LETTRE CXCII
De la comtesse d' Olbreuse à la marquise.
De Paris , le 3o mars.
L'*HEUREijx Saint-Méran part demain pour Erneville , et je lui donnerai celte lettre. J'envie bien son bonheur, ma charmante amie; il vous verra, il vous entendra, il passera six semaines dans la plus aimable société que je connoisse.
Cependant, tant de bonheur ne sera pas pour lui sans danger. Il verra Léocadie , ayant atteint sa quinzième année , et, sans doute , acquis de nouveaux charmes, car il me semble qu'elle ne pouvoit que grandir, et non embelhr. Que deviendra le pauvre vicomte, que nous avons vu si passionné il y a cinq ans? Il sait d'avance qu'il a un redoutable
inO LES MÈRES
rival en M. dû Resnel , ce qui produira sûrement ces grands événemens qui plaisent tant à mademoiselle du Rocher dans les romans, et qui lui paroissent si ingénieux, Quoiqu'ils ne soient pas absolument neufs, les }3rouilleries d'amis intimes, les duels, les enlèvemens, etc.
J'avois raison de vous mander que je n'augurois rien de bon d'un homme qui s'appeloit Celtas. Ne'anmoins, maigre' mon antipathie pour ce nom , j'ai très-bien reçu le frère de ma belle-sœur j c'e'toit un devoir pour moi. Il arriva à Paris sur la fin de novembre, et me fut amené dès le lendemain. Il étoit encore en deuil de son grand père, dont il est l'unique héritier. J'avois beaucoup de monde chez moi, et après les premiers complimens je lui parlai de son grand'père, et quelqu'un qui se trouva là, et qui a connu ce vieux Celtas, s'avisa de demander de quelle maladie il étoit mort. «D'un mal, répondit son petit-fils, dont on ne se plaint jamais, et qui n'exerce que la paliriice des enfaus ou des héritiers. —
Quel est donc ce mal? — La vieillesse. » Figurez-vous, à cette re'ponse, la surprise et l'indignation de toute Fassemble'e ! Madame de Sévigné , pour une réponse niaise, vit un peu légèrement des cornes à un jeune provincial; pour moi, avec plus de raison, j'ai vu à celuici des cornes et des griffes y et tout ce qu'on peut voir de plus dégoûtant et de plus hideux. Mais rappslez-vous le conte de la Bonne Mère, deMarmontel, et vous y trouverez l'origine de cette jolie saillie.
Vous y verrez un J^erglan qui tourne la tête aux femmes, même les plus sensibles et les plus vertueuses, avec ce genre de gaîté , et qui, venant de perdre un oncle et un bienfaiteur, appelle sou habit de grand deuil un habit de goût!
M. le marquis de Geltas, sachant exactement par cœur les contes de Marmontel et les romans de Crébillon, et voulant absolument plaire aux femmes^, a pris pour modèles les hommes représentés dans ces ouvrages comme des êtres remplis de grâces, et dont la séductioa
est irrésistible. A la Terité, ces auteurs nous assurent gravement que ce ne sont pas là des jeunes gens estimables , mais il prëtentlent que les femmes ne peuvent leur re'sister, et le jeune Celtas, qui ne veut pas cjuon lui résiste, se passe de l'estime, afin d'obtenir des préférences, des succès et de brillantes victoires; du moins telles sont ses idées et ses espérances. Quelques jours après le souper dont je viens de vous parler, M. de Celtas revint me faire une visite -, j'étois seule, et j'avoue qu'à trente-liuit ans je ne m'attendois pas à recevoir une déclaration d'amour d'un jeune liomme de vingt-deux ans, que je vojois pour la seconde fois. C'est pourtant ce qui m'arriva. Je répondis de manière à déconcerter quiconque auroit eu l'apparence du sens commun; mais M. de Celtas n'écouta même pas ma réponse. Je n'éprouvai pas une médiocre surprise, en le voyant se lever d'un air triomphant, s'élancer vers la clieminée, tirer des ciseaux de sa poche, cl couper lestement
les deux cordons de mes sonnettes. . . C'est un tom" ingénieux qu'il a lu dans l'un des romans de Grébillon. Comme cette gentillesse annonçoit une attaque un peu vive , je pris avec prudence le parti de la retraite j je me précipitai vers la porte ^ je courus dans l'antichambre, d'où je lui envoyai dire par un de mes gens que je le priois de sortir de ma maison et de n'y revenir jamais. Que dites-vous de cette aventure galante? Au reste, il s'est conduit en cette occasion dans toutes les règles de l'art ^ prescrites et observées par ses modèles , qui ne réussissent qu'à force d'audace et d'ef" fronterie , et qui commencent toujours leur carrière amoureuse en attaquant les femmes de quarante ans , afin de s'établir dans le monde.
Il a été présenté chez les princes, et s'y est couvert de ridicule par l'impertinence de son ton bruyant et famiHer, et par la suffisance de son maintien et de ses manières. Enfin , à l'exception de sa sœur, tout le monde lui a fait fer-
mer la porte ; banni de la bonne compagnie, il s'est jeté dans la mauvaise, et s j ruine au jeu et avec des femmes de'shonore'es. VoiJà un jeune homme qui, avec un beau nom, de la fortune, une très-agréable figure, de l'esprit, est perdu sans ressource, parce que, sur la foi d'écrivains corrupteurs , et sans aucune connoissance du monde, il a cru que pour plaire et pour réussir il falloit être insolent et se montrer pervers. Cet exemple n'est pas le seul que je connoisse dans ce genre; j'en ai vu beaucoup d'autres semblables depuis que je suis dans le monde. Je vous assure que le tort que ces mauvais ouvrages font aux provinciaux et aux jeunes gens des pays étrangers est véritablement incalculable. Le vicomte vous contera qu'il a vu dans ses voyages un jeune fat qui ne s'occupoît qu'à faire de petits ouvrages de femmes , afin d^imiter le marquis de la comédie du Cercle (i), qui séduit toutes
(i) Comédie de Poiaslaet.
les femmes en brodant et en faisant de la tapisserie et des jarretières. Assmëment ce n'est pas un homme du monde qui a dit que l'auteur de cette pièce a^^oit écouté aux portes. Qui a jamais vu dans la socie'ié les jeunes gens faire des ouvrages à l'aiguille , et les coquettes s'exprimer comme Poinsinet les fait parler? Qui pourroit de'sabuser la jeunesse de toutes ces folies absurdes, lui rendroit certainement un bien grand service. Le talent pour cela ne seroit pas nécessaire; il suffîroit que l'auteur d'un tel ouvrage fut reconnu pour avoir passé la plus grande partie de sa vie à la cour et dans le grand monde.
Adieu, mon aimable et chère Pauline, ne m'oubliez pas tout-à-fait, ce sera vous rappeler quelqujefois une tendre amie et votre plus sincère admiratrice »
LETTRE CXGIII.
Du vicomte de St-Méran a la comtesse de Rosmond.
Du cliàteau d'Eineville, le 7 avril.
Me voilà, madame, dans le seul lieu où je puisse me plaire en votre absence, auprès d'un ancien et fidèle ami, et auprès de Pauline et de Léocadie. J'ai trouvé cette dernière encore embellie , s'il est possible. Vous aimez les portraits j je vais ébaucher le sien , c'est tout ce qu'on peut faire quand on parle d'elle ou diUranie !
Léocadie est si belle, que l'on croiroit que toutes les descriptions les plus parfaites que les poètes aient tracées de la beauté ont été faites d'après la sienne, et que les visages de Vénus et d'Hébé, modelés par les sculpteurs grecs, ne sont que des copies du sien. On leur jDardonne de n'avoir pas rendu l'expression de sa physionomie ( comment donner
au marbre tant de sentiment et tant d'âme )1 mais toujours dans leurs chefsd'œuvre on retrouve les traits de Léocadie. En admirant toutes ces têtes ravissantes qui ont entre elles des rapports si frappans^ ces ouvrages sublimes de divers artistes qui vécurent dans des siècles difFérens ^ en contemplant la Ve'nus deMëdicis et les enfans de Niobé, on se rappelle Léocadie, et l'on se dit :1a beauté n'est point idéale, Léocadie en est le vrai modèle, et pour être belle il faut lui ressembler. Cependant, quand on la voit pour la première fois, l'on n'est ni frappé ni ébloui^ sa taille élégante et légère n'est point la taille majestueuse de Diane ou dCUraniey un vif incarnat ne colore point ses joues et ne forme pas un contraste éclatant avec la blancheur si pure de son teint; tout en elle a de l'accord et de la douceur , sa fraîcheur est celle d'une rose blanche animée d'une légère teinte de vermillon. Au premier coup-d'œil on trouve sa figure si agréable, si remplie de gentillesse et de grâce, que le pre-
mier mouvement n'est pas de dire : Quelle est belle! mais toujours des'e'crier : Quelle est Jolie! Ce n'est qu'en l'examinant qu'on est étonne' de sa régularité^ plus on fixe les yeux sur elle, moins il est possible de détailler sa figure, on veut toujours en contempler l'ensemble. On ne sait point si sa taille est parfaite, on sait seulement qu'il n'y en a point de mieux proportionnée j on remarque à peine la forme et la couleur de sa robe, mais on est charmé de l'élégante simplicité de son habillement^ mise comme toutes les autres femmes , il semble toujours qu'elle ait un costume particulier ^ on y trouve je ne sais quelle grâce piquante qui paroît originale sans être recherchée j son TÎsage enchanteur produit une impression semblable- quand on vient de la voir pour ]a première fois, on s'en rappelle mieux l'expression que les traits , et l'on ne sauroit dire s'il existe de plus beaux yeux que les siens, on n'a été frappé que de son regard. G^est une ame angélique qui donne à sa beauté tant de charmes,
tant d'intérêt et de variété, et son esprit vient aussi tellement de son âme, qu'on n'en peut faire un éloge séparé j tout ce qu'elle dit, plaît, touche et persuade, parce qu'elle ne dit rien qui ne soit inspiré par la raison et par la sensibilité^ une délicatesse exquise lui donne cette finesse qui fait tout saisir et tout sentir, et une candeur incomparable répand sur ses moindres actions un charme touchant qui s'insinue jusqu'au fond du cœur.
Ce portrait, je l'avoue, est fait par U7i amant passionné. Soyez sûre, néanmoins, qu'il n'est nullement embelli ; l'amour même ne sauroit en flatter l'original.... Je ne dirai pas cependant que cet objet soit incomparable! c'est surtout eu le comparant que je l'admire avec tant d'enthousiasme.
Te suis sûr qu'une muse divine a donné le jour à Léocadie, car elle a tous les talens comme elle a tous les charmes j elle fait même déjà des vers très-agréables, mais elle ne veut ni les donner
ni les montrer. J'en ai pourtant recueilli quatre qui, sans Jiojn d'autew\ sont gravés sur le revers d'un médaillon qu'elle vient de donner à son amie Zépliyrine.
Il faut que vous sachiez , madame ^ que ce médaillon contient d'un côté le portrait de Léocadie, et qu'il a été mis au cou de Zépliyrine au nsoment d'une séparation, Zépliyrine partant pour Dijon avec son père et sa mère, et ne devant revenir que dans trois mois. Voici les vers :
Que du sentiment le plus doux Ce portrait soit pour toi le gage et l'assurance; Mais mon cœur en seroit jaloux S'il te consoloit de l'absence.
Je resterai ici le temps convenu.,..
Je me flatte que vous quitterez la M*** plus tôt qu'à l'ordinaire, alors j'aurai un hiver tout entier, et ce sera pour moi la belle saison.
Adieu, madame; comptez à jamais sur les sentimens que vous daignez partager, et même sur tous ceux que vous avez proscrits j songez du moins quelquefois
leurs louanges ignominieuses , fle'tri le nom de Voltaire et profané celui de Rousseau. Ecrivains sans talent^ qui, dans un langago barbare aussi boursouffle' qu'incorrect , ne re'pétant que des lieux communs également usés et dangereux, s'imaginent avoir sondé toutes les profondeurs de la métapliysique , et croient que le génie consiste à tout nier , à tout détruire • qu'on est éloquent , si l'on est obscur et bizarre , et qu'on écrit comme Voltaire dès qu'on a parlé de la philosophie et qu'on a pris son orthographe. Ridicules pygmées montés sur de frêles écbasses pour contrefaire les Titans escaladant le ciel !... Hélas ! les vrais Titans , comme ceux de la fable , soulevant après leur mort la terre qui couvre leurs ossemens , ont entr'ouvert de plus profonds abîmes que les gouffres brùlans de l'Etna (i) !
(i) Suivaut la fable, les Titaus, foudroyés
et plongés dans des gouffres souterrains de la
Sicile , ont produit , par leurs efïorts pour se
délivrer, fouverlure de l'Etna et ses érupiions.