‹ Les mères rivalesChapitre 21 sur 45 · LETTRE CLXIII · texte numérisé non relu

LETTRE CLXIII

J?e la comtesse de Rosmond à Vévêcjue d'Autun.

Delà yi***, le i" arriL

Je suis charmée, mon respectable ami, que vous soyez content de la province où vous allez vous fixer à jamais. Je sais

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qu'en effet la situation d'Autun est pittoresque et d'une grande beauté'.

Gomme vous allez faire la visite de votre diocèse , je veux vous parler d'une femme inte'ressante indignement calomnie'e , que vous verrez sûrement j c^est la marquise d'Erneville.

Par un singulier enchaînement de circonstances , j'ai acquis les preuves les plus positives de sa parfaite innocence. La jeune personne qu'elle élève, et qu'on appelle Le'ocadie , ne lui est rien ; cependant l'envie et la me'chancete' ont fait de cette action de bienfaisance la foiblesse la plus criminelle. Les te'moignages d'estime d'une personne telle que vous peuvent, sinon détruire d'injustes préventions, du moins contribuer à les affoiblir. Le plus beau privilège de la vertu heureuse et reconnue , c'est d'avoir assez de poids pour pouvoir justifier l'innocence opprimée.

Madame d'Erneville est la femme la plus vertueuse , sa pureté est celle d'un ange 3 voilà de quoi je suis certaine. Je

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ne puis vous instruire des choses qui me donnent cette conviction , elles tiennent à des secrets qui me sont confie's , et que par conséquent il m'est impossible, de révéler. Mais vous connoissez ma sincérité y et vous me croirez sans autre éclaircissement, d'autant plus que je ne suis point l'amie de madame d'Erneville , puisque je ne la connois point personnellement , et que je n'ai jamais eu avec elle le moindre rapport , même indirect.

Jules vous regrette et vous chérit ; nous nous consolons , en songeant au bien que vous ferez , et en nous rappelant vos conseils,, vos leçons et vos exemples.

J'ai obtenu de mon frère ce que je désirois. Jules entrera dans le régiment de ***, qui est pour quatre ou cinq ans en garnison à Moulins; ainsi il pourra toujours chaque année aller passer avec vous une quinzaine de jours , et quelquefois davantage. Il partage toute la joie que cet arrangement me cause. A^ieu, l'ami le plus cher et le plus révéré !

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Quand vous aurez vu madame d'Erncville , parlez-moi d'elle et de sa famille ; vous savez comme j'aime les enfans , et elle donne , dit-on , une si bonne éducation à ceux qu'elle élève , que je voudrois en connoître tous les détails.

Agnès veut que je vous parle de son respectueux attachement.

LETTRE GLXIV.

Réponse de tévêcjue d'Autun.

Le 5 mai.

Je viens , madame , de finir la visite de ce grand diocèse. J'ai été à Eme ville ; j'y ai donné la confirmation aux enfans du château et du village , et j'ai passé trois jours très-agréables dans ce château, qui m'a plus d'une fois rappelé celui de la M ***.

Votre témoignage fixera toujours mon opinion ; mais quand vous ne m'auriez point parlé de la marquise d'Erneville , j'aurois fait bien naturellement tout ce

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que voufi me demandez. Partout où je vois la régularité actuelle, je suppose la vertu ; et, comme le repentir peut la donner ainsi que l'innocence , d'anciens scandales unanimement reconnus et parfaitement prouvés ne m'empêclieroient point de faire cette supposition chrétienne. Mais ce précepte évangélique n'est point applicable à madame d'Erneville. Non-seulement il n'y a rien de prouvé contre elle , mais on ne l'accuse que sur des oui-dire, sur des conjectures ; et ceux qui la noircissent sont évidemment animés par la haine ou par l'envie. A peine étois - je depuis Luit jours à Autun , que plusieurs personnes ont voulu me prévenir contre elle ; j'ai refusé de les entendre , me contentant de demander si elle vivoit bien avec son mari , et si elle remphssoit les devoirs extérieurs de la religion. On n'a pu nier ces deux faits, et je n'ai pas voulu en savoir davantage.

Je ne comptois rester que quelques heures à Erneville, mais j'acceptai avec plaisir l'invitation des maîtres du château.

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La plus grande union paroît régner entre le mari et la femme , et tout annonce dans cette maison l'ordre , la bonté et la vertu. Les enfans sont cliarmans et trèsbien élevés. La jeune fille adoptée est extrêmement intéressante ; elle est dans sa douzième année. Je l'ai interrogée sur la religion y et je lui ai trouvé tant d'instruction et de piété que je la juge en état de faire sa première communion j mais madame d'Erneville veut qu'elle ne la fasse que le jour où elle aura treize ans, parce que ce sera dans ce jour solennel qu'on lui apprendra le mallieur de sa naissance , dont elle n'a pas la moindre idée.

J'ai été bien édifié de la bienfaisance de monsieur et de madame d'Erneville, qui ont fait dans leur village d'excellens établissemens de cbarité , entre autres une écçJe pour les pauvres enfans, qui peut servir de modèle à toutes les fondations de ce genre. La jeune Léocadie est déjà, sous les yeux de sa mère adoptive , l'une des institutrices des petites

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orphelines. Elle vient même d'en prendre une auprès d'elle, qu'elle traite comme une compagne chérie. J'ai trouve' là aussi un digne curé qui m'a conté les traits les plus touchans de la bonté du seigneur et de la dame du châLeau. En un mot. j'ai été véritablement charmé de tout ce que j'ai vu et observé dans ce lieu.

De retour à Autun, je n'ai pas manqué de faire l'éloge du marquis et de la marquise devant les mêmes gens qui avoient essayé de m'en dire du mal. C'est une malice permise quand elle s'accorde avec la vérité, et j'avoue qu'indépendamment du sentiment de justice qui me porte à la faire , j'y trouve un plaisir particulier; il est si doux d'humilier et de déjouer les envieux et les calomniateurs ! Adieu , madame ; malgré votre peu de goût pour les voyages, j'ose toujours espérer que vous viendrez à Autun; la reconnoissance et l'amitié vous y recevroient avec tant de ravissement !

D'ailleurs vous trouveriez ici des mon-

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tagnes, des rochers, des antiquités romaines, et enfin l'ami le plus sincère et le plus de'voué. Je supplie la bonne et sensible Agnès de me seconder dans le désir que j'ai de vous attirer en Bourgogne } j'espère aussi que Jules m'y servira de tout son pouvoir.

LETTRE GLXV.

De madame d'Orgeval au chevalier de Celtas.

D'Erneville , le 4 septembre.

Je devine facilement d'où vient l'impertinente histoire qu'on vous a faite sur mon compte.

Je me suis permis de me moquer des amours de mademoiselle Verrier et de M. Rémi; j'ai voulu vainement détourner la Verrier du dessein d'épouser un homme sans aucune fortune, et qui n'a d'autre mérite que celui de faire facilement de mauvais vers; et là-dessus mademoiselle Verrier m'a prise en aversion. C'est elle

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certainement qui vous a dit que le jeune Sauvai est amoureux de moi, et que je reponds à ses sentimens. Il me semble que vous deviez me connoître assez pour ne croire tout au plus que la moitié de cette fable. Je ne suis plus d'âge à former de nouveaux engagemens; cependant, si je voulois prendre un amant, il ne tiendroit qu'à moi de faire un choix plus relevé. Ce jeune homme, est amusant j il a le talent de contrefaire; la Verrier ne lui pardonne pas de l'avoir employé à son égard et à celui de son amant:

il est vrai que j'ai ri aux larmes d'une scène qu'il joua un soir chez nous, et dans laquelle il imita dans la perfection la pédanterie de Rémi, l'air sentimental et enfantin de la Verrier, et l'aigre-doux et la jalousie de la du Rocher. Enfin, je me suis fait peindre par lui, et j'ai donné ce portrait à mon mari. Je ne vois rien dans to^it cela de bien scandaleux ; mais vous êtes devenu si austère pour moi ! . . . . Il y a long-temps que vous me cherchez chicane. Depuis votre

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intime liaison avec madame de Bel *** je ne vous reconnois plus. Rentrez un peu en vous-même. . . . , et peut-être serezvous plus conséquent et plus équitable.

Je suis à Ernevllle , et j'y passerai quelques jours. Rien de nouveau dans ce château, sinon qvTe la société y est augmentée d'une petite demoiselle de compagnie donnée depuis quelques moi^ à Léocadie. Cette petite fille, qu'on appelle Mina , est tirée de l'école de charité du village. Elle est de l'âge de Léocadie, et assez gentille j c'est une des élèves ,«le ma belle-sœur , et aussi un enfant trouvé, non dans une armoirej mais à la porte du château. Pauline l'aime beaucoup -, elle a des entrailles véritablement maternelles pour tous les bâtards.

Que dites - vous de la longue visite qu'a faite ici votre évêque ? ma bellesœur prétend que c'est un homme d'un esprit, d'un mérite et d'une piété sublimes. Je me suis bien gardée de dire que je savois par vous que cet illustre

prélat n'est qu'un sot et un hypocrite.

Zépliyrine grandit , mais je ne trouve pas qu'elle embellisse. Vous avez raison, on en fera une précieuse jidicule , et on la rendra fausse ; elle est de'jà flatteuse À un excès surprenant pour Pauline et pour l'idole , mais elle épousera Maurice. Ce dernier est aimable et très-joli.

Mon beau-frère est toujours aussi mélancolique. Sa santé est bien affoiblie depuis le duel souterrain; on prétend qu'il lui en est resté une blessure ouverte qui le fait beaucoup souffrir; mais, par une bizarrerie incompréhensible, depuis cette aventure il s'est tellement affectionné à ce souterrain , qu'il y a faij: faire toutes sortes d'embellissemens.Le chemin en est sablé, et l'endroit découvert est très-orué; le rocher est tout entouré de fleurs ; on y a planté aussi des arbres verts , des sapins et des cyprès , et l'on a fabriqué un siège de mousse sur le sommet du rocher. Albert appelle ce lieu solitaire son cabinet d'étude : il y travaille;, dit-il, avec moins de distraction que Hi. i4

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partout ailleurs : il y va tous les jours ; on assure même que souvent il y passe les nuits. Enfin, Tentre'e du souterrain du côté du château est fermée maintenant par une barrière dont lui seul a la clef, de manière que les personnes de la maison n'y peuvent entrer qu'en allant par le grand détour au port du Fourneau. Concevez-vous quelque chose à tout cela,- je crois que c'est pour dérouter sur l'histoire du dueL Mais ce sont là d'étranges finesses, et qui ne dissuaderont personne.

Adieu ; je vous prie d'être à l'avenir moins sermonneur , et surtout moins injuste.

Le 5 septembre.

Ma lettre alloit partir, je la rouvre pour vous dire une chose qui me paroît

surprenante J'entends claquer des

fouets , et bientôt le bruit d'une voiture de poste qui entre dans la cour. Je mets la tête à ma fenêtre , je vois sur le perron Albert et Pauline recevant à bras ouverts l'homme qui descend de la voi-

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tare.... Devinez quel est cet homme?...

le vicomte de Saint-Me'ran !... Apparemment que votre évéque a prêché ici sur le pardon des injures , et ce sermon a fait, comme vous voyez, une profonde impression sur l'esprit d'Albert.

Au reste , Saint-Méran a l'air le plus de'gagé, le plus amical. Le marquis l'a très-cordialement embrassé. Pauline lui a tendu la main avec cet air de sentiment réservé pour les grandes occasions. On a dépéché un courrier à Gilly ; le philosophe accourra ce soir pour prendre part à la joie de ses amis .... Il faut venir ici pour voir des choses singulières.

Adieu ; accusez - moi la réception de cette lettre.

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LETTRE CLXVI.

De la marquise a M. d'Orgeval.

D'ErneviJle , le 5 février.

Albert est parti avant-hier matin pour Dijon ; mais je connois ses sentimens , et je ferai auprès de vous, mon cher frère, tout ce qu'il feroit lui-même s'il étoit ici. J'emploîrai tout le crédit que peut donner l'amitié, pour vous porter à la douceur et à la clémence. Songez , mon cher frère-, qu'à vos âges surtout un éclat seroit affreux , et qu'il pourroit nuire à l'établissement de Zéphyrine. Je connois les projets d'Albert sur cette aimable enfant , et je vous dirai sans détour qu'une mère publiquement déshonorée pourroit l'y faire renoncer. Songez enfin que M. Diipui vit encore, et qu'un parti violent rempliroit d'amertume ses vieux jours. . . . Venez, mon cher frère, je vous en conjure, venez du moins m'entendre ! Souffrez que je vous dise

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que c'est votre aveugle confiance pour l'homme le plus méprisable qui a causé tous vos malheurs .... Venez , au nom du ciel; avant de prendre aucune re'solution j venez écouter une sœur , une amie sincère qui vous attend avec la plus vive impatience et un cœur pénétré de tristesse !

LETTRE GLXVII.

De la même à M. du ResneL

Le 9 février.

Vous serez bien surpris, monsieur , de recevoir une lettre de moi, et par un courrier j mais c'est un fâcheux événement qui m'oblige à vous écrire. Le jeune Sauvai , par une suite d'étourderies dont le détail seroit trop long , a compromis ma belle-sœur d'un manière très-désagréable. Je vous demande en grâce de ne lui faire à cet égard aucune espèce de reproches • mais dites-lui seulement que des affaires qui me sont survenues

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me forcent d'interrompre pour quelque temps les leçons de Léocadie. Vous savez que l'e'véque d'Autun de'sire avoir un artiste pour re'parer les tableaux de sa cathédrale; si vous pouviez envoyer M. Sauvai à Autun pour deux ou trois mois , vous me feriez un plaisir extrême. Au reste, ceci n'est au fond qu'une tracasserie qui, je l'espère bien , ne fera aucun tort à ma belle-sœur. Elle me prouve en cette occasion amitié, confiance et franchise; j'en suis vivement touchée, et je me flatte que mes amis partageront ce sentiment et l'intérêt qu elle m'inspire.

Léocadie attendoit M. Sauvai pour finir la tête qu'elle vous destine ; mais elle est fort en état de l'achever toute seule, et vous l'aurez incessamment ; croyez , monsieur y que la mère et la fille trouvent un grand plaisir à s'occuper d'un ami tel que vous.

La baronne , qui est ici , me charge de vous dire qu'elle compte toujours sur vous pour samedi ; elle sera chez elle vendredi au soir.

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