LETTRE CLXXXVIII
Du vicomte de Saint-Mévan au comte de Poligni.
Paris, le 28 avril.
Je vois avec un plaisir inexprimable, mon ami, que guéri enfin d'une passion malheureuse vous vous livrez avec ardeur aux cliax'mes de l'e'tude , de la lecture et de la philosophie. Je vais répondre aux doutes que vous me proposez et aux questions que vous me faites.
Croyez , mon cher Poligni , que les préjugés les plus nombreux comme les plus nuisibles sont l'ouvrage des passions. La simple crédulité peut facilement céder à l'évidence : nul attrait puissant ne l'attache à l'erreur 3 elle se dissipe sans résistance en voyant la lumière que les passions redoutent , et que par conséquent elles évitent ou feignent de méconnoître.
Non, il faut au peuple une religion.
Plus les hommes sont rapprochés de la
nature , plus ils sentent ce besoin , ce de'sir sublime inspire par l'espoir et par la reconnoissance. L'athéisme est un rêve monstreux de l'homme civilisé, corrompu par l'orgueil ; tous les sauvages ont e'tabli parmi eux des ce'rémonies religieuses, Reconnoître un pouvoir souverain , l'honorer et l'invoquer sont des ide'es et des actions inséparables, lorsqu'on ne suivra que les lumières naturelles de la raison. Ainsi Fidolâtrie n'est qu'un égarement de l'instinct que le créateur nous a donné, et l'athéisme, ou, ce qui revient au même, le déisme des philosophes modernes, en est la dépravation la plus absurde et la plus étonnante. De tous les systèmes, le plus extravagant est sans doute celui de l'athée; mais l'indifférence et la conduite des déistes encyclopédistes sont également incompréhensibles. Qui leur a révélé que cet Etre suprême qui a créé l'homme sensible et raisonnable, et qui lui a donné une âme immortelle, soit indifférent à ses hommages et sourd à ses prières? qu'il n'attende rien de plus
des créatures intellif^erites qui ont reçu de lui la pense'e et le don de la parole^ que des animaux dépourvus de raison qu'il a soumis à leur empire! Quoi! ces réflexions si simples n'inspirent même pas le plus léger doute à nos déistes!
Dieu ne punit point et he veut point de culte : ils en sont sûrs! Et à quoi donc peut me servir la croyance d'un Dieu?
quelle influence peut- elle avoir sur mes desseins et sur ma conduite? quelle utilité, quelle consolation en puis - je tirer? Qu'est-ce donc que cet être impassible que je ne puis offenser, que je ne puis toucher, ce maître dédaigneux qui refuse de m'entendre ? pourquoi m'a-t-il donné la faculté de connoître qu'il est la source éternelle de toute perfection, si ce n'est pour l'adorer?. . . L'athée du moins est conséquent; il dit : Point de culte, parce quil n'y a point de Dieu. Mais dire : Point de culte, quoiqu'il j ait un Dieu, c'est blasphémer encore , et c'est conclure d'une manière infiniment plus absurde.
L'homme irréligieux, dès qu'il est affir-
niatif, est insensé, en ne jugeant méxiie que d'après ses propres raisonnemens • il ne veut croire que ce qui lui est géométriquement prouvé. Or^ il sait qu'il lui est impossible de prouver qu'il n'y a point de Dieu^ il doit être dans le doute j et s'il admet un Dieu, comme il lui est également impossible de prouver que Dieu ne veut pas qu'on l'honore et qu'on l'invoque, il doit être encore dans le doute à cet égard , et dans ce doute il est extravagant de rejeter la prière. Au lieu de ce scepticisme ( le seul genre d'irréligion que l'on puisse concevoir ) nos esprits forts affichent une croyance fixe, inébranlable • ils sont affîi;matifs et trancliansj comme s'ils a voient les preuves les plus positives de la vérité de leurs suppositions. Quelle est donc cette aveugle foi de l'incrédulité , cette foi si vive et si ferme? et pourquoi la foi chrétienne lui cause-t-elle tant d'étonnement?
On répète ce qu'on disoit jadis ( et ce qui pouvoit être vrai il y a cent ans ) , qu'il n'y a point d'athées de bonne foi.
Avant que la philosophie moderne eûlboLileverse tous les principes,, toutes les idées^ et de'truit toute moralité', l'athéisme étoit en effet extrêmement rare 3 il y avoit alors de véritables déistes, mais par conséquent très-différens des nôtres. Ces anciens déistes , en admettant l'existence de Dieu, croyojent qu'on doit l'adorer et le prier. Sur tous les autres points ils n'a voient que des doutes, et ce scepticisme ( qui fut celui de Montaigne et de tant d'autres ) leur laissoit du moins du respect et même de la vénération pour le culte établi , parce qu'ils pensoient que ce culte pouvoit être agréable à l'Etre suprême ; ils u'admettoient ni ne rejetoient la révélation, et ils admiroient la sublimité de la morale évangélique. Ces déistes n'avoient point d'orgueil, le simple doute n'en donne pas,- loin de mépriser ceux qui croyoient fermement, ils répétoient : Peut-être ont -ils raisoîi.
Aussi, parmi eux, les âmes douées d'une grande sensibilité et les esprits capables de méditation, ne pouvant supporter cette
funeste incertitude, réfléchissoient, s'instruisoient, afin de de'couvrir la vérité qui se montre toujours à ceux qui la cherchent avec since'rite', et ils finissoient par devenir ve'ritablement religieux. Les autres, entraînes par les passions ou domines par la paresse, restoient avec indolence dans un e'tat d'indécision. A ces déistes ont succédé les athées; l'orgueil, qui les dépravoit et les enivroit, les a réuni§, et ils ont formé une secte, celle des encyclopédistes. Assurément on ne peut mettre en doute l'athéisme des chefs de cette secte : durant leur- vie ils en ont enseigné la doctrine, en n'osant nier toutefois, du moins ouvertement, l'existence de Dieu et la spiritualité de l'âme j mais depuis leur mort , leurs lettres et leurs ouvrages posthumes montrent assez leurs véritables sentimens. Voltaire, Diderot et d'Alembert, en préchant le matérialisme, en faisant des athées de tous leurs prosélytes , n'osèrent prendre un titre odieux qui auroit révolté la multitude, ils donnèrent à l'athéisme un nom
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moins déshonoré^ mais pendant soixante ans ils en re'pandirent les principes avec une infatigable perséve'rance. C'est ainsi que l'athéisme j maigre' sa stupide audaeej forcé de devenir hypocrite , a pris le masque du déisme. Et l'on pourroit aujourd'hui dire, en général avec justesse^ qu'il ny a point de déistes de bonne foi. Enfin, par un renversement de toute raison , par une inconcevable inconséquence, et qui peint particulièrement ce siècle, la cause de l'athéisme n'est plus soutenable, elle est universellement al^andonnée, et l'athéisme n'a jamais été si commun. Il est vrai que nos prétendus déistes conviennent de l'existence de Dieu (i), mais ils ne s'occupent pas plus que les athées de ce Dieu dont ils ont fait un être si parfaitement inutile à l'homme et à la morale ! enfin ils ont brisé le liensacré qui unit l'homme à son créateur, et qui donne à la fois un but , un en-
(i) Robespierre eu convenoit aussi.
Note, de l'édileur.
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couragement et un prix à la vertu. Je le repète, il n'y a entre eux et les athées aucune difFe'rence réelle , et voilà l'espèce d'irréiigion dominante et générale.
Les philosophes modernes prétendent qu'un peuple composé d'athées formeroit la nation la plus paisible et la plus douce de l'univers , et ils soutiennent qu'il seroit à désirer qu'il n'y eût point de religion dominante dans un état, et point de culte prescrit. Tout gouvernement qui ne prescriroit pas un culte public aboliroit la religion. Si ce malheur, arrive jamais en France ou ailleurs, qu'en résultera -t -il? que le peuple tombera dans la plus déplorable superstition. Quiconque a vécu dans les campagnes et connoît le peuple, sait qu'il ne se passera jamais de culte. Si on lui ôte la religion de ses pères, il s'en fera unej il oubliera l'Evangile, dont la morale gène les passions ; i-l fera consister toute la piété en petites pratiques; ces pratiques, se multipliant et dégénérant, deviendront chaque jour plus absurdes^ et formeront
insensiblement des idolâtres et des fanatiques.
Pour assurer l'empire de lois équitables et bienfaisantes, il faut appuyer ce code humain sur un code religieux. Que sont les lois sans une morale publique? Et cette morale^ où la puiseroit-on en France, si la religion étoit de'truite? où le peuple en trouveroit-il les premières notions? Dans les livres des vrais philosophes? dans ces ouvrages immortels qui ont élevé la France ( l'ingrate France ! ) au-dessus de toutes les nations? Mais si l'on ne vouloit plus de religion, il faudroit de'fendre la lecture de Fe'nelon , de Pascal, de Massillon, de Bossuet, de Racine , etc. , parce qu'on prouve dans leurs ouvrages que la ve'ritable vertu ne peut exister sans la religion, et qu'on y réfute victorieusement tous les sophismes qui de nos jours ont paru de si lumineuses nouveautés!. . . Il faudroit donc recourir aux livres des philosophes modernes.
Le ciel nous préserve du malheur af-
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freux de voir jamais leurs maximes et leur morale en action ! . . . Nous verrions tout ce que la folie, l'inconséquence^ le de're'glement, l'injustice et la férocité peuvent offrir de plus monstrueux ! Qui pourroit trouver dans ces ouvrages incoliérens une chaîne quelconque de principes? Les contradictions les plus frappantes y fourmillent à chaque page , les vices les plus odieux y sont divinise's , c'est un labyrinthe ténébreux parsemé d'abîmes où l'on s'égare dès les premiers pas.
La morale sans rehgion sera toujours arbitraire, et personne alors ne partant de principes sacrés, chacun pourra soutenir les sophismes les plus pernicieux.
L'un fera l'éloge des passions , l'autre celui du suicide; un autre tournera en ridicule les vertus, et traitera de préjugés l'amour de la patrie et les senlimens de la nature. Il soutiendra qiiune femme valante est plus utile à l'état que celle qui passe sa vie à soigner les malades, secourir les pauvres et délii^rer les pri-
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soîiniers (i). Un autre louera des actions fe'roces, et ne verra qu une Jbiblesse aimable clans l'adultère ; et même dans l'excès le plus honteux et le plus dépravé de la débauche (2). Toutes ces choses se trouvent dans les écrits de nos philosophes. Pourquoi tous ces principes ne seroient-ils pas admis ? ils sont commodes pour tant de gens ! Et à quel tribunal pourra-t-on en appeler ? qui aura l'autorité de les condamner? L'opinion d'un homme ne vaut-elle pas celle d'un autre homme? et si celui qui en soutient une mauvaise a de l'esprit et de grands talens^ ne sera-t-il pas toujours sûr d'avoir raison ? Mais avec un code religieux cette anarchie morale ne peut exister, puisque tout ce qui est contre la morale enseignée par la religion est reconnu mauvais. Dira-t-on que l'on feroit faire des ouvrages élémentaires de morale pour le peuple ? Je défie qu'on les fasse utiles et
(i) Helvétius.
(2) Diderot , Vohaire.
conseqiiens sans copier l'Evarigile -, mais même dans ce cas, si on ne les donne pas comme la parole de Dieu , ils ne feront que des hypocrites, car par leur seule autorité les hommes n'obtiendront jamais de leurs semblables de se soumettre à une morale si austère et si purej on sentira qu'elle est sublime, on paroîtra quelquefois la suivre ( ce qui ne sera qu'extérieur ), on substituera l'orgueil à la conscience. La crainte de Dieu peut conduire à la perfection j la seule crainte du blâme des hommes n'a jamais donné de vertus réelles, et n'inspire communément que de la lâcheté et de la fausseté. Enfin, si l'on donne une autre morale que celle de l'Evangile , elle sera fausse ; et si on la donne cette morale éternelle, quelle folie, quand on ne peut parler au nom de Dieu, c'est-à-dire avec une autorité suprême , de ne parler qu'en son propre nom! Piller l'Évangile et le proscrire, seroit une étrange démence.
Que peut-on .opposer à ces raisonnemçns ? que la religion peut produire le
fanatisme. De quoi les hommes n'abusentils pas ? Faut-il tâcher d'éteindre dans tous les cœurs l'amour de la patrie et de la liberté , parce que ces sentimens mal entendus ont fait commettre dans tous les temps les crimes les plus atroces ? Observons que le fanatisme religieux peut se combattre par l'Evangile même qui ne prêche que la douceur et la tolérance , et que , loin d'avoir un moyen si puissant contre le fanatisme inspiré par l'amour de la liberté, les exemples les plus imposans semblent en autoriser tous les excès. Tous les héros les plus révérés en ce genre ont été des assassins, Harmodius et Aristogiton, Timoléon chez les Grecs, Brutus chez les Romains , etc.
Heureusement pour la cause de la vertu, que depuis la mort des chefs de la plus dangereuse de toutes les sectes , l'irréligion n'est plus prônée que par des gens dont les ouvrages sont aussi méprisables que leurs principes • prosélytes impies qui , faisant profession de révérer les encyclopédistes, ont tant de fois, par
sans doute ,• s'il daigne quelquefois l'accorder au repentir, pourroit-il le refuser à l'innocence qui l'implore avec humilité? Je fais faire par Sauvai une suite de petits tableaux peints à la gouache, représentant toutes les actions vertueuses faites de nos jours, dont j'ai été témoin, ou dont j'ai les preuves positives. Vous, ma mère, Albert, madame de Vordac, M. du Resnel , l'évéque d'Autun et notre bon curé, m'avez fourni jusqu'ici tous les sujets qui seront toujours pouc moi les plus intéressans et les plus utiles. Quelle douceur de trouver des exemples qu'on révère et des modèles sublimes dans les objets de son attachement!...
J'intitule cette ravissante collection, les soiwenirs consolans ; je la place dans mon petit salon, et derrière chaque tal^leau est écrit de ma main l'histoire du trait représenté par le peintre. Avec quel plaisir je m'enferme dans ce cabinet où je suis entourée d'images si charmantes ! où l'admiration se confond délicieusement dans mon cœur avec le sentiment ! Ah ! m. 23
j'oublie là sans elFort les mechans et la calomnie!. . . . Comment mon caractère pourroit-il s'aigrir par l'injustice et le malheur, quand je puis arrêter mon imagination sur des pense'es si douces?
J'ai rencontre' plusieurs fois à Autun le chevalier de Geltasj j'ai e'ié très-polie pour lui : malgré toute son intrépidité' , il a paru fort embarrassé en me voyant si calme, si simple. Il est extrêmement occupé dans ce moment de son jeune cousin, le marquis de Geltas, frère de la pei'sonne qui a épousé le marquis d'Elvas , beau- frère de madame d'Olbreuse. Ce jeune homme a de la fortune et une jolie figure^ on dit qu'il a de Fesprit, mais ses manières annoncent une confiance et une fatuité qui me déplaisent extrêmement. N'ayant jamais vécu qu'en province, il croit avoir tous les meilleurs airs des gens à la mode de la cour, instruction qu'il pense avoir puisée dans des romans et de prétendus contes moraux, qui n'ofo-ent du grand monde qu'une peinture aussi fausse que révol-
tante, parce que leurs auteurs ont voulu peindre ce qu'ils ne connoissoient pas, et qu'il n'a re'sulté de cette prétention que des portraits de petits-maitres ou de coquettes, aussi peu ressemblans que ceux des valets et des soubrettes de the'âtre. Enfin, ce marquis de Celtas va produire à Paris les grâces qu'il doit à Grébillon (i) et à Marmontel. Je doute qu'elles le fassent accueillir dans la bonne compagnie. Il est parti en me demandant, pour madame d'Olbreuse , une lettre que je lui ai donne'e.
Je me suis acquittée, chère maman, de vos commissions pour la parfaite amie ; je l'ai trouve'e bien maigrie et bien cliauge'e ; son mari a e'té encore à la mort d'une goutte remontée j la baronne l'a veillé pendant onze nuits de suite. Quelle vie que la sienne! toujours garde-malade d'vm vieillard chagrin , de
(1) Crébilloa fib , auteur de roiuaMs trèsmédiocres pour le talent, et très-llccncieux.
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mauvaise humeur^ et souvent très-violent et très-injuste. C'est ainsi que se sont écoulées les plus brillantes années de sa vie^ je conviens qu'elle ne sauroit les regretter^ car des devoirs austères et pénibles , remplis si parfaitement et avec tant de persévérance, doivent laisser un bien doux souvenir! et celui des plaisirs les plus légitimes ne peut causer que de vains regrets. Pour bien jouir du présent, et pour tout espérer de l'avenir, il faut pouvoir s'estimer et s'applaudir en se rappelant le passé. Qui peut mieux que madame de Yordac connoître une telle jouissance !
Les médecins assurent que le pauvre baron n'a pas six mois à vivre. Ali ! qu'il me seroit doux alors de voir réaliser une idée qui s'est si souvent présentée à mon imagination depuis le veuvage de M. du Resnel ! Quel bonheur de voir deux personnes si dignes l'une et de l'autre, et qui me sont si chères, s'unir à jamais par un lien sacré!
Adieu, ma mère, amie première et
si chérie ! votre enfant vous embrasse avec toute la tendresse d'un cœur reconnoissàntj sans cesse occupé de vous et du souvenir de vos bienfajits.