LETTRE CLXXII
De la même à la même.
Le 22 février , au soir.
Mon angëlique Léocadie a fait ce matin sa première communion avec une pie'të aussi touchante que sincère. Elle étoit accompagnée de Mina^ de six petites filles de l'école , et* de quatre autres nouvelles communiantes du village. En sortant de l'église cette intéressante petite troupe a été déjeuner chez notre bon curé. Ensuite Léocadie a prié à dîner toutes les jeunes filles. Ce dîner, auquel a présidé mademoiselle du Rocher, s'est donné à midi et demi dans la chambre de Léocadie. Zéphyrine, qui dînoitavec nous et plus tard, leur a fait une lecture pieuse pendant tout le repas. A deux heures Léocadie et ses compagnes sont retournées à l'église. Léocadie n'est revenue qu'à quatre heures j je l'attendois dans ma chambre. Je J'ai fait asseoir à côté de moi , et je
ai conté de quelle manière la Providence Ta remise entre mes mains. Je lui ai tout dit , tout , jusqu'aux calomnies que cet
événement a fait débiter contre moi
Tandis que je parlois, elle tenoit mes deux mains qu^elle arrosoit de larmes. Je voyois se peindre successivement sur sa charmante physionomie tous les senti mens qu'elle éprouvoit. Jamais visage n'a été plus expressif que le sien ! Vous, savez qu'elle pâlit aussi fréquemment que les autres rougissent , et cette particularité , lorsqu'elle est vivement affectée, donne à sa figure , d'ailleurs si touchante, quelque chose de singulièrement frappant. Toutà-coup tombant à mes pieds : « O ma véritable mère ! s'est - elle écriée , oh ! ma généreuse bienfaitrice ! je me console de ne vous devoir pas la vie , en songeant que je vous dois mille fois davantage ! Mais comment pourrai - je jamais me consoler des peines que je vous ai causées !.... Sans cette malheureuse enfant abandonnée que vous avez recueillie dans votre sein , la méchanceté n'auroit pu trouver un moyen
de VOUS noircir !... » Ses sanglots lui coupèrent la parole ; elle e'toit presque suffoquée ; je l'ai prise dans mes bras ; je l'ai mise dans un fauteuil , il a fallu la de'lacer et lui faire boire un verre d'eau.... {( Ma chère enfant , lui ai-je dit , c'est , sans doute , un cruel malheur que celui de causer, même innocemment, un grand scandale. Je pense avec une vive douleur que le crime qu'on m'impute étant presque géne'ralcment regardé comme prouvé, me donne une affreuse célébrité , me rend l'objet de l'indignation des âmes vertueuses qui ne me connoissent-pas personnellement , et qu'il est en même temps un exemple dangereux et une autorisation de plus pour les personnes foibles et sans principes qui sont tentées de s'égarer !... Ces réflexions sont déchirantes, et, sous ce rapport , la calomnie doit toujours être affligeante et redoutable^ avec quel soin ne doit-on pas éviter de lui fournir des prétextes ! . . . combien une femme honnête et véritablement chrétienne doit avoir de prudence et de circonspection !... Mais^
enfin, la parfaite innocence dédommage de tout; elle inspire l'espoir d'une entière justification, et elle donne le courage de l'attendre avec patience.... — Hélas ! dit Léocadie , je suis le fruit d'un crime ; je dois à jamais rougir de ma naissance !. . . n Jusque-là je ne lui avois parlé que trèsvaguement de sa mère , je n'étois entrée dans aucun détail à cet égard • il fallut enfin en venir à cet article intéressant et délicat ! J'ai dit qu'ignorant l'histoire de sa mère nous devions la croire aussi peu coupable qu'il est possible de le supposer ,• que sûrement ma chère Léocadie ne devoit point la vie à l'adultère , et que tout annonçoit en sa mère^ les sentimens les plus touchans. . . . Ici Léocadie me demanda si je savois avec certitude que sa mère existât encore : « Assurément, ai-je répondu, tous les ans, au mois de janvier, elle vous envoie des présens charmans ; je vous en ai donné quelques-uns , mais j'en ai soigneusement serré la plus grande partie, que je vais vous remettre. Venez, mon enfant^ venez
igS LES MÈRES
recevoir ce dépôt si pre'cieux pour vous. » En disant ces paroles je me lève ; Léocadie , pâle et tremblante , me suit. . . . J'ouvre une grande armoire^ et le premier objet qui frappe nos regards , c'est la corbeille danslaquelle fut trouve'e Léocadie!,. « Voilà, lui dis- je, ton premier berceau ; regarde ce voile qui le couvroit , il fut brodé par ta mère.... — Alil s'écria Léocadie en fondant en larmes , je ne vois que celle qui m'a recueillie ! . . . )> En prononçant ces mots elle se précipita dans mes bras ; mes pleurs coulèrent avec les siens !..., Jusqu'à ce moment l'idée de sa mère n'avoit excité en elle que de la confusion et de la douleur Enfin , prenant
le billet tracé de la main de sa mère , je le lui donnai , en lui expliquant qu'il étoit dans la corbeille î . . . Alors une expression nouvelle parut sur son visage ; elle prit avec la plus vive émotion cet écrit touchant.... A peine avoit-elle lu la première ligne , qu'elle tomba à genoux , et dans cette attitude elle acheva de lire en versant un torrent de larmes.... Faut-il être
vraie, chère amie?.... mais peut - on ne pas l'être avec ce qu'on aime !.... Ce respect religieux et cette excessive sensibilité' m'ont causé je ne sais quoi de pénible î... Je me disois qu'une femme foible et coupable , et une mère qui avoit abandonné son enfant , nte méritoit pas d'inspirer de
tels sentimens Je me disois surtout :
Elle n'a jamais rien éprouvé de semblable pour moi !.... Une prompte réflexion m'a bientôt fait rougir de ce mouvement d'envie ^ mais l'équité qui me le fait repousser n'en sauroit détruire le prin-
cipe ! . . . .
Cependant Léocadie, après avoir lu , appuie sa bouche sur ce billet, et dit ensuite ; « Tu ne me quittej'as plus , et je t'emporterai dans la tombe ! » et elle le mit dans son sein ! . . . Croirez-vous que j'ai été profondément blessée de ces paroles si simples : Tu ne me quitteras plus ! De premier mouvement , j'y ai trouvé un reproche indirect de ne lui avoir pas remis plus tôt cet écrit. . . Mais j'ai eu pourtant assez de raison pour me taire ^
et Léocadie, depuis la lecture du billet, est si pre'occupëe de l'ide'e de sa mère, qu'elle est hors d'e'tat de rien observer d'ailleurs ! . . .
Je lui ai montre' tous les pre'sens , qu'elle a examine'a avec le plus vif attendrissement, et presque toujours en silence. . . . Ensuite j'ai fait porter toutes ces choses dans sa chambre j nous sommes encore restées seules une demi-heure, elle pleuroit toujours et me baisoit les mains, mais elle ne parloit plus. ...
Mon cœur étoit resserré ! . . . Il me sembloit qu'elle craignoit de me confier tout ce qu'elle éprouvoit^ je supposois qu'elle désiroit me quitter , afin d'aller contem-^» pler les dons de sa mère, afin d'aller relire son billet ! . . . . Pour la première fois depuis qu'elle existe, je me suis trouvée embarrassée avec elle! O que ce sentiment est pénible quand on aime passionnément. . . Enfin, je me suis levée, je l'ai embrassée en lui disant que j'allois dans le salon, et qu'elle pouvoit rester dans sa chambre jusqu'au souper!.....
J'ai SU par Jacinthe qu'elle avoit passé tout ce temps à examiner et à ranger les prësens de sa mère , à relire un billet et à prier Dieu. Elle a beaucoup pleuré j on le voit à la rougeur de ses yeux!....
Non, chère amie, je ne serai jamais heureuse, je le sens! Un pressentiment funeste m'annonce que cette enfant si chère me causera des peines déchirantes. ... Je ne puis plus aimer qu'en tremblant ! . . . Il est minuit, il faut finir. Adieu , mon amie.
LETTRE GLXXIII.
De la même à la même.
Le 28 février.
Chère amie!.... faites-vous, s'il est possible, une idée de mon trouble, de mon saisissement. . . Il y a trois heures que Jacinthe, entrant dans ma chambre, me remit une grosse lettre venant de la poste. ... Je vois une écriture inconnue, et un cachet avec ces mots : f^iwre poup
expier! Je suppose que c'est quelque libelle, j'ouvre l'enveloppe, j'y trouve deux papiers; je déploie le premier qui se présente, et je lis ce qui suit!
« O vous, vertueuse bienfaitrice de <( mon enfant ! . . . respectable et cbère « Pauline, souffrez qu'une mère infor- « tunée s'adresse encore à vous ! . . . . « Daignez remettre ce billet à ma fille; M treize années de regrets , de repentir et « de douleur m'ont donné peut-être le « droit de lui écrire. »
O quelle impression m'ont faite ces mots : à ma fille l Hélas! je sa vois bien que cette enfant trop chère ne m'appartient pas!.... Mais avec quelle émotion douloureuse j'ai lu cet écrit de la main de sa mère ! . . . . A ma Léocadie !. . . . Il me sembloit qu'on me l'ôtoit ! . . . . Vous êtes sûrement bien curieuse de voir la lettre qui lui est adressée; en voici la copie :
« Ma fille!... je n'ose qu'en tremt( blant et en secret tracer un nom si « doux et si cher! Hélas! ce titre donné
RIVALES. 2o3
« par votre coupable mère ne vous (( causera que de l'e'tonnement et de « la confusion! Réflexion accablante!. .. « Et moi, je suis mère de Lëocadie, « et j'en dois rougir! l'honneur m'oblige (( à cacher le plus pur de tous les^sen- « limenSj la tendresse maternelle!.... Ce « qui de vroit faire ma gloire et ma félicité (( n'est pour moi quun sujet de honte et de « douleur!... C'est ainsi qu'en s'écartant « de la vertu on renverse, on boule- « verse tout l'ordre naturel des relations {( les plus intimes et les plus sacrées!
« Votre malheureuse mère ne pourra « jamais vous reconnoîtrej sa faute fut « irréparable , son infortune est sans re- « mède et sans espérance!
« Cependant vous n'êtes point le fruit i( d'un amour adultère . . . ^ une erreur M funeste et un' moment d'égarement M m'ont perdue. . . .; un seul instant « d'oubli peut souiller la vie entière!... « Je n'ai le droit de vous offrir des « leçons qu'en vous peignant mon malu heur et mon repentir j la fortune a voit
2o4 I^ES MÈRES
t< tout fait pour moi , et depuis l'âge « de seize ans je ne jouis d'aucun de ^< ses dons. Hëlas ! en retrouvant la vertu, « en me rattachant à elle avec entliou- « siasme , je n'en ai senti que plus « vivement la perte de l'innocence!...
w Et que de pleurs m'a coûte' le sacri- (( fice de mon enfant!. . . Ah! la source « en peut-elle tarir! J'en suis sépare'e, i( je ne puis ni la voir, ni m'en faire M connoître ! .... et cependant , depuis « qu'elle existe , elle a e'té l'unique objet « de mes pensées. O ma fille! toujours « privée de toi, et toujours occupée de t( toi, ce cœur profondément sensible, ce « cœur maternel et purifié , depuis treize « années il ne s'est ému, il n^a palpité « que pour toi, il n'a été rempli que de w ta douce image ! . . . . O que du moins i( enfin ton âme réponde à la mienne!
« Cette idée va me donner une vie nouw velle. J'aimois seule, et je t'ai mois pas- « sionnément ,* maintenant je pourrai me u dire :Elle sait' que j'existe, elle sait que « dans cet instant je pense à ellel. ...
« Adieu, ma fille ^ adieu, chère Le'o- « cadie. Suivez toujours les vertueux « exemples de votre mère d'adoption- « plaignez celle que la nature vous a « donne'e, et songez que vous êtes son (( unique consolation ^ et qu'elle a mis u en vous seule tout son bonheur et « toutes ses espérances !»
Rien ne peut exprimer l'impression que cette lettre a produite sur Léocadie. Assurément il est bien simple qu'elle en soit profondément touchée , mais l'excès de sa sensibilité à cet égard est au - delà de tout ce que vous pouvez imaginer. ... Et moi aussi je me suis occupée d'elle ! . . . . non pas seulement en y pensant. . . . Pendant treize ans que de soins constans , assidus ! . . . Et moi aussi j'ai souffert!. . . . Eh bien^ chère amie, tout ce que j'ai fait, tout ce que j'ai éprouvé , ne la frappe et ne la touche certainement pas autant que cette seule page, écrite par cette mère inconnue, dont elle ignoroit l'existence il y a quelques jours. Je suis bien éloignée de
l'accuser d'ingratitude, je suis contente de ses sentimens, je dois l'être ! . . . . Je ne lui sais point mauvais gré de son enthousiasme pour sa mère, et même il ne m'e'tonne point. Tel est le cœur humain j une longue suite de bienfaits produit beaucoup moins d'effet que telle action touchante , qui , sans être méritoire, offrira quelque chose d'extraordinaire et de frappant. On se blase sur tout ce qui est journalier- il semble que la continuité constante diminue le prix des bienfaits : ainsi ce qui devroit exalter la reconnoissance , l'affoiblit î . . . . Le cœur en général ne sent avec énergie que par élans. . . . Cette mère anonyme s'est emparée de l'imagination de Léocadie , elle aura sur elle un ascendant suprême. Au reste, j'éprouve pour cette femme intéressante un sentiment indéfinissable, je voudrois la connoître, je sens que je l'aimerois, et cependant je ne puis penser à elle qu'avec un affreux serrement de cœur.
Léocadie, en voyant les deux lettres
de sa mère, n'a d'abord songé qu'à moij son premier mouvement a été de s'écrier qu'enfin j'allois être complètement justifiée ! Mais je ne m'abuse point à cet égard ; ni vous ni ma mère n'avez besoin de cette nouvelle preuve, et elle ne produira pas plus d'effet sur l'esprit d'Albert que n'en font les étrennes anonymes; il uegardera ces lettres comme une invention du père de Léocadie. J'ai là-dessus si peu d'espérance et un tel découragement, que si ces lettres n'étoient connues que de moi je ne lui en parlerois pas. Non , rien ne sauroit le dissuader, et peut-être maintenant, pour être moins malheureux , a-t-il besoin de me croire coupable ! . . . . Il est à Nevers ; il revient vendredi ^ je lui montrerai ces écrits, et je vous rendrai compte de notre conversation à ce sujet.
Ma mère me mande que le petit Stéphen a été fort malade, et que les médecins ont conseillé de lui faire prendre l'air de la campagne ce printemps. J'ai proposé à ma mère de me l'envoyer au
mois d'avril; cet enfant est aimable, je serai charmée de l'avoir ici pendant quelque temps. Adieu, mon amie; vous connoissez ma tendresse pour vous ; ah !
croyez qu'il m'est plus ne'cessaire que jamais de savoir aussi combien vous m'aimez ! . . . .
LETTRE GLXXIV.
De la même a la même.