‹ Les mères rivalesChapitre 3 sur 45 · LETTRE CCV · texte numérisé non relu

LETTRE CCV

Du chevalier de Celtas à la comtesse de Bel'^** j chanoinesse d'Alix.

D'Aulun , le 22 août.

Vous n'avez paru à Autun que pour nous laisser des regrets. Je n'ai pu me' consoler de votre départ qu'en changeant de lieu; j'ai fait un petit voyage à Moulins. Tout le monde y contoit encore une plaisante scène qui s'est passée à l'intendance. La marquise d'Erneville et la

belle Le'ocadie s'y sont trouve'es face à face avec le duc de B.osmond; le sang a parlé fort indiscrètement ^ Léocadie s*est évanouie tout à plat \ le duc , fondant en larmes, l'a prise dans ses bras et l'a porte'e sur un canapé, tout ceci n présence de quatre-vingts personnes.

Il y a plus de quatre ou cinq mois que je n'ai eu des nouvelles du marquis de Geltas j je l'excuse, il est jeune et brillant j et entraîné dans le torrent d( la dissipation de la cour, on n'a guèr~ le temps d'écrire à ses parens. Il a toui ce qu'il faut pour réussir auprès de femmes, il fera sûrement un grand cliemin. J'en aurois pu faire autant , mais ma sensibilité ne m'a jamais permis de m'occuper de ma fortune. D'ailleurs, il y a dans mon caractère une sorte d'inflexibilité et même d'austérité qui pouvoit étonner à la cour et subjuguer l'estime, mais qui ne devoit pas gagner la faveur. Dans le peu de temps que j'ai passé là, je leur dis d'étranges vérités, et je leur parus, je vous assure, un être

d'une espèce fort singulière. Au reste^ je préfère aux grandeurs des biens beaucoup plus léeJs^ l'uid pendanreel l'amitié. La philosophie m'apprit de bonne heure à dédaigner la fortune, celle impérieuse divinité qui exige de ses adorateurs le sacrilice des senlimens les plus doux et des goûts les plus agréables.

Et iiir le peu de mérite De ceux qu'elle a bien traités, J'eus houte de la poursuite De ses aveugles Loote's (i).

Je m'amuse à écrire me.<: mémoires y je crois que ce sera Urt ouvrage piquant et original. Je vous le communiquerai;, votre suffrage lui donneroit un véritable prix à mes jeux. Mes hommages à vos aimables compagnes; j)arlez-leur quelquefois de l'homme du monde qui pense le plus souvent à vous.

(i) Chaulieu.

LETTRE CGVI.

De la mère inconnue a sa fille Léocadie.

Le g septembre.

Que cette lettre, ma fille, soit pour toi seule! O mon enfant, depuis que je t'ai vue, depuis que j'ai goûté le bonheur inexprimable de te presser dans mes bras, depuis que tes larmes ont coulé sur mon sein, je ne puis vivre sans te parler de ma tendresse, du moins aussi souvent que me le permettra l'énorme distance qui nous sépare ! . . . . Je veux t'écrire , je veux correspondre avec toi, mais secrètement. J'ai voulu que ta bienfaitrice, pour sa justification, pût montrer mes premières lettres et parler de mon apparition à Erneville^ maintenant je ne veux écrire qu'à toi seule. J'ai besoin de t' ouvrir mon cœur et de lire dans le tienj le désires-tu, ma Léocadie ? y veux-tu consentir ? J'ai des moyens faciles et sûrs pour te faire

parvenir mes lettres et pour recevoir les tiennes sans que personne en puisse jamais avoir le moindre soupçon. Ahî dis -moi promptement que tu désires cette correspondance , promets - moi le secret, et tu sauras tout.

Le lendemain du jour où cette lettre te parviendra, mets ta réponse au déclin du jour dans le creux de l'arbre de Léocadie, et couvre-la de mousse. Je la recevrai au bout de cinq ou six jours! Ah! je ne vivrai pas jusque là!....

LETTRE CGVn.

Réponse de Léocadie.

Du château d'Erneville , le 9 septembre.

O la mère la plus tendre, la plus révérée et la plus chérie! je puis donc enfin vous écrire ! . . . . Vous me demandez si je le désire! Ah! grand Dieu! depuis deux ans voilà le plus ardent de mes souhaits, puisque je n'ose former celui de vous voir!. . . . Quoi, ma mère! c'est

à VOUS que j'écris, vous lirez cette lettre, vous daignerez y répondre ! . . . . Je pourrai vous reparler encore de ma rcconnoissance, de ma tendresse ! . . . . Vos ordres sont sacrc's pour moi ; il m'en coûtera, sans doute , de cacher à ma bienfaitrice , à ma seconde mère , le secret le plus important de ma vie, le secret qui fait mon bonheur; mais je me tairai sans scrupule, en songeant que je vous obéis.

Quand je fus à Paray, je n'osai pas vous porter une lettre, puisqu'il auroit fallu la confier à Jacinthe; mais com-^ bien de fois, depuis le plus heureux jour de mon existence, je me suis repentie de ne vous avoir pas laissé un billet en vous quittant ! Je croyois que je pourrois vous parler et vous exprimer tout ce que jVprouvois ; hélas ! je n'ai pu que pleurer!. . . Et même, dans ce moment, je ne puis encore que vous aimer, que vous chérir; il m'est impossible de vous peindre ce que je sens ! toutes les expressions qui pourroient vous en donner

RIVALES. l3

l'idée sont devenues communes et ont été' profanées par l'exagération !

O ma mère ! quel intérêt puissant vous répandez sur ma vie ! Je suis t objet de vos plus chères espérances ! . . . . Ah ! je ferai tout pour les réaliser, n'en doutez pas.Donnez-moi les occasions de vous prouver mon respect , mon obéissance et mon amour rapprenez -moi comment je pourrai vous consoler de vos peines secrètes : voilà les bienfaits que j'implore , voilà comment vous pouvez rendre votre Léocadie parfaitement heureuse. J'ose à peine vous questionner. . .. Hélas ! quand vous reverrai-je? à quelle époque la tendresse maternelle daignera-t-elle lever le voile affreux qui nous sépare?. . . . quand connoîtrai-je les traits d'une mère adorée? quand mes regards pourront-ils rencontrer les vôtres? Que dois-je faire pour mériter une telle faveur ? Ali ! parlez ! Je n'ai point la témérité de chercher à pénétrer ce que vous voulez cacher; ne me suffît -il pas de savoir que vous m'aimez! Je ne vous demande point vos

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secrets, je ne vous demande qu'un regard. Je pense à vous dans tous les instans, et je ne puis me repre'senter votre visage ! et c'est un tourment insupportable!....

N'osant écrire le nom chéri de Rosalha sur l'écorce de mon arbre, je l'ai tracé sur une plaque de marbre blanc, avec la date de Vannée ^ du mois, du jour et de l'heure, et j'ai posé cette inscription dans le creux de mon arbre -, je l'ai recouverte de gazon, de mousse et de réséda , et j'ai planté, tout autour de l'arbre, des roses mousseuses que j'arrose tous les jours.... Arbre cliéri , arbre sacré, devenu l'objet de mon culte et de mon amour, je regretterai, à mon dernier soupir, que tu ne puisses ombrager ma tombe ! Auprès du banc de gazon où j'ai joui du bonheur de me trouver dans vos bras, où j'ai pressé, baisé vos mains, j'ai mis cette inscription :

O sacri nodi

Del sangue e di natura , quanto forli Voi siete ! (ij.

(i) O quelle est voire force, uœuds sacrés

Rivales. 1 5

Adieu, la mieux aimëe de toutes les mères j que votre cœur vous instruise de tout ce qui se passe dans le mien , et qu'il «vous fasse connoître tous les sentimens de votre reconnoissante et soumise Léocadie!

LETTRE GGVIIL

Réponse de la mère inconnue.

Le 14 septembre.

Je la reçois dans l'instant^ cette lettre qui fait une époque dans ma vie, et l'une des plus chères!. ... Je lis les assurances de ta tendresse ! Mais quelles

triçtes réflexions, quels sentimens amers se mêlent à ma joie et la corrompent ! . , . . Tu m'appelles la mère la mieux aimée!. .. . Ah! Le'ocadie! la mieux aimée pour toi n'est-elle pas celle qui t'adopta?

(lu sang et de la nalure \. . . {^De la tragédie de Mérope ) , de Mqffhï.

3 6 l^ES MÈRES

Réponds-moi, pnis-je même me flatter d'être placée au même rang dans ton cœur?.... Que dis-je? ali ! garde-toi de comparer jamais des affections si sacrées^ la raison, en les pesant, pourroit peut-être les restreindre; et le cœur, en s'y livrant , n'y sauroit mettre des bornes! .... Ta bienfaitrice n'est- elle pas la mienne ! O combien je la respecte ! combien elle m'est cbère! je lui dois tes vertus , et les principes qui feront ta gloire et ton bonbeur ! . . . . Qu'elle soit toujours pour toi l'objet cbéri de la plus vive reconnoissance, de l'admiration la mieux fondée; modèle parfait de la vertu , qu'elle soit toujours le tien!. . . . Voilà ses droits : ta malheureuse mère ne les a pas ! . . . . Elle doit et le reconnoître et ne s'en consoler jamais !

Je n'ai qu'im avantage sur ta mère adoptive, un seul, mais bien grand. Quelle que soit sa sensibilité , il est impossible quelle puisse t'aimer autant que je t': ime. Elle a tant d'autres objets d'attachement ,

elle a d'autres enfans; et moi, je n'ai que toi , ma Lëocadie , je n aime passionnément que toi ! ... .

Depuis que tu existes , clière enfant , j'ai toujours eu des moyens d'être informe'e de tout ce qui pouvoit t'étre re" latif. . . enfin j'ai su, depuis long-temps , gagner Jacinthe. . . Elle ignore et mon sort et mon nom j elle sait seulement que je suis ta mère , c'est à elle que tu peux donner tes lettres , et c'est elle de'sormais qui te remettra les miennes. La pension qu'elle reçoit de moi , et ce qu'elle en attend justement par la suite , me ré~ pondent de sa fidélité' y elle ne nous trahira sûrement pas j mais d'ailleurs ne lui accorde aucune espèce de confiance. Tu ne fais que ton devoir en cachant mêuie à ta bienfaitrice ce que je te défends de révéler • et Jacinthe trahit le sien en n'instruisant pas sa maîtresse de tout ce qui regarde la jeune personne confiée à ses soins j et l'argent qu'elle accepte de moi rend cette action aussi vile que répréhensible. On doit aussi se reprocher iVi 2

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de donner un argent qu'il est honteux de recevoir ; mais , lie'las ! je n'avois que ce seul moyen de correspondre avec loi !.. Telle est la funesle influence du crime qui te donna le jour ! Ah ! comment puis-je expier cette première faute , la seule de ma vie , quand les sentimens les plus légitimes qui en re'sultent m'obligent sans cesse à m'envelopper des ombres du mystère , à dissimuler , à tromper ? J'abhorre la feinte et le mensonge , et je suis continuellement forcée d'y avoir recours! Ah ! sois toujours irréprochable et pure , le repentir le plus sincère ne sauroit rendre une vertu parfaite ^ alors même que le cœur est purifie' , la vie reste encore souillée par des démarches équivoques et ténébreuses , et par une dissimulation nécessaire !

Tu ne connois que ma foiblesse , et non les circonstances qui la rendent excusable ! . . . . Je n'ai pas eu le bonheur d'être élevée comme toi ... . On ne me donna que des talens frivoles , et l'on négligea de cultiver mon esprit, et surtout

RIVALES. ig

ma raison! Ou me permit dès mon eilfauce la lecture des romans ; mon cœur ne se corrompit point , mais ma tcte s'exalta ! . . . . Confine'e jusqu'à seize ans' dans le fond d'un vieux château , à cinquante lieues de Paris ;, prive'e là de toute société , n'ayant nulle idée du monde , des hommes et même des bienséances ; héritière d'une fortune immense ; enfin , impétueuse , étourdie , sensible et roma* nesque , pouvois-je ne pas m'égarerî...

Je me livrai tout entière à un sentiment qui devoit me paroître aussi raison-^ nable que légitime ^ j'étois abusée par de fausses apparences. . . .Cette erreur et un instant de foibl esse me perdirent : j'avois seize ans ! . . . . Depuis ce moment fatal ., je n'ai pas cessé un seul jour de regretter l'innocence , et de pleurer ma faute ! L'amour maternel, loin de m'en consoler , ne fait qu'aggraver l'amertume de mon repentir. Gomment me consoler d'une foiblesse qui doit m'ôter ton estime ! Quand mon cœur ne seroit pas fait naturellement pour la vertu y je l'adorerois , c\\

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songeant qu'elle peut me rendre plus digne d'être aime'e de toi ! ... . Depuis six ans , surtout , ton souvenir se mêle tellement à toutes mes bonnes actions , que j'ignore si elles me sont inspire'es par la bienfaisance et par l'honnêteté , ou seulement par lé désir d'acquérir de nouveaux droits sur ton cœur , et de m'unir plus intimement à toi. Cher objet de toute ma tendresse , le sentiment que tu m'inspires est si sublime , que je ne puis ni le séparer un instant , ni le distinguer de l'amour de la vertu.

Adieu , ma fille j adieu, ma Léocadie : oui , nous nous reverrons. Ah ! sans cet espoir, pourrois-je supporter ton absence !

LETTRE GCIX.

De la marquise à la baronne.

Le i" octoLie.

Bon Dieu, mon amie , nous avons bien un autre sujet de frayeur que celui que vous nous avez vu il y a quolques années ;

ceci est bien pis qu'un re<^enaiit! Imaginez qu'il y A dans la foret d'Ernevilie un loup enragé qui est venu jusque dans le village; il a mordu le gros dogue de Rocliu , et ce cliien est mort enrage' ; . . . . un malheureux petit enfant a été la victime de

cette horrible béte Rien ne peut se

comparer à notre effroi. Nous n'osons plus sortir , l'hermite a quitte' la foret ;, l'épouvante est universelle. Et Albert , maintenant presque toujours absent, n'est point ici , il est avec Maurice et Stephen ;, à trente lieues de nous ! . . . Que dois - je faire ?. . On m'a conseillé d'écrire au commandant de la province. Madame Regnard me dit qu'auprès de hyon , il y a vingt ans^ pour un semblable fléau, on envoya des troupes , qui firent une chasse ordonnée par le gouvernement. Conseillezmoi , chère amie j quel parti dois - je prendre ? Il y a une garnison si nombreuse à Moulins ; nous pourrions avoir des troupes bien promptement.

Adieu , mon amie ; je ne puis vous d<'peindre mon agitation et ma terreur.

-ÎS LES MERES

Toute réflexion faite , j'e'cris au commandant, car j'apprends qu'il est à Moulins ', je fais partir un courrier. Je \ous envoie toujours cette lettre , pour vous prier de ne venir ici que lorsque nous serons de'barrassés de ce fléau. Je crois bien qu'on ne risque rien en voiture , mais néanmoins il faut passer sur la lisière de la foret, et je mourrois d'effroi de vous savoir là ,• ne venez donc pas jeudi , attendez de mes nouvelles.

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