LETTRE CLXXXVII
De la même à la même.
Le 1 mai*.
Il est vrai , chère amie, que je me suis toujours un peu moquée des tombeaux placés dans des jardins , et cependant je viens d'en faire achever un dans l'enceinte fermée de mon parterre ; mais cette idée est moins inconséquente , et surtout moins commune que vous ne le pensez. . . .
Je vous avoue donc franchement que
non-seulement je ne ferai point ôter cette fabrique , mais que c'est moi qui l'ai fait placer où elle est. C'est ce que je ne voulois point dire publiquement -, voici le fait : depuis plus de deux mois je désirois de pouvoir méditer sur un tombeau, et, connoissant la discrétion de Sauvai, je lui fis une demi-confidence j je lui dis que , m'e'tant déclare'e contre ce genre d'ornemens , je ne voulois point paroître inconséquente , surtout aux yeux de mes élèves ,• je l'instruisis de mon projet , qui s'est heureusement exécuté. J'avois une jolie statue de la Mélancolie • cette charmante figure tient une colombe , et pleure sur une urne funéraire. J'ai gravé sur le socle de la statue ces vers de M. de la Harpe :
« Ses maux et ses plaisirs ne sont connus que d'elle • a A sa douleur qu'elle aime elle est toujours fidèle. »
et j'ai dit devant tout le monde que je voulois placer cette statue dans mon jardin particulier , ce qui a paru fort simple. J'ai ajouté que, pour donner bonne grâce à la statue , dont le socle in. 21
est trop bas , je la mettrois sur un pie'dcstal. En effet , à côte' du rocher et de la fontaine , j'ai f^iit faire mi petit ouvrage creux , en maçonnerie , ressemblant à un pie'destal. Un jour qu'Albert e'toit à Lùzi , j'ai secrètement de'posé dans le vide intérieur de cet ouvrage un petit coffre de bois de cèdre que j'ai entièrement recouvert de plaques de plomb ] ensuite j'ai moi-même remis assez de mortier sur ce coffre pour le bien cacher , et j'ai surle-champ fait sceller le tout, en ma présence , avec des briques et du ciment.
Le lendemain de cette opération nous partîmes pour Dijon ^ et je dis publiquement à Sauvai que je le chargeois de faire recouvrir ce piédestal en marbre blanc , et d'y poser la statue. Au lieu de cela , pendant nion absence , il a fait faire, suivant notre convention secrète , un tomheau de la plus belle proportion et de la forme la plus élégante , et la statue est placée sur la cime du rocher; elle^fàit là un effet très -frappant. A mon retour j'ai paru fort surprise et fort mécontente
de cette prétendue inventic«i de Sauvai : mais le tombeau e'taut fait et produisant véritablement un point de vue extrêmement pittoresque , tous mes élèves m'ont conjurée de le laisser , et je n'ai 23as eu de peine à y consentir.
Quant au coffre de cèdre ^ tout ce que je puis vous dire, .mon amie, c'est qu'il renferme un trisle dépôt ! . . . . Il contient le secret qui pèse sur mon cœur, et que je ne puis confier à l'amitié. . . . Mais si, comme je l'espère, Albert me survit, il saura ce mystère quand je ne serai plus^ et j'ose croire qu'alors cette tombe, si souvent baignée de mes larmes, deviendra du moins le dernier objet de ses méditations ! . . .
Adieu, tendre et cbère amiej brûlez sur-le-cliamp cette lettre.