‹ Les mères rivalesChapitre 25 sur 45 · L.e 12 mars · texte numérisé non relu

L.e 12 mars

Albert est revenu cinq jours plus tard qu'il ne l'avoit annoncé, parce qu'il a fait une petite course à Dijon; et d'après ma lettre à ma mère, il s'est chargé d'amener Stéphen ici. Je garderai cet enfant jusqu'à la fin de Fautomne, et je compte à l'avenir le demander ainsi tous les ans pour tout le temps de la belle saison. Cet enfant est si bien élevé pour son âge qu'il ne me causera nul embarras : d'ailleurs Albert se charge de lui donner presque toutes ses leçons. ... Il

RIVALES. ao9

saisit avec empressement cette occasion de faire une chose agréable à ma mère* . J'ai montré les deux lettres, certaine d'avance du peu d'effet qu'elles produiroient. Je n'ai pu parler de ce nouvel événement qu'avec l'air de la contrainte et de l'embarras. Les deux grands yeux pénétrans d'Albert, fixés sur moi^ exprimoient je ne sais quoi d'ironique qui m'a glacée y l'émotion de la colère a succédé à celle de la crainte j je me suis tout-à-coup arrêtée au milieu de mon

explication j je suis sure que j'ai

pâli ! . . . J'ai posé les lettres sur une table, je me suis levée et je suis sorlie. A peine ai-je été dans ma chambre que j'ai senti combien ce trouble extérieur m'étoit funeste, et combien il déposoit contre moi j mais il est indomptable : la seule crainte de paroître émue me le donnera toujours! . . . Ces réflexions m'ont causé un véritable ni#iavement de désespoir; si j'avois pu pleurer j'aurois été soulagée :. mais mon cœur éloit resserré, je suffoquois, et; prèle à m'évanouir, je suis m. 18

tombée dans un fauteuil.... Dans ce moment Albert, tenant les deux lettres, paroît. . . . En le voyant mon premier mouvement a été de lui faire signe de la main de s'en aller. ... Il s'est arrêté en silence avec l'air de l'effroi; ensuite, sans dire une parole, il est sorti. Alors j'ai eu l'injustice de lui savoir mauvais gré de m'avoir laissée dans l'état où j'étois, et j'ai fondu eu larmes. . . . Au bout de quelques minutes Jacinthe , envoyée par Albert , est entrée ; j'ai voulu être seule , et je suis restée trois heures dans ma chambre!. ... Je n'ai revu Albert qu'en, présence de témoins, il ne m'a parlé de rien. Ses discours sont simples et affectueux comme à l'ordinaire, mais je trouve dans son air et dans son maintien quelque chose de froid et de sévère. Grâce à ma folie, il est bien persuadé que ces lettres ne sont qu'un stratagème, et peutêtre croit-il que cet indigne artifice est de mon invention. Ah! que je suis mallieureuse!. . . Sur le soir Albert m'a rendu les lettres , en me disant tout bas :

« Chère Pauline , que ceci reste entre nous ! je ne vous conseille pas de montrer ces lettres; car soyez sûre qu'elles ne persuaderoient personne. » Je n'ai rien re'pondu. Nous étions dans le salon, tous les enfans nous entouroient. A quoi serviroit une explication? Comment pourrois-je prouver que cette confusion apparente ne vient que de l'idée que je lui suppose? Une femme criminelle né tiendroit-elle pas ce langage? Albert croiroit-il que l'on ne puisse jamais surmonter une délicatesse si bizarre?... Une tardive apologie dénuée de preuves ne sauroit effacer une première impression vive et frappante. Ceci s'est passé hier; je n'ai pu vous écrire, j'étois trop malade ; j'ai encore bien mal à la tête. Adieu; plaignez l'infortunée Pauline.

Page 1