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remarqué dans nos lectures que les Anglais , dans leurs mœurs et dans leurs coutumes^ ont une infinité' de rapports avec les anciens Grecs. On en peut trouver la raison dans l'étude approfondie des auteurs anciens^ qui occupe toute la jeunesse dans les universités* mais qui pourroit expliquer pourquoi le vrai caractère de la beauté physique a passé du doux climat de la Grèce sous le ciel humide et nébuleux de l'Angleterre? Les campagnes ici sont peuplées de paysans qui retracent à cliacjue pas, le genre de beauté lies itatues antiques. Ce qu'on appelle une figure anglaise , n'est autre chose t\p!\\iw.Jigure grecque. J'ai rencontré un nombre prodigieux de jeunes filles qui ressemblent à Léocadie, c'est-à-dire qui ont les traits et la coupe de visage des tètes de la famille de Niobé. Ceci prouve bien que le climat n'influe pas sur le physique autant qu'on le croit.
J'ai été plusieurs fois aux spectacles, j'ai admiré mistriss Siddons, actrice sublime et charmante^ qu'il faut aimer
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passionnément j, si Ton n'est pas dépourvu de goût et de sensibilité. Les Anglais la regardent comme une actrice inimitable, cependant ils n'ont pas pour elle l'enthousiasme qu'elle doit inspirer^ et que l'on auroit en France pour un tel talent. J'ai vu applaudir davantage ici le divertissement de Cjmon et d'autres choses de ce genre, et jamais je n'ai entendu huer un mauvais acteur. Cette espèce d'apathie pour ce qui est ridiéWc; «t cette froideur pour la supériorité, n'inspirent pas d'émulation aux artistes ^ c'est pourquoi, je crois, les arts ont fait si peu de progrès dans ce pays. On y honore les talens, mais Tcslime ne leur suffit pas, ils veulent de l'enthousiasme^ on les paie parfaitement ici : chez nous on les juge bien, et on les idolâtre j et c'est Là qu'ils naissent, (ju'ils se développent et qu'ils se plaisent. On trouve ici de l'esprit, du génie, des lumières et de la raison j mais le goût y manque, et le goût seul peut faire fleurir les arts. Pourquoi le goût manque-t-il chez une
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liation riche, éclairée, spirituelle? Pour bien répondre à cette question, il faudroit écrire un volume ; mais au lieu de développemens d'idées, quelques indications suffisent à un esprit tel que le tien : des préjugés d'éducation, le respect superstitieux des Anglais pour des ouvrages défectueux, mais pleins de génie, la rivalité établie entre les nations anglaise et française, qui a toujours empêché les premiers de profiter de ce que nous avons de bon , et de se rectifier à quelques égards d'après nos modèles ; la facilité de faire des pièces d'effet, en ne s'assujétissant pas aux grands principes de Corneille, de Racine, de Molière, etc. ; par conséquent l'habitude constante d'excuser le ridicule et des défauts monstrueux en faveur de quelques beautés j la richesse et l'esprit de commerce, qui, en ôtant la délicatesse , font confondre le salaire avec la récompense , et persuadent que l'on paie assez les talens, quand on donne beaucoup d'argent, toutes ces choses réunies peuvent servir
à la solution de ce problème littéraire et moral. Pour revenir aux specta,cles, j'ai trouve' dans la trage'die les gestes et les attitudes des acteurs d'une monotonie de'sagre'able. Nos bons acteurs leur sont très-supérieurs à cet égard , mais leurs héros de théâtre se tuent beaucoup plus naturellement que les nôtres ; on ne leur approche point un fauteuil, ils ne se jettent point dans les bras d'un confident, ils tombent de leur hauteur d'une manière effrayante qui produit la plus grande illusion. Leurs inflexions m'ont paru semblables à celles par lesquelles nous exprimons les mêmes passions; le cœur n'a sans doute qu'un langage, et quand c'est lui qui fait parler, tout idiome étranger devient intelligible. Le jeu des décorations de théâtre n'est point du tout perfectionné en Angleterre ', j'ai été bien choqué de voir continuellement la toile du fond, formant les cieux, posée si maladroitement qu'elle coupe le sommet des arbres, la perspective très-mal observée, et deux
portes dorées rester constamment sur l'av^nt-scène , même lorsque le théâtre repre'sente un paysage ou une forêt , coutume e'trange qui de'truit toute illusion.
Il me reste à te parler des jardins : je les trouve encore au-dessus de leur réputation. Celui que possédoit jadis le poète Waller à Beaconfields me paroît un des plus beaux et des plus pittoresques. Dans ces superbes jardins on n'imite que la nature sage et majestueuse, et non la nature sauvage qui n'olFre que l'image du chaos. Ce qu'on appelle la partie ornée , qui avoisine la maison , est symétrique, et présente toutes les richesses de l'art. Ensuite peu à peu la symétrie se dérange, la main de l'homme se retire et disparoît, on arrive à la. partie déserte ^ on ne voit plus que la nature , mais parée de tous ses charmes , en se montrant dans toute sa grandeur et dans toute sa variété.
Au reste, les Anglais ne sont point parvenus dès leurs premiers essais à ce
point de perfection; ils ont commencé comme nous par surcharger leurs jardins de fabriques, et j'espère que nous finirons comme eux par élaguer pour embellir. Il est vrai que ce genre demande un terrain immense; mais quand on ne l'a pas il faut se borner à l'ancien goût français , ou du moins s'interdire les ponts ridicules pour un ruisseau, et tous les ornemens qui, placés dans un petit espace, ne présentent que l'aspect d'un magasin de décorations de théâtre.
Tu sais que j'ai toujours aimé les Anglais : peut-on ne pas admirer cette grande nation quand on sait l'histoire, quand on connoît bien sa littérature?
Mais pour apprécier parfaitement les Anglais , il faut les avoir étudiés chez eux. De tous les peuples policés, ce sont ceux qui ont le moins de préjugés nuisibles, et qui ont le plus de franchise et de générosité.
Adieu, chère Pauline; je partirai sous peu do jours , et je serai sûrement à Erneville avant le 25 de ce mois. Ma
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santé est meilleure, et j'espère que désormais elle me permettra de me fixer où je voudrois toujours être, auprès de Pauline et de nos enfans.
LETTRE GLX.
De la marquise h la baronne.
D'Erneville , le 2i novembie.
Je reçois une lettre d'/ilbert , qui m'annonce son prochain retour. Cette lettre a quinze pages , mais il ne m'y parle que de l'Angleterre. . . Autrefois il m'en écrivoit de plus longues encore, dans lesquelles il ne me parloit que de ses seutimens ! . . . O combien les temps sont changés ! , . .
Je ne votis écris qu'un mot , chère amie, pour vous dire qu'attendant Albert tous les jours je ne puis aller vous voir après-demain , comme je vous Pavois promis. Mais sûrement, dans le cours de la semaine prochaine, je vous demanderai le dédommagement de ce sacrifice.
LETTRE GLXI.
Du chevalier de Celtas à M. d'Orgeval.
D'Autan, le 17 décembre.
Je sais , mon cher d'Orgeval , que votre frère est de retour • je vous en fais mon compliment. On prétend dans nos quartiers qu'il est toujours bien change' et qu'il se ressentira toute sa vie de la terrible blessure qu'il a reçue dans son duel avec St-Me'ran. Mais que dit donc à tout cela la sensible Pauline?
Nous avons notre nouvel évéque j c'est un cagot et un hypocrite, qui a obtenu cet évéche' parce qu'il a été pendant dix ans le précepteur du fils de la duchesse de Rosmond;, et le mercure de son mari et de la comtesse de Rosmond , intrigante et femme galante, qui a eu pour premier amant le duc son frère.
J'espère que je pourrai faire un tour dans vos cantons au mois de janvier. Je passerai une huitaine de jours avec vous, m. i3
Adieu, mon clierj ëcrivez-moi donc un peu plus souvent ; vous savez comme j'aime vos lettres et votre manière d'écrire, véritablement remarquable par la précision, le naturel et l'originalité piquante.