LETTRE CLXVIII
Réponse de M. du Resnel.
De Gillj, le 19 février.
Vos ordres sont suivis , madame ; Sauvai partira demain à cinq heures du matin ^ et il ne reviendra d'Autun que dans le cours du mois de mai.
Je savais tout deux heures avant d'avoir reçu votre billet. Sauvai , éperdu eljuste^ ment repentant , m'avoit confié la scandaleuse histoire qu'un ange de bonté n'appelle qu'une tracasserie.
Vos amis, madame, doivent conformer en ceci leur conduite à la vôtre; mais, en adorant votre générosité , il leur est permis de reconnoître avec plaisir dans cette aventure la Providence qui punit les envieux et les détracteurs de la vertu, et qui fait jouer un si beau rôle à l'objet intéressant des plus indignes calomnies ! ... Je n'ose vous en dire davantage mais je me dédommagerai samedi de cette
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retenue avec madame de Vordac ; vous ne serez pas là, madame, pour nous rep ri mer.
Daignez , madame ^ vous charger de mes remercîmens pour l'aimable et chère Léocadie ; elle sait le prix que j'attache à ses ouvrages , et combien son amitié est nécessaire à mon bonheur.
LETTRE CLXIX.
De la baronne de V^ordac à la comtesse d^Erneville.
Du château d'£rneville , le I2 février.
Voici encore une circonstance , madame , dans laquelle je ne vous serai pas inutile. J'ai vu la lettre que Pauline vous écrit sur la désastreuse histoire de madame d'Orgeval, et cette dernière mérite bien un historien plus exact et moins laconique. Ecoutez donc , madame , un récit sincère et détaillé !
Dimanche dernier nous revenions , Pauline , les cufans et moi, delà graud'mcssc 5
il ëtoit dix heures du matin ^ les enfans se mirent à jouer au volant^ nous laissons le baron avec eux , et je suis Pauline dans son cabinet, où nous voulions achever une lecture commencée la veille. A peine étions - nous assises , que nous voyons ouvrir la porte, et paroître madame d'Orgeval , mais pâle , tremblante , échevelée , et avec une figure véritablement décomposée. . . . Elle se jette sur une chaise sans dire une parole.... «Bon Dieu , ma sœur, s'écrie Pauline, quel sujet vous amène?
votre voiture a-t-elle cassé ? que vous estil arrivé?... — Non, ma sœur, répond madame d'Orgeval , je viens vous demander si vous pouvez, si vous voulez me servir... je suis très - malheureuse ! — Ah ! chère sœur, parlez, que puisr-je faire?» A ces mots je me levai , et je fis quelques pas pour sortir. ... m Non , madame^ me dit madame d'Orgeval en m'arretant, vous pouvez rester , ma sœur n'a rien de caché pour vous , et d'ailleurs ce que j'ai à dire , grâce à la sottise de M. d'Orgeval , sera public dans deux jours, ...» Cet étrange ni. iG»
début nous pétrifia d'étonnemcnt Pauline et moi.... Nous gardâmes un moment le silence , et pendant ce temps madame d'Orgeval se promenoit dans la chambre d'un air tbéâtral et tragique , mais sans verser une larme....
Enfin Pauline prenant la parole : u Chère Denise , dit-elle , vous devez croire que je ne confierois pas même à madame de Vordac des secrets qui ne seroicnt pas les
miens -— N'importe , reprit madame
d'Orgevai, elle peut rester. «Je vous avoue, madame , que je ne deraandois pas mieux ; je me remis dans mon fauteuil. Madame d'Orgeval va fermer la porte à double tour, met la clef en dedans, prend une chaise, s'assied vis-à-vis de nous , tire près d'elle une petite table sttx laquelle elle jette ses gants , et tout cela avec les mouvemens les plus brusques , et avec l'air de la colère et de l'indignation Ensuite elle
nous dit ( mais toujours sans répandre une larme) : « Je suis la victime d'une perfidie atroce ; cette infâme Verrier m'a brouillée sans retour avec M. d'Orgeval!..
— 0 ciel l... — Je vais tout vous conter sans préambule ,- j'ai du caractère , et quelque chose qui arrive , Je ne me démonterai point. — Mon Dieu , ma sœur , expliquez-vous. — Après tout , une erreur de jeunesse n'est pas un crime irrémissible !.... Moi je ne me suis point mariée par amour. L'inclination ne se commande pas. Le chevalier de Celtas eut pour moi dès les commencemens de mon mariage jme violente passion. Poussée par les conseils de la Verrier , j'y répondis ^ nous nous écrivions en secret , la Verrier se chargeoit de nos lettres. Elle nous dit une fois qu'en défaisant mon paquet la lettre que je lui envoyois pour le chevaher étoit tombée dans un brasier ardent, et avoit été brûlée. Il y a de cela onze ou douze ans. Le fait est que la Verrier avoit égaré cette lettre , qu'ensuite elle la retrouva , et qu'elle eut l'indignité de la garder , apparemment pour s'en faire une arm? contre moi en cas de brouijlerie.... Oh ! c'est un monstre , c'est une créature abominable!.... )) Après ces exclamations,
madame d'Orgeval , très-essoufïït'e, fit une petite pause. Je regardai Pauline.... je me trouvois dans la* situation où l'on a si souvent peint Hercule^ j'ëlois entre le vice et la vertu. Oh ! combien alors là vertu paroît sublime ! que Pauline e'toit belle
et touchante ! elle avoit les yeux
baissés , le plus vif incarnat coloroit ses deux joues ! ... sa physionomie, en peignant un pénible embarras , avoit quelque chose d'imposant qu'elle n'a pas ordinairement j car l'indignation ne s'est jamais montrée sur ce doux visage par l'impression du dédain , elle ne s'y manifeste que par un air plus froid et plus sérieux , et par up surcroit de dignité.
Gependalit madame d'Orgeval reprenant sa narration : (( Enfin, ma sœur, poursuivit-elle , M. d'Orgeval fut hier à Luzi j il comptoit y passer trois jours, mais il vit le soir la Verrier, qui a eu l'infamie de lui remettre cette vieille lettre dont je viens de vous parler. Làdessus , monsieur d'Orgeval, furieux, est revenu à ***. Il n'est arrivé quW trois
heures du matin. ... Il faut que yous sachiez que ce soir-là M. Sauvai, sans m'en avoir prévenue, étoit arrive' à l'heure du souper- il ignoroit l'ahsence de monsieur d'Orgeval et de mon oncle, qui est chez madame de T ***. Au reste, je n'imaginois pas qu'à mon âge il y eût de l'inconvénient à recevoir un artiste chez soi. . . Après le souper, nous jouâmes aux échecs jusqu'à deux heures ', vous savez comme j'aime à veiller!. . . Ensuite je fus me coucher.. .■ Monsieur Sauvai s'amusa encore dans le salon j enfin il monte dans sa chambre, se déshabille , et prêt à se mettre au lit, il veut boire ; ne trouvant point d'eau , il prend la chandelle pour en aller chercher, et descend l'escalier. Sa chandelle s'éteint, il se perd dans les corridors , et, se méprenant de porte , il entre dans ma chambre. ... Je commençois à m'endormir , je me réveille; jugez de ma surprise, en voyant dans ma chambre monsieur Sauvai en chemise ! Il étoit tout aussi étonné que moi , il se retiroit
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précipitamment j quand tout-à-coup parut monsieur d'Orgeval. Comme je vis sa fureur, je me jetai à bas du lit pour le reteûir, monsieur Sauvai s'est échappé ! ... . Monsieur d'Orgéval trouve une horreur dans cette histoire, qui est assurément très -innocente. Heureusement que mon oncle n'étoit point à la maison , -et qu'il ny reviendra que demain. Monsieur d'Orgéval a fait un tel éclat, que tous nos gens ont entendu ses cris. . . . Je me suis échappée, et je viens vous prier, ma sœur, de faire entendre raison, s'il est possible, à monsieur d'Orgéval. S'il parvient à me noircir auprès de mon oncle, en sera-t-il plus avancé, quand je serai déshéritée?. ... Je sais, ma chère soeur , que vous êtes bonne et généreuse : je vous assure que si quelquefois vous n'avei pas été contente de moi, ce n'étoit pas ma faute , mais c'étoit uniquement celle de monsieur d'Orgéval. Si vous saviez toutes les querelles que nous avons eues là-dessus ! . . . . — Ne par- Ions point de moi , interrompit froidement
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Pauline j il s'agit de vous servir. Soyez bien certaine que j'y ferai l'impossible. » Pauline aussitôt se mit à écrire à son beau-frère. Pendant ce temps, madame d'Orgcval voulut me faire quelques petites cajoleries, que je reçus assez sèchement. On envoya un courrier à M. d'Orgcval, qui, d'après les supplications de sa belle-sœur, arriva à Erneville à huit heures du soir. Le billet de Pauline l'avoit heureusement empêché de faire la sottise d'instruire monsieur Dupui de ces jolis évenemensj mais il avoit déjà e'crit une lettre fulminante au chevalier de Celtas , dans laquelle il lui dit, entre autres choses, qu'il est un sot, un fourbe et un fat. Ce portrait n'est pas fait avec finesse et délicatesse, mais il a une précision qui me plaît, et je le trouve trèsressemblant; car, malgré les phrases du chevalier de Gellas, il a au fond bien peu d'esprit, de la flatterie sans grâces, une fausse gaîté qui dégénère toujours en persiflage, des jeux de mots continuels, une éternelle vanteriez un orgueil
puéril qui se montre maladroitement dans les moindres choses ; tout cela forme un personnage aussi médiocre que haïssable.
Pauline vit d'abord en particulier monsieur d'Orgeval, qui lui montra la vieille lettre d'amour , si claire qu'elle ne laisse aucun doute...., et remplie de moqueries sur la duperie et la bêtise de monsieur d'Orgeval. Voilà, je vous assure, ce qui l'a le plus fâche'; il auroit pardonné facilement ce vieux péché...; mais il est bien dur de ne pouvoir plus croire à tous ces éloges flatteurs donnés pendant quinze ans à son tact^ à son charmant naturel , etc. Quant à riiistoire du peintre Sauvai, dût Pauline me redire, avec son grand air, qu'il est coupable de "répéter les propos d'un homme dominé par la colère , je ne vous cacherai point, madame, que monsieur d'Orgeval m'a dit à moi-même qu'il avoit trouvé cet artiste innocemment reçu y non pas seulement dans la chambre de madame d'Orgeval, mais établi beau-
coup plus à son aise: . . . N'allez pas croire qu'il ne fût simplement que dans un fauteuil; non, madame, mieux que cela encore ! . , . . Je promets à Dieu de ne revéler cette petite circonstance qu'à monsieur du Resnel; assurément, ni vous ni lui ne la publierez. Ce pauvre Sauvai s'enfuit de la maison tout en chemise j il pleuvoit à verse, il fut se re'fugier dans une chaumière du village, il s'y habilla en paysan, et se rendit, ainsi déguisé, à Gilly. Il est présentement à Autun, M. d'Orge val, après avoir bien exhalé sa fureur, promit tout ce que voulut Pauline, consentit à pardonner, à taire cette aventure, à la nier si on en parle, et enfin à revoir sa femme. Cette entrevue ne fut pas fort touchante,- madame d'Orgeval y montra ce quelle appelle du caractère, c'est-à-dire une effronterie peu commune. Il est assurément bien remarquable que dans tout ceci elle n'ait pas eu un instant les larmes aux yeux. C'est une vilaine femme. A présent, madame, jouissons du rôlo
si digne d'elle que Pauline a joue' dans cette occasion! Quel ange!... Je dois cette justice à monsieur d'Orgeval, que dii moins, pour le moment, il a senti le prix de la conduite de sa beile-sœur, je l'en ai vu véritablement pénétré. . . . Quels remords dévoient se mêler à cet attendrissement!.... Groiriez-vous que Pauline s'afflige sérieusement de cette ridicule histoire? Téte-à-téte avec elle, je me permettois d'en plaisanter. <( Ali ! m'a-t-elle dit, ce scandale affreux me fait sentir plus vivement le malheur d'être calomniée 3 j'aurois pu honorer le nom que l'on flétrit, j'aurois pu balancer cet opprobre, et Pinjustice me le fait partager ! » Vous reconnoissez là , madame , sa délicatesse et son incomparable sensibilité !.-...
J'oubliois de vous dire que monsieur d'Orge val a conjuré Pauline de se charger entièrement de l'éducation de Zéphyrine; il a même fait de cette demande une des conditions du raccommodement. Au reste, ceci ne cause aucune peine à
madame d'Orgeval, qui ne s'est jamais piquée d'clre une tendre mère ; elle n'aime point sa fille, et dans quelques années elle aura de l'aversion pour elle, parce qu'elle en sera jalouso.
Adieu, madame, si la santé du baron le permet, nous irons à Dijon ce printemps. Je ne puis faire un voyage plus agréable, puisqu'il doit me procurer le bonheur de vous revoir.