LETTRE CLXX
De M. Sauçai à M. du Resnel.
D'AutuD , le 3 mai.
J'ai l'honneur de vous envoyer, par une occasion, les vues des environs d'Autun que j'ai dessinées d'après nature. Il est étonnant qu'on n'ait pas déjà gravé plus d'une fois les superbes paysages que l'on découvre de la montagne du côté de Châlons. Cette montagne, couverte d'arbres et de rochers majestueux, est elle-même la chose la plus pittoresque que
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j'aie vue dans ce genre. Je joins à ces dessins la porte d' A r roux ^.heWe antiquité, qui mériteroit bien aussi les honneurs de la gravure.
Grâce à votre recommandation, monsieur, j'ai plus d'ouvrage que je n'en puis achever. J'ai fait une quantité de portraits. J'ai déjà peint sept Dlanes , six Flores et quatre Vestales , et une douzaine de guerriers cuirassés et armés de toutes pièces. Enfin, j'ai restauré les tableaux de plusieurs églises. M. l'évéque a mille bontés pour moi. Ce digne prélat n'a aucun faste, il vit très-frugalement , mais sa charité est immense j il emploie tous ses revenus à décorer les églises , à soutenir les ouvriers indigens, et à soulager les infortunés de toutes les classes. Je vais vous conter un trait de lui, qui vous le fera mieux connoître que tous mes éloges (i).
(i) L'histoire Suivante n'est point inventée j c'est le récit exact d'ane action du vertueux 4vêque de Mmes, chez lequel j'ai logé en pas-
Mesdemoiselles de L*** sont deux vieilles filles d'une très-bonne maison, dont le père s'est ruiné ; on ne connut le mauvais état de ses affaires qu'à sa mort, il y a. environ sept ans. Il se trouva alors qu'il avoit plus de dettes que de bien ; ses deux filles abandonnèrent tout aux créanciers. Il leur restoit une petite terre qui leur venoit de leur mère , et qu'elles pouvoient légitimement garder^ mais elles la vendirent afm de tout payer, et alors
sant par cette ville pour aller en Italie. Je tiens ce trait cVun de ses grands-vicaires. Ce même évêque , qui , pendant quarante ans , ne sortit jamais de son diocèse , et dont les lumières égaloient la piété , fit à ses frais réparer des chemins, établit des manufactures, enrichit la ville et n'y laissa point de pauvres (fl).
(a) On m'apprend que l'on \ient de faire deux jolies comédies de celte anecdote , et que les auteurs attribuent ce trait , l'un au maréchal de Catinat , l'autre à l'archevêque d'Auch^ je ne puis que répéter ici ce que j'ai déjà dit : c'est qu'en passant à Nîmes , il y a i iugtquatre ans , avec madame d'Orléans , un des grandsvicaires del'évêque, M. deBec-de-Lièvre ,nous conta ce trait et beaucoup d'autres du même genre.
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elles se trouvèrent exactement à l'aumône, car elles avoient vendu jusqu'aux moindres meubles^ n'ayant uniquement re'servé qu'un vieux tableau repre'sentant un saint Je'rôme , parce que leur père aimoit ce tableau qu'il avoit eu pendant vingt ans dans la ruelle de son lit. Ces vertueuses demoiselles, ayant trop d'élévation d'âme pour demander, et même pour accepter des secours, se de'cidèrent à vivre du travail de leurs mains; mais cette foible ressource n'a jamais pu, pendant sept ans, leur donner le simple nécessaire,, et elles ont passé tout ce temps dans une extrême indigence.
L'évêque actuel , aussitôt qu'il % été installé ici, a pris les plus exactes -informations sur tous les habitans de cette ville qui pouvoient avoir besoin de secours. Malgré l'obscurité, le silence et la profonde solitude des demoiselles de L***, il a découvert leur existence et leur histoire,- il a su qu'elles étoient aussi intéressantes par lep^r union, par la pureté de toute leur vie et par leur éminente
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pieté, que par leur tendresse filiale et leur de'sintéressement. Il a envoyé chez elles un de ses grands-vicaires leur offrir des secours /qu'elles ont refusés, en disant simplement qu'elles n'av oient aucun besoin. M. l'évéque, que rien ne peut faire renoncer à une bonne action , se promit bien de trouver un moyen de les tirer de la misère sans blesser leur délicatesse.
Quelque temps après il apprit que le propriétaire de la maison qu'habitoient ces demoiselles refusoit de renouveler le bail de leur petit logement, voulant joindre leur chambre à une autre, afin de la louer mieux. Là-dessus M. l'évéque eut une idée qu'il résolut de réaliser sans délai. Il m'envoya chercher, me fit part de son dessein, et me prescrivit le rôle que je devois jouer.
En conséquence, je me rendis de grand matin dans la maison de mesdemoiselles de L***. Je dis au propriétaire que je voulois louer un de ses appartemens, et qu'en qualité de peintre je desirois sur-
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tout un beau jour • qu'ainsi le logement le plus élevé seroit celui qui me conviendroit le mieux. On me conduisit tout au haut de la maison^ et après m'avoir fait voir deux petits cabinets^ on me dit qu'on y joindroit une. assez grande chambre occupée pour le moment par deux vieilles demoiselles qui en délogeroient sous peu de jours. Je demandai à voir cette chambre, et me voilà introduit chez mesdemoiselles de L***. Ces deux vertueuses filles étoient déjà à l'ouvrage j l'une brodoit, l'autre finissoit une chemise. Deux mauvais petits lits sans rideaux, une vieille commode, une grande table de bois de noyer, et deux chaises de paille formoient tout leur ameublement. D'ailleurs, les quatre murailles, noircies par la fumée , n'offroient pour toute décoration que le tableau chéri , représentant saint J érôme , dans un cadre de bois noir. A mon aspect, ces demoiselles se levèrent avec une sorte de confusion, car, voulant cacher leur pauvreté, elles ne souffrent pas, à moins d'une ab-
solue nécessité^ que l'on entre dans leur chambre. Pour moi, les saluant à peine ^ je parus ne remarquer que le tableau qui se trouvoit précisément en face de la porte, et tandis que leur liôte expliquoit le sujet de ma visite, j'étois immobile devant le saint Jérôme. Après deux ou trois minutes de contemplation, je fais quelques pas de côté pour considérer lo tableau dans un autre jour, et enfin, transporté d'admiration, je m'écrie : « Oui. . .1 certainement, c'est un Dominique {ï)i — Pardonnez -moi, monsieur, me dit la sœur aînée, ce n'est point un saint Dominique, c'est un saint Jérôme, le patron de feu mon père î... — Mademoiselle, repris- je, ce tableau est peint par le. Dominiquin, l'un des plus grands peintres de l'école d'Italie. . . . C'est un chefd'œuvre î Permettez-moi de le décrocher pour le voir de plus prés. ... En disani
(1) Oa dit aussi en français le Dominique , et je le fais dire ainsi la première fois pour iuduire les douioisolles eu erreur,
m. iG
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ces mots, je prends une des chaises, je monte dessus, je de'tache le tableau "et je le pose à terre. Alors je m'agenouille , je crache sur le tableau, je l'essuie, je le frotte avec mon mouchoir , je me relevé, je me recule, je me rapproche, et après tout ce mane'ge je me retourne en disant : « Mesdemoiselles , puisque vous avez conservé précieusement ce tableau, vous n'ignorez pas que c'est un des plus beaux originaux qui existent?... — Monsieur, repondit l'une des sœurs, feu mon père y étoit fort attaché, c'est l'unique raison qui nous l'a fait garder. . . — Eh bien, mademoiselle, voulez-vous le vendre?. ... — Monsiem', ce tableau nous est extrêmement cher, et. . . . — Mais, mademoiselle, savez-vous ce que vous en pouvez avoir? savez-vous ce qu'il vaut?. . . — Non, monsieur. — Il est sans prix, mademoiselle, je ne veux point abuser de votre ignorance à cet égard; oui, ce tableau est sans prix , je vous eu offre cinq cents louis argent comptant. ... — Cinq cents louis, s'écrièrent à
la fois l'hôte et les deux sœurs l — Oui , repris-je, tout autant,, et je suis sûr de le revendre sept cents en arrivant à Paris.
— Par ma foi, dit l'hôte, voilà ee qui s'appelle un coup de bonheur. En effet, dit-il en s'approchant du saint Jérôme, je vois bien à présent que c'est une belle peinture, quoiqu'elle soit bien enfumée j mais il est extraordinaire que jusqu'à ce jour on ne se soit pas douté du mérite de ce tableau. . . — C'est une chose qui arrive souvent, répondis-je; la vie des peintres est remplie de traits de ce genre...
— Oui, repartit l'hôte, je me souviens d'avoir lu qu'un peintre, en voyageant, acheta pour quelques louis dans un cabaret une enseigne à bière qu'il revendit huit mille francs. »
Pendant ce dialogue les deux sœurs se parloient à l'oreille. Je les priai de me répondre, et elles me dirent qu'elles consentoieiit à me vendre le tableau. Je donnai parole de revenir dans deux heures avec l'argent, et je sortis sans m'arréter davantage. L'Iiôtc^ qui mo suivoit, me
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demanda d'entrer un moment cliez lui :
<■<■ J'ai; me dit-il^ une sainte Thérèse qui me vient de ma grand'm^re, faites-moi le plaisir de la voir en passant. Si par hasard c'étoit aussi quelque chef-d'œuvre^ que sait-on?... m II fallut donc examiner la sainte Thérèse ; ce n'e'toit qu'une vieille copie, un peu moins mauvaise que le saint Jérôme , et après avoir dit franchement ce que j'en pensois, je volai à l'arche véche'. . . M. l'e'vcque m'attendoit avec impatience dans son cabinet. « Monseigneur, lui dis-je, vous venez d'acheter douze mille livres un tableau qui ne vaut pas douze francs- l'affaire est conclue. — Ah! reprit-il, c'est le meilleur marché que j'aie jamais fait! » Aussitôt il me donna les cinq cents louis en billets de caisse d'escompte^ et je retournai chez mesdemoiselles de L***. Elles furent agréablement surprises en me revoyant j elles m'avouèrent qu'elles avoient cru que je m'étois moqué d'elles. Quand j'étalai les billets, ces pauvres demoiselles changèrent de couleur , elles étoient saisies et trem-
blantes... Je leur pre'sentai un beau portefeuille anglais de maroquin rouge, qui m'appartenoit, en les priant de l'accepter pour y mettre leurs billets. Elles me remercièrent par un regard expressif, elles n'étoient pas en ëtat de parler. . . .1 Quand je pris le tableau pour l'emporter elles soupirèrent en disant : « Notre pauvT^e père! . . . — Mesdemoiselles, leur dis-jc, la pie'té fdiale vous fait regretter ce tableau, mais je vous donne ma parole d'honneur de vous en faire une copie parfaitement ressemblante. Je vais m'y mettre tout de suite, vous l'aurez dans quinze jours. » A ces mots ces deux excellentes filles s'embrassèrent en fondant en larmes.... « Ah! monsieur, me direntelles, nous prierons Dieu pour vous tous les jours de notre vie devant ce tableau! ... w Combien je regrettois de ne pouvoir leur dire la ve'rité, et d'être forcé de leur cacher le nom de leur pieux bienfaiteur ! . . . .
J'allai remettre à l'archevêché cette précieuse acquisition. M. l'évéque contempla
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ce tableau avec des yeux de complaisance .... Jamais amateur passionné n'a reçu avec tant de plaisir un tableau capital depuis long-temps désiré ! Il me dit qu'il 1« placeroit dans son oratoire. « Monseigneur , répondis-}e , si vous composez un sermon sur Ja charité sans ostentation , c'est devant ce tableau qu'il faut l'écrire j il vous inspirera des pensées sublimes. » J'ai tenu ma promesse , j'ai fait une assez jolie copie de ce vilain tableau que M. l'évéque m'a prêté pendant trois semaines.
Tout le monde croit que je Tai véritablement acheté. Plusieurs prétendus connoisseurs sont venus le voir chez moi, entre autres M. le chevalier de Celtas , qui m'a bien amusé par toutes ses simagrées d'amateur. Il a lorgné le tableau dans tous les sens avec un air capable si comique qu'il m'a fallu beaucoup d'empire sur moi - même pour ne pas éclater de rire. Il a dit fort gravement que c'étoit le plus beau Dominiquin qu'il eût vu. Je lui ai demandé comment il trou voit ma copie ; il m'a répondu
qu'elle e'toit fort agréable ; que j'avois saisi le faire de l'original , mais que je n'avois pas tout-à-fait rendu la vigueur des ombres et l'expression de la phjsionomie. ( Je voudrois , monsieur , que vous vissiez cette expression ! ) Rien n'amuse an artiste comme les inepties des gens du monde qui , sans nulle connoissance des arts , ont de telles pre'tentions.
J'ai porte' ma copie aux bonnes demoiselles , qui sont maintenant aussi heureuses qu'elles méritent de l'être. Je vais les voir souvent j c'est pour moi un agréable spectacle. Je suis certain que cette histoire vous fera plaisir; mais je vous conjure;, monsieur , de ne pas la répandre , car M. l'évéque ne me pardonneroit pas de la divulguer.
J'attends vos ordres pour retourner à Gilly. Mon exil n'a -t- il pas été assez long ? . . . . Je sens plus que jamais combien j'ai à réparer !.... J'ose vous assurer, monsieur, qu'à l'avenir vous serez content de ma conduite.
Je suis avec respect , monsieur , etc.
LETTRE GLXXI.
De la marquise a baronne de J^ordac.
D'Erneville , le 21 février.
Oui , chère amie , demain est un grand jour ! ce sera le jour de la naissance de ma Léocadie ! Demain elle aura treize ans ! demain elle fera sa première communion , et demain elle apprendra qu'elle a encore un^ autre mère !.... Je l'ai de'jà pre'venue que je lui révëlerois demain d'importans secrets. Elle a pâli et pleuré^ et m'a dit qu'elle sayoit confuse'ment depuis bien long - temps qu'elle n'e'toit que ma fille d'adoption, qu'elle avoit fait cette triste découverte sans questionner et sans qu'on le lui eût dit positivement , qu'elle avoit même toujours écarte' de son imagination celte désagréable ide'e, mais qu'en y pensant quelquefois malgré elle elle avoit imaginé qu'elle étoit une enfant trouvée comme la jeune Mina. Ainsi, malgré^ toutes mes précautions , elle
connoissoit à peu près sa naissance. Je n'ai plus à lui apprendre que quelques détails , et à lui faire connoître les soins et la tendresse de sa mère anonyme. Je suis certaine que ce re'cit va lui donner pour elle un sentiment passionné ! .... Je ne serai plus la seule mère , l'amie préférée , l'objet le plus cher!....
Adieu , mon amie -, j'ai voulu profiter de l'occasion de Sauvai , qui retourne à Gilly. Je vous récrirai demain par Simon. Adieu ; je ne dormirai guère cette nuit!.. J'ai lu dans mille brochures que le grand charme de l'amour est dans les vives émotions qu'il procure. Ah ! quand le cœur n'a pas été corrompu et desséché par des passions criminelles , quelles émotions peuvent surpasser celles que produisent la piété filiale , la tendresse maternelle et la seule amitié !
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