‹ Les mères rivalesChapitre 4 sur 45 · LETTRE CCX · texte numérisé non relu

LETTRE CCX

Réponse de la baronne.

Le i'"' oclobre.

Je partage votre effroi , chère amie , et au lieu de n'aller chez vous que jeudi , j'irai demain à la tête d'une armée, car M. du Resnel , qui étoit ici quand j'ai reçu votre billet, a dit de premier mouvement qu'il alloit armer ses gens et ses paysans , et qu'il partiroit demain de grand matin avec eux. Le baron à ces

mots a senti ranimer son antique valeur guerrière , et veut aussi faire un ar^ mement ; les deux généraux du Resnel et le baron seront à cheval, et moi en cabriolet j on m'escortera jusqu'à l'entrée du village , et de là les guerriers se rendront dans la foret, et votre amie ira vous retrouver.

Adieu ', à demain ; je serai près de vous entre huit et neuf heures.

LETTRE GGXI.

Du €omte Jules a la comtesse de Rosmond.

De Moulins , le 6 octobre.

Ma chère, ma divine amie, que j'ai

de choses à vous dire ! Vous

m'approuverez, vous me louerez, vous me gronderez, je mérite tout cela. Je vais commencer par vous conter ce qui sûrement obtiendra votre approbation.

Le i^r (Je ce mois je dînois chez le commandant de la province ; nous

sortions de table , lorsqu'on remet au commandant une lettre a])portée par un exprès* après l'avoir lue tout bas, il nous dit que la marquise d'Erneville , n'ayant auprès d'elle ni son mari ni son fils aîné, lui fait part des frayeurs que lui cause un loup enragé qui désole sa terre. ... Je n'en écoute pas davantage, je prends la parole, je demande la permission de partir pour la foret d'Erneville avec deux compagnies -bien armées. Je sollicite , je presse , j'obtiens, je pars, je vais choisir mes compagnies , et je décide que nous partirons dans la nuit même, afin de nous trouver au point du jour dans la foret, ce qui fut exécuté.

Guidés par des paysans que j'avois envoyé chercher dans le village, nous formons une enceinte , nous relançons le loup, nous étions en pleine chasse au lever de l'aurore , et à dix heures moins un quart, votre élève, votre Jules atteint le monstre , le vise , le tire , et l'abat d'un coup de fusil chargé à balles!. .

RIVALES. l5

Je descends de cheval^ je vais, avec mon sabre, couper le pied de la bête, et j'envoie Vatel au château d'Erneville, avec ordre de porter, de ma part, cette glorieuse marque de ma victoire, et de la mettre aux pieds de madame d'Erneville, car je n'osois l'adresser au véritable objet!. . . . Dans ce moment nous entendons un bruit extraordinaire de chevaux et d'hommes qui s'avançoient vers nous , mais qui venoient trop tard ; c'étoient les voisins de la marquise à la tête d'une troupe de paysans arme's pour donner la chasse au loup. Je reconnus M. du Resnel , que j'avois vu de'jà aux grottes d'Arcy , je lui contai la manière dont je m'étois décide' à venir- je ne prononçai pas le nom de Léocadie. Après avoir marché sur les traces dH Hercule et de Thésée, je me conduisis avec la prudence de Télémaque, et comme si j'eusse été inspire'

par Minerve ou par Uranie On

me félicite de mon exploit, et après quelques complimens je me hâte d'an- IV. 3

noiicer que je vais à Paray me reposer quelques heures avec ma troupe y et qu'ensuite je retournerai à Moulins. Alors je me sépare de l'armée villageoise,, je mets mon cheval au grand galop , j'arrive devant une barrière assez haute, je veux la franchir ; mon cheval saute mal, il fait une ruade, me jette à terre en me donnant un coup de pied dans la tête au moment où je tombois. Le coup fut si rude que je m'évanouis sur la place. On me porte sans connoissance dans la maison d'un garde-chasse à deux cents pas de là,- on me met sur un litje reprends mes sens, et j'apprends que je ne suis qu'à un demi-quart de lieue du château d'Erneville. ... Je me décide à me reposer une heure chez le garde-chasse et à repartir pour Moulins, quoique j'eusse une blessure très -considérable à la tête. . . . Au bout d'une demi-heure , j'entends une voiture , et jugez de mon émotion en voyant entrer madame d'Erneville avec une autre dame qu'on appelle la baronne de Vordac, et

M. du Resnel. La marquise, avec une sensibilité dont je fus pénétré^ s'avança vers moi, me remercia, et m'offrit de m'emmener dans son château. Je refusai positivement cette offre , mais je me laissai panser par un homme attaché à son service^ qu'elle avoit amené. Cet homme, qui sait aussi saigner, voulut absolument me tirer trois palettes de sang. Madame d'Erneville, pendant tout ceci, resta dans ma chambre, me renouvela ses premières offres, et voyant que j'étois inébranlable, me conjura d'accepter une voiture pour retourner à - Moulins, ce que je refusai aussi. Elle me fit avaler et respirer des vulnéraires, enfin elle me soigna comme vous auriez pu le faire. Après tout cela je demande mon cheval, je prends congé de madame d'Erneville^ elle avoit les larmes aux yeux^ il ne m'en falloit pas tant pour m^attendrir ; le héros blessé ne peut plus se contenir, il saisit une des mains de la marquise, et quelques larmes s'échappent de ses stoïques yeux! La

marquise, vivement touclie'e, m'embrassa. .• . C'est un ange que cette femme. .. Je presse fortement sa main , que je tenois toujours, et puis je m'éloigne brusquement, je remonte à cheval , et je. pars. Est-ce là une conduite lie'roïque et parfaite ? Je pouvois le'gitimement revoir Léocadie , passer deux ou trois jours avec elle sous le même toit ; et j'ai eu le courage de résister à cette tentation! Mais je savoisque vous approuveriez cet effort, que madame d'Erneville m'en sauroit un gré infini, et que cette conduite réservée et délicate, jointe à une grande preuve de zèle et du plus tendre intérêt, m'obtiendroit l'estime et l'amitié de Léocadie. Comme on trouve son compte à se bien conduire ! La vertu est si utile ^ que toujours l'homme le plus constamment vertueux ne paroît être aux yeux de la raison que celui qui a le mieux calculé !

Voilà, mon adorable mentor, la plus belle partie de mon histoire. . . le reste fera froncer vos beaux sourcils noirs j

n'importe : je ne tairai rien , vous saurez tout.

Vous m'avez fait apprendre à dessiner et à peindre , et vous m'avez souvent dit que je n'etois qu'un barbouilleur ; eh bien , j'ai fait unclief-d'œuvre T... Quoique j'eusse votre portrait , j'en désirois encore un autre ^ et je voulois le tenir de vous , c'étoit en doubler le prix ! Voici comment vous me l'avez donné. J'ai copié votre portrait , je n'y ai fait que de trèslégers changemens , j'ai peint des yeux d'un bleu moins foncé , des cheveux châtain-clair;, des joues d'un incarnat moins vif. . . . j'ai habillé cette figure avec une robe couleur de paille, une ceinture lilas , j'ai placé une rose sur sa tête ; c'étoit toujours vous , et c'étoit encore Léocadie sortant des grottes cV udrcy » . . Cette peinture n'est pas d'un fini tres-précieux , mais le dessin en est correct ^ et la ressemblance parfaite ! . . . . Je mis ce portrait dans un médaillon d'or, et n'osant tracer le nom de l'objet , j'ai gravé sur l'une des plaques ces mots :* Grottes d'Arcy ,

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et sur l'autre , ceux-ci : Souvenir ineffacahle. J'ai attache ce médaillon à une longue chaîne d'or , et je l'ai mis à mon cou , bien cache' , sous une chemise , une veste et un habit. Je le croyois en sûreté là, mais voici ce qui est arrive'. Quand on me porta sans connoissance chez le garde - chasse , Vatel , en me posant sur le lit, défit mon col, ouvrit ma chemise, et vit que la chaîne d'or , entortillée , me serroit le cou, que j 'a vois excessivement gonflé dans ce moment. Voulant détacher la chaîne, il la cassa ; le garde-chasse la reçut de ses mains avec le médaillon , et la serra dans une armoire qui fermoit à clef. En revenant à moi , je ne m'apperçus point que ce trésor me manquoit. La visite de madame d'Erneville prolongea cette distraction. Quand je partis si brusquement , le garde-chasse n'étoit point là , le médaillon fut oublié par Vatel et par moi. /Ce ne fut qu'à deux lieues d'Ernene ville et par-delà Paray , où je ne m'arrêtai point, que je m'aperçus tout-à-coup que je n'avois plus ce portrait si chéri.

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Vatel , interroge et grondé , fut renvoyé chez le garde-chasse 3 il n'étoit plus temps: trois quarts - d'heure après mon départ ,, le garde-chasse , se rappelant qu'on lui avoit confié ce médaillon , le porta surle-champ au château , et le remit à la marquise. Dans tout ce mouvement il s^étoit ouvert 3 la marquise vit le portrait, l'ôta de sa place , et m'envoya le médaillon vide î. . . . Ainsi elle m'a 2;oZe sans scrupule , et voilà ma récompense d'avoir tué son loup enragé! Gela n'est-il pas bien ingrat V Elle a pourtant depuis envoyé savoir deux fois de mes nouvelles. Au reste , ma chère tante , ne craignez point que ceci puisse découvrir que j'ai votre portrait. Quand je vins dans ce pays vous me fites promettre que je dirois que je l'avois perdu , afm de vous dispenser de le faire copier pour la personne qui vous le demandoit avec tant d'instance. Depuis ce temps qui que ce soit au monde ne l'a vu , et si par hasard ( ce que je ne crois nullement ) l'aventure du portrait de Léo^ cadie étoit sue ;, on ignoreroit toujours

par quel moyen j'ai pu l'avoir. Mais cercertainement madame d'Erneville ne parlera point de cet incident^ et le secret sera Lien garde'.

Je sais^ à n'en pouvoir douter , que la marquise croit que Le'ocadie est fille de mon père , par conse'quent tout ce que j'ai fait n'a pour cause , à ses yeux y que l'amitié fraternelle. Un amant vulgaire seroit fâché que Léocadie fût dans une telle erreur , et moi j'en suis charmé j elle pense à moi sans trouble ; loin de repousser mon souvenir , elle se croit obligée de m'aimer , elle s'occupe avec intérêt de moi -, n'est-ce pas beaucoup? Elle imaginera que j'ai fait son portrait à l'aide d'un portrait de mon père , peint dans sa première jeunesse ; j'aimerois mieux qu'elle pût croire que je ne l'ai fait que de souvenir !

Elle n'est pas ma sœur ! vous me la destinez ! Quel myslère incompréhensible ! et comment pouvez-vous savoir là - dessus avec certitude ce que madame d'Erneville et tout le monde ignore?

et comment expliquer alors cette ressemblance si frappante ?. . . . Enfin je vous crois aveuglement^ vous mon guide, vous que je révère, que j'admire et que j'aime comme une divinité ; je- m'abandonne à vous , je ne reçus que de vous une ame et la lumière ; je n'attends !e bonlieur que de vous. Adieu , respectable amie ^ passionne'ment aime'e ; je baise vos deux belles mains avec toule la tendresse de mon cœur.

Ma blessure à la tète m*a beaucoup fart souffrir pendant trois jours , on m'a saigne une seconde fois. Je suis parfaitement bien depuis bier.

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