‹ Les mères rivalesChapitre 34 sur 45 · LETTRE CLXXXVI · texte numérisé non relu

LETTRE CLXXXVI

De la marquise a la baronne.

Le 4 janvier.

Les étvennes anonymes sont arrive'es.

Ce sont des anneaux d'oreilles et des bagues de pierreries d'une très-grande beauté, et deux autres choses beaucoup plus précieuses aux yeux de Léocadie , deux ouvrages f;\its par sa mère , une robe magnifiquement brodée en or et en soie nuée, et un tableau à l'huile peint

d'une manière charmante, el repre'sentant une femme voilée dans un jardin, traçant sur un arbre le nom de Léocadie. Ces présens étoient accompagnés d'mie lettre extrêmement tendre mais trèscourte, adressée à Léocadie.

Le duc de Rosmond est arrivé à Moulins , précisément le jour où j'en suis partie. Quel bonheur pour moi de ne l'y avoir pas rencontré ! Il est venu pour la tenue <les Etats de la province, c'est- à -dire pour y passer quelques jours avec le prince de ***. J'imagine qu'ensuite il ira faire une visite à i'évêque d'Autun. Je ne puis vous exprimer à quel point je souffre de le savoir si près de nous ! Léocadie est bien troublée de cette idée, car je ne lui ai point caché que beaucoup d'apparences nous persuadent qu'il est son père. Elle a trouvé le moyen d'admettre celte supposition avec la croyance que sa mère n'est pas coupable d'adultère. Sa mère lui dit , dians sa première lettre , qu'elle fut la victime d'une funeste erreur. Léocadie pense qu'elle est libre , cl que le

RIVALES. 23g

duc ne l'aura séduite qu'en lui cachant qu'il e'toit marie' , ce qui est assurément très-possible ; cette infâme imposture ne seroit qu'une gentillesse pour un homme aussi dépravé. Le voisinage du duc nous expose souvent à l'inconvénient d'entendre inopinément prononcer son nom ; alors Léocadie pâlit, et je rougis!... Hélas, pourtant, ce n'est pas à moi de rougir!... et c'est moi qui gémis sous le poids de l'injustice et de la honte !. . . .Mais je ne me plains point , puisque le ciel a daigné me laisser l'innocence, ce bien inestimable dont tant de cœurs faits pour la vertu déplorent en secret la perte irréparable !... trésor si précieux , que même la toutepuissance de l'Eternel ne sauroit le rendre lorsqu'il est perd li ! . . . . Dieu peut nous rendre la santé , le bonheur , la vertu , la vie même , mais il ne sauroit nous restituer l'innocence- Sa bonté suprême ne peut que nous aider à la conserver.

Madame d'Olbreuse m'écrit toujours avec la même exactitude et la même amitié. Son }x>au - frère , le marquis

d'Elvas, vient d'épouser une parente du chevalier de Gel tas , de la branche aîne'ede cette famille^ e'tahlie en Languedoc. Je ne crois pas que cette alliance produise une bien tendre liaison entre le chevalier de Celtas et madame d'Olbreuse.

Adieu , amie parfaite et si che'rie ! Assurément j'irai lundi à Bourbon dîner chez le docteur , puisque je suis sûre de vous y trouter , et que j'ai de plus l'espérance de vous emmener à Erneville.

Page 1