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LETTRE CLXII

De la marquise à la baronne.

Le 8 janvier.

Les étrennes anonymes sont arrivées aujourd'hui. C'est une superbe boîte à couleur, de laque rouge, montée en or, et accompagnée d'un carton rempli de crayons, de vélin, de morceaux d'ivoire pour peindre, et de pinceaux.

Ainsi la vision de Léocadie n'est qu'une rêverie ; sa mère n'est point morte -, ainsi , pour cette fois, nous ne croirons point aux revenans.

11 faut certainement que cette mère inconnue ait un moyen secret de savoir quelles sont les occupations de Léocadie.

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Albert, en voyant ce dernier présent, a dit, avec un sourire amer : « La mère anonyme a sans doute un génie familier qui visite ce château, et qui l'instruit de tout ce qui s'y passe j sans cela comment auroit-elle deviné que Léocadie peint à la gouache et en miniature?. . . » A cette remarque, je n'ai su que répondre, et suivant ma coutume j'ai rougi ; car je pénétrois facilement sa pensée , et les soupçons et la vraisemblance me causent autant d'embarras que pourroit m'en donner le crime ! Concevez-vous, chère amie, qu'il y ait des femmes coupables qui ne rougissent plus, quand la seule idée d'une injustice peut inspirer cette involontaire confusion sans aucun fondement ? Combien de fois ce timide embarras d'une âme délicate et sensible a dû faire condamner l'innocence! Les magistrats, les juges regardent le trouble et la rougeur comme des aveux tacites du crime, et sur ces indices si trompeurs ils décident de la réputation, du sort et de ia vie des hommes!... Interrogée juridi-

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quement sur la foiblesse criminelle que l'ou m'impute, non - seulement j'aurois rougi, pâli, mais je suis sûre que je me serois trouvée mal ! . . . . Comment supporter avec sang-froid cet affreux appareil d'infamie ! . . .

Un ancien appeloit la rougeur inspirée par la pudeur ou par l'embarras la couleur de la vertu. J'aime ce mot, et j'ai mes raisons. Je sais qu'une honte fondée peut faire rougir, mais je crois que toute personne qui rougit de ses fautes n'est point corrompue, et je crois encore que Ton a toujours de la candeur et une belle ame, lorsqu'on a conservé l'habitude de rougir facilement quand on a passé la première jeunesse.

Zéphyiùne est toujours avec nous, et je crois que sa mère est fort disposée à me la laisser tout-à-fait. J'aime extrêmement cette enfant. Albert m'a déclaré qu'au fond de l'âme il lui destinoit Maurice, et que sans avoir pris un engagement formel il avoit donné toute espérance à son frère. Je n'ai aucune objec-

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tion à faire contre ce projet, d'autaiit plus que, même du côté de la fortune, Ze'phyriue, étant fille imique, sera un fort bon parti. J*avoue que souvent malgré moi une autre idée s'est offerte à mon esprit!. . . . d'autant plus qu'elle pourroit me disculper entièrement!. . . Mais je ne pouvois la communiquer que lorsque Léocadie seroit en âge de la justifier par ses qualités personnelles , et il y a plus de deux ans qu'Albert m'a confié ses vues sur Zéphjrine. Aprèii cette confidence , ma proposition ne lui paroîtroit qu'un artifice, d'autant plus que chaque jour semble l'attacher davantage à son dessein, et qu'il me répète continuellement que sa nièce est la seule belle-fille qui puisse lui convenir. D'un autre côté, Maurice, inspiré par lui , a déjà celte idée ( chose que j'ai fort désapprouvée ) , et il montre pour sa cousine tout l'attachement qu'on peut avoir à treize ans. La petite aussi se doute qu'on le lui destine pour mari ! . . . . Ainsi donc il n'est déjà plus temps de songer à un projet qui

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de toutes manières eût assuré le bonheur de ma vie!. . . Cependant j'ai exigé d' Albert que du moins il ne prît point d'engagement positif avant sept ou huit ans. D'ici là, que sait-on ce qui peut arriver? Ce délai me laisse du moins un foible rayon d'espérance, et c'est beaucoup de pouvoir conserver durant quelques années une si douce chimère ! , . .

Chère Léocadie ! quel sera son sort! . . . Quand je pense qu'une si charmante créature ne trouvera vraisemblablement pas à s'établir avantageusement, que je hais l'avarice, l'ambition et les préjugés de la naissance ! . . .

Convenez , chère amie , que la tendresse ne m'abuse point , et qu'il n'existe point d'enfant d'onze ans que l'on puisse lui comparer ! Elle a autant de finesse que d'ingénuité; malgré son enfantillage, je ne crains jamais son indiscrétion dans les petites choses que je veux cacher j elle les devine ou les entrevoit, et sait les taire; elle pénètre même ce que souvent elle ne comprend pas; un instinct

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de sentiment^ aussi singulier que délicat, lui fait connoître mes intentions et mes craintes, et sans questions de sa part^ sans explication de la mienne, elle est toujours constamment pour moi , dans les moindres détails , une confidente clairvoyante et fidèle. Pauvre petite ! cause innocente de mes malheurs , elle en sera la consolation et le dédommagement l . . . .

Adieu, clière amie; ne parlez à qui que ce soit de tout ceci; je pense et je rêve tout liaut avec vous, bien certaine que ces rêveries ne nous passeront pas.

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