LETTRE CLXXV
De la baronne de Vordac au marquis d^Erneville.
Le i3 mars. .
Je reçois de Pauline une lettre qui me déchire le cœur. Je vous envoie cette lettre ; vous y trouverez la vérité si naïvement exprimée que vous ne pourrez la méconnoître. Ah! calmez les inquiétudes de cet ange, de cette femme mcomparahle , qui n'a jamais vécu que pour vous et pour la vertu. Je vous demande en grâce de lui cacher cette démarche, dont elle me sauroit mauvais gré.
LETTRE CLXXVL
Réponse du marquis.
Le 24 mars.
Pauline^ madame , se livre à des inquiétudes qui n'oot aucune espèce de fon-
RIVALES.: aj3
dément. Mon estime pour elle est aussi inaltérable que ma tendresse ; et c'est , je l'ose dire , ce que ma conduite devroit lui prouver.
. Agréez, madame, avec votre bonté ordinaire , l'assurance de mon respectueux attaeliement.
LETTRE GLXXVIÏ.
Du chevalier de Celtas à la comtesse de Bel**'* , chanoinesse d' Alix.
Le 6 août.
Je suis depuis huit jours, ma clière cousine, cliez la marquise de T***, et je me retrouve sans émotion dans le voisinage du château d'Erneville et de la maison du vieux Dupui. Je ne me rappelle ces erreurs de ma jeunesse que pour m'en étonner. Les aveux que je vous ai faits à cet égard doivent vous convaincre que le souvenir qui m'en reste ne sauroit être dangereux. Je plains l'une des deux belles-sœurs, et je méprise sou-
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verainement l'autre. Ce dernier sentiment est universel ,• dans ce moment surtout l'indignation , ainsi que le scandale , est au comble. Les deux époux ont fait un accord qui a tout pacifié j le mari pardonne la naissance de Léocadie ^ et la femme a la même indulgence pour le petit Stéphen. Les deux bâtards, à la face de toute la province , sont enfin réunis et élevés ensemble dans le château d'Erne ville. D'après ce vertueux traité, Albert tolère l'amant actuel , le vicomte de St- Méran, et tout le ressentiment causé par le duel est immolé à l'amour paternel.
Cela n'est-il pas héroïque ? Depuis l'installation du petit bâtard , le vicomte a été reçu à Erneville , et à bras ouverts , par sa maîtresse et par son rival,* mais on assure qu'en revanche Pauline a invité la mère de Stéphen, la comtesse d'Olbreuse , à revenir dans nos cantons , et que nous la verrons arriver incessamment. Voilà y il faut en convenir , des événcmens peu communs, et ce ne sont plus là des jeux d'enfans. L'héroïne de
ce beau roman, Pauline, a trente-deux ans j et le héros a sept ou huit ans de plus î
Toutes ces folies nous divertissent extrêmement. La marquise de T*** est excellente à entendre sur ce chapitre , ' elle a bien de l'esprit , et sa société' est délicieuse.
Assurément , ma charmante amie , de quelque manière que ce puisse étre^ npus nous reverrons cette année. Je ne me console de votre absence qu'en nourrissant l'espoir de vous voir arriver à Autun^, ou en formant le projet d'aller vous retrouver à Lyon. En attendant, écrivezmoi le plus souvent que vous pourrez j adressez-moi votre réponse ici, je compte y rester encore au moins trois semaines.
2l6 LES MÈRES
LETTRE CLXXVm.
Du marquis a la comtesse d'Emeville.
D'Eraeville , le 5 septembre.
Tki fait une ëtourderie , ou pour mieux dire une folie, qui me cause beaucoup d'inquie'tude. ...
Vous savez quel charme mélancolique m'attire et me retient dans le souterrain depuis trois ans ! ... Le de'sir de fixer des pense'es fugitives qui m'accablent, mais qui m'attachent, m'a fait imaginer d'y écrire mes longues rêveries. J'y porte un portefeuille sur lequel j'écris ce qui s'offre à mon imagination : de retour au château, je relis ces productions de la tristesse; quand je suis hors du souterrain^ je les juge avec plus de sang-froid; j'en copie ce qui m'en paroît bon , en retranchant ou déguisant tout ce qui a rapport à ma situation , et j'en forme un ouvrage sur la mélancolie , dans lequel on trouvera sûrement du sentiment et
de la vérité. Je ne manque jamais de brûler les feuilles de Técrit original , composé dans le souterrain , quand j'en ai fait l'extrait , mais quelquefois je le garde trois ou quatre jours. Hier /l'ayant encore dans ma poche, j'ai été à dix heures du matin me promener sur la grande route pour essayer un nouveau cheval. En passant auprès du moulin à vent, le cheval, qui est extrêmement ombrageux et rétif, a fait un écart prodigieux et s'est jeté à terre. Je ne me suis fait aucun mal, ce qui est fort heureux, car j'ai été renversé sous le cheval j mais dans ce mouvement j'ai perdu mon portefeuille , qui est sorti de ma poche sans que je m'en sois aperçu. Ce n'est qu'en me déshabillant pour me coucher que j'ai fait cette découverte. J'ai envoyé un de mes gens sur le chemin ; on n'a rien trouvé , et j'ai moi - même inutilement cherché ce matin. Ce portefeuille aura été pris par quelque passant, et ne sera point restitué , puisqu'on ne l'a pas déjà rapporté. Il est vrai que mon nom ne III. 19
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s'y trouve point; cependant ^ si près du château d'Erne ville , on doit bien imaginer qu'il m'appartient. Je serois au désespoir qu'il tombât entre les mains de Pauline ; mais par bonlieur qu'elle ne va Jamais se promener de ce côté , ni les enfans non plus. La poste part ce soir , et j'ai voulu soulager mon inquiétude en vous la confiant. Ah ! mon amie , la paix et la tranquillité sont des biens perdus sans retour pour votre malheureux fils.
J'ai mené Stéphen dans le souterrain ; je ne puis vous exprimer ce que j'ai ressenti en le voyant assis sur le rocher où
m'apparut sa malheureuse mère! Non^,
nul raisonnement, nulle force d'âme, rien enfin ne pourra jamais me dissuader d'avoir entendu} d'avoir 2m!..,. G'éloit elle ! il est bien prouvé qu'elle n'existoit plus alors , mais c'étoit elle ! et St-Méran ne vit absolument rien! Ce souvenir confond ma raison; je me répète chaque jour que cette vision ne fut qu'une illusion, je itie le répète vainement , je ne puis le
croire ; cependant je ne puis admettre un prodige.... Je ne comprends pas comment cette confusion d'idées ne m'a pas fait perdre entièrement la tête.
Adieu , ma mère j Sléplien-. se porte bien , apprend à merveille , et me devient tous les jours plus cher.
LETTRE GLXXIX.
Anonyme , adressée à la marquise.
D'EraevUle , le i5 octobre.
Madame,
Un passant a trouvé près du cliâteau d'Erneville un vieux portefeuille de cuir, renfermant les papiers ci-joints, qu'il a lus , parce qu'ils n'étoient ni signés ni cachetés. Il les a montrés à une dame qui connoît l'écriture de M. le marquis d'Erneville , et qui assure que ce singulier écrit est de lui. Gomme il paroit que la tête de M. le marquis est tout-à-fait détraquée , on croit ; madame ^ vous
rendre un service en vous éclairant à cet égard.
Cette Camille^ mère de Ste'phen, dont il est question, fut se'duite par le fidèle Albert , et pendant un an sa maîtresse à Paris. Ensuite elle vint sous un autre nom s'e'tablir à Nevers ; elle j resta longtemps j elle venoit de temps en temps , déguise'e , voir son amant à Erneville ; le souterrain fut plus d'une fois le lieu du rendez- vous. Elle fit le voyage d'Auvergne et beaucoup d'autres. Enfin ^ moins constante que belle et séduisante , elle s'ennuya de ce genre de vie , elle retourna à Paris , y débuta à l'Opéra , fit beaucoup de bruit par ses talens et par sa beauté. Le duc de Rosmond en devint amoureux, la tira du théâtre et s'attacha passionnément à elle. Cette charmante «cixiature mourut il y a trois ans.