation, et les univei'sités d'Oxford et de Cambridge, avec la vieille routine, formant les garçons, il est vraisemblable que le goût des arts et de la littérature ne se trouvera plus que chez les femmes. Il y a dans ce moment en Angleterre plus de dix femmes qui écrivent

à Saint -Germain près I^aris , et quelques autres nôxirelletnent établies en France.

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avec réputation et dans tous les genres, et elles cultivent aussi les arts avec un succès très-brillant. Au reste , cette nation si estimable, si spirituelle, et qui a produit tant de grands hommes, n'a montré jusqu'à la fin de ce siècle que peu de génie pour les arts. L'architecture, comme je l'ai déjà dit, est trèsmédiocre ici • les beaux morceaux de sculpture qu'on peut citer sont faits par des Français et des Allemands, et je ne connois de grand peintre d'histoire que JVest, peintre vivant. , ocf ?àfiîyj

Je ne te parle point de la littérature, tù la connois , et tu es en état de l'apprécier tout ce qu'elle vaut. Je te dirai seulement qu'il y a ici un prodigieux nombre de superbes bibliothèques, et que les cabinets publics de lecture sont les mieux assortis de l'Europe.

Les voyageurs vantent beaucoup l'agriculture de ce pays, et prétendent que le peuple en est cruel et féroce. Je ne suis nullement de leur avis. J'ai parcouru presque toutes les provinces d'Angleterre,

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et j'en ai vu une très-grande partie . en .friche. A l'égard du peuple^ je n'en connois point de moins grossier, de plus généreux et de plus instruit; il est trèscommun de rencontrer dans les plus -pauvres chaumières des paysans qui lisent Shakespeare , et nous n'avons assurément jamais vu les nôtres lire Pierre Corneille. Ici, nul état honnête en lui-même ne paroît vil, chaque individu y jouit de sa dignité d'homme. Aussi ne faudroit-il pas y traiter le peuple comme nous le traitons en France^ les posliîlons de poste, les aubergistes, etc. , ne supporteroient pas les traitemens auxquels les nôtres sont accoutumés. Tout Anglais est fier de sa patrie : noble sentiment qui seul fait l'éloge d'une nation, en prouvant à la fois et sa grandeur et la bonté de sa constitution. Enfiu, les fermiers riches d'Angleterre forment certainement la classe d'hommes la plus vertueuse et la plus respectable que l'on puisse trouver dans aucun pays.

Il y a long - temps que nous avons

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